Chapitre Un
Une chape d'obscurité enveloppait le monde, engloutissant les bruits habituellement causés par l'activité humaine. Seul un éclat de lune nimbait la plaine d'une lueur fantomatique et permettait à un observateur averti de distinguer la silhouette d'une jeune femme allongée au milieu de l'herbe haute.
Il était minuit passé et Mikasa réfléchissait. C'était une habitude qu'elle avait développée après les récents événements. S'éloigner de l'agitation, des regards et des discussions lui apportait un apaisement dont elle pouvait difficilement se passer. Elle avait de plus en plus de mal à supporter les jugements et les critiques à peine voilées qui envahissaient les couloirs depuis le procès. Si sa présence faisait aussitôt taire les importuns, les murmures reprenaient dès qu'elle avait le dos tourné. Elle sentait et entendait tout, la peur, l'incompréhension, mais aussi et surtout le mépris et la haine. La lâcheté et la bassesse dont pouvaient faire montre ses congénères la répugnaient. La révulsaient. Lui donnaient parfois des envies de meurtre.
Pour éviter d'en arriver à cette extrémité, Mikasa préférait donc s'isoler de temps à autre.
Loin des objets de son mépris.
Tous n'étaient pas comme cela, heureusement. Si la plupart de ses camarades étaient apeurés, voire terrifiés par les dernières révélations, ils pouvaient également percevoir l'espoir qu'elles suscitaient.
Un humain capable de se transformer en titan. Ce pouvoir, partagé et utilisé à bon escient, constituait une véritable possibilité pour l'humanité de s'affranchir enfin de la cage humiliante dans laquelle elle était enfermée. A condition de le vouloir.
Mikasa frémit en repensant au déroulement du procès.
Il s'en était fallu de peu qu'Eren soit tout bonnement condamné à mort, au nom du principe de précaution.
Il s'en était fallu de peu qu'elle transforme la salle du tribunal en bain de sang.
Qu'Eren eût pu finalement intégrer le bataillon d'exploration était décidément la meilleure issue possible. Mais qu'il soit laissé entre les mains d'inconnus, et surtout de ce gnome violent et prétentieux, lui déplaisait au plus haut point. Eren avait le don pour s'attirer des ennuis et attiser les querelles, et elle s'arrangeait toujours pour intervenir au moment opportun.
Mais cela faisait désormais trois semaines qu'elle n'avait ni vu Eren, ni eu de ses nouvelles, ni obtenu aucune information quant à son lieu de résidence (ou détention ?) actuelle. Trois semaines que l'inquiétude cheminait avec elle, nichée au creux de sa gorge, enfouie dans sa poitrine, roulée en boule près de son estomac. Trois semaines qu'elle passait la majorité de la nuit dehors, incapable de rester au dortoir. La présence des autres l'étouffait, lui comprimait la cage thoracique, lui faisant davantage ressentir le manque douloureux de sa présence.
Mais tout s'achevait ce soir. Car demain, elle avait bien l'intention de tout faire pour retrouver Eren.
~°o°~
- Uuuuryaaaa !
En pleine chute libre, les muscles des bras bandés, les doigts crispés sur les poignées de ses armes, Eren abattit violemment deux lames sur la nuque du titan ennemi, creusant profondément dans la chair. Alors qu'il pivotait afin d'arracher un lambeau au corps de son adversaire, il rencontra soudain un obstacle qui bloqua son élan. Sous le choc, les deux lames se brisèrent et Eren, perdant son seul point d'appui, dégringola dans le vide. Il eut toutefois la présence d'esprit d'activer son grappin pour éviter de se fracasser le crâne contre le sol.
Hébété, il contempla les armes cassées qu'il tenait entre les mains, puis son regard se porta sur le panneau en bois qui lui faisait face, et dont la silhouette évoquait le profil d'une nuque géante. Au-delà de la partie molle qui aurait dû être la seule entamée, le bois était creusé d'une profonde entaille.
Eren eut alors conscience du regard désapprobateur qui pesait sur lui et fit volte-face, rouge de confusion. Son instructeur, appuyé nonchalamment contre un tronc d'arbre, les bras croisés, le toisait sans dire un mot. Se sentant tout à fait honteux, Eren éprouva un besoin irrépressible de se justifier.
- Je… Je ne sais pas ce qui s'est passé, j'ai déjà réussi cet exercice sans problème, je recommence tout de sui…
Il fut interrompu par un claquement de langue et un commentaire incisif.
- Crois-tu que le bataillon d'exploration dispose d'un budget suffisant pour te permettre de ruiner tout le matériel à chacune de tes tentatives ?
- Euh…
- Arrête de chercher à plaire et fais ton boulot correctement.
Eren se retourna vers sa cible, mortifié. Son instructeur avait donc remarqué.
C'était la première fois qu'Eren avait l'occasion d'exercer, au sein du bataillon d'exploration, les compétences qu'il avait acquises lors de sa formation.
Suite à son procès, il avait été confié au corps d'armée dirigé par Erwin, et plus précisément au caporal Livaï et à son groupe, chargés de le surveiller vingt-quatre heures sur vingt-quatre. S'il avait passé trois semaines à se familiariser avec ses nouveaux camarades, à fournir le peu d'informations dont il disposait et… à faire du ménage, il n'avait eu aucune occasion de s'entraîner. Aussi, lorsqu'il avait été invité à le faire sous l'œil attentif du plus puissant soldat de l'humanité, il n'avait pu s'empêcher de se laisser déborder par l'enthousiasme. Que Livaï eût aussitôt saisi son envie de l'impressionner était quelque peu humiliant. Mais sa piètre performance l'était encore davantage.
Eren examina d'un œil critique le caoutchouc en partie lacéré. L'analyse était simple. Il avait voulu mettre trop de force dans son coup et, emporté par l'élan, n'avait pas pu pivoter à temps pour former l'arc de cercle nécessaire. Au lieu d'arracher le lambeau de « chair » recouvrant la nuque, il avait heurté le bois, autrement dit l' « os », et s'était retrouvé désarmé. En condition réelle, cette inconséquence lui aurait probablement coûté la vie.
Eren laissa tomber ses lames à présent inutiles et en tira deux nouvelles des réservoirs suspendus de chaque côté de ses hanches. En dépit des circonstances, il avait enfin réalisé son rêve d'enfant en intégrant le bataillon d'exploration. Ce n'était pas le moment de se décevoir. Il devait tout faire pour être en mesure d'aller au-delà des murs et exterminer un maximum de ces foutus monstres!
Requinqué à cette pensée, toute honte bue, Eren tira deux grappins et s'élança dans les airs. En deux manœuvres, il forma un arc de cercle, se positionna au-dessus de sa cible et planta l'un de ses câbles dans la nuque du titan. Alors qu'il enfonçait ses lames dans la chair, son corps décrivit une torsion qui accompagna parfaitement le mouvement. Un lambeau de caoutchouc plus grand que lui se détacha et atterrit mollement dans l'herbe. Eren se réceptionna à quelques mètres de là, victorieux.
Il examina aussitôt le visage de l'homme qui lui faisait face. Visage qui ne reflétait rien de particulier, hormis un air vaguement ennuyé. Un peu dépité, Eren comprit aussitôt qu'il ne fallait rien attendre de plus. Même dans l'hypothèse où il aurait abattu une dizaine de titans avec une jambe en moins et la moitié du bataillon d'exploration perchée sur le dos, il n'était pas certain que Livaï se serait départi de l'air morne qui le caractérisait.
Eren se surprit à regretter les exclamations enthousiastes d'Armin. Non qu'il eût besoin d'être perpétuellement félicité, mais tout de même, quelques encouragements ne faisaient pas de mal !
Devant l'absence de réaction du caporal, Eren s'apprêtait à attaquer une deuxième cible lorsqu'il entendit quelqu'un l'appeler par son prénom.
Il se retourna et, apercevant le petit groupe qui se dirigeait vers lui au pas de course, lâcha un cri de surprise, les yeux écarquillés.
- Les gars !
Une partie de ses anciens camarades était là, et il eut tout le loisir de les détailler un par un alors qu'ils se précipitaient vers lui. Sacha. Conny. Christa. Ymir. Reiner. Bertholt. Jean. Et bien sûr, en tête, venaient Armin et Mikasa.
Il eut à peine le temps de réaliser leur présence qu'ils se tenaient devant lui. Ému, il se jeta dans les bras de ses deux meilleurs amis. Alors qu'ils s'étreignaient, il murmura :
- Ça fait vraiment plaisir de vous revoir.
Il fit un pas en arrière pour contempler le sourire radieux qu'ils lui adressaient.
- Nous n'étions pas sûrs de pouvoir te croiser aussi vite, répondit Armin.
Mikasa posa ses deux mains sur les épaules d'Eren et planta son regard sombre dans le sien.
- Comment vas-tu, Eren ? lui demanda-t-elle avec tout le sérieux du monde.
Un peu embarrassé, il la rassura d'un sourire en se dégageant gentiment.
- Tout va bien, ne t'inquiète pas. Je ne suis pas libre de mes mouvements mais je ne suis pas maltraité.
- Tu t'en tires à bon compte, commenta Ymir d'un ton plat.
Eren se tourna vers elle. Considérait-elle cela comme une bonne ou une mauvaise chose ? C'était difficile à dire. Ymir n'était pas particulièrement chaleureuse par nature, et il devait admettre qu'il ne la connaissait pas très bien.
Un détail attira soudain l'attention d'Eren : tous ses camarades portaient une cape vert sombre.
- Cette tenue… Qu'est-ce que vous faites tous là ?
- Ça ne paraît pas évident ? rétorqua Jean, qui paraissait un peu sur la défensive.
- Nous avons intégré le bataillon d'exploration, expliqua Armin.
- Quoi ?!
Le choix des affectations s'est fait hier soir. Nous nous sommes tous portés volontaires.
Eren dévisagea gravement ses compagnons. Si le choix de Mikasa ne l'étonnait guère – elle n'avait fait planer aucun mystère quant à son intention de le suivre – il s'étonnait davantage de la décision des autres. Quant à la présence de Jean au sein du bataillon d'exploration, il avait franchement du mal à y croire.
- Alors… Comment ça se passe par ici ? On te laisse déambuler… sans surveillance ? interrogea Conny.
Il paraissait curieusement mal à l'aise. Eren prit soudain conscience que c'était valable pour l'ensemble de ses compagnons, à l'exception d'Armin et Mikasa. Ceux-ci étaient d'ailleurs les seuls à s'être vraiment rapprochés de lui les autres se tenaient à environ deux mètres de distance. Ymir s'était placée devant Christa, comme pour la protéger. Sacha avait le regard fuyant. Conny sautillait nerveusement d'un pied sur l'autre. Reiner tentait de masquer un air soucieux. Bertholt était clairement gêné. Quant à Jean, il semblait avoir du mal à décrisper les mâchoires.
Eren sentit tout à coup une chape de solitude peser sur ses épaules. Bien sûr. Il n'avait pas revu ses camarades de promotion depuis sa transformation inopinée en titan. Ils n'avaient reçu aucune explication, ignoraient tout de ce pouvoir et ne pouvaient qu'en être effrayés.
- Je ne suis jamais sans surveillance, expliqua-t-il. C'était l'une des conditions posée lors du procès pour permettre mon intégration dans le bataillon.
Il fit un geste de la main pour désigner Livaï, situé à bonne distance derrière lui. L'intéressé n'avait pas bougé et se contentait de scruter le petit groupe en silence. Lorsqu'elle s'aperçut de sa présence, Mikasa fronça les sourcils et darda sur lui un regard venimeux.
- C'est ce psychopathe qui te suit à la trace ? grogna-t-elle, sans lâcher sa proie des yeux.
Eren et Armin échangèrent un coup d'œil prudent. L'un comme l'autre semblait estimer que le qualificatif employé par Mikasa pouvait tout à fait s'appliquer à elle-même.
- Le caporal Livaï supervise mon entraînement, répondit doucement Eren, soucieux de calmer sa sœur adoptive. Tu sais que sans son intervention au procès, je n'aurais certainement pas été confié au bataillon d'exploration et je serais peut-être mort à l'heure qu'il est.
- Son « intervention » a peut-être été utile, mais il y a mis beaucoup trop de zèle. Je parie qu'il a pris du plaisir à te tabasser ! Il a même été jusqu'à te déloger une dent…
Mikasa avait toujours le regard rivé sur le caporal, qui ne se gênait pas pour la dévisager fixement en retour. Œil furibond contre œil indifférent. L'intensité de leur joute visuelle mit Eren mal à l'aise. Peu important sa position au sein de l'armée, il savait Mikasa tout à fait capable de sauter à la gorge du premier officier susceptible de constituer une menace pour son protégé.
Il leva les deux mains et se plaça entre les deux protagonistes, masquant Livaï du champ de vision de son amie.
- Eh oh, du calme ! Ne t'inquiète pas pour ça, c'est de l'histoire ancienne. Regarde, ma dent a même repoussé !
Surprise, Mikasa reporta son attention sur Eren qui pointait du doigt sa bouche grande ouverte.
- Ta dent… a repoussé ?
En face de lui, tous ses camarades étaient interloqués. Eren se passa la main dans les cheveux, embarrassé.
- Oui, bon… Je ne sais pas trop comment ça marche, mais il semblerait que ce soit lié à ma capacité à me transformer en titan. Je peux apparemment me régénérer plus rapidement et plus efficacement qu'une personne lambda. J'ignore jusqu'où mes capacités peuvent aller, mais en tout cas mes blessures se sont entièrement résorbées.
- Alors… balbutia Conny, qui sautillait toujours nerveusement, c'est vrai que tu t'es transformé en titan ?
- Oui, soupira Eren. Mais avant de me harceler de questions, sachez que j'ignorais tout de ce pouvoir avant de l'utiliser.
- Tu n'en savais rien quand tu as intégré la brigade d'entraînement ? intervint Jean, qui ne semblait le croire qu'à moitié.
- Je te le jure !
Jean ferma les yeux, prit une profonde inspiration, les rouvrit et fut sur Eren en deux enjambées.
- Écoute! s'exclama-t-il. Je ne sais pas ce que c'est que cette histoire de fou, mais si vraiment un abruti suicidaire comme toi peut se transformer en titan alors… Je me dis que tout n'est peut-être pas perdu. Tu incarnes peut-être un nouvel espoir pour l'humanité. C'est sûrement pour cela que la majorité d'entre nous s'est engagée. Je te préviens, nous sommes prêts à mourir pour entretenir cet espoir, mais en retour tu n'as pas intérêt à tout faire foirer ! Sinon je viendrai personnellement te hanter jusqu'à la fin de ta misérable vie.
Eren arbora malgré lui un sourire jusqu'aux oreilles.
- Tu peux me faire confiance pour massacrer du titan ! Merci, Jean.
L'intéressé renifla d'un air faussement dédaigneux et se détourna.
- Sur ce, les gars, il faudrait qu'on y aille, lança-t-il. Nous sommes censés récupérer notre nouveau matériel et repérer les dortoirs qui nous ont été attribués.
Le petit groupe prit congé, chacun avec un geste amical à l'égard d'Eren – à l'exception d'Ymir, qui semblait n'être venue que pour veiller sur Christa. Seule Mikasa resta près d'Eren, laissant le groupe s'éloigner.
- Tu devrais les suivre, remarqua son frère.
- Je n'aime pas l'idée de te laisser seul avec ce type.
- Arrête, Mikasa ! s'agaça Eren. Que veux-tu qu'il m'arrive ? Dépêche-toi de rejoindre les autres, tu vas les perdre de vue. On se voit au déjeuner.
Mikasa sembla hésiter puis s'exécuta sans un mot, non sans avoir auparavant jeté un dernier coup d'œil meurtrier en direction de Livaï. Eren soupira avant de rejoindre le caporal.
- La pause est terminée ? s'enquit ce dernier d'un ton égal.
- Euh… Oui, désolé, je saluais simplement mes camarades de promotion… Ils viennent tout juste d'intégrer le bataillon.
- Ta petite amie n'a pas l'air de me porter dans son cœur, constata Livaï sans qu'Eren puisse déterminer si ce fait l'agaçait ou l'amusait.
Confus, Eren préféra détourner la conversation.
- Ce n'est pas ma petite amie. Juste ma sœur adoptive. Un peu trop maternelle, parfois, acheva-t-il avec une grimace.
Le caporal se contenta de hausser un sourcil sans faire de commentaire.
Ne voulant pas s'appesantir sur le sujet, Eren se hâta de reprendre l'entraînement là où il en était resté.
