Deuxième leçon
Uns
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La journée était radieuse.
Le soleil blanchissait les murs de chaux qui ceignaient le jardin, immense verger dont les arbres ployaient déjà sous le poids brillant de leurs fruits, abricots d'or, cerises rouge sanguin, myrtilles violettes, tous et toutes ronds, riches. Mûrs, ils se mêlaient à la chlorophylle, au parfum des fleurs et à l'arôme si particulier de la cire d'abeille quand elle suinte encore du miel des Industrieuses. Quand il attrapait une pêche, Nillem sentait la bombance de la peau, douce sous ses doigts, tendue, tendue à l'extrême, qu'il crevait d'un coup et sans remord en y plantant avec voracité ses dents, trop heureux de sentir le sirop sucré couler en filet de ses lèvres à sa gorge, rafraîchissant délicieusement sa nuque, apposant un arôme estival à ses joues, et une saveur incomparable sur son palais.
Tout à sa dégustation, il ne remarqua pas –et pour un combattant de sa qualité, cela était notable- le regard plus qu'amusé, ouvertement taquin que Jilano Alhuïn posait sur lui. Si on lui avait posé la question porté par l'atmosphère légère et colorée de cet après-midi, peut-être aurait-il évoqué un souvenir de quand lui-même était alors en formation. Il aurait eut du plaisir à observer la mine déconfite d'Ellana et le hochement incrédule de Nillem s'il leur avait conté qu'un jour, poussé par la tentation, il s'était introduit dans le parc de la cour de l'Empereur lui-même. C'était d'ailleurs Sil'Afian qui l'avait découvert, en personne. Il avait eut affaire non pas à un jeune apprenti dans la force de l'âge comme ç'aurait dût être le cas, mais à un jeune homme sortant à peine de l'adolescence aux doigts rougis par le jus des framboises, la bouche barbouillée de suc, affalé en travers des buissons les mains reposant sur le ventre dont la peau s'était remarquablement gonflée, en proie à une crise de foi qu'Afian put imputer aux dizaines des rangées de buissons alentours qui se retrouvaient mystérieusement dépouillés de leurs biens. L'aventure lui avait valut une sévère remontrance de la part du médecin, puis du jardinier, et il avait dû rester plus d'un mois sur place: le temps de replanter tout ce qu'il avait englouti. Il repensait souvent à cet évènement, avec beaucoup de gaieté, car de là avaient découlées mille péripéties. Surtout, il se rappelait l'éclat vert des yeux d'Esîl, hurlant de rire quand on lui fit la première fois le compte-rendu de l'histoire.
Finalement, il s'en était tiré à bon compte. Mais il ne supportait plus les framboises depuis ce jour.
Personne ne lui posa la question. Le souvenir traversa d'un pas nonchalant le sentier, rendu frivole par la météo, si l'homme aux longs cheveux le contempla à loisir tandis qu'il disparaissait, il ne le fit savoir à personne.
Sayanel Liyyant fidèle à lui-même, avait ressentit la nostalgie qui se manifestait brièvement chez son ami de toujours, mais il le connaissait trop bien pour faire la moindre remarque. Et puis, il aurait été injuste : lui-même n'était pas insensible aux caprices du temps, et il réalisait avec une douceur douloureuse à quel point il était facile de se laisser aller à des pensées mélancoliques, de se retourner vers son passé heureux, quand le cadre devenait idyllique.
Bref, il avait le sentiment que tous évoluaient dans une bulle dorée, qu'aucun d'entre eux n'était prêt de laisser éclater.
Tous. Pas toutes.
La journée était radieuse.
Mais Ellana l'était plus encore.
Un épouvantail, vêtu de hardes en guise d'armure, une lance maladroitement plantée dans sa paille se dressant menaçante devant lui, et ayant un seau en bois renversé sur la tête pour casque, faisait office d'adversaire pour la Marchombre.
Elle s'était laissé prendre au jeu. Au début de l'entraînement, la chaleur, la pesanteur dans l'air et les effluves alentours l'avaient brièvement ramollies, annihilant presque sa volonté d'action pour lui suggérer d'aller s'étendre dans l'herbe comme naguère, chez les Petits.
Mais elle n'était plus Ipiu. Elle s'était arrachée à l'emprise de ce demi-songe, et pendant que les garçons autour vaquaient, distraits, à leurs propres rêveries, elle ne s'arrêtait pas une seconde. Une dague dans chaque paume, Ellana sautait, s'élançait, vrillait, assaillait son adversaire-de-fétus sans relâche. A mesure qu'elle progressait dans son exercice, son environnement s'évanouissait de sa pensée. La température cessa de l'incommoder, son habit qui lui collait à la peau à force de sueur ne la démangeait plus. Chaque coup porté raffermissait sa confiance, lui dévoilait une nouvelle étape sur la Voie, et elle se laissa emmener. Légèreté contre pesanteur, souplesse contre rigidité, justesse contre force
Harmonie contre Chaos.
Marchombre.
Un sourire avait fleurit sur ses lèvres sans qu'elle ne s'en rende compte, et l'énergie qui l'animait désormais suffisant à voler à son ciel l'éclat de ses rayons : la lumière de la jeune fille avait eut raison de lui.
Et la bulle éclata.
Jilano se posta quelques pas derrière elle, l'air sérieux et inquisiteur qu'il prenait toujours quand il la narguait intérieurement. Sayanel, assis plus leste qu'une plume sur une branche qui ne faisait même pas mine de se courber sous son poids, jaugea du regard la succession des mouvements de l'apprenti. Et Nillem, avec discrétion et puissance, fit à son tour son entrée dans le jeu.
Et le monde dansa à leur rythme.
Quand ils finirent par s'écrouler, essoufflés, courbatus, ils purent constater que l'herbe était fraîche derrière leurs oreilles, et ils accueillirent ce contact avec un soupir de contentement. Face contre ciel, Nillem remarqua le première la position des astres et le bleu rosissant : la journée toucherait bientôt à sa fin.
Une minute plus tard, ils étaient de nouveaux sur leurs pieds, mais il n'était plus question d'en découdre. A l'unisson, ils étendirent leurs bras, arquèrent leurs jambes, pivotèrent les hanches et élancèrent gracieusement leur taille, au fil des mouvements Marchombres qu'ils esquissaient.
Sans avoir besoin d'ouvrir les yeux, Ellana sentit la présence de leurs Maîtres respectifs qui se joignaient à eux. Où bien, avaient-ils deux Maîtres maintenant ? D'ailleurs qui pourrait faire la différence entre Jilano et Sayyanel, se ressemblant comme des frères, malgré leurs disparités physiques flagrantes.
Le temps s'étira. Encore un peu, et il fit complètement nuit. Seulement alors, les apprentis furent autorisés à cesser leurs mouvements. Ils s'attendaient à se sentir soulagés mais, au contraire, un immense bien-être vibrait en eux : ils n'étaient pas du tout fatigués.
Ellana lança un sourire éclatant à Nillem, qui le lui rendit, sentant malgré lui les battements de son cœur s'accélérer pendant qu'il remarquait non pour la première fois, l'éclat particulier et séduisant qu'il décelait dans ces prunelles sombres.
Il sentit le sang lui monter au visage et, soulagé de l'obscurité ambiante, se joignit au mouvement collectif qui se dirigeait désormais droit vers la maison pour une soirée de calme bien mérité.
Ils n'étaient pas fatigués…Mais Jilano nota qu'en revenant de leur toilette, ni l'un ni l'autre n'était très bavard. Sans rien dire, il se contenta de s'installer dans un fauteuil, le plus proche du feu, quand son alter-ego s'enfonçait dans un pouf et que les apprentis se contentaient de se couler le long du tapis.
La pièce fut silencieuse encore une dizaine de minute, afin que chacun puisse apprécier le craquellement du feu qui lèche le bois en train de se consumer, le crépitement des flammes sur la pierre du foyer, la douce chaleur tandis qu'au dehors on faisait place à la fraîcheur nocturne, et ensuite, aussi naturelle que l'avait été le silence, la conversation s'engagea.
Lyyant apporta un plateau de victuaille, tandis que son apprenti rompait une miche de pain en tranches grossière, mais d'aspect appétissant. On fit passer de la viande séchée et quelques morceaux de fromage enduits d'une sauce qui fit débat, chacun souhaitant apporter son argument décisif. Jusqu'à ce que…
-J'ai une question, formula Ellana, son regard noir cherchant implacablement celui de son guide. Guide qui soupira ostensiblement, levant les bras au ciel avec théâtralité, passant dans ses cheveux soyeux une main lasse, déclarant d'un air éploré :
-Elle a une question. Mon apprentie a encore une question… quand je pensais avoir eu droit à une journée tranquille, voilà que la paix m'est refusée à l'heure du dîner.
-Est-ce une façon de vous dérober parce que vous pressentez que pour une fois, il y a peut-être une chance que vous ne puissiez pas répondre à mon interrogation ? Railla son interlocutrice.
-D'abord, il y a trop de conditionnel dans ta dernière formulation pour me convaincre que tu penses vraiment ce que tu dis. Ensuite : tu sais que je peux répondre à tout.
-Je vous prends à témoin, poursuivit Ellana, jetant un œil aux deux autres hommes présents, aujourd'hui ce n'est pas moi qui fait preuve de forfanterie.
-Privilège qui m'est usuellement réservé, appuya le blond, avec un clin d'œil et un sourire joyeux.
-Jilano, mon ami, dit gravement Sayanel –qui s'amusait décidément beaucoup- j'ai bien peur que ne te sois mis dans une situation délicate. Je t'écoute poser ta question : tu as toute mon attention, jeune damoiselle.
-Tout à l'heure, quand nous nous entraînions dehors, je dois avouer que j'étais particulièrement sereine…lorsque j'étais seule. Non pas que je craignis que l'un d'entre vous dans un faux-mouvement improbable me perturbe, mais je n'arrivais pas à être tranquille. J'observais Nillem ondoyer, Sayanel, léger comme une plume, et vous-même vous mouvoir avec l'agilité qui vous caractérise…pourtant je n'étais pas à l'aise.
Elle laissa la question flotter en suspend, quelques secondes, avant de se tourner d'un air interrogateur vers Jilano.
-Pourquoi ?
-Il y a deux réponses à cette question, comme à toutes les questions. La réponse du savant, et la réponse du poète. Laquelle veux-tu entendre en premier ?
-Celle du savant.
- Toute expérience d'autrui est celle de l'objectivation. Après avoir passé des années en solitaire, c'est la première fois pour toi que tu te retrouves en fréquentation d'autant de personnes. Tu as perdu-enfin, les as-tu seulement jamais eus ?- les notions d'extériorité : tu as été toi, uniquement toi, intensément toi pendant plus de quinze ans, sans un regard objectif de l'extérieur. Inconsciemment, tu te demandes si tu vas être jugée, comment, ce que les autres perçoivent de toi…Tu as résumé en disant ne pas être à ton aise, mais en vérité tu es seulement en train de t'habituer à recevoir un œil extérieur.
-Et celle du poète ? Intervint Nillem, qui avait écouté avec presque-avidité la première réponse.
-Je est mon miroir, car Je est un Autre.
Enfoncé dans son pouf, Sayanel acquiesça d'un mouvement large de la tête.
Ellana resta songeuse quelques minutes après cet énoncé.
-C'est curieux, finit-elle par avouer, mais je trouve que le poète et le savant se rejoignent beaucoup dans votre explication.
-Pourquoi curieux ? Moi et les Autres, cela n'est-il pas les deux faces d'une même pièce ?
Avec sérénité, Alhuïn se saisit d'un papier sur lequel il écrivit rapidement une ligne au fusain. Puis, il passa le relais à son ami, qui compléta d'une troisième ligne. Le papier arriva sur les genoux des deux apprentis, qui n'eurent pas à hésiter avant d'y apposer une réponse d'un commun accord, l'équilibre retrouvé.
Ciel et Homme, Femme et Jour, Terre et Nuit
Reflet de soi-même, Uns à l'iris miroitant
Humanité
