Hey!

GRAND MERCI à Ezezaguna et Basculement. Vos messages m'ont fait beaucoup, beaucoup de bien, je vous dédie les humbles lignes qui suivent et qui correspondent à mon premier texte depuis des mois.

Plongeons avec le père.

Bonne lecture!


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Quatrième leçon

Force

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Le jeune homme claqua la porte avec force : le fracas qu'il en résultat informa le reste de la tour, ainsi que les gens qui passaient paisiblement dans les rues alentours, que son humeur n'était guère accommodante. Il avait claqué la porte avec force pas avec toute sa force autrement le pauvre panneau ne serait plus qu'un tas de bois et il est probable qu'un pan du mur eût également été emporté par sa colère.

Bien sûr qu'il était fort, puissant, plus que les autres. Mais cela n'était pas utile à cette heure, cela ne le servait en rien. Pour la première fois de sa vie, ses qualités de militaires lui apparaissaient comme une insuffisance, et la douleur lui broyait le cœur : celle de ne pas être un autre, de ne pas être ce jeune homme heureux qui recevait la chaleur et la douceur des baisers d'Elicia.

Edwin Til'Ilan. Fils du Seigneur des Marches de l'Empire de Gwendalavir, héritier de la noblesse parmi les plus anciennes de ces terres, exceptionnellement doué, sans rival dans les arts militaires, de la tactique jusqu'aux arts martiaux. La fine fleur de la soldatesque, battu, rétamé à plate couture par un dessinateur exubérant ! Etait-ce mieux, était-ce pire, que ce dernier fût l'un de ses amis les plus proches ?

Camarades depuis des années, indéfectibles et fidèles, c'est la première fois qu'Altan et lui-même ne purent rester des compagnons loyaux. Quant à Sil' Afian, il n'était pas non plus en reste. Le jeune héritier avait lui aussi été pris de fièvre devant les beaux yeux d'Elicia. Ah ! ces yeux, brillants comme deux violettes piquées sur un grand pétale de lys. Eh bien pour ces belles prunelles s'affrontaient trois hommes d'exception, chacun talentueux à leur manière, et chacun maniant les armes dont ils disposaient respectivement.

Sil' Afian, avait pour lui le prestige et l'aura que confère le pouvoir. Ses manières étaient les plus agréables, ses broderies les plus fines : aussi logiquement ses cadeaux furent-ils les plus somptueux. Pourtant sanglotait-il encore qu'aucun artisan ne parvinsse à réaliser un fil d'or qui rivalisât avec la finesse de ces cheveux…Qu'importe, son tempérament enjoué avait prit le relais, sa conversation était brillante et ses connaissances infinies dans tous les domaines. Fin politique – évidemment- il n'avait commis aucune erreur. Seulement y avait-il encore en lui quelque chose de trop prosaïque : il gagna son respect mais non point son amour.

Altan… Sans doute pour un observateur extérieur, l'issue de cette bataille avait été évidente, dès lors qu'il était entré en scène. Le jeune Gil' Sayan était après tout le garçon le plus populaire de la capitale. Sa taille haute, son visage aux traits réguliers et sa belle allure ne faisaient qu'ajouter à son aisance naturelle, à ce verbe charmant qui sait se mettre en valeur au son d'une mandoline. Il était dessinateur et plus qu'un simple exécutant de figures compliquées y avait-il sans aucun doute de l'artiste en lui. Cette âme inconstante avait butinée de fleur en fleur avec la légèreté de son âge, jusqu'au jour où il l'avait vue.

Son tempérament passionné avait guidé chacun de ses pas. Altan n'avait lésiné sur rien : lui qui autrefois ne pouvait garder son admiration fixée à un seul objet, s'était mis à faire la cour à Elicia avec une obstination qui se parait parfois des couleurs de l'obsession. De cette vision éblouie de l'esprit étaient nés des poèmes, des chansons, dans les vers les mieux rythmés, les plus délicieux qu'on eût entendu depuis Merwyn pour Vivyan.

C'est avec effroi que sa nature timide, son tempérament enfermé, avaient observé la frénésie d'Altan conquérir peut à peu la dessinatrice. Ils avaient ce talent en commun, la barrière n'avait pas tenu longtemps. Ce soir enfin, Altan s'était littéralement évanoui de bonheur après le premier baiser. Cette nouvelle relayée par la Rumeur publique avait été de trop pour lui, et il était parti chercher refuge dans la solitude de sa tour.

Afian s'était battu, Altan s'était battu. Mais lui, quant à lui, qu'avait-il pu faire ? Rien, Edwin n'avait osé rien faire. Profondément amoureux, mais cloitré dans le rôle de l'ami-confident, il avait regardé de loin les manœuvres des uns et des autres, sans trouver rien à y faire. Ce jeune homme préfigurait déjà au Général d'exception qu'il deviendrait : il ne s'était pas résolu à participer aux tromperies, aux fausses promesses qui accompagnent nécessairement les jeux de l'amour. Homme de terrain, il ne savait ni se bercer ni prodiguer des illusions. Pudique, il n'avait tenu à étaler aucun de ses exploits pour se valoriser aux yeux d'Elicia. Loyal, il n'avait pas profité de leur proximité pour exploiter ses faiblesses.

Que lui manquait-il ? Quelle était cette qualité que les autres semblaient posséder et que lui, n'avait pas ?

Et le voilà parti dans une méditation noire, pendant laquelle il descendit les marches de sa citadelle intérieure tout en peignant ses murs en gris, éclaboussant ses souvenirs heureux des heures d'ombres qu'il pensait apercevoir pour son avenir. Elicia ne serait pas à lui. Jamais. Elle ne l'aimait pas. Sans doute l'estimait-elle comme un ami. Peut être même comme un ami cher ce qui était pire encore. Coincé au seuil, il était sûr de ne jamais franchir le pas, de demeurer sur le pallier à observer un bonheur inaccessible auquel il n'aurait pas droit mais dont il n'était pas totalement coupé…

C'était une torture. Une torture, et il était convaincu que jamais la blessure ne guérirait. Qu'il n'aimerait jamais plus de sa vie. Que rien ne lui permettrait de s'en remettre, car ces regrets et les soupirs lui alourdiraient l'âme jusqu'à ce qu'elle rendisse son dernier souffle. Il n'avait eu aucune chance, depuis le début. Sa sobre confession, tardive, douloureuse, le cuisait encore bien qu'il ne pourrait jamais en vouloir à la jeune fille. Il l'aimait trop pour la forcer à une inclination qu'elle n'avait pas.

Il devait bien l'admettre. Il n'était pas Afian. Il n'était pas Altan. Altan…c'était joué d'avance, son instinct lui avait soufflé qu'il l'allait avoir, tandis que lui n'aurait droit qu'au chagrin. Après tout, il les avait toutes, songeait-il encore avec amertume.

Cette dernière réflexion le réveilla comme une gifle.

Par le Dragon, qu'était-il en train de faire ? A quel exercice morbide avait-il laissé son esprit se livrer ? Penser ainsi d'Altan n'était pas seulement un signe de félonie envers son ami c'était également un manque de respect pour Elicia. On eût put croire qu'elle n'était qu'une malheureuse, une pauvre fille égotique et facile à berner. Oh ! qu'avait-il pensé là !

Et Sil'Afian, son cher ami Afian, toujours à ses côtés dans les périodes de troubles, son premier soutien face aux colères de son père, le seul à comprendre le poids énorme de l'héritage qui pesait sur lui. Il valait mieux que cela, tous valaient mieux que cela. La jeunesse et les affres de la passion ne devaient pas les désunir : il fallait qu'il s'extirpe, qu'il parvienne à se dominer. Edwin à l'instar du futur empereur, devrait désormais regarder sa vie à venir avec les yeux ouverts, le regard clair et exempt de toute complaisance…Y compris envers sa propre personne.

Pour cela, un peu de ménage était nécessaire.

Il ouvrit la fenêtre pour laisser l'air glacé de l'hiver emplir la pièce et revigorer ses poumons. Inspiration. Expiration. Inspiration profonde. Expiration.

Il décida de partir le lendemain pour la Citadelle, celle en dur qui avait été construite par les siens. Ce serait l'occasion pour lui de se heurter à la rigidité de son père, à la force grandissante de Siam, de sentir l'épaulement des Frontaliers. Plutôt que de se languir sur un souvenir de ce qu'il n'aurait plus, il était préférable qu'il se centrât, qu'il se souvienne de qui il était.

La température dans la pièce avoisinait désormais le zéro, mais il n'en avait cure : un feu nouveau grandissait en lui. Tout était noir, et calme à cette heure à Al Jeit…

Il ouvrit brusquement les yeux.

Son ouïe ne pouvait se tromper : quelque chose venait sur le rempart nord où se situaient ses quartiers. Un raclement contre la pierre, à peine perceptible…c'était comme si…comme si quelqu'un escaladait la tour.

Il se saisit mentalement d'une pensée un peu brusque : c'était stupide, le matériau dans lequel avait été taillées les pierres était lisse comme du verre. Ce scrupule lui fit perdre une demi seconde sans laquelle il eût pu saisir la source du bruit la main dans le sac, mais…

Il se précipita à la fenêtre avec ce léger retard et observa frénétiquement dans toutes les directions. Rien sous, sus, ou bien gauche, ni droite. Pourtant il ne pouvait avoir rêvé…Il scruta avec attention le bâtiment d'en face, séparé de lui d'une bonne vingtaine de mètres.

Cette fois-ci il était formel : quelque chose, quelqu'un bougeait dans l'obscurité.

Et ça rigolait sec, passez-lui l'expression.

Sa vue perçante s'ajusta enfin à l'obscurité, et il put distinguer sur le toit d'en face deux formes sombres.

C'étaient deux jeunes hommes. A en juger par l'éclat de la lune, le premier était de taille moyenne, un peu râblé, et portait ses cheveux coupés ras. Son compagnon à l'inverse était grand, élancé, et une longue natte blonde en mouvement renvoyait un éclat d'or aux rayons de l'astre d'argent.

Il formula l'hypothèse en son esprit qu'ils avaient probablement escaladé sa tour jusqu'à la gouttière située au-dessus de sa fenêtre, d'où ils s'étaient élancés sur l'immeuble d'en face.

Il secoua la tête. C'était impossible, aucun humain ne pouvait parvenir à sauter à cette distance à moins d'effectuer un pas sur le côté. Mais quel intérêt pour des dessinateurs capable d'un tel exploit d'escalader jusqu'ici ? Et d'abord, comment avaient-ils pu gravir le mur dans un premier temps ?

Alors il se souvint de cette force dont lui avait parlé un jour le père d'Afian, à l'occasion d'un banquet.

Marchombre.

Le doux chuintement du nom sur sa langue l'avait emplit d'une émotion qu'il n'avait pas oublié : un mélange de curiosité et de fascination pour ces êtres qui avaient choisis de dédier leur vie à une quête de liberté.

Il n'en avait jamais rencontré un. Il fallait dire qu'ils étaient particulièrement doués (à l'instar de leur pendant maléfique que sont les Mercenaires du Chaos) pour passer inaperçus. Alors deux amis Marchombres plaisantant au clair de lune était un spectacle trop rare pour ne pas en profiter.

Captivé malgré lui, il observa le grand blond faire d'amples gestes de la main, désignant tour à tour la ville et les étoiles, embarqué dans on-se-sait quel discours grandiloquent. Il parlait de plus en plus fort : il fallut que l'autre lui signalât qu'ils n'étaient plus seuls dans leur monde nocturne pour qu'il se taise d'un sursaut. Dans l'obscurité il sentit deux paires d'yeux se braquer sur lui comme des faisceaux, et en rougit malgré lui, gêné d'avoir interrompu un moment qui avait dû être si intime, si serein.

Le plus petit fut le premier à partir. D'un mouvement souple il était passé de l'autre côté de la rue et était désormais invisible aux yeux du futur Général.

Avant de le suivre, son ami avança de quelques pas en direction de la fenêtre à laquelle Edwin était penché. Il lui adressa à ce dernier un salut amical de la main, comme pour signifier qu'ils étaient quittes et qu'il ne lui en tenait pas rancune. Un sourire fendit le visage du Til'Ilan sans qu'il ne comprisse très bien pourquoi, et il répondit de la main à ce geste ouvert.

-Jilano, la garde impériale.

-J'arrive, Sayanel, j'arrive : comme le vent !

-Une brise indolente, tu veux dire.

Il entendit nettement un rire frais, mais les lèvres desquelles il s'était échappé avaient disparues. Il ne restait que quelques bribes d'insolence qui étincelaient dans l'air ambiant.

Sans savoir exactement pourquoi, Edwin se sentit soudain beaucoup plus joyeux.

Marchombre.

Cette petite aventure devait le marquer. Il était beaucoup moins mélancolique en faisant ses valises en prévision de son voyage dans le nord de l'Empire.


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De taille moyenne, les cheveux très courts, la peau burinée par le soleil…

C'est ainsi qu'il devait paraître aux milliers de spectateurs qui le dévisageaient dans le stade plein à craquer. Il se l'admit en son fort intérieur : il avait été légèrement intimidé à l'idée de faire démonstration de sa force devant un aussi large nombre d'inconnus dont il ignorait les noms, les intentions…Il ne distinguait aucun visage : la foule lui renvoyait une face unique et bruyante, une espèce de masse hurlante face à laquelle il ne savait trop quelle attitude adoptée.

« Je compte sur ton, mon vieil ami… »

Les paroles de l'Empereur résonnèrent dans son esprit, et il se décida à faire quelques pas. Il devinait vaguement que ses mouvements souples et concentrés en interpelaient certains. Peu à peu, son sens de l'observation s'adapta à son environnement et il put voir ceux devant qui il devait faire acte d'autorité : il ne manqua pas un détail.

Saisissant la javeline presque avec négligence, il prit trois pas d'élan et, bras tendu derrière lui, la projeta vers le ciel d'un geste ample et maîtrisé à la perfection. Poli pour ainsi dire, par des années de pratique.

Trop facile…Il était déjà désolé pour ce jeune guerrier Thül qui lui avait fait très bonne impression pendant sa prestation. Dire qu'il n'avait le droit de ne laisser sa chance à personne…

Edwin Til'Ilan, Général des armées de Gwendalavir allait se retirer, le devoir accomplit.

Et Il l'aurait fait immédiatement, si un dernier évènement n'avait pas attiré son attention.

Parmi tous les visages, au milieu des murmures, il se dégagea un éclat.

Sombre, brillant, et quelque peu dur.

Dans un fracas électrique silencieux, le gris rencontra le noir.

S'il était trop loin pour distinguer les traits de la jeune femme au loin, il se sentit comme aimanté par la force émanant de ses iris une puissance telle qu'il lui semblât un bref instant se souvenir de quelque chose… Comme un sentiment oublié, qu'il crut reconnaître pour l'avoir entraperçu des années en arrière, dans une autre vie, lorsqu'il était à peine un bourgeon, même pas une jeune pousse : une toute petite graine d'homme.

Le contact déjà distant, se rompit tandis qu'elle détournait la tête. Lui-même ne pouvait plus rester dans l'arène, le brouhaha ambiant ne ferait que s'amplifier. Il se détourna et ne regarda pas en arrière tandis qu'il rejoignait les autres concurrents, chassant ces quelques secondes étranges par des pensées qui sur le moment lui parurent beaucoup plus importantes..

Il ne comprit que bien des années après à quoi correspondait la chaleur qui s'était répandue en lui pendant cette parenthèse arraché à l'éternité.

Et ces quelques mots qu'elle lui glisserait à l'oreille, entendus de lui seul bien, bien plus tard encore...

Puissance morale éprouvée par le chagrin
Sentiments sincères dans l'adversité
Force