Tout était allé si vite. Ni les braqueurs, ni le fragment de commando ne faisant de bruit, les deux groupes étaient presque littéralement tombés nez à nez au détour d'un couloir sans miroir ni vitre quelconque pour prévenir par un reflet de l'arrivée de quelqu'un. Se mettre à l'abri avait relevé du réflexe bien plus que de la réflexion, du miracle plus que de la stratégie. Allongée face contre terre sur le carrelage déjà poussiéreux de sciure de meubles déchiquetés par des tirs, Reykjavík entendait les balles siffler, balayant l'air au-dessus des abris de fortune. Elle n'était pas encore sûre du nombre de braqueurs réfugiés dans certains angles de la pièce, mais elle avait déjà reconnu la voix de Palerme.
Les cadences de tirs semblaient minutieusement calculées dans les deux camps, pour ne laisser aucune marge de manœuvre aux adversaires, aucun temps mort pouvant leur permettre de changer de position et d'avancer pour trouver un meilleur angle de tir. Pourtant, une nouvelle silhouette rouge rejoignit les braqueurs, une silhouette armée d'un lance-roquette. En plus de s'écarter aussi vite que possible de la trajectoire qu'allait prendre le projectile, les membres du commando devaient abandonner leurs refuges pour en trouver de plus solides, car si leurs abris actuels résistaient à des impacts de balles, le souffle de l'explosion d'une roquette allait les fragiliser, voire les détruire. Reykjavík avait deux options : s'avancer vers la gauche, en direction de Torrecilla et Sagasta, ou rejoindre le couloir qu'ils avaient quitté juste avant de tomber sur les braqueurs, à quelques mètres en arrière et sur la droite. Reykjavík était plus proche de ce couloir que du reste, et en plus un idée venait d'éclater dans sa tête. Elle voulait se retrouver séparée du reste du trio. Alors elle recula précipitamment pendant que Torrecilla et Sagasta s'abritaient derrière le mur le plus proche d'eux, sur leur gauche. L'explosion propagea une puissante vague de chaleur, que Reykjavík ressentit, même accroupie derrière l'angle du mur qui la protégeait. Lorsqu'elle put à nouveau jeter un œil à la salle des combats, d'encombrants débris jonchaient le sol un peu partout, et la plupart des abris potentiels étaient en morceaux. Traverser s'avérerait dangereux, car pour réduire les risques de se faire tirer dessus il faudrait courir, mais sur un terrain si accidenté les chances de trébucher et de se retrouver à découvert pendant plusieurs longues secondes n'étaient pas minces. Sagasta l'avait bien compris, et pendant que Torrecilla tirait sur les positions ennemies afin d'empêcher les braqueurs de sortir ne serait-ce qu'un cheveu de leurs cachettes, il adressa une série de signes silencieux à Reykjavík. Repli. RDV point de départ. Trouver les autres.
D'un hochement de tête, la braqueuse sous couverture confirma réception du message, et elle attendit la contre-attaque suivante. Lorsque les braqueurs durent se protéger à nouveau, elle partit en courant, commençant à retourner vers la grande salle où ils étaient descendus du conduit de ventilation. Elle devait faire très vite. Vraiment très vite. Parce que Gandía était probablement toujours seul. Blessé et seul. Reykjavík devait le rejoindre avant que l'un des deux groupes de militaires ne revienne.
Arrivée dans la salle richement meublée, Reykjavík passa son arme autour de ses épaules pour pouvoir pousser une table jusque sous la bouche d'aération. Sautant sur la table, elle agrippa les rebords du conduit et se hissa rapidement dedans. Une fois à l'intérieur, elle avança aussi vite que possible tout en restant au maximum silencieuse. Il ne lui fallut que peu de temps pour arriver près de l'endroit où le groupe s'était séparé de Gandía. Arrivée à quelques mètres de la bouche d'aération, elle se stoppa et lança à voix haute : « Gandía, me tue pas, c'est Ortega ! »
Elle s'avança alors, mais des coups de feu la firent sursauter. Puis elle entendit Gandía ricaner, et elle grogna en sortant finalement du conduit.
« Vraiment super drôle, fit-elle alors qu'elle se réceptionnait dans le couloir.
— Bah ouais », répondit Gandía avec un sourire narquois.
Jetant un œil au mur sous le conduit de ventilation, Reykjavík repéra les impacts de balles tout frais, impacts que Gandía avait trouvé amusant de faire pour effrayer la blonde aux yeux gris.
« Les autres sont pas encore revenus ? demanda Reykjavík en se tournant pour faire de nouveau face à Gandía.
— Négatif. Et toi, qu'est-ce que t'as fait de Torrecilla et du commandant ?
— On a fini par tomber sur des braqueurs, mais pas sur ceux qu'on cherchait, commença à expliquer Reykjavík en faisant quelques pas vers le soldat blessé. On a été séparés.
— Merde. J'espère que les deux autres auront plus de chance.
— Hmm. »
Reykjavík sortit son pistolet, puis elle en retira le chargeur, faisant semblant de compter les balles qu'il restait à l'intérieur. En réalité, elle ne vérifiait absolument pas ce qu'il lui restait dans ce chargeur, elle cherchait juste un moyen de dégainer son arme sans que Gandía se demande pourquoi.
« Au fait, reprit Reykjavík d'une voix calme. J'ai un message pour toi. »
Gandía fronça les sourcils. Il était perplexe, mais il se disait sûrement que Sagasta avait des consignes à lui faire passer pour organiser la suite de la mission.
« Je me souviens plus au mot près de ce que c'est, mais ça doit être assez proche de... » Reykjavík re-clipsa son chargeur. « Va te faire foutre. »
Reykjavík regarda de nouveau Gandía dans les yeux, et le militaire souffla.
« C'était pas plus drôle que ma blague à moi, remarqua-t-il. Ton faux suspense à deux balles là… »
Tu crois pas si bien dire.
« Non mais c'est parce que t'as pas compris, répondit pourtant la femme toujours couverte de sang maintenant sec. Le message est pas de moi. »
Maintenant, Gandía devenait vraiment méfiant. Alors, Reykjavík ne joua pas plus longtemps.
« C'est de la part de Nairobi et de Stockholm. »
Gandía avait enfin compris, et il resserra sa prise sur son fusil d'assaut, mais il n'eut même pas le temps de commencer à lever l'arme : Reykjavík avait soigneusement calculé son timing, et au moment où elle achevait sa phrase, deux balles se fichèrent dans le crâne de Gandía.
Reykjavík resta quelques secondes immobile, le bras toujours tendu, l'index droit toujours à proximité de la détente, les yeux fixés sur l'unique trou sanguinolent au centre du front du militaire détestable. Le point d'entrée de la deuxième balle était presque exactement le même que celui de la première, et le second tir avait simplement agrandi très légèrement le premier trou. Reykjavík savait bien qu'une seule balle aurait suffi, mais elle voulait garder la référence au « suspense à deux balles » critiqué par Gandía.
Enfin, le cœur tout à coup plus léger, Reykjavík rangea son pistolet. Elle repéra ensuite les douilles de ses deux balles, puis elle les poussa de la pointe du pied pour les envoyer plus loin, à un endroit où aurait pu se tenir des braqueurs qui seraient venus attaquer Gandía. Les membres du commando n'avaient pas de raisons d'enquêter sur la mort de Gandía lorsqu'ils reviendraient, mais Reykjavík voulait tout de même éviter que ce décès paraisse louche. Et deux douilles à seulement trois mètres de la dépouille de Gandía, deux douilles à découvert, c'était de le genre de chose qui ferait tiquer Reykjavík si elle n'était pas dans le rôle du traître.
Reykjavík s'approcha du corps sans vie de Gandía pour récupérer les munitions qu'il n'allait de toute manière pas utiliser, puis elle attendit le retour du reste du groupe, en espérant que la fusillade qu'elle avait quittée ne ferait pas de nouveaux blessés parmi les braqueurs.
