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Chapitre 13
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Nuit du lundi 15 avril 1912
-Il va y avoir un autre canot pour les papas, disait un père à sa petite fille en larme. Celui-ci c'est le canot pour les mamans et les enfants. Soit sage ma chérie.
-Et puis merde, maugréai-je. Monsieur, monter dans le canot, ordonnai-je.
-Mais je croyais que…
-Et les ordres ? rappela un marin.
-Rien à faire, il reste de la place, contrai-je. Monsieur, monter. Je vous en prie.
Une vie de sauver en plus. Une sur des centaines d'hommes qui mourraient certainement. Mais c'était toujours une de plus.
Je m'accrochais à ça. Une de plus. De sauvée.
-/-
Je regardais la dernière fusée partir de la timonerie et sa lueur éclairé le ciel d'encre au-dessus de nous. Puis la lumière disparue.
-Grant ! Monte dans un canot ! me cria soudain Lightoller.
-Tais-toi ! hurlai-je. C'est pas le moment ! Je suis occupée à sauver ces gens !
Il me regarda sans répondre. Dans ses yeux je pouvais voir sa désapprobation, presque de la colère.
-Je ne partirai pas.
Soudain le silence se fit. Malgré la tension, l'urgence, et la peur. Je soutenais son regard. Il s'approcha de moi.
-Si tu meurs…
-Nous avons des gens à sauver, coupai-je. Il est encore temps.
-Grant nom de dieu !
-J'ai survécu une fois, je le ferais à nouveau.
-Tu as intérêt, dit-il avant de faire volte-face et de retourner remplir son canot.
Je retournais de l'autre côté du navire.
Remplir les canots. Les femmes et les enfants d'abord. On séparait des familles. Il y avait la peur, les larmes. Cela me secouait plus que de raison. Et dire que je l'avais déjà vécu.
Je retrouvais Moody et à deux nous nous occupâmes de notre tâche. L'eau montait de minutes en minutes, il fallait faire vite.
-Moody part dans ce canot, ordonnai-je au sixième officier.
-Je reste, répliqua celui-ci. Je ne serai pas de trop je crois.
-Moody le temps presse !
-Pars si tu le souhaite, lâcha-t-il. Je te laisse ma place.
-Hors de question ! m'exclamai-je.
-Alors inutile de perdre plus de temps, fit Moody en souriant. Nous avons notre devoir à faire.
Je savais qu'il ne servait à rien de discuter, et je fis signe au quatrième officier qui monta dans le canot.
-D'autres femmes et enfants ? demanda Moody.
Une jeune femme se fraya un chemin vers nous et après l'avoir installée je fis signe à un marin qui monta à son tour.
-Boxhall vous avez le commandement, dis-je.
-Bien madame, fit le quatrième officier. Et vous ?
-On partira plus tard, affirmai-je. Eloignez-vous rapidement du navire. Bonne chance Joseph.
-Bonne chance Ellis, James.
Puis le canot descendit, et une fois les amarres détachées il partit dans la nuit. Comme tous les autres.
Je tournais la tête vers l'avant du navire. L'eau était presque déjà là. Le compte à rebours arrivait à sa fin. Je regardais ma montre : 1h du matin.
Dans une garde normale j'étais censée tenir encore une heure avant de retrouver le lit dans ma cabine. Et à côté de celle de celui que j'aimais, j'aurais pris un peu de repos. Avant de le croiser à nouveau pour une nouvelle journée d'une traversée ordinaire.
J'aurais peut-être même croisé Jack à nouveau. Avec Rose ? Sans doute. Et j'aurais probablement regardé les canots de sauvetage en pensant qu'ils ne serviraient pas à grand-chose. A part en guise de barrière sur le pont. J'aurais envoyé un télégramme à mon père, lui disant que tout allait bien. Et comme chaque jour j'aurais écrit dans mon journal, pour raconter le jour écoulé, mais aussi ce qui pouvait me passer par la tête. D'ailleurs, il devait toujours se trouver sur mon bureau. Il serait le seul journal manquant en plus de 10 ans de navigation. La pièce manquante du drame survenu une nuit sans lune.
Un bruit de coup de feu me fit sursautée.
Je tournais la tête pour voir Lightoller avec une arme. La panique commençait à gagner les passagers. Je ne pouvais leur en vouloir, ils voulaient survivre voilà tout.
Tous les bateaux étaient partis.
Deux nouveaux coups de feu retentir.
Je tournais la tête pour voir Will retourner son arme contre lui et mon sang ne fit qu'un tour.
-WILL ! criai-je.
Mais mon cri resta sans réponse. Will me regarda, me salua et appuya sur la détente. L'instant d'après il était mort. Mon cœur manqua un battement. Will était mort.
-/-
Quand la proue du Titanic s'enfonça dans les abysses, les cris fusèrent de partout. Le piège se refermait sur nous.
Avec Moody on déplia un canot gonflable. Il était à l'eau quand la première cheminée tomba.
Le navire se pencha encore davantage et l'eau montait, presque furieuse.
Je tirais Moody et nous nous réfugiâmes dans un recoin de mur sur le pont. Nous n'avions pas de gilet de sauvetage, et je me doutais bien que notre mort serait rapide. Ce noyer pour un marin c'était un comble quand on y pense.
Moody et moi nous tenions l'un contre l'autre, attendant presque la suite des événements. Tendu.
La proue s'enfonça encore un peu plus, levant la poupe inlassablement. Des corps tombaient déjà.
Soudain, un bruit de métal de de bois ce fit entendre. Comme un craquement sinistre. Le poids de la proue remplie d'eau était de trop pour l'ensemble.
Mon cœur battait à tout rompre. J'étais terrorisée. Mille pensées se précipitaient dans mon esprit, vite remplacer par la pensée de ma mort à venir.
Je tenais Moody fermement, et il agrippait mes bras. Lui était bien trop jeune pour mourir. Il avait l'âge de mon frère Ewan, il ne pouvait pas partir maintenant. Je ne le laisserai pas faire.
Quand la poupe toucha à nouveau l'eau, Moody et moi fûmes éjectés de notre refuge.
-Moody ! criai-je.
-Grant ! Je suis là !
Il glissa vers moi mais pas assez vite.
La proue entraina l'avant vers l'eau sombre et je me retrouvais à tenir Moody par la main tant bien que mal. Je tenais sur une grille de service, et ma situation était précaire.
-Tient bon Moody !
-J'essaye ! J'essaye !
-Accroche-toi !
Je voyais la panique dans son regard. Je tentais de le tirer mais je n'y arrivais pas.
-Accroche-toi ! fis-je à nouveau.
Et puis en une demi-seconde sa main lâcha la mienne.
-MOODY ! hurlai-je.
Mais il avait disparu.
Le Titanic s'enfonça dans l'eau glacée, et plongea, entrainant avec lui les derniers rescapés.
Je me retrouvais attirée vers le fond. Il me fallut lutter pour prendre le chemin inverse de l'épave.
A bout de souffle je me retrouvais à la surface. Sans gilet de sauvetage je ne pouvais compter que sur moi.
Je trouvais rapidement un morceau de bois qui flottait à la surface, vestige de ce qui existait encore quelques heures à peine. Je m'y hissais en utilisant mes dernières forces.
Le visage de Moody encore imprimé sur mes prunelles.
-Moody ! criai-je. Moody !
Mais mes cris se perdirent parmi les autres cris.
Autour de moi des cris. Beaucoup de cris. Du désespoir. De la peur.
Où diable était les canots ? Reviendraient-ils ? Il le fallait. A en croire les voix autour de moi de nombreuses vies restaient à sauver. Certains dans l'eau, d'autres sur de minces radeaux de sauvetage, des chaises du pont des premières classes, des débris, n'importe quoi qui sauve de la noyade.
Moi j'étais sur un morceau de bois ouvragé. Ma vie ne tenait qu'à ce morceau de bois. J'étais trempée, frigorifiée. Comment avais-je fait pour seulement survivre à ce désastre ? Et où était les autres ?
Moody était mort devant moi, sans que je ne puisse rien faire pour l'aider. Il avait disparu dans l'écume glacée. Tout comme William. Tous les deux étaient morts. Et je serais sans doute la suivante.
Où était Lightoller ? Je l'ignorais. Je n'avais pas revu Charles depuis que l'eau avait englouti l'avant du navire. Une larme roula sur ma joue. Je n'avais de force que pour elle.
Je regardais le ciel au-dessus de moi. Les étoiles me paraissaient pâles, froides et distantes, et pourtant c'était elle qui avait accueilli notre premier baiser un peu plus tôt.
Mon corps tout entier me faisait mal. J'avais du mal à bouger. De la glace perlait déjà dans mes cheveux. Et autour de moi je n'entendais plus de bruit ou presque. L'officier avec son sifflet n'émettait plus un son. Qui était-il ? Wilde peut-être ? Je n'avais pas reconnu sa voix.
J'étais seule. Et toujours avec ce froid intraitable. Depuis combien de temps étais-je là ? Ma montre s'était brisée. Et quand bien même je n'aurai pas pu lire les chiffres désignés par les aiguilles.
Peu à peu la douleur se calma. Mon corps semblait s'éteindre progressivement. Autour de moi le silence. Pas un bruit. Le calme après les cris. La mort après la vie.
Après ce qui me paru être une éternité, j'entendis une voix. Faible. Lointaine. Qui était-elle ? Était-elle seulement réelle ? Ou avais-je déjà sombré dans la folie ? Je n'étais pas en forme. J'étais exténuée. Vidée.
Je pouvais revoir le visage de Charles quelques heures auparavant. Et notre baiser volé. Sans doute notre seul signe d'affection échangé. J'en aurais pleuré. Si seulement j'avais pu.
Je le revois encore sur le pont, dans son long manteau, commençant à remplir les premiers canots de sauvetage. Pendant qu'avec Moody on se dirigeait dans l'autre direction pour en préparer d'autres. Sauvez le plus de gens. Et vite.
La voix retentie encore. Plus forte, plus vibrante.
-Est-ce que quelqu'un m'entend ? hurlait-elle. Est-ce qu'il y a quelqu'un de vivant par ici ?
Une lueur lumineuse passa au-dessus de ma tête. Machinalement je tirai sur la corde du sifflet que j'avais encore autour du cou dieu sait comment. Je soufflais dedans. Rien. Une seconde. Rien. Je n'avais même plus la force pour cela. Pourtant ce simple morceau de métal pouvait me sauver la vie. Alors je soufflais encore. Un son. Enfin.
-Il y a quelqu'un là-bas ! Vite ! Dépêchez-vous !
Lowe. C'était la voix de Lowe. Lightoller l'avait mis dans un canot. Je m'en souvenais maintenant.
J'essayais de me redresser. Je ne pus étouffer un cri de douleur.
-Elle est là ! Officier Grant on arrive !
Je me retrouvais alors dans un canot. Vivante.
-Ellis, m'appela Lowe tout en me mettant une couverture. On va te réchauffer.
-Lowe, soufflai-je la voix cassée, j'ai perdu Moody.
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J'espère que ce nouveau chapitre vous a plu.
Il ne reste plus qu'un chapitre et un épilogue.
Je vous dis à très vite pour la suite !
Prenez soin de vous.
Little-road
