- « Une mission qui va faire souffler un vent nouveau », hein ? grognait Jean en époussetant une bibliothèque.

Il toussa en inspirant malencontreusement une volute de poussière.

- « Une mission qui va révolutionner l'ordre des choses », vraiment ?! bougonna-t-il en replaçant les livres qu'il avait déplacés de l'étagère. « Une mission qui va nous obliger à faire des choix cruciaux » ?! Lesquels exactement ? Passer le balai avant ou après avoir fait la poussière ? Essorer la serpillière entre chaque pièce ou toutes les deux salles ?

Il replaça violemment un livre sur l'étagère.

- « Une mission capitale pour la survie de l'humanité » ? Fais-moi rire ! On s'est bien fichu de nous !

- Jean… soupira Mikasa. Je ne sais pas si cette mission est capitale pour la survie de l'humanité, mais tes chances de survie sont mises à rude épreuve à chaque mot supplémentaire que tu prononces.

- Oh non Mikasa ! Tu sais que je t'aime bien ! Je ne voulais pas t'agacer !

- Alors travaille en silence.

Jean s'exécuta non sans arborer une moue boudeuse. Ils avaient formé les équipes un peu par hasard, Jean ayant insisté pour être avec Mikasa tandis qu'Eren, Armin et Reiner se partageaient les autres pièces de l'étage.

Même si ses grommellements continuels lui tapaient sur le système, Mikasa était entièrement d'accord avec Jean. Ils étaient des soldats, pas une brigade d'entretien ! Si on lui avait dit que le bataillon d'exploration et leur caporal démoniaque en étaient rendus à faire le ménage de leurs propres locaux, elle n'y aurait pas cru une seconde. Livaï armé de sa serpillière et de son chiffon à poussière ? Sa réputation en prenait un sacré coup ! Mikasa ne put retenir un ricanement.

- Mikasa ? Qu'est-ce qui te fait rire comme ça… ?

Elle se ressaisit aussitôt, tout d'abord décidée à faire comme si de rien n'était puis elle changea d'avis dans un haussement d'épaules. Cela faisait une éternité qu'ils nettoyaient chacune des fichues pièces de cet étage interminable, et s'il y avait une occasion de casser du sucre sur le dos de Livaï, c'était maintenant ou jamais.

- J'étais en train d'imaginer le caporal en pleine action… Quand le commun des mortels se le représente en train de massacrer des titans à la pelle, en réalité il s'applique à astiquer des pots de chambre…

Jean afficha un large sourire.

- C'est clair ! Le caporal qui reconvertit ses troupes en équipe de nettoyage, c'est n'importe quoi ! Ce n'est pas comme ça qu'on va assurer la survie de l'huma…

- Oh ! C'est pas encore fini dans ce coin ?

Les deux soldats se figèrent. La voix qui s'élevait dans leur dos était juste assez forte pour être correctement audible, à la fois mâtinée d'ennui et d'agacement. Pourtant, malgré son timbre relativement lisse, elle exprimait une autorité incontestable.

Jean et Mikasa tournèrent la tête dans un même élan. Livaï se tenait dans l'encadrement de la porte, son chiffon de protection baissé au niveau du menton pour découvrir sa bouche. Mikasa essaya de décrypter son expression pour savoir s'il avait surpris les termes de leur conversation, mais son visage n'exprimait rien de particulier.

- Alors ? Qu'est-ce que vous glandez à cet étage ? Mon équipe et moi avons déjà terminé le rez-de-chaussée !

- Euh… On est justement en train de finir cette pièce. Je viens de faire la poussière de la bibliothèque, répondit Jean.

- Vraiment ?

Livaï s'approcha du meuble d'un pas nonchalant et passa un doigt dans un recoin, pour le ressortir couvert d'une fine couche de poussière.

- C'est ça que tu appelles nettoyer, hein ? Tes parents ne t'ont jamais appris à faire le ménage ou quoi ?

- Ben euh… C'est ma mère qui s'en charge à la maison…

- Ah ouais ? riposta Livaï en toisant Jean du regard. Et si maman n'est pas là, tu fais comment ? Tu trouves ça normal de vivre dans la crasse ? Tu es du genre à entasser des tonnes d'immondices dans ton salon et à te rouler dedans tous les matins ?

Le caporal fit un pas en avant et Jean se sentit aussitôt menacé.

- Non non, pas du tout… bégaya-t-il.

Il avait l'air de se demander si Livaï n'allait pas l'enfoncer dans le mur à coups de manche à balai.

- N'exagérons rien, fit Jean en levant les mains en signe de paix. Il s'agit juste d'un tout petit peu de poussière qui traînait dans un coin…

- Ah bon ? Et le jour où un de tes camarades mourra parce que tu as « un tout petit peu » foiré ta manœuvre tridimensionnelle, ce sera l'excuse que tu serviras à sa famille ?

Jean pâlit et sembla perdre tous ses moyens.

- Mais… Je ne vois pas le rapport…

Mikasa devait reconnaître qu'elle non plus, mais elle se fit la réflexion que les tocs du caporal étaient bien plus prononcés qu'elle le craignait. Heureusement pour Jean, qui semblait crucifié sur place, une tierce personne fit irruption dans la conversation.

- Caporal… Voulez-vous qu'on donne un coup de main ici aussi ?

La tête de Petra apparut dans l'entrebâillement de la porte, rapidement suivie par les silhouettes d'Auruo, Erd et Gunter qui patientaient également dans le couloir. Ils étaient tous équipés de balais ou de plumeaux.

- Tss… lâcha Livaï avec agacement. Certainement pas. Laissez les bleus se démerder un peu. Il faut bien qu'ils se forment.

- Parce que ça fait partie de la formation ?

Mikasa ne s'était pas rendu compte qu'elle avait formulé sa remarque à voix haute. Le caporal darda un regard peu amène dans sa direction. Dans son dos, Jean faisait signe à Mikasa de tenir sa langue si elle tenait à la vie.

- Ça te pose un problème, morveuse? répliqua familièrement Livaï.

Trop tard pour reculer. Le caporal attendait une réponse et il n'était pas du genre à s'en aller avant de l'avoir obtenue.

- Je pensais simplement qu'il y avait… des gens embauchés spécialement pour faire le ménage. Pour qu'on puisse se concentrer sur l'essentiel.

- L'essentiel, hein ? répéta Livaï. Et en quoi ça consiste, exactement ?

Mikasa commençait à se sentir agacée par ses questions. Par son ton plat. Par son regard de poisson mort qui ne cillait pratiquement pas.

Impossible de savoir à quoi il était en train de penser.

- Tuer des titans sans se faire tuer, par exemple, rétorqua-telle sans se démonter. Vous savez bien pourquoi nous sommes là.

Le temps d'une expiration, Livaï avait franchi les trois pas qui les séparaient et avait plaqué Mikasa contre le mur, son avant-bras droit posé à la base de son cou. Elle fut choquée de ne pas avoir eu le temps de réagir. Elle sentit son souffle sur son visage lorsqu'il grogna, d'une voix tellement basse qu'elle était probablement la seule à l'entendre :

- Ne sois pas trop orgueilleuse. Ce sont souvent les gens les plus prétentieux qui partent en premier.

Il la transperçait de ses yeux bleu-gris et cette fois, elle se sentit clouée par leur intensité, bien loin du regard de poisson mort qu'elle lui attribuait quelques instants plus tôt. Elle déglutit et parvint à articuler avec force :

- Je ne suis pas prétentieuse.

- Vraiment ?

Elle avait la désagréable impression qu'il était en train de sonder son âme, de passer au crible chacune de ses pensées, de saisir l'essence de ce qu'elle était réellement. Ce qu'il en ferait ensuite…

Mikasa sentit un frisson lui parcourir la colonne vertébrale. Elle avait vu des choses bien plus effrayantes dans sa vie, des meurtriers, des titans mangeurs d'hommes, une troupe de soldats qui pointaient des armes dans sa direction, prêts à tirer… Mais cette fois c'était différent, un mélange de peur, de défiance et… d'autre chose qu'elle ne parvenait pas à analyser. La proximité du caporal la troublait, non seulement parce qu'elle n'avait pas l'habitude que les gens se tînssent aussi proches d'elles, mais surtout parce qu'il la dévisageait avec une franchise désarmante.

Elle était persuadée que ses yeux pouvaient déjouer tous les mensonges, même ceux que l'on se racontait à soi-même, et comprit pourquoi à chaque fois qu'elle avait vu Livaï, il paraissait être tellement à la marge. Quel genre de personnes pouvait réellement rechercher la compagnie d'un être pareil ?

Comme s'il avait perçu sa pensée, Livaï rompit leur contact visuel aussi brutalement qu'il l'avait établi. Il retira son bras, recula et se tourna vers son équipe.

- Petra ! C'est de cette fille dont tu m'as parlé hier ?

- Oui caporal, sourit Petra. Qu'en pensez-vous ?

Mikasa les observait, perplexe. Petra avait parlé d'elle à Livaï ? A quel sujet et dans quel but ? Elle grimaça au souvenir des propos de la soldate, qui l'avait comparée au caporal. Lui avait-elle répété cette remarque ?

Après une brève réflexion, Livaï sembla aboutir à une décision et se tourna vers elle.

- Très bien, Mikasa. Puisque tu réclames un entraînement digne de ce nom, tu vas être servie. Rejoins-moi sur l'aire d'entraînement une heure avant le repas.

Il fit volte-face et sortit de la pièce sans se retourner – mais non sans lâcher à la cantonade :

- En attendant, vous avez intérêt à astiquer les moindres recoins si vous ne voulez pas vous retrouver en cuisine à éplucher les pommes de terre de tout le bataillon au cours des sept prochains jours.

Par automatisme, Jean et Mikasa claquèrent les talons et frappèrent leur poitrine de leur poing serré.

- Et c'est reparti, soupira Jean une fois que Livaï et son équipe se furent éloignés. Mikasa… Je ne sais pas si je dois t'envier ou te plaindre d'avoir décroché un cours particulier avec le caporal. Visiblement, tu as attiré son attention.

Mikasa haussa les épaules avec désinvolture.

- Peu importe. Remettons-nous au travail.

Elle ne savait pas non plus à quoi elle devait s'attendre en fin de journée. Toutefois, comme le lui aurait dit Christa, elle allait certainement en tirer quelque chose. Et ce serait forcément bénéfique pour protéger Eren.

Car c'était tout ce qui comptait, après tout.