Bonjour à tous!
Oh, plus qu'une leçon...J'espère que celle-ci vous fera plaisir à lire - je me suis bien amusée en l'écrivant.
Portez-vous bien :)
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Septième leçon
Agapé
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Une fois n'est pas coutume, Camille Duciel était en pleurs.
Bien sûr, cela émeut toujours, une petite fille secouée d'un gros chagrin. On eût aimé voir cette bouille adorable, éclairée de grands yeux violets, pétiller de joie et d'or. C'était un crève-cœur de la voir verser des fleuves argents de larmes amères.
Du haut de ses dix ans, sept mois et trois jours, Camille était bien plus mature et consciente du monde que la plupart des enfants de son âge. De ce fait, elle était devenue autonome très jeune – depuis son entrée dans la maison des Duciel, en fait, elle ne se rappelait pas avoir jamais sollicité les adultes pour l'aider au quotidien.
Au réveil, à peine les rayons du soleil chatouillaient-ils sa paupière qu'elle se levait, avant de faire elle-même son lit. Les domestiques disaient entre eux que Mademoiselle l'arrangeait aussi bien que les grandes personnes : elle n'omettait pas, après avoir tapoté ses édredons, d'ouvrir les fenêtres afin de laisser passer le bon air du matin.
Puis, elle allait prendre une douche. Elle choisissait ses savons avec gourmandise : tantôt cerise noire, tantôt pêche blanche, tantôt prune bleue elle adorait faire mousser les cubes oléagineux sur sa peau, avant d'y souffler des bulles, auxquelles elle aimer donner la chasse avant de les éclater dans un grand rire.
Emmitouflée dans un peignoir moelleux, sur lequel elle avait elle-même maladroitement cousu quelques flonflons colorés, elle s'adonnait ensuite à la quête matinale du déguisement.
Qui serait-elle, aujourd'hui ? Miss Rebelle, toute vêtue de tartan, avec une blouse sur le col de laquelle étaient collés des bonshommes mécontents ? Ou alors Petit Chaperon, avec ce long manteau rouge, aux boutons d'or en forme de galettes. Elle rêvait d'aller en cours d'histoire vêtue d'un treillis et d'un chapeau d'archéologue : il en ferait une drôle de tête, le prof !
Toutes ces combinaisons étaient tentantes, mais après avoir laissé vagabonder son imagination, elle finissait presque toujours par se rappeler elle-même à l'ordre. Et donc, elle optait pour des vêtements beaucoup plus classiques, en tissu épais. Des vêtements à la coupe parfaite, sans motifs - ni fantaisie : les vêtements de Mademoiselle Commode.
Après ces rituels, la journée désarticulée de Camille-la-poupée se poursuivait dans la salle à manger. De coutume, elle prenait son petit-déjeuner seule. Rarement, Monsieur et Madame Duciel se joignaient à elle, mais ce n'étaient guère là de gais moments.
Monsieur Duciel – comme s'il n'était pas déjà assez glouton – dévorait de délicieux croissants fourrés à la frangipane, de la brioche et des biscuits, dont l'odeur faisait saliver Camille. Mais il pestait toujours, en se reléchant les doigts, de partager ses mets avec la gamine : ces délicatesses ne feraient que gâter son tempérament, qu'il jugeait déjà trop mauvais.
Pour complaire à ses parents, Camille se contentait de l'avoine et des fruits qu'on lui donnait, même si parfois elle aurait bien voulu croquer dans une viennoiserie, offerte avec un sourire par sa maman. Mais Madame Duciel était pire que son mari : c'est à peine si elle tournait la tête vers Camille quand cette dernière était dans les parages.
Alors, elle redoublait de politesse et de discrétion. Elle se forçait à sourire quand sa chaise renâclait le sol au moment de quitter la table, et souhaitait de sa voix fluette et enjouée : « bonne journée ensoleillée ! ».
-Taisez-vous, Camille, claquait sèchement Madame Duciel.
-Il faut toujours que vous fassiez votre intéressante, pestait Monsieur Duciel d'une voix ennuyée. Allez, maintenant : et tâchez de rentrer dans le rang, pour une fois !
Souvent, elle sentait les larmes lui piquer les yeux : mais elle restait sage, et se contentait d'aller chercher son cartable. Bien sûr, elle eût préféré qu'on lui fît un bisou avant de partir, mais c'était tout aussi bien ainsi : la joue gelée de Madame Duciel avait l'humanité et la chaleur d'une plaque de marbre.
Le trajet était son moment préféré de la journée. Entre le manoir-igloo où elle vivait enfermée, et la prison-de-l'ennui où elle étudiait, la rue constituait une parenthèse au cours de laquelle elle demeurait libre, de corps et d'esprit.
Avec son argent de poche, il lui arrivait parfois d'acheter une gaufre brûlante de caramel à la boulangerie, et d'en partager la moitié avec le clochard qui mendiait sous la devanture.
Puis, la bouche barbouillée, elle scrutait au moyen d'une loupe (volée dans le bureau de Monsieur Duciel) les plantes, les insectes, qui se meuvaient sur le pavé. L'élégante coccinelle était toujours un heureux signe, mais la méchante punaise ou les vilains poux, ceux-là l'encolèraient beaucoup. Si un ballon se frayait par mégarde un chemin jusqu'à ses pieds, elle le renvoyait au renfort de cris d'allégresse.
Malgré elle, malgré tous ses efforts, une fois parvenue sur le seuil de l'école, elle ne pouvait empêcher son souffle de se serrer de nouveau. Elle voyait des parents qui serraient leur enfant contre leur poitrine, très très fort, comme s'ils voulaient les imprimer de leur amour. Et elle aurait donné n'importe quoi pour être à leur place.
Mais ce que Camille désire, Ewilan a déjà trop de lucidité pour ne pas comprendre que cela n'existera jamais du moins pas dans cette vie.
C'est d'ailleurs la cause de sa tristesse de petite fille : tous les adultes qui constituent le monde de Camille la regardent, au mieux avec indifférence et froideur. Au pire avec colère, agacement, mépris.
Camille sent que personne ne l'aime, personne n'a besoin d'elle. A l'école, les professeurs pensent qu'elle fait son intéressante, à être surdouée. Ses camarades disent qu'elle se trouve bien maligne, avec ses yeux monstrueux et ses fournitures très chères. Quant à ses parents, ils seraient heureux que le monde soit débarrassé d'elle. Même les chiens de la maison se tenaient à distance, se détournant de ses caresses avec un mépris contempteur.
Pour le monde des adultes Camille sait qu'elle est en trop, qu'elle les gêne. Elle sait qu'elle n'a pas été désirée, et que personne ne sait dans quelle case ranger ce paquet bien encombrant.
Elle le sait, mais elle n'en peut rien. Même si elle en souffre, elle ne peut pas s'empêcher de faire tout ce qu'elle peut. A force, quelqu'un finira bien par l'aimer elle aussi, non ?
…
Non ?
C'est comme ça, qu'on la retrouve sur sa chaise de bureau, le visage rougi, le nez coulant, les lèvres tremblantes. Camille pleure parce qu'elle se sent seule, minuscule. Parce qu'elle a des trous dans la tête qui laissent passer des courants d'air, et qui lui donnent froid dans son âme.
Elle aurait pu aller se coucher malade, comme tant d'autres fois par le passé. Mais alors, notre présence ici n'aurait plus aucune raison d'être : car dans le tourbillon de l'univers, bien des choses sont en train de bouger.
Au travers de ses sanglots, Camille perçut un fracas. Cela venait de la fenêtre : il lui sembla que quelque chose venait de taper dessus. Elle s'approcha prudemment du linteau, mais ne vit aucun oiseau. La fenêtre de sa chambre donnait sur le parc du quartier. A cette heure, il n'y avait que des gens snobs qui promenaient leur chien, en pointant le nez en l'air. Mais pour une fois, elle remarqua quelque chose d'extraordinaire, et de digne d'intérêt.
C'était un petit garçon de son âge. Pas n'importe lequel : celui qui l'avait défendu contre le prof loser, le jour de la rentrée. Parfois, ils faisaient un bout de chemin ensemble, mais il n'allait jamais au-delà du quartier de la tour romaine. Camille vit qu'il lui faisait de grands signes, mais elle ne comprenait pas ce qu'il disait. Alors, elle ouvrit la fenêtre – et ce qui se passa par la suite fut encore plus surprenant.
Avec une agilité de félin, le garçon venait de grimper le long d'un lampadaire, avant de se mettre à escalader la muraille qui entourait la propriété des Duciel. Puis, il alterna entre les prises du mur et celles des branches de lierre, avant de se ménager un accès jusqu'à l'embrasure de la fenêtre, où Camille se tenait médusée
Vu de près, il n'y avait aucun doute : c'était bien Salim. Son visage était rond et joyeux, encadré de belle tresses aux élastiques couleur de l'arc-en-ciel. Sa voix était mélodieuse, ses mouvements lui paraissaient une danse : tout en Salim Condo criait une joie de vivre telle qu'elle ne pouvait être contenue. Tandis qu'il s'époussetait, il semblait laisser s'échapper dans son sillage des trainées d'énergie bleue et verte. Camille ne voudrait l'admettre pour rien au monde, mais force est de constater : cette apparition la laissait éblouie.
-Hé ben, c'est pas trop tôt ! J'aurais été bien ennuyé de me faire pincer par l'un de tes voisins : les gens du quartier n'ont pas l'air commode.
-Je…je…bégaya Camille, incertaine.
Sans lui prêter grande attention, Salim jeta un coup d'œil dans sa chambre.
-Wohhaaa, qu'est-ce que c'est grand ici ! On pourrait caser tout notre appartement et celui des voisins juste dans cette pièce. Et ce lit, ces coussins ont l'air d'être parfaits pour une bataille de polochon…taïaut !
Sur cet hallali, joignant le geste à la parole, il jeta à la figure de Camille un oreiller de velours jaune, qu'elle ne prit pas la peine d'esquiver.
-Qu'est-ce que c'est que cette vitalité de mamie ? Allez, faut se bouger si tu veux avoir une chance de l'emporter, ma vieille, se moqua Salim, souriant à pleine dent.
-Qu'est-ce que…tu fais ici ? put enfin articuler la petite fille, que le qualificatif de « vieille » avait sorti de sa torpeur.
(Elle n'aimait pas particulièrement se faire traiter de « vieille ». Elle espérait que cela ne deviendrait pas une habitude)
Salim haussa les épaules avec nonchalance, et répartit avec candeur :
-Ben…t'avais l'air vachement triste cet après-midi. Tu ne m'as pas attendu, mais tu avais l'air assez abattu. Alors je t'ai suivi. Est-ce que tes grandes personnes se comportent comme des créatures de l'espace ?
-Des animaux de zoo, plutôt : un Gros Cochon et un Serpent Glacé !
La réplique avait fusé dans la bouche de Camille, avant qu'elle n'ait pu y vraiment réfléchir. Le rire de Salim n'en fut pas moins spontané.
-Je savais que tu étais rôle ! pouffa-t-il.
Comme si elle s'était reconnue, une voix haut-perché et glaçante retentit derrière la porte.
-Camille, êtes-vous là ? Vous faites bien du bruit, pour une petite fille qui doit faire ses devoirs.
Les deux enfants échangèrent un regard effrayé. Agile comme une ombre, Salim bondit se cacher sous le lit d'Ewilan. La porte s'ouvrit, et Madame Duciel glissa sa tête aux cheveux pâles se glisser dans l'encadrement.
Camille fit de son mieux pour prendre un air naturel.
-Qu'est-ce que c'est que tout ce raffût, je vous prie ? Je vois que votre lit n'est pas encore fait malgré l'heure tardive : je vais devoir le rapporter à votre père.
-Je suis désolée, madame. J'ai passé…
-Vos excuses ne sont d'aucun intérêt. Rangez votre chambre : il sera inutile de vous présenter au dîner, ce soir. Silence, maintenant : ne m'obligez pas à vous enfermer au grenier.
Et de repartir, comme elle était venue.
Ils attendirent quelques minutes, le cœur battant à la chamade. Salim pointa enfin sa frimousse hors de l'enchevêtrement de draps et de couettes sous lequel il s'était faufilé.
Il émit un sifflement désapprobateur.
-Mazette. Ça c'est de la mégère de compétition, ou je ne m'y connais pas !
Ce qui déclencha un autre fou rire, qu'ils tentèrent d'étouffer.
-Bon, puisque tu es punie dans ta chambre jusqu'à la fin des temps, ça te dirait de venir explorer la ville avec moi ?
Camille observa le ciel menaçant au travers des fenêtres grandes ouvertes. Il lui semblait entendre l'écho inquiétant des voix de Monsieur et Madame, qui sans doute commentaient la scène qui venait d'avoir lieu. Elle songea aux murs hauts ceignant la maison, et à l'habileté qu'elle ne possédait pas pour s'agripper aux lampadaires.
Elle n'hésita pas une seule seconde.
-Carrément. Laisse-moi enfiler un manteau, et pour le casse-dalle c'est moi qui t'invites.
-Youpi ! se réjouit Salim, faisant la roue sur son épaisse descente de lit.
Camille ne s'était jamais autant amusée de sa vie.
Salim l'aida à s'évader, lui montrant toutes les astuces pour faire le mur sans être prise. Lorsque la pluie inonda les rues, ils s'amusèrent à sauter dans les flaques, s'inventant des pouvoirs magiques au gré des rugissements de la foudre.
Ils dégustèrent des beignets au poulpe tout chauds, auprès d'un stand de rue tenu par un monsieur Vietnamien, qui avait fuit la guerre il y a longtemps. Ils l'écoutèrent avec ravissement leur conter les beautés de son pays natal – ballades en pirogue sur d'immenses fleuves sur lesquels volaient des poissons, sillonnant au travers la jungle humide.
Puis, ils s'en furent à l'aire de jeu, et s'improvisèrent un théâtre de rue. Ils déclamèrent des poésies de leur invention, et rirent tant que leurs joues en devinrent douloureuses.
Il était tard : ils s'étreignirent avec bonne humeur, avant de se séparer une fois de plus, au bas de la maison de Camille. Celle-ci était pleine de boue et trempée par l'orage : personne ne remarqua quoique ce soit quant à son échappée, ni ce soir là, ni ceux à venir.
Avant de s'endormir, la petite fille repassa ces nouveaux souvenirs dans son esprit. Elle ne pleurait plus, tout le contraire : lorsqu'elle s'endormit, ce fut avec un large sourire aux lèvres. Elle éprouvait un contentement qu'elle n'avait plus connu depuis des années et des années.
Cette nouvelle flamme qui lui réchauffait la poitrine la berçait de son chant : aujourd'hui, Ewilan a un ami.
Un ami. Oui…
…Ewilan ?!
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-Ewilan…Ewilan !
La Sentinelle réprima un sursaut. Les années ont passées : elle se trouvait désormais dans sa maison à Al-Jeit, la capitale de Gwendalavir.
C'était une belle matinée de printemps, un dimanche idyllique de douceur et de papillons.
Ewilan avait décidé de s'atteler au rangement de sa bibliothèque : c'est fou le nombre de bouquins et autres papiers qui s'étaient accumulés !
Elle avait été surprise de retrouver ses anciens cahiers d'école, ceux de l'autre monde. Elle s'était perdue dans la lecture des notes en marge des cours : la plupart étaient des dessins ou des histoires, griffonnés au feutre.
Ces écrits l'avaient transportée à travers les époques, à des moments où elle n'avait ni but, ni famille, ni espoir.
Gwendalavir lui avait donné tout cela, et plus encore.
Gwendalavir, oui…Mais avant l'Empire de Sil'Afian, il y avait eu autre chose, pour lui donner de la force.
Il y avait eu Salim.
Salim : son meilleur ami, et son plus bel amour.
Salim était entré dans sa vie avec la discrétion d'un « Petit trouvant un buisson de framboises », dirait Ellana. Il avait fracassé la pellicule de gel permanent qui entourait son quotidien, et avait partagé sa lumière avec elle.
Râlant, plaisantant, dramatiquement : Salim insufflait en elle confiance, ardeur : courage. Oui, Ewilan aimait un Marchombre. Et elle n'était plus du tout fragile.
Elle remarque que ce dernier se tenait sur le pas de la porte, son visage rieur prêt à articuler une énième plaisanterie.
Étonnamment, il se contenta de formuler :
-Tes parents ne vont pas tarder à arriver. J'ai besoin de ton aide : même avec la force de Merwyn, je ne parviendrais jamais surveiller le déjeuner d'un œil, et les manigances fomentées par Bjorn et Eryn de l'autre…
-Je vais descendre : je n'ai pas vu le temps passer…
-…et même les Sentinelles ont besoin de repos ! Viens : les bons repas en famille sont trop rares pour être manqués.
Sans rien ajouter, il s'en revint à ses tâches. Le voyant tourner les talons, Ewilan ressentit le besoin irrépressible de le suivre. D'ailleurs, c'est ce qu'elle fit : elle remit l'étude de sa paperasse à une date ultérieure.
La maison résonnait déjà de l'écho joyeux des conversations : elle suivit le fumet délicat qui montait jusqu'à elle, savourant d'avance un moment rare, donc d'autant plus privilégié.
Dans l'après-midi, une petite souris discrète se fraya un chemin jusqu'à la bibliothèque. C'était Eryn : repue de câlins et de bisous, elle s'en allait lire sa bande-dessinée préférée, avant de s'allonger pour une petite sieste.
Quelle ne fut pas sa surprise d'apercevoir sur le bureau de sa maman, un cahier. Et il était grand ouvert, comme un appel à la lecture ! D'habitude, ses parents faisaient bien attention à ne rien laisser à sa portée…c'est bête quand même, une grande personne.
Riant d'avance, elle se jucha sur la chaise, toisant de sa petite taille ces quelques mots tracés à l'encre dorés, vingt ans auparavant.
Un sourire immense fleurit sur les joues de la fillette : elle connaissait cette écriture. Comme quoi, même son papa pouvait faire preuve de poésie quand il s'en donnait la peine…
Riant, elle se précipita dans les escaliers, imaginant déjà l'embarras dans lequel il serait lorsqu'elle lui demanderait de lui expliquer la signification de ces mots.
Tout de même…quelle bonne farce !
Poussant la porte du salon, Eryn pouffa de plus de belle.
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Constance, loyauté, fidélité
Parce que c'est toi
Parce que c'est moi
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