Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 1 - Hautjardin
Partie 2
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Le réfectoire était presque désert lorsque Jaime descendit prendre son petit-déjeuner. Il s'assit machinalement à la table des Supernovas en face d'Oberyn et Elia.
« Salut, » lui lança Elia, les yeux brillants.
Jaime lui répondit d'un petit signe de tête distrait et jeta un regard morose aux pots de confitures, miches de pains et boîtes de céréales disposées devant lui. Il n'avait pas très faim.
« Regarde, » murmura Elia en lui désignant la table des professeurs d'un petit signe de tête. « Aerys est là. »
Le directeur vieillissant était en grande conversation avec Talisa Maegyr – ou plus exactement, il parlait et elle hochait la tête avec docilité.
« On le voit de moins en moins, » commenta Oberyn. « Non pas que ça nous dérange... »
Quelque chose attira son attention à la table des Soleils. Un grand sourire enjôleur étira ses lèvres. Intrigué, Jaime se retourna. Irri, Doreah et Ros gloussaient sans aucune discrétion, flattées d'avoir attiré son attention.
« Tu joues avec le feu, » fit Jaime d'un ton sec.
« Vraiment ? » rétorqua Oberyn sans se départir de son sourire.
Il le dévisagea longuement de ses yeux sombres.
« On dit que Tyrion s'est assis à la table des Soleils, tout à l'heure. »
Jaime se leva brusquement. Il en avait assez entendu.
« Il fait ce qu'il veut, » conclut-il froidement.
« Tu t'en vas déjà ? » se désola Elia.
Il se sentait toujours mal à l'aise face à la lueur d'intérêt qui pétillait dans son regard à chaque fois qu'il était dans les parages – une lueur qui n'illuminerait jamais ses iris vertes.
« J'ai à faire, » se contenta t-il de répondre.
Il n'avait rien avalé – si Cersei avait été là, elle aurait sans nul doute manifesté sa désapprobation. Il sourit légèrement à cette pensée. Cersei s'en faisait toujours trop.
Jaime ne parvint à se détendre qu'au moment où il franchit les portes du pensionnat et se retrouva à l'extérieur. Il inspira longuement, savoura la fraîcheur matinale. C'était une belle journée – il devait en profiter. On ne lui avait pas demandé de donner de cours aujourd'hui, ce qui le réjouit. Il n'était pas fait pour être professeur – il n'avait ni la patience, ni la pédagogie nécessaires pour cela. Cersei et Tyrion étaient bien plus à l'aise que lui avec les autres et parvenaient à capter l'attention de ceux qui les écoutaient sans aucun problème. Jaime les enviait un peu.
Lui, il était fait pour la solitude.
Bien décidé à mettre son temps libre à profit, il se dirigea naturellement vers les vergers. En chemin, il croisa Lysa et Catelyn qui bavardaient tranquillement. Jaime les aimait bien. Elles se faisaient relativement discrètes, se mêlaient peu aux autres – comme lui. Il prit le temps d'échanger quelques mots avec elles.
« Vous n'avez pas cours ? » s'étonna t-il.
Les deux Supernovas aux cheveux auburn étaient âgées d'une quinzaine d'années et, par conséquent, recevaient toujours une instruction dont Jaime doutait parfois de l'utilité. Ce n'était qu'à partir de dix-sept ans que les pensionnaires s'improvisaient professeurs.
« Si, » répondit Catelyn. « Littérature. On y allait. »
Jaime jeta un coup d'oeil rapide à sa montre.
« Vous êtes en retard, » remarqua t-il simplement.
Lysa haussa les épaules avec désinvoltures.
« Aemon ne dira rien. »
Le vieux gardien était effectivement relativement conciliant. Il songea qu'il était heureux pour elles que Cersei ne soit pas en charge du cours auquel elles devaient assister – Cersei ne tolérait jamais les retards.
« Allons-y, » soupira Catelyn.
Jaime songea que leur retard n'était certainement pas de son fait. Elle avait une fâcheuse tendance à se laisser influencer par Lysa. Il songea à Tyrion et Cersei, puis conclut qu'il ne pouvait pas vraiment lui en vouloir.
« A plus tard, Jaime. »
Il les regarda s'éloigner avec un léger vague à l'âme avant de se remettre en route. Quelques nuages cachaient le soleil de temps à autre, les feuilles crissaient sous ses pas, le vent frais lui mordait les joues et Jaime savourait ces sensations avec délectation. Parfois, il regrettait de ne pas être un oiseau, de ne pas être libre – lui était condamné à regagner sa cage tous les soirs.
Pourtant, il savait que cette cage était exactement là où il était supposé être. Rien d'autre ne comptait.
Les vergers étaient incontestablement sa partie préférée du pensionnat. Il pouvait passer des heures assis contre un tronc à observer son environnement. Il aimait l'odeur d'herbe coupée en été, la renaissance des fleurs au printemps, les flocons de neige l'hiver.
L'automne était peut-être la saison la plus belle, mais Jaime n'aimait plus l'automne depuis l'année passée. Cette simple pensée l'agaça, il la chassa de son esprit en se se concentrant sur les pommiers. Il posa une main sur le tronc noueux et inspira à pleins poumons.
Et les étoiles renaîtront.
Il songea que les fleurs étaient un peu comme les étoiles. Elles se fanaient, mouraient, et puis revivaient au printemps.
Sauf que les étoiles ne renaissent qu'une fois, lui souffla une petite voix.
Jaime se laissa glisser contre l'arbre et passa les bras autour de ses genoux.
Tout en contemplant le ciel bleu, il se demanda quand viendrait le moment pour ses étoiles de renaître.
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Jaime ne se réfugia à l'intérieur qu'en début d'après-midi, quand le froid eut complètement engourdi ses doigts. Il accueillit la chaleur qui l'enveloppa avec un soupir bienvenu.
Il avait la ferme intention de se réfugier dans sa chambre pour y passer le reste de la journée quand Talisa Maegyr lui tomba dessus dans le hall – c'était l'une des médecins du pensionnat.
« Je ne t'ai pas vu au déjeuner, » lui fit-elle remarquer.
Son regard scrutateur le mit mal à l'aise. Il haussa les épaules.
« Je n'avais pas faim. »
« Tu as rarement faim, Jaime. »
Il soupira, de plus en plus ennuyé par cette conversation qui n'en était pas vraiment une.
« Tu sais que vous devez vous alimenter correctement, n'est-ce pas ? »
C'était une règle à laquelle étaient soumis tous les pensionnaires. Leur hygiène de vie était primordiale. Ils devaient manger sainement, dormir suffisamment et faire du sport plusieurs fois par semaine. Cersei, et dans une certaine mesure Tyrion, se pliaient volontiers à ce programme – sa sœur avait d'ailleurs élevé sa santé et celle des autres au rang de sacerdoce. Pas un jour ne passait sans qu'elle ne lui fasse une recommandation ou une autre. Jaime savait parfaitement qu'il était inutile de discuter avec elle quand elle avait une idée derrière la tête. La plupart du temps, il se contentait de hocher la tête en ne l'écoutant à moitié. Cersei n'était pas dupe, bien sûr – elle était rarement dupe de quoi que ce soit.
« Je sais, » répondit-il simplement.
Talisa haussa un sourcil.
« Je vais passer par les cuisines, » céda t-il.
Elle acquiesça avant de reprendre sa route. Jaime fut donc contraint de revoir ses plans et changea de direction. Désobéir à Talisa ne lui avait pas un seul instant traversé l'esprit.
Il constata que les cuisines n'étaient pas désertes comme il l'avait espéré. Daenerys et Jorah s'y étaient réfugiés et se partageaient un fondant au chocolat en bavardant. Passionnés par les jeux de société, ils élaboraient visiblement un nouveau jeu de cartes.
« Salut. »
« Salut ! » répondit Daenerys en se tournant vers lui.
Comme toujours, Jaime était frappé par la couleur améthyste de ses yeux. Aerys Targaryen avait lui aussi des yeux d'améthyste. Personne ne faisait jamais cette remarque à voix haute, bien sûr – personne n'était assez fou pour ça, à part peut-être Bronn.
« Tu veux t'asseoir avec nous ? » demanda Jorah.
Jaime n'avait pas vraiment envie de parler mais accepta par politesse. Daenerys et Jorah avaient toujours été sympathiques avec lui, après tout. Se souvenant de la raison pour laquelle il était venu ici en premier lieu, il ouvrit un des frigos et, jetant un œil à l'assiette de ses camarades Supernovas, se saisit d'un autre fondant au chocolat.
Il n'était pas certain que c'était ce que Talisa entendait par s'alimenter correctement mais après tout, c'était toujours mieux que de ne rien manger du tout.
C'est en les observant que Jaime s'aperçut que Daenerys et Jorah étaient particulièrement fébriles.
« Un problème ? »
Ils échangèrent un regard. Jorah l'encouragea d'un signe de tête.
« Dis-lui, Dany. »
La jeune femme planta alors son regard prodigieusement beau dans le sien.
« J'ai entendu le docteur Qyburn parler avec M. Baelish, tout à l'heure, » lui révéla t-elle d'un air conspirateur.
Jaime planta sa cuillère dans son fondant au chocolat.
« Ah ? »
« Oui. Un modèle est en chemin. Il devrait être ici dans quelques heures. »
La cuillère tomba sur le sol dans un tintement sonore. Jaime fixa Daenerys pendant de longues secondes, incapable de faire le moindre mouvement. Il ouvrit la bouche pour poser une question.
Les mots moururent dans sa gorge.
« Je ne sais pas de qui il s'agit, » précisa Daenerys.
Jaime ramassa la cuillère, l'essuya et se remit à manger dans une faible tentative de prétendre que cette nouvelle ne l'atteignait pas.
« Aucun modèle n'a mis les pieds ici depuis longtemps, » remarqua Jorah.
« C'est vrai, » approuva Daenerys. « La dernière fois, c'était il y a trois ou quatre ans... Selyse, si je me souviens bien. »
« C'est ça. »
Le cœur de Jaime manqua un battement. Ni Jorah, ni Daenerys, ne lui jetèrent un coup d'oeil, complètement absorbés par leur conversation, et pourquoi l'auraient-ils fait ? C'était le cours normal des choses – rien que le cours normal des choses.
Leur destin.
« Je me demande qui sera l'élu, cette fois, » conclut Daenerys.
Il n'y avait aucune crainte dans sa voix. Si c'était son modèle qui se présentait, Jaime savait qu'elle accueillerait cette nouvelle avec le sourire – c'était ce qu'ils étaient tous censés faire, après tout.
C'était ce que tous feraient – même lui.
Le pensionnat de Hautjardin, s'il était le plus prestigieux de Westeros, était aussi le plus petit. Jaime passa en revue tous les Supernovas, qui n'étaient finalement pas bien nombreux. Lui, Cersei, Tyrion, Robert, Rhaegar, Viserys, Daenerys, Margaery, Loras, Oberyn, Elia, Catelyn, Lysa, Lyanna et Jorah.
Les étoiles de l'un d'entre eux allaient renaître sous peu.
Jaime acheva son fondant au chocolat avec difficulté – un nœud s'était formé dans sa gorge.
« On se voit ce soir au dîner, » conclut-il en se levant.
Il lui sembla que ses membres s'étaient changés en plomb.
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Cersei et Jaime étaient assis sur le lit de Tyrion. Celui-ci, qui venait de fêter ses dix ans, les avait enfin rejoints dans l'aile des Comètes et s'apprêtait à passer sa première nuit dans sa nouvelle chambre.
« Tu verras, » sourit Cersei. « Ça va être génial. On va pouvoir passer plein de temps ensemble, exactement comme avant. »
Le sourire que Tyrion lui rendit était crispé.
« Un problème ? » demanda Jaime.
Le garçon de dix ans fit la moue.
« Je n'aime pas la couleur des murs, » bougonna t-il.
Il détestait cet horrible vert pâle, regrettant déjà les murs blancs de son ancienne chambre.
« Ce n'est pas si mal, le vert ! » protesta Cersei dans une tentative de lui remonter le moral. « C'est la couleur de nos yeux. »
« Vert émeraude. »
« Pardon ? »
« Nos yeux sont vert émeraude. Ça... je ne sais pas ce que c'est, mais c'est très moche ! »
Il sentit des larmes lui brouiller la vue. Cersei se pencha et l'embrassa sur le front.
« Hé, tout va bien ! On se fiche de la couleur des murs... on est enfin réunis, et c'est tout ce qui compte, d'accord ? »
« Absolument, » confirma Jaime.
« Hmm... »
Son regard se fit suppliant.
« Est-ce que vous voulez bien rester avec moi cette nuit ? »
Cersei et Jaime acquiescèrent immédiatement et se glissèrent sous la couette. Tyrion se sentit immédiatement beaucoup mieux.
« Dites... à quoi ressemblent-ils, à votre avis ? » lança t-il au bout d'un moment.
« Qui donc ? »
« Vous savez bien. Les... les autres. »
« Quels autres ? »
« Vous savez bien ! Nos... »
Le mot refusa un moment de sortir de sa bouche.
« Nos modèles. »
Le silence fut sa seule réponse – il sentit Jaime et Cersei se tendre.
« Eh bien... nous sommes identiques, » finit par répondre Cersei.
« Oui, je sais... je voulais dire... »
Il se redressa et posa un doigt sur le front de Cersei.
« Est-ce qu'ils sont comme nous là-dedans ? »
Ses yeux ne témoignaient que d'une sincère curiosité enfantine. Cersei et Jaime trouvèrent sa question touchante – troublante, aussi.
Ils n'en savaient absolument rien – ce n'était pas une information qu'on leur avait fournie.
« Peut-être... ou peut-être pas, » répondit Jaime. « Ce n'est pas très important. »
« Hmm... »
Parce qu'il était fatigué, Tyrion n'insista pas et ferma les yeux. Cersei et Jaime, eux, demeurèrent éveillés longtemps.
Les paroles de Tyrion avaient semé le trouble dans leur esprit.
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Peu avant l'heure du dîner, Tyrion vint frapper à la porte de la chambre de Cersei. Il ne fut pas surpris de voir Jaime lui ouvrir – tous trois aimaient se retrouver pour bavarder un peu avant de descendre rejoindre les autres dans le réfectoire. Il ne les avait pas vus de la journée et, si cela pouvait paraître une durée relativement courte dans les yeux d'autres personnes, c'était pour lui l'équivalent d'une éternité.
Jaime et Cersei avaient été les deux constantes de sa vie depuis qu'il était né. Il s'agissait des deux personnes qu'il aimait le plus au monde, des deux personnes en qui il vouait une confiance absolue.
Par ailleurs, ils étaient liés d'une façon un peu spéciale, exactement comme l'étaient Loras et Margaery, Elia et Oberyn ou encore Rhaegar, Viserys et Daenerys.
Jaime et Cersei étaient son frère et sa sœur – d'une certaine manière. Ah, les après-midi qu'ils avaient passés à en discuter...
Une fois encore, Tyrion éprouva un léger sentiment de jalousie en voyant la chambre de Cersei. Il aurait souhaité que les murs de la sienne soient recouverts du même bleu ciel.
Pourtant, il ne lui était jamais venu à l'idée de demander à ce qu'on les repeigne. C'était une idée saugrenue. Cette chambre était la sienne parce qu'on la lui avait attribuée lorsqu'il avait rejoint l'aile des Comètes, sept ans plus tôt. Cette pièce ne lui appartenait en aucun cas, il ne faisait que l'occuper. Pour ce qu'il en savait, il pourrait très bien la quitter le lendemain pour ne plus jamais y revenir.
Cersei était assise sur son lit. Comme toujours, Tyrion la trouva particulièrement élégante. Elle portait un chemisier vert émeraude qui allait parfaitement avec ses yeux et ses longues boucles dorées cascadaient librement sur ses épaules.
Une étrange lueur dans son regard attira son attention. Jaime ne disait toujours rien et se contentait de regarder par la fenêtre. Inquiet, Tyrion se laissa tomber à côté d'elle.
« Quelque chose ne va pas. »
Elle serra un oreiller contre elle. Ses poings étaient étrangement crispés.
« C'est bientôt l'anniversaire d'Alyssa, » lâcha t-elle finalement.
Ce ne fut qu'au bout de quelques secondes que Tyrion se souvint que la petite-amie de Cersei allait très bientôt fêter ses dix-huit ans.
« Oh. »
Il ne trouva rien d'autre à répondre, et c'était incroyablement pathétique.
« Ça... ça devait bien arriver un jour, » reprit-il au bout de quelques minutes d'un silence tragiquement pesant.
Les Soleils quittaient tous le pensionnat à l'âge de dix-huit ans pour accomplir leur mission.
C'était dans l'ordre des choses.
Leur destin.
« Je sais, » répondit Cersei, et pourtant cette certitude ne parvenait certainement pas à la faire se sentir mieux.
Tyrion lui prit la main. Elle le laissa faire sans chercher à se dérober.
« Sois heureuse pour elle, » murmura t-il. « Ses étoiles vont renaître. »
Le fantôme du serpent de son rêve se mit à glisser dans la pièce. Tyrion s'obligea à l'ignorer.
Cersei planta son regard dans le sien, une petite grimace déforma ses lèvres. Des mots lui vinrent à l'esprit, des mots qu'elle savait qu'elle ne devait pas prononcer. Comme toujours, elle se retint.
Elle se dégagea d'un geste sec. Un éclair de douleur traversa les yeux de Tyrion.
« Comment pourrais-tu comprendre ? » maugréa t-elle. « Tu n'as jamais été amoureux. »
Le silence revint de nouveau, plus terrible que jamais. Tyrion eut l'impression qu'on lui déchirait le cœur. Elle s'en aperçut.
Pour s'excuser, elle le serra contre elle.
« Pardon... je n'aurais pas dû. Pardon. »
« Ça ne fait rien, » souffla t-il en enroulant ses bras autour d'elle.
Il inspira son parfum, un mélange de vanille et de muguet. Il avait toujours aimé son parfum.
Il avait toujours été incapable de rester fâché contre elle.
Jaime se détourna de la fenêtre et vint se planter devant eux. Il était d'accord avec Tyrion, bien sûr.
Les Soleils quittaient le pensionnat à l'âge de dix-huit ans.
Les Supernovas partaient quand leurs modèles avaient besoin d'eux.
C'était dans l'ordre des choses.
Leur destin.
Cersei le regarda longuement. C'étaient leurs modèles qui étaient jumeaux, pas eux, pas vraiment, et pourtant ils n'avaient jamais pu se considérer autrement que comme tels.
Jaime était son jumeau. Cersei était sa jumelle.
Même si c'était d'une manière un peu particulière, le sang les reliait.
Tyrion était le troisième membre de leur trio, celui sans lequel il ne pouvait pas fonctionner.
Ils formaient une fratrie, tous les trois, en dépit de ce qu'ils étaient, en dépit de ce à quoi ils étaient destinés.
Et une fratrie devait se soutenir envers et contre tout, pas vrai ?
Jaime tendit la main à Cersei tout en plongeant son regard dans le sien. Beaucoup de mots invisibles furent échangés – compassion était l'un d'entre eux.
Elle la saisit, la serra fort. Jaime l'attira contre lui.
« Ça va aller, » lui promit-il.
Ses mots sonnaient étrangement faux. Presque machinalement, Cersei effleura son cou du bout des doigts et se saisit de la longue chaîne argentée qu'il ne retirait jamais.
Le pendentif en forme de B qui était en permanence dissimulé sous ses vêtements brilla étrangement dans la paume de Cersei. Elle pinça les lèvres, une petite lueur de reproche apparut dans ses yeux.
Jaime ne dit rien. Cersei lâcha le pendentif et se détourna.
Une triste forme de résignation.
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Les conversations allaient bon train quand Cersei, Jaime et Tyrion s'installèrent à la table des Supernovas. Alyssa, que Cersei n'avait pas vue de l'après-midi, semblait avoir oublié le léger désaccord qu'elles avaient eu le matin même et lui adressa un grand sourire. Une fois de plus, elle fut incroyablement frustrée de ne pas pouvoir aller s'asseoir à côté d'elle. Aerys n'était même pas là.
Parce qu'elle avait toujours plus ou moins suivi les règles, Cersei renonça à toute idée rebelle et s'assit entre Jaime et Tyrion. Elle se mordit la lèvre lorsqu'elle identifia la personne face à elle.
« Salut, » lança timidement Robert.
« Salut, » répondit-elle d'un ton qu'elle voulait aimable.
« Tu es... tu es très élégante, » la complimenta t-il.
Une pierre tomba dans l'estomac de Cersei, quelque chose qui ressemblait bien à de la culpabilité.
« Merci. »
Margaery, assise à côté de Robert, vola involontairement à son secours lorsqu'elle murmura :
« Alors, vous êtes au courant ? »
« Au courant de quoi ? » demanda Tyrion, les sourcils froncés.
Margaery jeta un œil aux gardiens, vérifiant qu'ils ne faisaient pas attention à eux.
« Un modèle est arrivé ici il y a une heure. »
Cersei manqua d'avaler de travers.
« Je le savais, » répondit Jaime d'un ton désintéressé. « Dany et Jorah m'en ont parlé tout à l'heure. »
« Pourquoi tu ne nous as rien dit ? » l'attaqua Cersei.
Il haussa les épaules, surpris par son agressivité.
« Ça m'est sorti de la tête. Franchement, Cersei, il n'y a pas de quoi en faire tout un plat. »
Consciente que sa réaction détonnait avec celle du reste du groupe, la jeune femme se rembrunit et se mura dans le silence.
« Ce n'est pas tout, » reprit Margaery, comme toujours ravie de partager quelques potins. « Il est arrivé en ambulance. »
Robert l'écoutait attentivement, les yeux ronds.
« Il doit être très malade... tu sais de quel modèle il s'agit ? »
Elle fit la moue et secoua la tête.
« Non, je n'ai pas eu le temps de voir. »
Cersei eut soudainement l'impression que son assiette de pâtes et de légumes était énorme tant son estomac était noué.
« On ne va pas tarder à le savoir, » ajouta distraitement Tyrion. « Et... »
Le reste de sa phrase ne franchit pas la barrière de ses lèvres.
« Et les étoiles renaîtront, » acheva Jaime.
Robert et Margaery acquiescèrent, de même que Tyrion.
« Et les étoiles renaîtront, » répétèrent-ils.
C'était dans l'ordre des choses.
Leur destin.
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Alors qu'elle s'apprêtait à aller se coucher, Cersei fut surprise d'entendre quelqu'un frapper à la porte de sa chambre.
« Entrez. »
Alyssa se glissa dans la pièce sans un bruit.
« Hey. »
Elle semblait étrangement mal à l'aise et se frottait les mains l'une contre l'autre. Cersei s'approcha d'elle.
« Hey. »
Alyssa soupira longuement.
« Écoute, à propos de ce matin... »
« N'en parlons plus, » l'interrompit Cersei.
« Je veux juste que tu saches que tu es tout pour moi. Je t'aime plus que tout au monde, d'accord ? »
Cersei se pressa contre elle, enfouit les mains dans ses boucles brunes et l'embrassa dans le cou.
« Je sais. Je t'aime aussi. »
Toutes deux basculèrent sur le lit et demeurèrent enlacées sans dire un mot pendant un long moment. Parfois, c'était simple d'oublier qu'Alyssa allait partir un jour, que Cersei passerait peut-être toute sa vie à Hautjardin.
Le retour à la réalité était toujours brutal. Froid.
Cruel.
« Je peux rester avec toi cette nuit ? »
Alyssa lui demandait toujours la permission de partager son lit. Cersei avait un temps trouvé cela amusant. Maintenant, ça lui crevait le cœur – c'était comme si sa petite-amie craignait sans cesse d'enfreindre le règlement. D'échapper à son destin, aussi, dans un sens, parce que tomber amoureuse n'en avait jamais fait partie, n'est-ce pas ? Ça ne faisait certainement pas partie des plans d'Aerys Targaryen lorsqu'il avait mis en place le programme Constellation des décennies plus tôt.
« Bien sûr, » se contenta t-elle de répondre.
Elle se leva pour aller éteindre la lumière et revint se serrer contre Alyssa tant qu'elle le pouvait encore.
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Tyrion dessinait au pied du lit de Jaime pendant que celui-ci regardait encore et toujours par la fenêtre. Les étoiles étaient apparues dans le ciel – celles-ci ne renaissaient pas. Elles disparaîtraient, un jour, et cesseraient de briller. Peut-être étaient-elles déjà toutes mortes, d'ailleurs, sans qu'ils en aient conscience.
Une étrange sensation lui tordit l'estomac et Tyrion était certain qu'elle n'avait rien à voir avec ce qu'il avait avalé pendant le dîner.
« Jaime ? »
« Oui ? »
« J'ai fait un rêve, la nuit dernière. »
Jaime, interloqué, s'arracha à sa contemplation et vint s'asseoir sur son lit. Tyrion posa son carnet à dessin et laissa courir ses doigts sur la couverture, troublé.
« Un rêve ? »
Lui-même se souvenait très rarement de ses rêves. Il n'en gardait bien souvent qu'une impression confuse et lointaine qui se dissipait au bout de quelques heures.
« Il y avait un serpent, » reprit Tyrion. « Un gros serpent noir. »
« Comme ceux de Dorne ? »
Le désert de cette région de Westeros était réputé pour abriter des reptiles venimeux.
« Peut-être... je ne me souviens pas vraiment. »
Tyrion planta son regard émeraude dans le sien.
« Le serpent m'a mordu, et... »
« Et... ? »
Le temps se suspendit un instant.
« Il m'a mordu. Je crois que je suis mort. »
Jaime, lui aussi troublé, lui pressa l'épaule.
« Ce n'était qu'un rêve, » tenta t-il de le rassurer.
Tyrion hocha la tête, ouvrit de nouveau son livre et se remit à lire.
Le sifflement du serpent résonnait toujours dans son esprit.
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Le lendemain matin, Cersei fut chargée par Luwin, qui en plus d'être gardien s'occupait de diverses formalités administratives, de donner un cours d'anatomie aux petits Soleils. Un petit sourire étira ses lèvres. Là, elle était dans son élément.
Même un peu trop dans son élément, d'ailleurs, mais personne ne pouvait le deviner, pas même Alyssa.
Les enfants, rangés devant la porte de la classe, s'enthousiasmèrent quand ils l'aperçurent et la bombardèrent de questions.
« Quelles étoiles allons-nous étudier, aujourd'hui ? » demanda Barra.
Cersei lui sourit.
« Les étoiles qui composent le système digestif. »
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Cersei et Jaime, âgés de cinq ans, allaient assister à leur première leçon d'anatomie. Installés dans la classe avec les autres enfants de leur âge, ils attendaient l'arrivée du professeur plus ou moins sagement. Cersei trouvait en effet bien plus intéressant de se balancer sur sa chaise et d'échanger des regards complices avec Robert que de patienter tranquillement. Jaime, assis à côté d'elle, lui donnait des coups de coude pour la rappeler à l'ordre.
« On s'est déjà fait remarquer hier à cause de toi, » geignit-il.
« Oh, ça va... » répliqua t-elle. « T'es pas marrant... »
Elle consentit néanmoins à adopter une posture que le gardien jugerait sans nul doute plus adaptée. Celui-ci se montra quelques minutes plus tard – il s'agissait du docteur Qyburn, un homme un peu bizarre que Cersei n'aimait pas beaucoup. Sans perdre de temps, il plaqua une affiche contre le tableau.
« Est-ce que quelqu'un peut me dire ce dont il s'agit ? »
Bien décidée à montrer à Jaime qu'elle ne faisait pas que des bêtises, Cersei leva la main.
« Un corps humain ! »
« Très bien, » approuva t-il.
Il saisit ensuite une baguette de bois et désigna différentes parties du corps.
« Vous avez ici le cœur... le foie... les poumons... l'intestin... »
Qyburn reporta de nouveau son attention sur eux.
« Toutes ces choses sont appelées les étoiles du corps humain. »
Un silence religieux s'était abattu sur la classe. Fascinée, Cersei ne songea plus un seul instant à se dissiper.
Qyburn croisa les mains et sa voix se fit solennelle.
« Vous, mes chers enfants, êtes pourvus d'une mission capitale. »
Jaime fronça les sourcils.
« Vos étoiles sont précieuses. »
« Plus précieuses qu'un diamant ? » demanda Oberyn avec espièglerie.
« Bien plus précieuses qu'un diamant, » répondit Qyburn sans se départir de son calme. « Vous n'imaginez pas à quel point vous êtes importants. »
Quelques enfants échangèrent quelques remarques excitées – il les fit taire d'un regard.
« Comme je le disais, votre mission est capitale. Un jour, vous quitterez ce pensionnat et vous l'accomplirez. »
« C'est quoi, cette mission ? » intervint de nouveau Oberyn sans se soucier de lever la main ou de se montrer poli.
Cersei crut que Qyburn allait montrer son mécontentement. Il n'en fit rien et se contenta de sourire avec une certaine bienveillance.
« Vous êtes... spéciaux. Mais tout les habitants de ce monde ne sont pas comme vous – ils n'ont pas la chance d'avoir des étoiles aussi fonctionnelles et en bonne santé que les vôtres. Quand le moment sera venu, vous quitterez le pensionnat pour les aider. »
« Et... » insista Oberyn.
Qyburn le dévisagea sans ciller.
« Et les étoiles renaîtront. »
Le petit garçon eut l'air d'apprécier la réponse.
« Et les étoiles renaîtront... j'aime bien ! »
« Et les étoiles renaîtront, » répéta Elia, assise à ses côtés.
« Et les étoiles renaîtront, » murmura Robert, comme pour goûter les mots.
Même Jaime hocha la tête, songeur.
« Et les étoiles renaîtront. »
Alors Cersei, même si elle trouvait cela un peu étrange, même si elle ne comprenait pas tout, acquiesça à son tour.
« Et les étoiles renaîtront. »
