Guest : it's totally normal that these characters seem OOC; if you keep reading, the ones in this chapter will probably seem more IC to you, although you should keep in mind that this is a modern!AU, so they can't be 100% similar to their canon counterparts.
Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 2 – L'autre côté
Partie 1
oOo
Cersei avait mal au crâne lorsqu'elle ouvrit les yeux. Quelques rayons de lumière éclairaient faiblement la pièce – elle n'avait pas pris la peine de fermer les volets entièrement la veille, ou peut-être qu'elle n'en avait tout simplement pas eu la force, c'était difficile à dire. Elle ne fit pas le moindre geste pour sortir du lit et se contenta de croiser les mains sur son ventre. Elle jeta un coup d'oeil vers sa droite – Jaime dormait toujours.
Au pied du lit, elle devina la présence de ses vêtements froissés. Elle n'avait pas pris la peine de les plier et les ranger, elle s'était tout simplement écroulée sur le lit, comme assommée. Elle ne savait même pas à quel moment Jaime l'avait rejointe. Son esprit n'était qu'une mer brumeuse et obscure – un endroit sinistre qui n'en finissait pas de s'assombrir.
Cersei observa les murs blancs, plissa les yeux pour distinguer les cadres photos qui y étaient accrochés, ne vit que des silhouettes. Une pierre lui tomba dans l'estomac alors que des images de ce qui s'était passé le jour précédent défilaient devant ses yeux. Elle serra les dents et agrippa les draps bleus, comme si elle s'accrochait désespérément à la réalité pour s'arracher à ces visions terribles. Sans prévenir, elle rejeta la couette un mouvement brusque et s'assit au bord du lit. Le parquet était froid sous ses pieds mais elle ne le remarqua même pas, brûlante comme elle était. Elle passa les mains dans ses longs cheveux emmêlés, les lèvres pincées, avant de légèrement tourner la tête.
Jaime dormait profondément, le visage détendu, la bouche entrouverte. Cersei lui en voulut de pouvoir se réfugier ainsi au pays des rêves – seuls des cauchemars avaient daigné venir peupler sa nuit à elle. Elle envisagea un moment de le réveiller avant de se raviser – qu'il soit plongé dans l'inconscience tant qu'il le pouvait encore.
Leur journée n'aurait absolument rien de reposant – ni celle-ci, ni toutes celles qui suivraient.
Réprimant un soupir, elle se leva et quitta la pièce en essayant de ne pas faire de bruit, ce qui s'avéra être un échec – elle se prit les pieds dans le tapis et manqua de tomber sans aucune grâce. Cersei avait toujours été terriblement maladroite. Jaime se moquait souvent d'elle et puis il ajoutait, les yeux brillants, que ça lui donnait une excuse pour la rattraper et la serrer contre lui.
Ça faisait rire Tyrion, aussi.
Cersei ferma la porte de la salle de bains avec un peu trop de force. Le miroir lui renvoya le visage d'une jeune femme lasse et épuisée – elle détourna le regard et alla s'asseoir sur le rebord de la baignoire, ouvrit légèrement le robinet.
Plop. Plop. Plop.
Les quelques gouttes qui tombaient accrochèrent son regard.
Plop. Plop. Plop.
Elle secoua la tête et augmenta le débit. Lorsque la baignoire fut remplie d'eau chaude, elle se débarrassa de son pyjama et y entra en poussant un petit soupir de soulagement – ça faisait du bien.
L'eau mousseuse lui cachait la vue de son corps. Quand elle était petite, elle aimait jouer avec, en mettre dans ses cheveux, dans les cheveux de Jaime – ils pouvaient s'amuser pendant des heures ainsi, juste tous les deux, comme coupés du reste du monde.
Ils avaient grandi, ensuite, et ils avaient atteint l'âge où les frères et sœurs ne se baignent plus nus ensemble. Cersei n'avait pas compris pourquoi on les séparait ainsi.
Elle s'était résignée, pourtant.
Pour un temps.
On frappa à la porte.
« Oui ? »
Ses premiers mots de la journée lui firent réaliser à quel point sa bouche était sèche et pâteuse. Sa voix était rauque, comme brisée par les hurlements qu'elle avait poussés.
La tête de Jaime apparut.
« Je... je peux entrer ? »
Il semblait hésitant, comme s'il ne savait plus comment se comporter avec elle, ce qui était sans doute le cas. Ils marchaient toujours sur des œufs après une longue période de séparation. Toujours. Et, à chaque fois, les choses rentraient dans l'ordre.
« Oui. »
Rassuré, Jaime s'avança et referma la porte derrière lui. Il vint se planter devant la baignoire, lui jeta un regard interrogateur. Cersei comprit ce qu'il lui demandait et replia les jambes pour lui faire de la place. Elle détourna pudiquement la tête lorsqu'il se déshabilla et entra à son tour dans l'eau, ce qui aurait pu paraître absurde chez un couple ordinaire. Mais, et tout le problème était là, Jaime et elle ne formaient pas un couple ordinaire.
Elle plongea son regard dans le sien.
« Comment ça va ? » osa Jaime.
Elle haussa un sourcil, s'abstint de répondre. Il soupira. Ils n'avaient pas beaucoup parlé depuis qu'il était revenu en catastrophe de l'université à peine quelques heures plus tôt. Ils n'avaient jamais eu besoin de mots pour se comprendre et pourtant, cette fois, il leur semblait que quelque chose s'était cassé entre eux, même si leur esprit choisissait sciemment de l'ignorer.
Cersei détourna les yeux, saisit le savon à la lavande posé sur le rebord de la baignoire, le fit tourner entre ses doigts quelques secondes. Il était d'une jolie couleur violette. Elle avait toujours aimé le violet, depuis qu'elle était enfant, depuis qu'elle avait ôté le capuchon d'un feutre au parfum de fruit synthétique... quel fruit, déjà ? La prune ? Peut-être... le parfum s'était évaporé de sa mémoire mais pas la couleur. Que symbolisait-elle ? Tyrion avait un livre sur ce sujet, dans sa chambre. Le rêve ? Ses souvenirs était flous. Si c'était le cas, c'était foutrement drôle.
Cersei avait ainsi toujours aimé le violet, mais pas la lavande. Ça, c'était venu plus tard, pendant un voyage scolaire dans le Bief quand ils avaient quinze ans. Jaime l'avait entraînée dans une mer de fleurs au parfum entêtant. Pour rire, il lui avait glissé quelque brins dans les cheveux. Il avait dit qu'il la trouvait jolie, comme ça. Et Cersei avait ri, et Jaime avait ri aussi.
C'était loin, tout ça. Elle se demandait si le champ existait encore. Les fleurs entre lesquelles ils avaient couru étaient parties en poussière depuis longtemps, de toute façon – un peu comme leurs rires.
Sous le regard scrutateur de Jaime, elle se savonna d'un air distrait, puis, sans même y penser, lui tendit cette madeleine de Proust qui lui serrait le cœur. Leurs doigts se frôlèrent, et Jaime s'enveloppa lui aussi de cette senteur de mélancolie.
Quelques minutes de silence et de tristesse plus tard, Jaime se leva et sortit de l'eau.
« Je... je vais préparer ma valise. »
Cersei ne se tourna vers lui que lorsqu'il se fut enroulé dans une épaisse serviette bleue.
« D'accord, » répondit-elle d'une étrangement distante, presque comme si elle s'en moquait.
Pour ne pas le blesser, Cersei se força à lui adresser un petit sourire, quelque chose qui ressemblait davantage à une grimace.
« Je te rejoins dans quelques minutes. »
Jaime acquiesça, ramassa ses vêtements et quitta la pièce.
Plop. Plop. Plop.
Cersei leva les yeux vers le plafond et regretta de ne pas pouvoir se diluer dans l'eau du bain, exactement comme les larmes qui roulaient sur ses joues.
.
Jaime ouvrit sa valise sur le lit après avoir attrapé et enfilé quelques vêtements au hasard. Il grimaça en voyant les affaires qu'il y avait jetées pêle-mêle la veille et la renversa afin de les plier correctement. Presque tout ce qu'il avait emporté avec lui à l'université était resté dans sa chambre d'étudiant. Tout ce qu'il avait eu le temps de prendre était éparpillé là, devant lui – des vêtements chiffonnés, une paire de chaussures, sa balle de baseball dédicacée par son joueur préféré, un paquet de lettres de Cersei. Il les saisit avec prudence et les posa sur sa table de nuit.
Ses camarades s'étaient souvent moqués de lui à ce sujet. Les lettres, c'était démodé, qu'ils disaient, c'était ridicule, vraiment, Jaime, tu as soixante ans ou quoi, tu aimes perdre ton temps avec ces conneries. Ils avaient raison, en un sens – pourquoi perdait-il du temps à coucher quelques mots sur le papier alors qu'il lui suffisait de saisir son téléphone et d'écrire un SMS ?
L'écriture peu soignée qui recouvrait les lettres était la meilleure des réponses.
Il avait toujours été un incorrigible romantique.
Il soupira et sélectionna les vêtements qu'il allait emporter avec lui. Aurait-il besoin de beaucoup de choses ? Combien de temps allaient-ils rester là-bas ? Pas plus de quelques jours, si ?
Réprimant un soupir, il décida qu'il valait mieux avoir trop de vêtements à sa disposition que pas assez, il entreprit de remplir de nouveau sa valise.
Jaime ne tourna pas la tête quand Cersei entra dans la pièce, pas plus qu'il ne le fit quand elle se planta devant l'armoire et laissa tomber sa serviette sur le sol.
Elle non plus ne l'avait pas regardé quand il s'était trouvé nu devant elle à peine une vingtaine de minutes plus tôt.
« Jaime. »
Il risqua un regard en arrière, se détendit quand il s'aperçut que Cersei s'était habillée. Elle lui désignait le dessus de l'armoire du regard, là où était sa valise – elle était trop petite pour l'atteindre. Elle aurait soupiré d'agacement, en temps normal.
Elle se contenta de l'observer la saisir et la lui tendre. Un petit hochement de tête fut le seul remerciement qu'elle lui offrit.
Jaime n'en fut pas surpris.
Il en fut blessé, un peu.
Contrairement à lui, qui avait plié ses vêtements avec soin, Cersei les jeta les uns sur les autres dans sa valise, le regard absent.
« Ils vont être chiffonnés, » lança t-il, presque par réflexe.
Elle se crispa.
« Ne me prends pas la tête avec ces conneries, Jaime. »
Jaime accusa le coup en silence, baissa la tête. C'était elle qui avait peut-être raison, non ? Comment pouvait-il se soucier de l'état de leurs vêtements en ce moment ? Avait-il laissé son cœur à Port-Réal avec les trois quarts de ses affaires ?
Il secoua la tête. Non, bien sûr que non. Il était sous le choc, voilà tout.
« Tu as fini ? » lui demanda Cersei d'un ton neutre.
Elle venait de refermer sa valise. Il acquiesça.
« On devrait peut-être manger quelque chose avant de partir, tu ne crois pas ? »
Il n'avait rien avalé la veille au soir – son estomac était bien trop noué pour ça – et elle non plus, probablement pour les mêmes raisons.
« Faisons ça. »
Il attrapa sa valise de la main gauche et, inconsciemment, tendit la main droite vers celle de Cersei – un incorrigible romantique, qu'il était, et Cersei se moquait souvent de lui à ce sujet, mais ses yeux brillaient, alors il continuait.
« Je peux m'en charger, » rétorqua sa jumelle d'un ton bourru en le repoussant.
Il n'eut pas le temps de dissimuler l'éclair de douleur qui fissura ses émeraudes. Elle se radoucit quelque peu.
« Elle est très lourde. Il ne faut pas que tu forces sur ton poignet. »
Elle esquissa un geste vers lui, comme si elle voulait caresser sa joue du bout des doigts, mais se ravisa et se détourna après avoir attrapé sa valise. Jaime resta planté là quelques secondes, un triste air égaré sur le visage, avant de soupirer et de la suivre.
Cersei était déjà en train de s'affairer à préparer le petit-déjeuner lorsqu'il pénétra dans la cuisine. Il ne lui proposa pas de l'aider – il savait qu'il aurait essuyé un refus immédiat. La cuisine, c'était le domaine de sa jumelle.
Depuis qu'elle était revenue vivre ici, en tout cas.
Pour éviter de laisser son esprit divaguer vers des souvenirs particulièrement déplaisants, il s'empara de son téléphone portable, qu'il avait laissé la veille sur le plan de travail. Il grimaça en constatant qu'il avait plusieurs messages non lus.
Son colocataire et plusieurs de ses camarades se demandaient pourquoi il avait disparu sans prévenir au beau milieu de la journée. Jaime renonça à leur répondre. Mettre des mots sur la situation, c'était la rendre encore plus réelle – encore plus terrifiante. Il envisagea brièvement de faire un tour sur les réseaux sociaux – la nouvelle s'était-elle déjà propagée ?
Le regard lourd de sens que Cersei posait sur lui l'en dissuada. Il reposa son portable, vint s'asseoir à table et reporta son attention sur sa jumelle. A peine quelques secondes plus tard, elle déposa devant lui une assiette contenant une omelette fumante et du bacon ainsi qu'un verre de jus d'orange.
« Merci. »
« De rien. »
Le ton était formel – bien trop formel à son goût. Ce fut lorsqu'il prit sa première bouchée que Jaime se rendit compte à quel point il avait faim.
« L'omelette est délicieuse, » la complimenta t-il.
Elle lui offrit un petit sourire en guise de réponse mais il vit bien que le cœur n'y était pas. Il fronça les sourcils en s'apercevant qu'elle ne mangeait rien.
« Tu n'as pas faim ? »
« Pas vraiment. »
« Tu devrais quand même manger quelque chose. »
Cersei haussa les sourcils, visiblement agacée, et il eut bien l'impression qu'elle allait le rembarrer une nouvelle fois. Haussant les épaules, elle chipa une tranche de bacon dans son assiette et se mit à la grignoter, légèrement provocatrice.
« Tu es content, maintenant ? » ironisa t-elle.
Il s'esclaffa. L'atmosphère se détendit légèrement et il ne protesta pas quand Cersei saisit son verre de jus d'orange pour en boire quelques gorgées.
« C'est mon verre, » lui fit-il remarquer, amusé.
« Et c'est moi qui ai pressé ce jus d'orange. »
Un petit rire remonta de leurs gorges et résonna dans la pièce trop vide.
« Un point pour toi, » concéda t-il.
Pour faire bonne mesure, Cersei lui vola une deuxième tranche de bacon.
« Ce qui est à toi est à moi, » lui rappela t-elle.
Il la regarda longuement, son cœur brisé au bord des lèvres.
« C'est qui est à moi est à toi, » acquiesça t-il.
Et moi aussi, je suis à toi, n'eut-il pas le courage d'ajouter, alors il se contenta de se diriger vers l'évier pour faire la vaisselle. Cersei s'assit sur le plan de travail à côté de lui et le regarda faire. Lorsque son portable vibra encore, elle s'en saisit. Elle connaissait son code, bien sûr – elle connaissait tout de lui. Il ne fit pas un geste pour l'empêcher d'aller voir dans ses messages. Il n'avait rien à cacher.
« Tes amis s'inquiètent, » lâcha t-elle avant de le reposer un peu trop brusquement.
« Ce ne sont pas... peu importe. »
Le sujet université était toujours propice à créer une dispute. C'était arrivé de nombreuses fois, d'ailleurs. Trop de fois à son goût.
Trop de mots brûlants, trop de larmes.
Aucun d'eux n'avait besoin de ça aujourd'hui.
« Je leur répondrai plus tard, » conclut-il en s'essuyant les mains.
Cersei se laissa glisser du plan de travail et soupira.
« On y va ? »
« Si tu es sûre de n'avoir rien oublié, on peut y aller. »
« Je suis sûre. »
Ils n'avaient en théorie rien d'important à emporter, si ce n'est leurs papiers d'identité. Tout les attendait là-bas.
« Très bien. »
Ce fut en silence qu'ils franchirent la porte d'entrée de la grande maison dont ils avaient hérité un peu plus d'un an plus tôt.
« Quand nous reviendrons ici, tout sera rentré dans l'ordre, » laissa t-il échapper.
Cersei le regarda bien en face. Ses yeux étaient brûlants – de douleur ou de colère, il ne savait pas très bien. Peut-être ne le savait-elle pas non plus.
« Tout sera rentré dans l'ordre, » confirma t-elle.
Ils montèrent dans la voiture de Cersei sans jeter un seul regard en arrière. Il laissa sa sœur rentrer l'adresse dans le GPS – plusieurs heures de route les attendaient. Ils n'atteindraient pas leur destination avant la fin de l'après-midi.
Le trajet allait être long et silencieux. Cersei regardait la route défiler par la vitre et poussait un soupir de temps à autre. Il savait que le silence ne la dérangeait pas. Elle avait l'habitude.
L'habitude, lui, il l'avait perdue lorsqu'il était entré à l'université. Des couloirs bondés, des camarades par dizaines, un colocataire qui était un vrai moulin à paroles, des soirées surpeuplées... tout ça était désormais son quotidien. Est-ce qu'il aimait ça ? Il n'en était même pas certain. Tout ce qu'il savait, c'était que toutes ces choses étaient rassurantes, familières.
L'atroce silence qui s'abattait sur lui à présent le terrifiait. Les battements de son cœur faisaient autant de bruit que cent tambours. Il sentait quelques gouttes de sueur perler sur son front.
Pour ne pas perdre pied, il jeta un coup d'oeil à Cersei, s'intéressant véritablement à ce qu'elle portait pour la première fois depuis le début de la journée.
« Je ne savais pas que tu aimais les pulls trop grands, » commenta t-il un peu maladroitement.
Le style vestimentaire de Cersei avait toujours été particulièrement... anarchique. Elle prenait un malin plaisir à ne pas suivre la mode depuis qu'elle était adolescente. Quand ils étaient encore au lycée, elle se comportait comme un garçon manqué, lui empruntait ses affaires et refusait tout maquillage. Quant aux vêtement dits féminins, les robes, les jupes, elle ne voulait pas en entendre parler.
Elle était un peu plus féminine, désormais – juste un peu.
Cersei ne daigna pas lui accorder un regard.
« Fous-moi la paix, Jaime. »
Le message était clair. Peiné et toujours aussi anxieux, il reporta toute son attention sur la route. Dans sa poche, son portable continuait de vibrer. Contrarié, il regretta de ne pas l'avoir éteint.
La main de Cersei se glissa dans sa poche et le fit pour lui. Elle avait compris, bien sûr, comme toujours.
« Merci. »
« Hmm. »
Elle sortit son propre téléphone et le fit tourner entre ses doigts. Pourtant, elle renonça à s'en servir et le remit dans son sac à main.
L'ennui était préférable à ce qu'elle serait susceptible de trouver en ligne. Elle aussi se posait des questions, bien sûr. Il y avait eu très peu de témoins, la rue était déserte, mais quand même... c'était le genre d'information habituellement à la une du journal télévisé... Elle regretta de ne pas avoir emporté un livre avec elle, de ne pas avoir une porte d'accès vers un autre monde à sa portée, un endroit où les larmes et le chagrin finissent toujours par mourir et où le bien triomphe à la fin.
Ce n'était peut-être pas plus mal de ne pas y avoir pensé, au fond. Aurait-elle seulement pu se concentrer sur les mots ?
Méritait-elle de pouvoir s'évader ainsi ? Rien n'était moins sûr.
Elle s'en voulut un peu d'avoir été aussi sèche avec Jaime en constatant à quel point il était nerveux. Pour qu'il se sente mieux, et pour qu'elle aussi se sente mieux, elle se décida à engager la conversation.
« Ça fait un moment que nous ne sommes pas allés quelque part, tous les deux. »
Une lueur de surprise s'alluma dans ses prunelles vertes – les mêmes que les siennes. Il accepta bien volontiers sa main tendue.
« C'est vrai. C'était quand, la dernière fois ? L'année dernière, non ? »
« Oui. Pour les vacances d'été. »
Elle était un peu étonnée qu'il ne s'en souvienne pas spontanément. Son esprit était-il donc tant perturbé ? Jaime s'empressa d'acquiescer la tête.
« Oui, bien sûr. C'était de bonnes vacances, non ? »
« Oui. »
Quelques jours avant leurs vingt-deux ans, le 14 juillet, Jaime lui avait annoncé qu'ils partaient tous les trois pour Pentos, lui, elle et Tyrion. Elle laissa une brume de souvenirs l'emporter. Tout lui revenait par vagues et elle se retrouva entraînée par un courant des plus agréables. Les balades sur la plage avec Jaime, les baignades, les heures passées à lire à l'ombre des palmiers avec Tyrion, leurs fous rires... un petit sourire étira ses lèvres.
« Enfin, jusqu'à ce que Père décide de tout gâcher en mourant, bien sûr, » ironisa t-il.
C'était probablement déplacé mais Cersei laissa un petit rire franchir la barrière de ses lèvres.
« Ouais. Un emmerdeur jusqu'au bout. »
Dire qu'ils avaient été effondrés serait un mensonge. Jaime avait probablement été le plus affecté, mais c'était normal – il était le seul enfant de Tywin Lannister dont celui-ci s'était réellement soucié au cours de ses soixante-six années d'existence.
Ils avaient quitté Pentos quelques heures après avoir appris la nouvelle, ils avaient laissé derrière eux le sable blanc, les cocktails et les jolies petites rues colorées avec une certaine désinvolture – ce n'était pas si grave, ils auraient bien d'autres occasion de revenir, la ville n'allait pas disparaître soudainement.
Ah, ils s'étaient bien plantés. Ce n'était pas la ville qui avait foutu le camp, bien sûr.
Ça aurait été préférable.
Aux environs de midi, ils traversèrent un joli petit village.
« Ça te dit qu'on s'arrête pour manger quelque chose ? » demanda Jaime.
Cersei, qui n'avait avalé que deux tranches de bacon en l'espace de presque vingt-quatre heures, commençait à avoir faim. Elle acquiesça.
« Pourquoi pas. »
Il se gara à proximité d'un petit parc et l'entraîna vers une boulangerie qu'il avait repérée un peu plus loin.
« Qu'est-ce que te ferait plaisir ? » lui demanda Jaime avec gentillesse quand ils arrivèrent devant la vitrine.
Les sandwichs et les pâtisseries étaient tous plus appétissants les uns et que les autres, et pourtant rien ne lui faisait vraiment envie. C'était comme si la nourriture avait perdu tout intérêt à ses yeux.
« Un sandwich au saumon, » finit-elle par répondre. « Et un beignet au chocolat. »
Un léger pli barra le front de Jaime. Il ne fit aucune remarque, pourtant, et acquiesça doucement. Cersei le suivit à l'intérieur et le laissa commander pendant qu'elle s'intéressait à son environnement. L'endroit était charmant, quelques petites tables étaient installées dans la pièce pour que les clients qui le souhaitaient puissent déjeuner sur place. Son regard s'attarda sur trois adolescents, deux garçons et une fille, qui mangeaient en bavardant joyeusement. Elle comprit rapidement qu'ils étaient frères et sœur.
Les dents serrées, elle se perdit dans la contemplation de ses chaussures et ne releva la tête que lorsqu'ils eurent quitté la boulangerie.
« Et si on allait manger dans le parc près duquel on s'est garés ? » suggéra Jaime. « Il fait beau, autant en profiter. »
L'ombre d'un sourire se dessina sur les lèvres de Cersei.
« Dis plutôt que tu ne veux pas qu'il y ait des miettes dans la voiture. »
Jaime roula des yeux et lui donna un petit coup de coude. Puis, le regard plein d'espoir, il effleura sa main de la sienne.
Cersei accéda à sa requête muette et lui prit la main. Personne ne connaissait leur visage, ici. Ils ne risquaient rien.
Il faisait étrangement beau pour une fin octobre, si bien que Cersei et Jaime décidèrent de s'asseoir dans l'herbe et de retirer leur manteau.
Cersei se sentit un peu mieux lorsqu'elle mordit dans son sandwich – ça faisait du bien. Jaime la fixait intensément, songeur.
« Tyrion adore le saumon, » fit-il remarquer. « Et les beignets au chocolat. »
La bouche pleine, elle ne put répondre – non pas qu'elle en avait envie, de toute façon.
Jaime avait lui aussi acheté un sandwich au saumon.
Ils n'avaient pas envie d'avoir cette discussion maintenant.
Les jumeaux mangèrent dans un silence relativement reposant. Jaime se sentait étrangement détendu – c'était comme si la légère brise d'automne emportait ses tourments en même temps que les feuilles mortes. C'était illusoire, bien sûr, il le savait.
De gros nuages noirs finiraient par étouffer la lumière du soleil – comme toujours.
Cersei, qui avait fini son sandwich, s'attaqua à son beignet. Bien évidemment, elle se mit du chocolat partout, ce qui le fit rire. Il lui tendit un mouchoir.
« Merci, » marmonna t-elle, le regard fuyant.
Jaime avait choisi un chausson aux pommes en guise de dessert – il espérait que son goût lui rappellerait celui de ceux que leur préparait leur mère quand ils étaient enfants.
Cela ne manqua pas. Exactement comme le savon à la lavande, la pâtisserie le transporta loin, très loin, à une époque de rires et d'innocence, une époque où il ignorait encore qu'un cœur pouvait être brisé encore et encore.
Cersei avala le dernier morceau de son beignet. Elle avait du chocolat partout sur les lèvres – elle y passa sa langue dans une tentative de l'enlever. Jaime déglutit. Bon sang, ce qu'elle était belle.
Bon sang, ce qu'il l'aimait.
Il ne l'avait pas embrassée une seule fois depuis qu'ils s'étaient retrouvés la veille, et c'était parfaitement compréhensible, mais elle était si belle, et il l'aimait tellement, et il en avait envie, tellement envie.
Oubliant toute prudence parce qu'après tout, personne ne risquait de les reconnaître dans ce trou perdu, il se pencha, jeta les bras autour de son cou et laissa sa bouche s'écraser contre la sienne. Cersei se raidit sous l'effet de la surprise mais ne chercha pas à le repousser. Leur baiser fiévreux à la pomme et au chocolat les entraîna dans un tourbillon de cœurs battants dont ils ne voulaient s'extirper pour rien au monde. Jaime enfouit les mains dans les cheveux dorés de Cersei et Cersei se pressa un peu plus contre Jaime. Lorsqu'ils séparèrent, à bout de souffle, ils entrelacèrent leurs doigts, les joues roses, les yeux brillants.
Puis, exactement au même moment, les jumeaux se mirent à pleurer.
Toutes les émotions qu'ils avaient consciencieusement enfouies au plus profond d'eux-mêmes refirent surface, la barrière de glace qu'ils avaient érigée fondit, les perles d'eau chutèrent de leurs yeux tels de petits diamants impurs.
« Ça va aller, d'accord ? » murmura Jaime. « Je te promets que ça va aller. »
« Tu n'en sais rien... tu... »
« Cersei. »
Son ton était doux mais ferme.
« Ça va aller. Tout va s'arranger. »
Il rabattit une mèche de cheveux derrière son oreille et appuya son front contre le sien. Puis, ils s'allongèrent et Cersei posa la tête sur sa poitrine, à l'endroit exact où battait son cœur. Ils devaient reprendre la route, ils le savaient, mais aucun n'avait envie d'être le premier à briser cet instant de paix – y en aurait-il un jour d'autres ? Rien n'était moins sûr.
« Jaime ? » lança Cersei au bout d'un moment.
« Oui ? »
« Est-ce que tu te souviens de la première fois que tu as vu une copie ? »
Il se tendit immédiatement, et elle le sentit.
« Oui, » répondit-il simplement. « Et toi ? »
« Moi aussi. »
Il soupira, l'embrassa sur le front, et ils ne dirent plus un mot.
