Je déprime beaucoup en ce moment, et en guise de thérapie j'ai décidé de reprendre cette petite fiction très longtemps laissée de côté...ça fait des mois que je n'ai pas écrit, je sens les raideurs, mais ça me fait trop plaisir de le partager quand même.
MERCI à vos ajouts en fav' et alterts,
MERCI à Ezezaguna et Tinette, pour leurs retours qui me vont droit au coeur!
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Troisième leçon
Épines
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Le sang éclaboussa le mur. La tâche écarlate bien que toute fraîche, n'était pas perceptible sur la pierre sale des entrailles d'Al-Vor, déjà par trop souillée des forfaits de ses habitants ville de voleurs, capitale des crimes de l'Empire.
Si le granit froid en absorba le tribu sans paraître s'émouvoir, l'infortuné malfrat dont la molaire venait de valdinguer l'avait lui en revanche, sentit jaillir, gicler, et en arroser abondamment le visage plein de fureur de son adversaire. Hébété, la bouche en feu, il n'en perdit pour autant pas ses réflexes de combat et se remit bien vite en position de garde, dans l'espoir de parer là-dans-la-pénombre le prochain coup de son adversaire.
Qu'il n'entendit jamais venir. Pas plus que le lendemain en se réveillant dans la boue au même endroit – à quelques mètres près- ne se souviendrait-il du visage de la foudre qui lui était tombée dessus. Rapide comme l'éclair, l'atémi avait jaillit et laissé le malchanceux au tapis, terrassé de douleur.
Ses complices gisaient non loin de lui, frappés du même mal ou était-ce un bien ? Recroquevillée derrière un tas de caisses, la silhouette frêle d'un petit garçon, pâle et couvert de suie, claquait toujours des dents au point de n'oser sortir de sa cachette, bien que tout danger de racket avec lynchage devait désormais être écarté de la part de la bande qui l'avait pris en embuscade.
D'un geste sûr et habile, la dernière personne debout dans la ruelle réajusta ses mitaines de cuir, et en fit craquer l'une après l'autre les phalanges en les étirant avec sur le visage l'air de la douleur que l'on déguste. Après avoir étiré voluptueusement ses mains élégantes, il entreprit de se dénouer les muscles du dos à l'aide d'une série de petits exercices ce qu'il fit en sifflotant, un air de triomphe sur les lèvres.
-Tu peux sortir, tu sais, adressa-t-il finalement à l'enfant qui tressaillit et sembla vouloir se fondre avec le bois derrière lui. Avec ce que je leur ai donné, ils ne se relèveront pas de sitôt…pour ceux qui seront capable de se relever.
Et il éclata d'un rire mi-frais mi-sauvage, découvrant des dents blanches sur un visage qui restait maculé de rouge. L'enfant ferma les yeux, et le rire de Jilano se tarit aussitôt à la source de sa satisfaction. Eh bien, quoi ! n'était-il pas heureux, ce va-nu-pied de minuit, qu'il soit passé par là au moment où ces brutes allaient lui fiche une raclée qui l'aurait probablement laissé mort sur place ? Il ne devait pas être conscient du nombre de cadavres de gamins de son âge que les gardes s'amusaient à compter lors de leur ronde matinale, ni qu'il avait été près de compter parmi eux. Enfin, il ne demandait pas la lune : un merci et il en serait quitte. Non ? Décidément, ce crapaud ingrat commençait sérieusement à l'énerver.
Le jeune homme blond fronça le sourcil et claqua la langue d'un air impatient. Il ouvrit la bouche pour adresser une brusque rodomontade au garçon, et fut interrompu dans son élan par une troisième voix.
-Il ne sortira pas.
Le jeune homme se retourna dans un sursaut, paniqué malgré lui car pris de vitesse : il n'avait entendu, il n'avait vu, il n'avait sentit personne d'autre dans la ruelle une fraction de seconde auparavant. Et alors qu'une nouvelle présence se manifestait il éprouvait une gêne…un malaise , en fait. L'idée qu'on eût pu le surprendre et l'éliminer froidement d'un coup d'arme blanche pendant qu'il essayait de faire entendre raison à ce bébé pleurnicheur ne lui était jamais venue à l'esprit. Grisé de sa victoire, il était ébranlé dans la conviction de sa suprématie, sentiment peu commun pour lui qui était demeuré jusqu'alors, invaincu dans ce qu'il considérait comme ses recoins d'Al-Vor.
Et donc cela n'était pas rien. Fronçant les sourcils cette fois-ci, il fit enfin face au nouvel arrivant, qui ne prit aucune précaution, ne fit aucun effort pour dissimuler ni sa venue, ni sa présence…
-Tu cherches un adversaire à ta mesure.
…ou les motifs de son immiscion soudaine.
Jilano se renfrogna, d'abord. Il inspira longuement, expira avec exaspération et fit craquer ses poings afin de garder son calme, autant que possible. Décidément, sa ballade au clair d'étoiles se transformait en une bien drôle de soirée et il ne serait pas mécontent tient, de retrouver la netteté d'une boisson au coin du feu.
Il examina son agresseur d'un œil critique. Sortie de la pénombre, une femme à la chevelure courte, flamboyante et ondulée, se meuvait tranquillement sur la terre battue. Il ne put s'empêcher d'admirer sa démarche car il lui semblait qu'elle glissait sur le sol comme une eau se répand. Elle était vêtue simplement, d'habits noirs sans ornements, mais dont la coupe parfaite épousait même la plus infime de ses respiration. Son visage indiquait qu'elle devait être proche de la quarantaine, mais ses yeux verts, rieurs, étaient ceux d'une petite écolière qui vient de commettre quelque méfait.
Calme, silencieuse, insondable : elle n'avait jusqu'alors posé aucune question, mais marqué des constatations. Rien dans son attitude ne démontrait qu'elle se sentait menacée ou indisposée par la pile de corps répandus sur une dizaine de mètres, ni que la cause apparente de leur déroute lui inspirât quel-qu'appréhension que ce soit. Il y avait chez cette femme un mélange de force inébranlable, de vitalité et d'espièglerie tel qu'il faillit en être frappé définitivement de respect. Mais s'il avait été sage, il aurait perdu toute chance de s'accomplir et de faire le chemin vers l'homme qu'il est par la suite devenu. A la grande satisfaction du Destin, l'arrogance de ses dix-sept ans et l'adrénaline des derniers combats lui ont bien pendus la langue devant elle, pour la première, pour la dernière fois de sa vie.
-Bonsoir, articula-t-il d'une voix particulièrement audible. Comme ces messieurs étendus inanimés autour de toi te l'apprendront, je ne suis pas d'humeur à jouer aujourd'hui. Et donc, soit on se bat – et je ne me tiendrait pas responsable des conséquences de ce qui pourrait t'arriver ensuite – soit tu passes gentiment ton chemin en silence, en méditant sur le fait qu'il ne faut pas importuner autrui lorsque l'on est soi-même…dans une position de faiblesse.
Il darda un regard dur pour faire bonne mesure sur son visage pendant son discours, marquant espérait-il, son assurance et sa supériorité. Mais en rencontrant les pupilles de son interlocutrice, il se retint de tressaillir comme un frisson lui parcourait l'échine : en plongeant ses yeux dans les siens, il ne s'était pas heurté à un mur, il avait l'impression de se cogner contre une lame. L'iris en face luisait d'un éclat beaucoup plus clair et tranchant, il n'y avait plus de trace de plaisanterie ou de moquerie : visiblement elle connaissait son affaire et le prenait très au sérieux. Sans céder à la provocation verbale, et annonça très méthodiquement :
-Tu as posé tes conditions à mon tour d'énoncer les miennes. Cet enfant ne sortira pas des ombres. Tu cherches un adversaire à ta mesure. Je vais pulvériser l'entièreté de la personne que tu as toujours été dans un moment.
Concis, mathématique. Elle s'approcha encore, si peu, et attendit. Ce que Jilano ne fit pas : escomptant sur l'effet de surprise pour lui donner un avantage, il avait souplement glissé et asséné un coup de pied puissant à l'endroit où se tenait son adversaire.
Une seconde trop tard. Lent, beaucoup trop lent…Usant à peine de sa propre force, la femme s'était déplacée à la vitesse d'un rayon de lune pour se saisir de son avant bras qu'elle fit basculer délicatement dans le sens de l'élan qu'avait pris Jilano. Entraîné par le mouvement, il se cogna d'abord – et à son tour – contre la pierre froide dans un craquement sinistre, puis s'étala le corps en équerre aux pieds de la rousse qui avait en tout et pour tout, à peine esquissé trois mouvements.
Elle baîlla en sortant de sa poche de cœur une montre à gousset.
-Mmph, il commence à être tard. Écoute bien, je vais te donner une réponse à ces trois questions que tu te poses, bien que tu n'oses pas leur faire franchir la barrière de tes lèvres.
Pointant du doigt l'entassement de caisses.
-Un. Ce garçon ne sortira des ombres pas tant que tu garderas une posture menaçante. Tu lui fais peur. Sans rire, tu viens probablement de faire une démonstration de testostérone qui a dû te paraître à couper le souffle, mais qui a juste laissé l'impression d'un prédateur horrible à ce gamin. A rire démoniquement, avec le visage couvert de sang dans cet horrible décor, il est logique qu'il n'ait pas voulu s'approcher de toi, ni même oser croiser ton regard.
Ce fut la première épine qui se planta dans l'âme de Jilano.
-Deux. La raison pour laquelle, poursuivit son bourreau lancée comme une machine, tu t'es laissé aller à un tel spectacle, c'est que tu es en perte de repères, et que tu doutes de ta propre force. Tu penses qu'en te confrontant à des brutes avinées tu t'octroies un peu de valeur à toi-même quand en réalité tu es vain, et que tu n'as même pas la plus vague notion de ce qu'un vrai combat signifie.
Ce fut la deuxième épine qui se planta dans l'âme de Jilano.
-Trois, parce que la vérité tient toujours sur trois lignes…Ton âme est encroûtée du pus d'une vie de petits bonheurs faciles et de joies médiocres de malfrat.
Ce fut la troisième épine qui se planta dans l'âme de Jilano, et elle lui faisait plus mal que les deux autres réunies, car elle touchait là à une vérité essentielle : il n'avait aucun argument à y opposer…
-Debout.
Avant qu'elle ne lui en intima l'ordre, il n'avait pas réalisé que si le choc avait été rude, sa chute n'avait pas entraîné de séquelle sérieuse qui l'empêchait de se remettre sur pieds. Mais la honte le clouait au sol, une honte telle qu'il pourrait tout aussi bien en faire la découverte pour la première fois de sa vie.
-Lève-toi maintenant, gros paresseux. Alors, qu'est-ce qu'on ressent de l'autre côté de la barrière ?
-…j'ai mal.
-J'ai mal, qui ?
-Madame. J'ai mal, Madame.
-Et honte, aussi ?
-Je suis mort de honte, Madame.
-Normal, je connais quelqu'un qui été un vilain, vilaaaaiiiiin, garçon…
Trop mortifié au départ pour s'en apercevoir, il finit tout de même par entendre le retour de cette malice, du ton moqueur de cette mordeuse qui venait de le croquer et s'esclaffait maintenant joyeusement à ses dépends. Levant la tête, il fut stupéfait de constater qu'elle ne riait pas seule : le petit garçon dont la détresse avait tout déclenché se laissait aller à s'esclaffer lui aussi. Et pour tout dire, Jilano lui-même percevant l'ironie de la situation, se prit à sourire, désabusé.
-Tu devrais sourire plus souvent, l'expression de ton visage en est nettement amélioré.
-Même couvert de sang ?
-Tes traits sont un peu cachés, c'est tout ce qui compte : ton visage a une architecture des plus hasardeuses, pauvre enfant.
Le petit garçon rit franchement, et Jilano aussi. Il était encore touché, mais étrangement, il ne souffrait plus. Acceptant sa mobilité, il se remit sur ses jambes comme il put.
-A qui dois-je cette splendide leçon de modestie, Madame ?
Elle sourit découvrant ses dents éclatantes, et son visage était beau.
-Madame…répéta-t-elle, j'y prendrais goût pour un peu, c'est un peu formel mais ça sonne bien pour un professeur…
-En fait, se ravisa-t-il, je crois que c'est plutôt à moi de commencer. Je m'appelle Jilano Alhuin.
Et il ploya la nuque.
-Esîl, prononça-t-elle doucement.
Et elle le redressa.
Ils demeurèrent silencieux quelques instants, le temps de n'être soudainement plus que deux dans la ruelle qui était si banale une heure avant.
-Jilano Alhuin, prononça-t-elle. De tous mes semblables, je suis certainement celle qui ait le plus répété à quel point j'honnissais l'idée de devenir Maître un jour. Mais en te voyant, je ne sais plus : c'est comme si l'univers tout entier me criait qu'il avait tout mis en œuvre pour que nous nous rencontrions ici.
Le vert accrocha le bleu.
-Jilano, à partir d'aujourd'hui, nous sommes Maître et Apprenti. Je prends la responsabilité de te guider le long de la Voie.
-Sans me demander mon avis ? Fit-il mine de s'offusquer.
-C'est toi-même qui a scellé l'accord en commençant avec tes « Madame »…
-J'étais dans une position de faiblesse.
-Tant que je suis dans les parages tu seras toujours dans une position de faiblesse, autant prendre les bonnes habitudes d'emblée.
-Maître Esîl, prononça-t-il respectueusement. Maître Esîl…Mais Maître de quoi ?
Il lui semblait qu'un monde nouveau se déployait à ses pieds, que le ciel était refait à neuf, qu'il vivait une deuxième naissance. Ses iris se firent perçantes, ses traits fiévreux.
-As-tu déjà entendu parler des Marchombres ?
-Marchombre, répéta-t-il rêveur et goûtant le mot du bout des lèvres. Marchombre, qu'est-ce que c'est ?
-Jilano, tu es un élève chanceux, c'est déjà ta deuxième leçon. Toutes les questions ont deux réponses, la réponse du savant, et celle du poète. Pour un savant, les Marchombre sont une guilde secrète de l'Empire dont les membres sont soit des voleurs, soit des bons à rien. Pour le poète, le Marchombre…
Elle se tut. En silence, Esîl se pencha pour ramasser une pierre un peu plus blanche que les autres, dont elle se servit comme d'une craie à un endroit où la terre était suffisamment lisse. Et elle traça quelques mots, et en se courbant encore il put distinguer trois phrases.
Toutes les vérités ont trois lignes.
Simplicité glorieuse, puissance de l'humilité, danse immobile
Cercle de l'Harmonie, fleurs de printemps, rondes humaines
Marchombres
Et les trois épines de douleur fusionnèrent dans sa chair pour céder la place à une joie infinie.
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