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Chapitre 11


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Samedi 13 avril 1912

Le navire avançait bien. La mer était un peu agitée mais rien qui aurait pu nous inquiéter.

Après mon quart je parti faire ma ronde.

Je ne pu m'empêcher de sourire en apercevant les tables déjà impeccablement mises de la salle à manger des Première Classes. Comme chaque jour tous étaient au petit soin pour les grandes fortunes de ce monde.

Dehors tout était calme. Des marins nettoyaient le pont, et les cheminées crachait la suie qu'il faudrait nettoyer ensuite.

Les passagers quant à eux dormaient paisiblement dans leur cabine.

C'était une nuit comme tant d'autres.

J'aimais ces atmosphères hors du temps comme celles des nuits sur l'océan.

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-Il reste quatre chaudières à allumer, déclara Monsieur Ismay en lisant le papier qui lui détaillait l'activité du navire.

-Non je n'en vois pas l'utilité, répondit le capitaine. Nous avançons bien.

-La presse connait la taille du Titanic, commença Ismay, étonnons-la par sa vitesse. Il faut leur donner du nouveau à imprimer ! Ce voyage inaugural doit faire les gros titres.

-Monsieur Ismay, je préférais ne pas pousser les machines tant qu'elles ne sont pas rodées.

-Je ne suis qu'un passager, fit Ismay, je m'en remets à vous. Mais pour votre ultime traversée, être à New York mardi soir, et faire la surprise et la une des journaux le lendemain. Partir en beauté !

Le capitaine ne répondit rien mais la désapprobation ornait ses traits. Il subissait des pressions. Malgré le fait qu'il soit le capitaine. Et malgré le fait qu'il possédait 26 ans d'expérience.

J'étais triste qu'un marin de sa trempe ait à subir les pressions d'hommes d'affaire imprudents.

-C'est vraiment votre dernier voyage monsieur ? me risquai-je à demander alors que nous prenions la direction de l'avant du navire.

-Je n'ai pas encore décider, répondit le capitaine. Je peux vous demander votre discrétion ? La conversation avec monsieur Ismay.

-Bien sûr, monsieur.

-Vous êtes de service à quelle heure ? me demanda le capitaine pour changer de sujet.

-En même temps que le chef officier Wilde, répondis-je.

-Vous serez donc nos sentinelles cette nuit.

-C'est cela. Entre 2 et 6 heures du matin.

-Aller donc vous reposer un peu officier Grant, me dit le capitaine avec un sourire.

-Merci monsieur.

Je ne fis pas prier et me dirigeais vers ma cabine.

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Quelques heures plus tard j'étais à nouveau debout.

Je m'habillais rapidement avant de retrouver Wilde pour prendre un repas et un café.

Un peu plus tard débutait notre garde à la proue du navire, avant que je ne parte avec Moody en faire le tour.

-Tu sais Ellis, j'ai perdu mon amour il y a plusieurs années. Depuis je n'ai jamais été heureux. Mais toi tu pourrais l'être.

-Je suis officier sur un navire Henry, quel genre d'homme voudrait d'une femme aussi indépendante ? Tu imagines un homme l'accepter ? Sérieusement ?

-Un autre officier ? suggéra Henry.

-Un autre officier ? répétai-je en riant. Je crois que c'est le moins plausible. Tu imagines sur un navire ? Qui oserait ?

-Lightoller ? suggéra à nouveau Henry taquin.

-Alors tu nous as vu hier avec Will, soufflais-je décontenancée.

Henry sourit.

-Promets-moi juste une chose, fit-il sérieusement, ne t'empêche pas ce genre de chose. Même avec un autre officier, et même si ce ne serait pas permit. C'est quelque chose de précieux. Crois-moi.

-Je suis désolée Henry.

-Ne le soit pas. J'ai accepté mon sort. Même si certains jours j'ai du mal avec ça.

Du coin de l'œil je vis Moody : il était temps pour moi d'arpenter le navire. Du moins la prochaine heure.

-Tout va bien Moody ? demandai-je alors qu'il resserrait le col de son manteau autour de son cou.

-Juste un peu froid, répondit-il.

-L'atlantique, fis-je. Au nord il n'est jamais très chaud.

Moody ne répondit pas mais il opina du chef.

-Je suis davantage habitué aux mers du sud, m'apprit-il.

-C'est vrai ?

-J'ai souvent vu les ports d'Argentine, m'expliqua Moody avec un sourire.

-Je dois bien admettre qu'il y a longtemps que je n'ai pas mis les pieds là-bas.

-C'est coloré, vivant, me décrit Moody.

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Quelques heures plus tard, alors que je croisais Lightoller qui prenait notre relai, je fis une chose que je ne pensais pas faire.

Je m'approchais de lui, et sur la pointe des pieds j'embrassais sa joue.

-Bonjour Charles, dis-je simplement.

-En quelle honneur ? murmura-t-il.

-Je pense qu'on le sait tous les deux, non ?

Pour seule réponse il déposa un baiser sur ma joue à son tour.

Semblable. Si seulement nous avions réalisé cela plus tôt.

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Dimanche 14 avril 1912 – Atlantique nord.

-Est-ce que l'on va pousser un peu plus les machines, monsieur ? demanda Wilde à notre capitaine.

-Tant que l'on voit clair, on accélère pour gagner du temps, déclara-t-il. Si le temps change ont ralenti immédiatement.

Théoriquement, le Titanic, comme son jumeau l'Olympic, pouvait aller jusqu'à 25 nœuds.

Nous avancions à 21 nœuds depuis que nous nous étions éloignés de l'Irlande.

-On commence dès maintenant ? demanda Will

-Il y a eu plusieurs signalements de glace, déclara Wilde.

-Faisons les choses avec prudence, fit le capitaine. Qu'on allume les dernières chaudières. Demain on poussera un peu plus les machines.

On approuva tous avant de repartir vers nos postes.

Je me tenais dans la timonerie quand des passagers de 1ère classe virent pour une visite. Et comme souvent l'architecte du navire lui-même les accompagnait.

-Un autre signal de glaces. Il provient du Noordam.

-Merci, répondit le capitaine à l'opérateur radio. Ne craignez rien, ajouta-t-il aux passagers, c'est normal à cette période de l'année. D'ailleurs, on accélère. J'ai fait allumer les dernières chaudières.

Au visage de monsieur Andrews je compris qu'il n'était pas très content de cette accélération, surtout en présence d'autant d'icebergs. Et je ne pouvais lui donner tort.

L'architecte me jeta un coup d'œil, mais je ne pouvais rien dire en présence du capitaine. Même si j'avais une confiance aveugle dans le navire, solide et moderne, l'expérience me disait de me méfier. J'avais déjà vécu une collision, je ne voulais pas en vivre une deuxième.

-Vous êtes combien d'officiers ? demanda Rose.

-Sept officiers, répondit le capitaine. 8 en comptant le chef officier Wilde qui est au repos. Ici vous avez le 6ème officiers Moody et le 3ème officier Grant qui le supervise. Le second officier Lightoller n'est pas loin. Ce sont des hommes et une femme d'expérience.

-Une femme ? répéta la mère de Rose surprise.

-Je ne savais pas qu'il y avait des femmes parmi l'équipage, déclara un homme nommé Cal.

-Notre troisième officier Grant est parfaitement qualifié je vous assure, répliqua le capitaine.

-Oh je n'en doute pas ! s'exclama celui-ci faussement convaincu.

-Elle est même ingénieur, ajouta Andrews en me regardant avec un sourire.

-Ingénieur ? répéta Cal en se tournant vers moi.

-Oui monsieur, ingénieur, fis-je en le regardant. Et officier à bord de ce navire.

-C'est vous qui étiez avec ma fiancée l'autre soir, se souvient-il.

-C'est exact.

-Dans ce cas me voilà pleinement rassuré !

Rose me regarda d'un air désolé, et je la rassurais d'un regard. J'étais franchement habituée à ce genre de comportement, qui malheureusement, ne tendaient pas à disparaitre.

Je me tournais à nouveau avant de lever les yeux au ciel. Les hommes. Toujours à douter des capacités des femmes, à les remettre en question quand eux ne se questionnait jamais.

Je m'efforçais de rester calme. Même si avec le temps je m'étais faite aux remarques, surtout en étant dans la marine, cela me mettait toujours en colère. Du coin de l'œil je vis Moody qui me jetais un regard plein de compassion.

-J'ai l'habitude, fis-je quand nos visiteurs eurent passé la porte pour se diriger vers le pont accompagné de monsieur Andrews.

-Ça n'a pas dû être facile, dit Moody.

-Non c'est vrai. Mais il faut se battre de toutes manières pour avoir ce que l'on veut.

-Mais ça en vaut la peine, fit Lightoller en entrant à son tour.

Je souris. Je ne pouvais qu'être d'accord. Ce voyage était définitivement en train de me faire changer d'avis sur cet homme.

-Pourquoi tu souris ? me demanda Lightoller.

-Pour rien, fis-je sans perdre mon sourire.

-Je crois que je ne vais plus me faire assommer, affirma Charles.

-Je ne te le fais pas si bien dire, murmurai-je alors qu'il passait près de moi.

-Hors de question que tu passes par-dessus bord, murmura Charles à son tour.

Profitant du fait que le capitaine n'était pas présent, je me mis sur la pointe des pieds et embrassais sa joue.

-Je vais faire un tour, annonçai-je.

Je fis mon tour rapidement, répondant au passage à quelques questions de passagers.

Sur le chemin je croisais Thomas Andrews avec son inséparable carnet noir à la main. Il venait de finir un tour avec les DeWit Bukater.

Un peu plus loin j'aperçu Cal et Ruth DeWit Bukater suivi par la fille de celle-ci, Rose.

Une fois les deux autres entrés dans la partie qui leur était réserver, je m'approchais d'elle.

-Je ne sais pas quoi faire, me dit-elle.

-Tu aimes Jack ?

-Il me rend vivante, répondit Rose à voix basse. Mais je dois épouser Cal.

-Tu dois ou tu es obligée ?

-Je n'ai pas le choix.

-On l'a toujours, contrai-je. Simplement, est-ce que tu es assez courageuse pour faire le bon ?

-Je ne sais pas.

-Prend le temps de réfléchir. Ne lui ferme pas la porte.

-Vous avez eu une aventure ensemble ?

-Non, fis-je en riant. Nous sommes juste de bons amis. Je l'ai croisé par hasard sur un cargo où j'étais officier il y a quelques années. C'est un type bien Rose, vraiment. Ne lui ferme pas la porte.

-Je vais réfléchir, affirma Rose. Merci.

Puis elle tourna les talons et disparu à son tour.

Je revenais à mon point de départ, et après avoir noté mes observations dans le journal de bord, je me dirigeais vers notre salle de repos. Je trouvais Moody attablé avec un thé devant lui.

-Tout va bien James ? m'enquis-je.

-Oui tout va bien. J'ai parfois du mal à me dire que je suis sur un tel navire.

-Il m'a fallu du temps aussi. Les premiers jours sur l'Olympic avant son voyage inaugural étaient particuliers. Ce sont de nouveaux navires. Uniques.

-C'est le cas de le dire, fit Moody en souriant.

-/-

Je croisais Jack qui se dirigeait vers la proue du navire.

Dehors, le soleil descendait à l'horizon, faisant naitre une lumière magnifique. Dorée. Et chaleureuse.

-Officier, me salua-t-il en souriant.

-Monsieur Dawson, fis-je sur le même ton.

-Tu m'accompagnes ?

-Je suis en service, répondis-je. Où vas-tu ?

-A l'avant.

-Je crois que je peux y faire ma ronde, fis-je en tournant les talons.

On marcha tranquillement, croisant parfois des passagers.

-La lumière est vraiment magnifique, dis-je en arrivant.

Je fis le tour de l'espace, avant de revenir vers Jack. Il avait l'air pensif, presque triste.

-Jack, tout va bien ? m'enquis-je.

-Je pensais qu'elle m'aimait, répondit-il en levant les yeux vers moi.

-Qu'est-ce qui s'est passé ?

-Elle ne veut pas de moi. Elle dit qu'elle aime Cal alors que c'est faux. Je sais que je ne peux rien lui offrir, et pourtant.

-Le riche fiancé a encore fait des siennes ?

-Sa mère aussi sans doute.

-Je suis désolée Jack.

-Pourtant tu l'as vu aussi hier soir ?

Je confirmais d'un signe de tête. C'était évident qu'avec lui elle était heureuse. Tout le contraire du visage qu'elle avait montré le vendredi soir.

-C'est la fille, je veux dire femme, la plus merveilleuse que j'ai jamais rencontrée.

-Tu es si jeune Jack. Tu en trouveras d'autres.

Je me tournais vers la passerelle où Lightoller venait de prendre son service. Je soupirais.

-Qui est-ce ? me demanda Jack

-Charles Lightoller, le second officier, répondis-je sans détourner les yeux.

-Tu l'aimes ? me demanda Jack.

-Jack ne soit pas ridicule.

-Je constate c'est tout.

-C'est un officier, soupirai-je.

-On n'a pas choisi les bonnes personnes visiblement.

-Visiblement, soufflai-je. Je te laisse Jack, je suis de service tard ce soir.

-Repose-toi bien.

-J'espère qu'elle changera d'avis, dis-je avant de tourner les talons pour me diriger vers la passerelle.

En remontant je laissais aller mes pensées. Je repensais aux mots de Wilde et de Jack. Je n'avais jamais été perdue dans ma vie. D'ailleurs j'avais rarement été amoureuse de qui que ce soit. Seule la mer avait mon cœur.

Mais aujourd'hui je doutais. Lightoller était plus que les autres réunit. De loin.

Quand j'arrivais près du second officier je ne savais plus quoi dire. Ou plutôt j'aurais préféré embrasser ses lèvres et oublier le reste. Mais j'étais officier moi-aussi, et nous étions à bord d'un navire. Ce n'était ni le moment, ni l'endroit.

Je vis Rose s'approcher de Jack, et à son sourire, je su qu'elle avait changé d'avis. Puis ils s'enlacèrent avant de s'embrasser. Je souris. Il y avait du bon pour l'un d'entre nous.

-L'amour, murmurai-je.

Charles me regarda. Je tressaillis en sentant ses prunelles sur moi.

-Pour moi c'est évident.

-Charles, nous sommes officiers.

-Et alors ?

Il posa ses lèvres sur les miennes pour un baiser chaste.

-Je suis de garde tard ce soir.

-Je sais, souffla Charles. Au moins tu sais ce que je pense.

Je pris congé à ces mots. Mon service reprenait à 22h et j'avais besoin de repos. Et peut-être encore davantage avec tous ses signalements de glaces.

Je pris une rapide douce avant de rejoindre ma cabine pour quelques heures de sommeil. Je fermais les rideaux de ma fenêtre pour cacher les derniers rayons du soleil, et je m'allongeais dans mon lit.

Je repensais à ce que m'avait confié Charles. Il m'aimait. Que devais-je penser ? Nous étions tous les deux officiers, sur la même compagnie prestigieuse, et de par nos rangs respectifs on serrait amener à servir ensemble. Que faire si les choses tournaient mal ? Et comment caché notre relation ? J'étais la seule femme à servir comme officier, quelle réputation allais-je avoir désormais ?

Je pouvais imaginer les gens dire 'Voilà l'officier qui fait chavirer ses supérieurs' ou 'Est-ce qu'une femme seule dans un milieu d'homme, ne devient-elle pas séductrice, comme ces messieurs peuvent l'être ?'

Je secouais la tête. Ridicule. J'étais compétente, je m'étais fait une place, solide, et personne ne me l'enlèverait. Et puis on ne servait pas toujours avec les mêmes officiers, et il y aurait trois navires de Classe Olympic à terme.

Je m'endormis rapidement. Sereine. Pour quelques heures.

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J'espère que ce nouveau chapitre vous a plu.

Il ne reste plus que trois chapitres et un épilogue.

Merci à Nyarinde pour m'avoir mise en alerte comme autrice j'en suis touchée.

Je vous dis à très vite pour la suite !

Prenez soin de vous.

Little-road