Première leçon
Contemplation
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Ellana jura.
C'était la troisième fois qu'elle se faisait renverser par un coursier d'Al-Jeit, et sa patience commençait sérieusement à s'éroder.
Elle se releva néanmoins, avec autant de rapidité et de souplesse qu'elle put. Passant sa main à son flanc, elle examina l'ourlet de la veste de cuir qui la ceignait étroitement et lui faisait l'impression d'une seconde peau (ce qu'elle était d'ailleurs à peu près). Elle y découvrit un minuscule, presque invisible (à moins d'y regarder de très, très, près) détail qui augmenta son degré de contrariété d'un cran : un accroc.
Un imperceptible et insignifiant fil brun qui s'était décousu.
Autant dire qu'il sauterait aux yeux de Jilano avec encore plus d'évidence qu'un Ours élastique dans un magasin de framboises.
Ellana jura.
Définitivement de mauvaise humeur, elle décida de s'éloigner u centre pour rejoindre les contours de la ville, près des cours d'eau aux teintes mentholées aux abords de la Porte Sud. Elle avait la connaissance de quelques endroits calmes et peu fréquentés, où elle espérait justement retrouver le sien et reformer un peu de sérénité.
Elle finit par arriver à la fontaine de l'hydriade Gilmeis, dans laquelle la Nymphe de nacre déversait dans une vasque de pierre le contenu de sa lourde jarre inclinée sur l'épaule, libérant une cascade d'eau d'aspect si pur que la jeune Marchombre ne put s'empêcher d'y tremper ses lèvres.
Ce contact lui fit du bien. Inspirant profondément, elle s'assit sur le rebord de granit et entreprit de délier la longue natte qui lui flattait les reins, et savoura le plaisir de sentir le sang circuler plus facilement sous son cuir chevelu.
Soupir de délassement.
Se penchant prudemment, elle examina son reflet à la surface de l'onde, et ne put retenir une grimace. Son visage portait les traces des débuts rocambolesques de son apprentissage de Marchombre. Ses traits étaient tirés, et de nombreuses coupures barraient qui sa joue, qui son front. Une belle ecchymose était en train d'éclore le long de sa tempe, côté droit, et sa lèvre inférieure était largement fendue. Mieux ne valait pas parler du reste de son corps : la manie qu'avait son Maître de vouloir la faire courir chaque matin pendant des heures, sous des torrents glacés en cette saison des pluies, couplé au reste de son entraînement, avait noué ses muscles et fourbu ses membres. Sans compter qu'elle se remettait à peine de son introduction à la Guilde, qui avait faillit lui coûter la vie…
Sans réfléchir, à mesure qu'elle se remémorait les évènements, elle avait approché son visage du flot d'huile qui s'écoulait presque sans remous dans le bassin- tant et si bien qu'elle la toucha du bout du nez.
Elle recula vivement, secouant la tête de gauche à droite, par réflexe plus que par réelle nécessité. L'eau en dessous d'elle avait commencé à résonner en cercle à son immiscion impromptue, s'étendant en cercle de taille croissante en parant de l'endroit qu'elle avait effleuré. Elle observa ce mouvement d'un air songeur, consciente que c'était son intervention qui avait troublé ce délicat équilibre.
Elle prit le temps de s'arrêter pour considérer cette dernière pensée. C'est ça, c'était le mot juste : troublé.
Elle était troublée.
Et ce n'était pas son enveloppe charnelle, bien que percluse de fatigue, qui en était la cause : pas plus que ce facteur n'expliquait les maladresses diverses qui avaient marquées sa journée. La rambarde manquée de peu alors qu'elle s'élançait d'un toit à l'autre ce matin, manquée alors que le saut représentait un effort ridicule et qu'elle avait été capable de le faire mille fois auparavant. Son incapacité à trouver une réponse pertinente à l'abruti en terrasse de taverne et qui l'avait abordé en des termes particulièrement grivois et laissant peu de place à l'imagination. Plus grave peut-être, la lueur inquiète dans les yeux de ce petit garçon à qui elle avait adressé un clin d'œil alors qu'il s'emparait d'une pomme sur un étalage…
Ellana Caldin se sentait indéniablement perdue. Quelque chose en elle la fuyait alors qu'une angoisse naissante et d'origine inconnue prenait peu à peu ses quartiers en son esprit, parasite malvenu noircissant ses pensées.
La conséquence de cette maladie de l'invisible était que son apprentissage en pâtissait. Et elle connaissait quelqu'un à qui cela n'allait pas du tout faire plaisir…
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-Je t'ai connue plus bavarde, jeune apprentie.
-Plus bavarde, vraiment ? S'inquiéta-t-elle faussement. Alors que je m'efforce d'amender ma conduite en me remettant de moi-même dans le droit chemin : celui du respect révérencieux, de l'admiration immédiate et logique que peut inspirer une présence telle que la vôtre face à une novice comme moi. Je suis désespérée : mon repentir actif ne convint-il donc personne ?
-Je t'ai connue plus bavarde, répéta Jilano. Mais je suis rassuré de constater que tu es toujours aussi insolente. Attrape !
-Hé ! Protesta-t-elle, s'élançant d'un bond gracieux dans l'espoir d'intercepter la petite outre qui contenait l'Ambroisie parfumée à la phlox étoilée qu'elle avait rapportée de leur dernier voyage à Tintiane. Elle n'avait pas été autorisée à pénétrer l'enceinte qui abritait la Confrérie des Rêveurs…en revanche elle avait pu explorer la ville et ses marchés, et était tombée sur un artisan à l'étalage bariolé qui lui avait vanté les mérites de cette boisson, qu'elle avait dû laisser à sa place en cause de son prix significatif.
Le soir même, elle avait découvert le contenant en peau de Siffleur soigneusement caché sous quelques affaires dans son sac de voyage. L'homme aux longs cheveux avait continué à siffloter d'un air innocent en pansant son cheval, mais elle commençait à trop bien le connaître pour ignorer qu'elle lui devait cette attention. Comment avait-il su, alors qu'il se trouvait à l'autre bout de la ville à échanger des propos doctes avec Maître Carboist, elle ne le savait pas. Mais elle ne lui en était pas moins reconnaissante, et guettait l'occasion pour lui donner, à son tour, quelques rêves en bouteille.
C'était l'un des aspects de leur relation qu'elle aimait le plus, et qui la rendait chaque jour plus admirative : elle n'avait pas besoin de s'exprimer verbalement avec son Maître : il la comprenait, devinant la moindre contrariété à ses battements de cils, décelant sa joie au moindre frémissement de ses lèvres, anticipant ses questions sans jamais chercher à les stopper, décelant le doute quand il prenait ses quartiers en elle.
C'était à cela que se référait sa première remarque.
Mais revenons à l'instant présent, et notons que la jeune fille attrapa à son grand soulagement l'outre en vol. Mais ce fut tout juste… Elle jeta un coup d'œil presque coupable en direction du Marchombre, mais son expression demeura insondable, son visage neutre, lisse à toute interprétation de sa pensée.
-Suis-moi, dit-il simplement.
Elle ne perdit pas son temps à lui demander une explication : avec Jilano, elle savait que les choses se déroulaient en temps bien définis, et que chaque étape était mesurée, dosée parce que cela était nécessaire. Il ne répondait jamais à ses interrogations d'un coup : il ne lui avait jamais infligé cette brutalité, laissant à chaque fois la compréhension monter dans son cœur d'elle-même. Sans doute avait-il perçu bien des choses dans son regard, et elle savait qu'il connaissait déjà la réponse aux interrogations qu'elle ne lui avait pas posée. Aussi, la suivit-elle docilement, cherchant à mouler ses pas exactement dans les siens, dans une tentative pour se rassurer.
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Cette nuit-là, ils contemplèrent la capitale de loin : pas question d'escalader ses tours fuselées pour profiter des chatoiements de la lumière sur ses passerelles Dédalesques arachnéennes. Au contraire, il l'éloigna des éclats de la ville, en direction d'un Pic connu pour être un nid à Tigre des plaines et dont elle ignorait le nom.
A son pied, il lui fit attacher les chevaux au tronc d'un arbre dans un endroit qu'il jugea suffisamment hors d'atteinte des fauves, puis sans mot dire commença son ascension sur le sentier caillouteux, s'enfonçant à chaque pas dans une obscurité d'autant plus complète que d'épais nuages masquaient les lumières célestes nocturnes, et que le vent était déterminé à rester en dehors de l'histoire pour le moment.
Elle ne put réprimer un frisson. Cela ne pouvait être un hasard : il la replongeait délibérément en plein dans le traumatisme qu'avait constitué pour elle l'épreuve de l'Ahn-Ju.
Les détails lui revinrent en mémoire avec une acuité saisissante, l'agrippant aux trippes : elle se revit perdue dans les ténèbres, épiant le souffle mortel de son adversaire, le sifflement de la lame qui lui avait mordu la chair et menaçait de faire bien plus encore…
Inspirant profondément, elle pris la résolution de rester calme. Reproduisant exactement chaque mouvement, chaque pas que faisait son aîné sur le sentier, elle entreprit de progresser à son tour parmi le roc et la végétation.
Pour un bien piètre résultat. Elle se retrouva plus d'une fois sur les genoux, ses paumes se creusant un peu plus en plaies de devoir empêcher sa tête de heurter le sol systématiquement. Lui continuait son ascension, en silence, implacable et sans l'attendre. Ce qui devait arriver arriva : ils se retrouvèrent face à une paroi de pierre verticale, qu'elle devina à tâtons. En quelques mouvements souples, il fut hors de sa portée. Ellana ne ressentit plus la présence de son Maître : il l'avait laissée afin de poursuivre sa propre ascension.
C'était la première fois qu'il ne l'accompagnait pas, aussi le sentiment d'insécurité ne fit que croître en elle. Les mille bruits insignifiants autour d'elle, l'écho de la respiration des plantes et les inflexions du rocher se heurtaient au silence lancinant qui semblait ne jamais devoir se taire.
Malgré elle, l'émotion lui serra la gorge, elle sentit les larmes affluer dangereusement à ses yeux. Comment pouvait-il ? Une semaine à peine s'était écoulée depuis sa blessure, si son corps avait rapidement guérit, l'empreinte du souvenir, elle, était imprimée beaucoup plus profondément. N'était-ce pas assez, de souffrir une fois ?
Elle aurait pu s'échauffer encore plus avant, oubliant que Jilano était celui qui avait remué ciel et terre pour trouver une Sentinelle pouvant l'emmener chez les Rêveurs d'un pas sur le côté, oubliant l'inquiétude que ne cherchait pas à dissimuler ces yeux bleus, oubliant qu'elle était son élève et qu'il lui était attaché profondément. Mais un évènement l'en empêcha : déchirant d'un coup de croc l'épaisse ouate insonore de la nuit, un Tigre des plaines manifesta, au loin, quelque part, son mécontentement.
Au lieu de la faire sursauter, de l'enfoncer encore un peu dans la frayeur, ce bruit eut un effet revigorant sur l'ancienne Petite qu'elle était. Inspirant profondément, elle joignit les mains et orienta ses doigts vers la Terre, plus attentive qu'elle ne l'avait jamais été de sa vie. Le calme était revenu aussi vite que le fauve l'avait troublé, mais le monde entier venait de prendre une dimension nouvelle pour Ellana. Inspirant profondément, elle se concentra sur les flux d'énergie qu'elle sassait et ressassait par le nez.
Puis, peu à peu, elle étendit sa conscience au reste. Elle sentit le pouls régulier de son cœur, la pulsation du sang dans ses veines. Le poids de l'air moite sur sa peau, les infimes goutes de sueur qui perlaient sur sa nuque.
Plus loin, encore.
Elle prit conscience de son poids sur la terre, de la force millénaire des minéraux sous ses pieds : ce constat la saisit avec tant de force qu'elle se mit à trembler, prenant la pleine mesure de l'énergie tectonique qui secouait les fondements du monde. Autour, elle entendit la respiration calme des chlorophylles, les tapements des insectes sur les feuilles. Loin, très loin, le moelleux des coussinets d'un prédateur battant le chemin.
Encore plus imposant était l'aura familière qui patientait pour elle là-haut.
Ellana ne rompit pas cet équilibre. Pas encore : la compréhension naissait à peine en elle, délicate et puissante comme un bourgeon qui éclot.
Enfin, la joie jaillit puissamment en elle, issue d'une source qui s'était momentanément tarit, et un sourire immense lui barra le visage.
Sûre d'elle, désormais, elle entreprit son ascension.
Elle retrouvait ses réflexes : sa poigne était ferme chaque fois qu'elle agrippait une prise, au bout d'une dizaine de mètre, elle prit conscience que l'escalade se révèlerait être une simple formalité. Au bout d'une merveilleuse demi-heure d'effort, elle posa enfin le pied sur le sommet : plateau au sol irrégulier, ça et là des stalactites aussi tranchantes que des lames de rasoirs.
L'apprentie se mut entre elles, évitant les pièges avec autant d'aisance que s'il eût fait jour, avant de rejoindre celui dont la force l'avait menée à cet endroit.
-Alors, cette montée? Le nargua-t-elle, moqueur.
- Une vraie promenade de santé et si je ne m'abuse, un peu déficiente en surprise, répartit-elle avec effronterie.
-Même dans l'obscurité ?
-Quelle obscurité ? Feignit-elle de s'étonner, il n'y a pas besoin de lumière, à ce que je sache.
-Et pourquoi donc, jeune apprentie ? fit-il, miroir de sa propre malice.
-Parce qu'on peut toujours voir avec le cœur, même quand le reste du monde reste invisible à nos yeux.
Elle sentit le sourire emplit de fierté du Maître Marchombre, et elle le recueillit avec émotion.
Silencieusement, ombres parmi les ombres, ils effectuèrent une série de mouvements gracieux sous un ciel qui commençait à laisser entrevoir sa myriade d'astres. Le vent revint dans un sursaut, les nuages s'éloignèrent, ce fut la fin du règne de la Nuit.
Sous les étoiles, Jilano et Ellana demeurèrent les yeux fermés, bougeant chacun au rythme du son des battements du cœur de l'autre dans une harmonie parfaite.
Enfin sereine, Ellana offrit quelques mots en offrande à Sélène bienveillante, vibrants du bien-être qui vivait en elle.
Collecte des derniers fragments de lune
Harmonie du corps et de l'esprit
Méditation
