En passant…
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Mille mercis à Ezezaguna et Basculement pour leurs encouragements !
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Plus que deux leçons … C'est lent, mais l'écriture de recueil est toujours aussi rafraîchissante Bonne lecture !
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Sixième leçon
Le rire
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-Tyyyyyyyy…rolo tyrolo tyyyyyyyyrrroooooloooooooooooooooooOOOoooooOOOoooo !
Quelle joie ! Elle tombe du ciel pour glisser sur les plaines en un rouler-bouler extatique elle est légère et bondissante : mais quelle puissance ! Jamais en Gwendalavir, on n'entendît plus forte ni plus belle tyrolienne : elle jaillissait du goulot du grand guerrier guilleret à guêtres gravissant le ponton du galion d'où partait l'expédition qui devait mener la Légion Noire aux confins de l'Empire.
Une telle entrée en scène est inimitable, et vous aurez reconnu à sa voix, - à son panache - le Général Bjorn Wil'Wayard, qui s'avance avec entrain, ceint d'une armure noire d'acier poli, le menton fièrement dressé, un sourire aux lèvres, suivi de ses troupes en ordre de marche.
Des badauds s'étaient réunis sur les quais alentours. La Légion ne se montrait pas souvent au grand jour, et assister à leur manœuvre était un privilège rare : les anciens grommelaient canne en main, divagant sur leurs jeunes années de service aux frontières Raïs, tandis que les plus jeunes se disaient qu'après tout, ils avaient fière allure dans leurs uniformes de vargelite, ces hommes qu'ils rejoindraient peut-être un jour…
Bjorn était en tête. Derrière lui, les soldats s'alignaient sur sa cadence, et prenaient place sur le bateau, réglés à la discipline comme les rouages d'une horloge.
-Tyyyy…ro…loooOooo !
Cette dernière note joviale fut accueillie par des cris de joie et des applaudissements, teintés d'une pointe de déception : le spectacle était déjà terminé, l'on sonnait au loin le tocsin, indiquant que le navire allait lever l'ancre. Bon voyage ! donc, agitons à l'unissons nos mouchoirs blancs, et souhaitons à ces francs fantassins le meilleur des succès dans leur mission.
Arpentant le bâtiment d'un bout à l'autre, le Général de cette fière assemblée en contemplait avec une satisfaction manifeste les contours. De fait, le Safre avait fière allure : avec ses mâts en bois précieux, son pont poli, et ses voiles de la couleur du cobalt, le voyage prenait plus volontiers l'aspect d'une navigation de plaisance que d'une expédition guerrière.
Elevé dans une maison riche, Bjorn était habitué au faste. Le luxe n'était plus un élément de son quotidien depuis de nombreuses années, mais l'opulence du décor lui donnait du vague à l'âme : il se rappelait volontiers sa primeur dans la ferme de ses parents, à voler pommes et gigots en cuisine, à fausser compagnie à d'assommants précepteurs pour conter fleurette aux belles crémières du village, ou bien à trousser dans le blé en herbe tel jupon gloussant…
-Oh là, mon cher ami : à quel exploit ces grands yeux bleus rêvent-ils ? Sans doute quelque prouesse chevaleresque à venir, cela ne fait guère de doute !
L'homme qui s'était ainsi exprimé s'avançait vers lui avec une bonhommie manifeste et reconnaissable entre mille. Coiffé d'un grand chapeau à plume azur, sa physionomie présentait l'inverse exacte de son ami : aussi petit que Bjorn était grand, aussi fluet que le Général était corpulent, Aoro n'avait pas la carrure qui impressionnait les hommes. En revanche, il luisait dans ses yeux sombres un feu sacré, un éclat vaillant et passionné qui en avait tenu plus d'un en respect.
Les contrastes ne peuvent empêcher une amitié : la leur était longue, soudée par les banquets de L'Auberge du Monde, et autres veillées au coin du feu au gré des aventures. C'est avec la même simplicité que Bjorn se présentait dans le coin de campagne qui bordait Al-Jeit pour rencontrer son ami lorsque ses fonctions le lui permettaient. Ils passaient de riants après-midi à courir le Siffleur en forêt, la carpe en étang, et les fûts en taverne.
Parfois, ils se rendaient de menus services, et cette fois, en aidant le chevalier c'était indirectement à l'Empire que l'humble Aoro venait de prêter assistance : Sil'Afian avait eu vent d'exactions commises par des bandes de pirate sur le Pollimage, et son sang n'avait fait qu'un tour. Il avait convoqué le commandant de la Légion Noire sur le champ, exigeant un prompt départ pour rallier les abords du Lac Chen, afin que les habitants de la région retrouvassent sécurité et sérénité.
Le cœur de Bjorn s'était gonflé à cet ordre : de colère contre ces misérables, de compassion pour les victimes, de fierté surtout, car l'honneur de conduire les troupes vers un combat pour la justice était le sien.
Seulement, une difficulté majeure avait émergé : il faudrait trouver dans les plus brefs délais une galère sûre et rapide pour remonter le fleuve de la Dame, et l'occasion ne pouvait pas plus mal tomber : la plupart des bons vaisseaux étaient indisponibles, pour les raisons les plus diverses et malavisées qu'il pût être conçu.
Face à cette impéritie, l'Empereur hésitait : il pouvait réquisitionner un navire marchand, mais la stratégie comportait de nombreux risques : où trouver un armateur probe, un équipage intègre, à qui l'on pourrait confier le transport de quelque cent des meilleurs soldats de Gwendalavir ?
C'est alors qu'un éclair avait traversé l'esprit du seigneur Wil'Wayard : Aoro ne s'était-il pas lié avec un de ses hôtes récurrent, ancien marin des mers méridionales, désormais riche, qui possédait parmi les plus beaux galions qui soient ?
Après avoir soumis cette idée à l'Empereur, il avait couru chez son ami qu'il avait trouvé maugréant contre la qualité de la nouvelle vaisselle qu'il venait d'acquérir.
(« Crois-en ma foi mon bon Oûl, ces messieurs du marché ne sont que des coquins ! Je m'en irai demain leur dire un mot de leurs façons, et tu verras quelle danse ! » )
Ni une ni deux, Bjorn avait exposé la demande de Sil'Afian, et le bon aubergiste s'était précipité chez le Quartier-Maître Ril'Lynef pour lui exposer la chose.
C'est ainsi que les forces purent être déployées en seulement quelques heures, et l'Empereur ne savait comment manifester sa gratitude à leur intermédiaire. Aoro, toujours impressionné quand il s'adressait à de grands personnages, avait demandé (sans rien perdre de sa verve) de bien vouloir être accepté comme passager sur la nef, car lui aussi aurait bien voulu ne pas se gêner et « faire mordre la poussière aux gredins de mal-mort qui osent attaquer la veuve et l'orphelin ».
Grave et amusé, Sil'Afian avait accédé à sa requête : c'est ainsi que l'on retrouve les deux compagnons foncer vers le lac Chen, coudes appuyés sur le bastingage, profitant d'une rare parenthèse d'harmonie pour admirer le paysage. Le visage fouetté par l'écume du flot que le Safre coupait en deux, ils suivaient des yeux le frétillement argenté des queues de poisson en contrebas, s'amusaient de la teinte turquoise changeante de l'eau en fonction de l'intensité de la lumière, et respiraient à plein poumon le vent, dont il leur semblaient parfois qu'il était devenu palpable, solide de grandes lames blanches qui virevolteraient entre leurs vêtements.
Cette paix ne pouvait durer : comme Bjorn le désirait, ils atteignirent bientôt l'endroit où on leur avait signalé les embuscades : et la situation était bien pire que ce que les rapports avaient laissé présager. Une horde de navires avaient – le Dragon sait comment – réussi à s'agglomérer à l'embouchure du Lac Chen, et profitait des courants rapides et tumultueux à cet endroit pour opérer leurs pillages.
Le Général Wil'Wayard en était blanc de rage.
-Vermine puante, tas crevé d'entrailles de Raïs fumantes, attendez un peu d'être à portée de ma hache !
Inspirant un grand coup, il s'apprêtait à lancer une nouvelle tyrolienne qui était le signe de ralliement de ses hommes, afin de donner les premiers ordres pour nettoyer les abords du fleuve, mais…
Il remarqua l'expression sur le visage d'Aoro.
Oh, ce n'était pas de la peur : encore, eût-ce été de la peur qu'il n'en n'aurait pas moins tenu son ami en haute estime, car il faut ressentir de la frayeur, afin de faire montre de courage, l'un ne va pas sans l'autre.
En l'occurrence, il s'était peint sur les traits du maître de L'Auberge du Monde non point une terreur, mais bien une perplexité profonde, déroutante, qui ne lui était pas coutumière et désarçonnait celui qui avait passé tant d'épreuves à ses côtés.
Bien sûr, Bjorn savait que le temps désormais était compté – moins d'une demi-heure d'après son calcul, avant d'être à bon niveau pour mener les premiers assauts – mais c'était plus fort que lui : parfois, son cœur prenait le pas sur son devoir, et il ne pouvait supporter de partir au combat en laissant son ami avec un trouble dans son esprit.
-Hé quoi, brave Aoro : voici un livre bien timoré que je lis sur ces lèves voilà une hésitation que je n'avais jamais lu dans ces yeux. Ami, est-ce que tout va bien ?
Le petit brun secoua la tête en signe de négation.
-Mon cœur est troublé, cher Bjorn, je le crains.
Le torse du chevalier se bomba, tout emplit qu'il était à l'intérieur d'une volonté de porter assistance à la détresse émotionnelle de son ami. Car pour tout chevalier qui se respecte, le cœur forcément, passe avant toute chose.
-Parle librement, Aoro : s'il est en mon pouvoir de chasser l'ombre qui envahit ton sein, je le ferais.
Calmement, les iris de l'aubergiste captèrent celles du colosse. Il demeura silencieux quelques secondes, puis demanda avec le plus grand sérieux du monde :
-Bjorn : faut-il être grave face au péril de la bataille et à la malveillance de l'adversaire?
La question frappa le blond comme le tonnerre : diable, diable de question ! Et il devait trouver une réponse, comme ça, en quelques minutes ? Le voilà bien attrapé, à suivre le sentier de ses émotions…
Il se passa la main sur le menton, et frotta la courte barbe qui y était entretenue. L'œil sur le Pollimage, ils étaient l'un et l'autre silencieux, pensifs.
Le blond ferma les yeux. Il n'était peut-être pas la personne la plus indiquée pour formuler une opinion : il n'était pas un intellectuel comme Ewilan ou Maître Duom. Il ne savait pas jongler insolemment avec les mots comme Salim, ni les faire trancher comme Ellana. Pas plus qu'il ne savait s'exprimer en restant taciturne, à la seule force de son regard, comme le prodigieux Edwin.
Mais…il possédait sa propre force, après tout : et si Aoro lui posait la question à lui, à cet instant précis, c'est qu'il estimait que peut-être il pouvait amorcer un début de réponse…
Bjorn prit le parti de la franchise :
-Mon ami : je ne suis pas le plus qualifié pour les longs discours. Je ne peux pas improviser un traité de philosophie, néanmoins je peux parler avec ce que je connais : une certaine expérience, et une force qui me vient du ventre.
Il jeta un nouveau regard aux pirates, et ses yeux s'encolérèrent.
-Ceux qui sèment le mal doivent être arrêtés, par tous les moyens. Quand j'étais jeune chevalier –avant de rencontrer Ewilan – je prenais le monde et mon métier avec une gravité qui virait à l'empesage: tantôt arrogant, tantôt fulminant, jamais dans le bon ton.
« Puis, je me liais avec mes compagnons : à leur contact, je gagnais en bravoure, en souplesse : en un mot, en humilité.
« Edwin m'a appris que pour tuer un adversaire, le regard devait être emplit de détermination, et point de méchanceté.
« Maniel me démontra que le regard coupe, bien avant la lame, et que la vigilance n'empêche pas qu'on prenne plaisir à l'exercice.
« Mais l'enseignement de ces fiers guerriers est encore en deça de la sagesse que m'apprît ce chenapan, ce sacripant, fieffé insupportable insolent de Salim !
A le voir courir d'un danger à l'autre comme si tout n'était qu'un jeu, j'ai compris ce qu'il m'avait manqué pendant toutes ces années : non pas la volonté de bien faire, ni de me mettre à l'ouvrage, mais tout simplement l'ouverture : qu'importe la situation, Salim trouvait toujours le moyen…de rire ! »
Aoro ne disait rien : il écoutait avec intensité et sérieux Bjorn, sans l'interrompre ni manifester de signe d'impatience. Il était là, il absorbait, il s'imprégnait.
Le grand blond avait désormais un rictus aux lèvres : il se remémorait les batailles aux bains, les joutes verbales, et les éternelles rodomontades de Maître Duom face à ses excès.
Une phrase lui revint en mémoire : « Tu n'es décidément qu'un ours coiffé d'une casserole ! »
Avait asséné le dessinateur, exaspéré.
Si sur le moment Bjorn en avait été contrit, à ce rappel, son sourire se fit large.
-Ne nous leurrons pas, Aoro : face à nous, l'adversaire est retors, pervers. Il aime le Chaos, il sème le désordre dans un fracas de feu et un affolement de sang. Mais faut-il que nous devinssions aussi graves que lui à la besogne ? Nenni ! Je l'affirme, haut et fort : quand les ténèbres se nimbent d'une aura d'effroi, la meilleure des réponses à leur apporter est…le rire !
Et le chevalier de partir dans un rire immense, qui combla l'espace autour de lui.
-Mais que diable, c'est bien sûr ! Il faut rire, mon bon homme, m'entends-tu : rire ! Je suis un Général qui n'est rien sans son armée, moi : je viens de me faire prêter un bateau, quémandé comme un amant malchanceux demanderait une œillade de sa maîtresse ! Nous sommes partis en telle hâte qu'un bain me manque : mes pieds ont une odeur qui fera fuir les pirates les moins civilisés, avant même l'éclat de ma lame. J'ai perdu ma bourse en chemin, et je ne sais absolument pas comment nous sortirons vainqueurs de cette épreuve !
« Alors voici ma réponse : c'est le parti que je prends : certes, il y a là une belle matière pour se lamenter, et je pourrais très certainement mordre l'Amertume à pleines dents et me laisser aller à savourer le Désespoir, boire ma Mélancolie à grandes lampées.
Mais je suis un gourmet, moi : je n'aime que les choses fines, les raclettes de blagues, les anecdotes croustillantes, les bons-mots savamment mijotés. Aussi c'est ainsi : je me considère en cet instant non comme un Général grave à l'aune d'une bataille, mais comme un mitron qui prépare une bonne histoire à servir à mes amis, quand nous nous reverrons. Et donc: je suis bien aise, la guerre est proche, tirons-en notre parti, et n'en gardons que le meilleur : quelle que soit l'issue, nous nous battrons avec noblesse, car aucun ennemi au monde n'a le pouvoir de nous ravir notre gaieté ! »
Il dit, et le visage d'Aoro s'éclaira de ravissement.
-Ha ha, Bjorn, voilà un trait d'esprit qu'on ne m'avait jamais conté : un ours coiffé d'une casserole, vraiment ?
-Crois-moi : Salim en a fait ses choux gras pendant des semaines !
Et ils éclatèrent de rire de concert, tout doute dissipé, rayonnants sous le soleil.
La Légion Noire fut prête en moins de temps qu'il ne faut pour le dire : autant dire que les pirates chargés ne comprirent rien à la masse riante et chantante qui leur tombait dessus ! Le Général faisait des merveilles, tranchant, coupant, ouvrant : au milieu du carnage, sa voix puissante résonnait comme un cor qui faisait vibrer chaque fibre de courage de ces soldats.
Aoro n'était pas en reste : lui aussi, voulait prêter son modeste concours à l'Empire ! Muni d'un coutelas, il se préparait à se battre.
Avant de plonger, il lui sembla entendre dans les éclats portés par la brise, le son familier d'une voix qui lui était chère.
Brusquement, sans raison apparente, il se rappela un triptyque mystérieux que lui avait naguère offert Ellana, et dont il ne prenait la mesure qu'à cet instant :
Impalpable et bondissant, acéré et tranchant
Tout homme sur la Voie est invincible
Armé de son rire
Et son amour mêlé aux rires et aux chants, s'épanouit en lui, comme une fleur de pensée.
