Et les étoiles disparaîtront

Chapitre 2 - L'autre côté

Partie 2

oOo

Cersei et Jaime se baladaient dans les rues de Lancehélion, où ils passaient leurs vacances, avec leur mère, qui les tenait par la main. C'était leur sixième anniversaire, aujourd'hui, et par conséquent, elle avait décidé de les emmener faire les magasins pour qu'ils choisissent eux-mêmes leurs cadeaux,.

Joanna Lannister était une mère poule qui ne refusait jamais rien à ses enfants et ils le savaient parfaitement. Leurs yeux brillaient à la pensée de tous les nouveaux jouets qu'ils allaient pouvoir obtenir.

Alors qu'ils traversaient la grande place de la ville et se dirigeaient vers une boutique, un attroupement attira leur attention. Deux adolescents étaient observés par la foule comme des bêtes de foire. Terriblement gênés, ils gardaient les yeux baissés tandis qu'on leur jetait des coups d'oeil méfiants.

« Maman, qu'est-ce qu'il se passe ? » demanda Cersei.

« Je ne sais pas. »

Cersei et Jaime échangèrent un regard perplexe. Le ton de leur mère leur indiquait qu'elle était mal à l'aise, son beau regard d'habitude chaleureux était devenu triste.

« Qui c'est, Maman ? » insista Cersei en pointant du doigt ceux qui étaient victimes des murmures de la foule.

« Personne d'important. »

Cersei, malgré son jeune âge, sentait que sa mère lui mentait.

Et Cersei, malgré son jeune âge, avait une détermination sans faille. Jaime s'était déjà désintéressé de l'événement, complètement focalisé sur ses futurs cadeaux, mais pas Cersei.

Elle voulait savoir.

« Dis-moi, dis-moi, dis-moi ! »

« Ça suffit, Cersei ! »

La petite fille lâcha la main de sa mère et eut un mouvement de recul.

Elle ne criait jamais, d'habitude.

Pourquoi est-ce qu'elle criait ?

Ses yeux se remplirent aussitôt de larmes. Jaime glissa sa main dans la sienne pour la réconforter.

« Pleure pas, Cersei... on va aller chercher nos cadeaux. »

Joanna soupira et s'agenouilla avant de sortir un mouchoir de son sac à main et de lui essuyer les yeux.

« Ces adolescents... ce sont des copies, » avoua t-elle finalement.

« Des copies ? Qu'est-ce que c'est ?

« Vous êtes trop petits pour comprendre. Je vous expliquerai quand vous serez plus grands. »

« Mais... »

Joanna lui attrapa de nouveau la main et tous les trois s'éloignèrent de la foule.

.

Cersei n'avait pas imaginé que la route serait aussi longue. Pour passer le temps, elle avait acheté le journal du jour avant qu'ils ne remontent dans la voiture. Ce ne fut qu'une heure après qu'ils furent repartis qu'elle s'y intéressa finalement.

Samedi 28 octobre 2017

Elle le feuilleta avec une certaine crainte mais comprit bien vite qu'elle s'était inquiétée pour rien – il n'était fait mention d'eux absolument nulle part.

« Quelque chose d'intéressant ? »

« Pas vraiment. Les Loups Géants ont écrasé les Cerfs Couronnés hier soir. »

Jaime s'esclaffa.

« Vendre Barristan Selmy aux Dragons Tricéphales était la pire idée qu'ils aient jamais eue, » fit-il remarquer.

Cersei nota la pointe d'amertume dans sa voix et se mordit la lèvre. Elle n'aurait pas dû mentionner les résultats du dernier match de baseball.

Par réflexe, la main gauche de Jaime lâcha le volant et vint s'enrouler autour de son poignet droit l'espace de quelques secondes. Cersei tendit la main et lui effleura la joue.

« Pardon. »

Il soupira et haussa les épaules.

« Ça ne me fait plus rien. »

Il mentait. Cersei savait qu'il mentait. Et Jaime savait que Cersei savait.

Elle laissa retomber sa main et le sujet baseball fut clos. Encore plusieurs heures avant d'atteindre leur destination. Plusieurs heures de silence... mais au fond, était-ce vraiment dérangeant ? Le silence était son plus fidèle compagnon, celui qui glissait sa main dans la sienne lorsque Jaime partait pour l'université pour de longs mois, celui qui s'insinuait dans la maison la journée, lorsque Tyrion était au lycée, celui qui rôdait la nuit dans sa chambre, lorsqu'elle était seule avec ses désillusions et ses idées noires.

Le silence était le son qu'elle connaissait le mieux. L'aimait-elle ? Oui, peut-être. Le silence, c'était toujours mieux que les hurlements, c'était toujours mieux que les insultes, c'était toujours mieux que...

Plop. Plop. Plop.

Cersei tapota sur l'écran qui commandait la radio d'un geste nerveux. Le silence régnait dans la voiture mais pas dans son esprit.

Plop. Plop. Plop.

Il fallait absolument qu'elle y remédie. Jaime la laissa faire sans protester – au contraire, il semblait soulagé. Cersei se sentit instantanément mieux quand les notes de musique commencèrent à s'élever dans l'air. Quand elle n'entendit plus les fantômes qui hurlaient dans sa tête.

Ses lèvres s'étirèrent en un sourire sincère lorsqu'elle reconnut la chanson.

Mon amour, serre-moi, serre-moi, serre-moi...

« Tu te souviens de cette chanson ? » murmura t-elle.

Les traits du visage de son jumeau se détendirent.

Bien sûr qu'il se souvenait.

Bon sang, comment aurait-il pu oublier ?

Et reste auprès de moi toujours, toujours, toujours...

« C'est notre chanson, » répondit-il simplement.

Il regretta d'être en train de conduire et de ne pas pouvoir se tourner vers elle et cueillir ses lèvres dans un baiser qui aurait exactement la même saveur que la première fois qu'ils s'étaient embrassés.

« C'est notre chanson, » répéta t-elle doucement.

Mon amour, embrasse-moi, embrasse-moi, embrasse moi,

Et reste auprès de moi toujours, toujours, toujours...

Depuis combien de temps ne l'avaient-ils pas écoutée ? Des années, sans aucun doute. Étaient-ils encore heureux, la dernière fois qu'ils l'avaient fait ? Étaient-ils encore jeunes et insouciants ?

Cersei trouva que toutes ces interrogations étaient ridicules. Le passé était passé, il était parti, lointain, inaccessible, elle savait qu'elle ne le retrouverait jamais, qu'elle ne devait pas perdre de temps à aller à contre-courant du flot de regrets qui l'emportait.

Cela ne l'empêcha pas de se mettre à pleurer.

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Vers seize heures, alors qu'ils n'étaient plus qu'à quelques dizaines de kilomètres de leur destination, Jaime s'arrêta de nouveau dans le village qu'ils traversaient. Tous deux sortirent de la voiture et observèrent le soleil d'automne poursuivre sa course dans le ciel appuyés sur le capot. La journée était ironiquement magnifique, et il y avait dans cela quelque chose de particulièrement agaçant.

« Le climat du Bief est particulièrement clément, » lança Jaime un peu gauchement.

La météo. C'était tout ce qu'il avait trouvé comme sujet de conversation. Depuis quand était-il devenu si pathétique ?

Cersei, pourtant, ne lui fit aucune remarque sarcastique. Elle plissa les paupières et acquiesça.

« C'est vrai. Il faisait plus chaud la dernière fois que nous sommes venus, bien sûr. »

Jaime revit les champs de lavande à la fin du mois de juin, entendit le spectre de leurs rires et de leurs regards complices. Le souvenir de ce qui avait probablement été le meilleur voyage scolaire de sa vie lui laissait un goût doux-amer sur la langue et dans le cœur.

« On y retournera, » lui promit-il spontanément. « On retrouvera le champ de lavande. »

Pas un instant il ne songea que ce champ n'existait peut-être plus – il existerait à jamais dans l'espace aussi sacré que fragile de sa mémoire.

Cersei acquiesça doucement.

« Ça me paraît bien. »

Jaime jeta un coup d'oeil à sa montre.

« On y va ? Si on repart maintenant, on sera arrivés avant que la nuit tombe. »

Tous deux se demandèrent s'ils avaient véritablement envie d'atteindre leur destination mais, comme souvent, ils gardèrent leurs réflexions pour eux.

« Allons-y, » confirma t-elle avant de remonter dans la voiture.

Ils étaient proches du but, ce n'était pas le moment de flancher, et pourtant jamais ils n'avaient autant souhaité être ailleurs. Et si quelque chose de grave était arrivé ? Et s'il était déjà trop tard ? Non, impossible... on les aurait appelés. On les aurait forcément appelés, n'est-ce pas ? Oui, mais le téléphone de Jaime était éteint depuis plusieurs heures déjà... et si... et si...

« Jaime. »

Il jeta un œil vers sa droite. Cersei avait les sourcils froncés.

Jaime se rendit compte d'à quel point il serrait fort le volant – ses mains tremblaient légèrement.

« Oh. »

Il s'obligea à détendre ses muscles.

« Il ne s'est rien passé, d'accord ? » reprit Cersei, qui avait rapidement deviné ce qui le mettait dans cet état. « On m'aurait appelée. »

« Oui... tu as raison. »

« Hmm. »

Moins d'une heure plus tard, ils franchirent le portail au dessus duquel Pensionnat de Hautjardin était écrit en grosses lettres vertes.

Il n'était plus temps de reculer.

.

Jaime piquait du nez.

Combien de temps avait-il dormi, la nuit passée ? Deux heures ? Trois ? Quelque chose comme ça... Ce qui était certain, c'est qu'il n'avait pas dormi assez. Pourquoi avait-il accepté de se rendre à cette soirée étudiante, en premier lieu ?

Allez, Jaime, c'est le week-end, il faut que tu te détendes, tu travailles trop, viens avec nous, il y aura plein de jolies filles, tu verras, c'est facile de conclure...

Il s'était laissé convaincre. Ses camarades n'avaient pas menti – des jolies filles, il y en avait eu.

Il les avait toutes repoussées. On lui avait demandé pourquoi. J'ai déjà une petite-amie, qu'il avait dit. On lui avait répondu que ça n'empêchait rien. On s'était foutu de lui, aussi, un peu – le type qui envoie des lettres d'amour à sa copine. Pas en face de lui, évidemment. Il n'était pas n'importe qui. Pour résister à l'envie de leur casser la gueule et de foutre en l'air son poignet – définitivement, cette fois – il avait saisi une bière, puis une autre, et encore une autre.

Ah, il le payait très cher, maintenant. Il ne comprenait strictement rien à ce que le professeur d'économie était en train de déblatérer.

Il détestait l'économie.

Tous les jours, il se demandait ce qu'il fichait là, pourquoi il s'acharnait dans une voie que son père avait tracée pour lui. Toute sa vie, il avait grandi avec l'idée qu'il reprendrait un jour les entreprises Lannister fondées par Tywin à partir de rien. C'était lui qui avait insisté pour que Jaime, son héritier, son fils prodigue, étudie à l'université de Port-Réal, la plus prestigieuse du pays.

Un avenir doré l'attendait, qu'il disait.

Jaime riait jaune, maintenant.

Oh, lui aussi avait voulu un avenir doré, simplement pas en tant que PDG d'une multinationale. Il baissa les yeux vers son poignet devenu inutile, le coup d'arrêt à tous ses plus grands rêves.

Son père était mort. Plus rien ne le retenait vraiment ici. Kevan, son oncle, était directeur par intérim en attendant qu'il reprenne la direction, mais Jaime pouvait très bien décider de tout plaquer s'il en avait envie, personne ne le retiendrait. Ses professeurs, peut-être ? Même pas. Jaime avait dû redoubler sa première année tant il avait eu des difficultés. Il était loin d'être un étudiant brillant, un étudiant pour lequel ils voyaient un avenir lumineux.

Alors qu'il était sur le point de renoncer à prendre des notes – il ne comprenait même pas ce qu'il écrivait tant les lettres se mélangeaient – son téléphone vibra dans sa poche.

Il fronça les sourcils. Pourquoi est-ce que Cersei l'appelait au beau milieu de la journée ?

Le professeur s'arrêta de parler.

« Je vous ennuie, M. Lannister ? »

Il lui offrit un sourire hypocrite.

« Pas du tout. Veuillez m'excuser. »

Parce qu'il s'appelait Jaime Lannister, le professeur laissa couler et reprit son discours.

Son téléphone vibra une seconde fois.

Puis une troisième.

Une boule se formait dans sa gorge, un signal d'alarme se mettait tout doucement à hurler dans son esprit.

Cersei n'était pas du genre à l'appeler pour rien. D'ailleurs, elle l'appelait rarement – elle s'était prise au jeu des lettres et préférait communiquer avec lui de cette façon. En règle générale, Jaime lui téléphonait une fois par semaine pour entendre le son de sa voix.

Lorsqu'elle tenta de le contacter pour la quatrième fois, il décrocha, le cœur battant, ignorant les remarques agacées du professeur.

Moins de dix secondes plus tard, il se leva, ramassa ses affaires précipitamment et quitta la salle en trombe. Il courut jusqu'à sa chambre et bouscula tout le monde sur son passage – étudiants, professeurs, il s'en foutait, il les faisait tomber sans prendre la peine de s'excuser, il ignora les appels des camarades qu'il croisait, il ignora tout et tout le monde.

Moins de vingt minutes plus tard, il courait vers la gare pour sauter dans le premier train direction Port-Lannis.

Un goût de sang s'était répandu dans sa bouche.

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Cersei décida qu'elle détestait cet endroit à l'instant même où elle posa un pied hors de la voiture. Sans qu'elle ne sache pourquoi, le pensionnat lui donnait la chair de poule. Oh, il ne ressemblait pas à un manoir hanté de film d'horreur, il n'était ni glauque, ni sinistre ni quoi que ce soit de ce genre : au contraire, il s'agissait d'un élégant bâtiment construit en pierre blanche où le lierre s'épanouissait gaiment. L'endroit, pourtant immense, était très bien entretenu : de ce qu'elle pouvait voir depuis le petit parking, les jardiniers faisaient un travail admirable. De nombreux arbres peuplaient les extérieurs et elle était certaine qu'en été, l'herbe devait être recouverte par un manteau de fleurs multicolores.

Le pensionnat de Hautjardin était magnifique, et pourtant tout ici lui fit immédiatement horreur.

Sans échanger un seul mot, Jaime et Cersei se dirigèrent vers l'entrée. Quelques enfants jouaient non loin de là en s'amusant à sauter dans des tas de feuilles mortes. Une grimace dégoûtée déforma ses lèvres lorsqu'ils leur jetèrent des regards curieux.

« Ça grouille de copies, ici. »

« Ça t'étonne ? » ironisa Jaime sans joie.

Cersei détourna la tête.

« Ne traînons pas, » lâcha t-elle. « Plus vite nous en aurons fini avec... tout ça, plus vite nous serons de retour à la maison. »

L'intérieur était aussi accueillant que l'extérieur. Le hall d'entrée était spacieux et lumineux. Les murs couleur crème et les meubles en bambou donnaient un aspect chaleureux et moderne à la fois à l'endroit. Cersei en fut surprise.

Ce n'était pas à ça qu'elle s'était attendue, et vu la tête qu'il faisait, Jaime non plus.

« Tu crois qu'on va voir Aerys ? » demanda t-il.

« Ça m'étonnerait. Quel âge il a, maintenant ? Soixante-dix ans ? »

« Au moins. »

Quand avait-elle vu le fondateur du programme Constellation pour la dernière fois ? S'il avait un temps fait des affaires avec leur père, les deux hommes avaient coupé les ponts suite à un différend quelconque.

« Père disait qu'il était fou, » reprit-elle. « Ça n'a pas dû s'arranger avec l'âge. »

Ceci dit, il fallait être un peu fou pour se lancer dans un projet d'une telle ampleur, n'est-ce pas ?

« Ah, vous êtes arrivés ! »

Un homme de taille moyenne aux cheveux noirs et aux yeux verts s'avança vers eux et leur tendit la main.

« Petyr Baelish, directeur-adjoint du pensionnat de Hautjardin. J'espère que vous avez fait bon voyage. »

« Aussi bon que les circonstances le permettent, » railla t-elle.

Baelish ne se démonta pas et se contenta de sourire tranquillement.

« Bien entendu. Je vous rassure, tout est sous contrôle. Si vous voulez bien me suivre jusqu'à mon bureau, histoire de régler tout de suite les formalités administratives... »

Les jumeaux le laissèrent les entraîner à travers les couloirs du pensionnats. Fort heureusement, ils ne croisèrent personne – Baelish leur apprit que la plupart des pensionnaires étaient dans leur chambre en attendant l'heure du dîner.

Cersei se désintéressa rapidement de la conversation lorsqu'ils se furent assis face au directeur-adjoint. L'angoisse était revenue, elle courait dans ses veines comme un poison, elle embrumait ses sens et son esprit, elle l'empêchait de réfléchir de façon cohérente.

« Cersei. »

Le regard soucieux de Jaime la tira de sa cauchemardesque rêverie.

« J'aurai donc besoin de votre signature, Monsieur Lannister... »

Il tendit une feuille à Jaime.

« Et de la vôtre, Madame Baratheon... »

« Mademoiselle Lannister, » rétorqua t-elle froidement.

Il haussa les sourcils, surpris.

« Veuillez m'excuser. J'avais cru comprendre que vous étiez veuve... »

Comme si tu ne le savais pas, eut-elle envie de cracher.

« C'est le cas. »

Elle lui arracha presque la feuille des mains et y écrivit son nom.

Cersei Lannister.

Puis, elle avisa la pile de documents qu'il leur fallait encore signer. Bon sang, ce qu'elle haïssait la paperasse. Elle en avait assez d'attendre.

« Avez-vous besoin de nos deux signatures à chaque fois ? » demanda t-elle avec impatience.

« Non, une seule suffira. »

Jaime comprit immédiatement où elle voulait en venir.

« Pars devant, je te rejoindrai. »

Cersei écouta Baelish lui expliquer le chemin qu'elle devait emprunter pour se rendre dans l'aile du pensionnat où était situé l'hôpital avant de tourner les talons et de sortir sans un regard en arrière.

Le cœur battant à la chamade, elle s'appuya contre le mur, les mains sur ses genoux.

Ça va aller. Ça va aller.

Mais peu importe le nombre de fois où elle se répéta ce mantra, Cersei ne parvint jamais à y croire.

.

Jaime passa les vingt minutes suivantes à remplir et signer des papiers sous le regard scrutateur de Baelish.

« Vous n'avez pas à vous inquiéter, » lança celui-ci. « Notre pensionnat est sans conteste le meilleur de tout Westeros. Nos services ne vous décevront pas, je vous le garantis. »

Jaime eut envie de rétorquer que, vu le prix que lui et Cersei payaient chaque mois, il y avait plutôt intérêt à ce que leurs services soient effectivement de qualité. Il renonça.

Il se demanda si Baelish s'apercevait qu'il ne lisait pas vraiment les documents. Toute sa concentration était anéantie par l'angoisse – les lettres se mélangeaient devant ses yeux. Il en fut particulièrement agacé. Cette affliction ne le laisserait donc jamais en paix.

Lorsqu'il eut signé la dernière feuille, le directeur-adjoint esquissa un sourire satisfait.

« Parfait ! Tout est en ordre. Allez donc rejoindre votre sœur, nous nous occuperons du reste plus tard. »

Jaime ne perdit pas de temps. Après un petit signe de tête cordial, il quitta le bureau et se mit en quête de l'hôpital du pensionnat. Il n'avait pas traversé deux couloirs qu'il tomba sur une silhouette plus que familière. Il allait demander à Cersei ce qu'elle faisait là lorsqu'elle se retourna.

Il fronça les sourcils. Quand diable avait-elle trouvé le temps de se changer ? Elle portait à présent une jupe crayon noire dans laquelle elle avait rentré une chemise blanche – elle était très élégante. Ses yeux perçants étaient soulignés d'un trait d'eye-liner et ses cheveux tombaient sur ses épaules en jolies boucles parfaitement disciplinées. Ses cheveux... pourquoi avaient-ils l'air aussi longs ?

Et pourquoi le regardait-elle de cet étrange air égaré ?

Finalement, elle comprit une seconde avant lui.

Les livres qu'elle tenait dans les mains s'écrasèrent sur le sol.

Oh, c'était bien Cersei, il n'y avait pas le moindre doute possible.

Mais ce n'était pas sa Cersei.

Jaime déglutit.

« Salut, » lança t-il un peu stupidement.

Frappée d'horreur, elle le fixa longuement sans répondre, les yeux exorbités, puis se pencha, ramassa ses livres en vitesse, et partit en courant.

Lorsqu'elle disparut de son champ de vision, Jaime s'aperçut qu'il tremblait.

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Cersei-copie courait à en perdre haleine à travers les couloirs déserts du pensionnat, elle courait plus vite qu'elle n'avait jamais couru alors que son cœur hurlait dans sa poitrine et menaçait d'exploser à tout instant.

C'était un cauchemar, n'est-ce pas ? Un horrible cauchemar, le jeune homme qu'elle venait de croiser complètement par hasard ne pouvait pas être celui qu'elle avait cru reconnaître, c'était un cauchemar, une illusion, une erreur – ce n'était pas possible.

Et pourtant... et pourtant...

Cersei était à bout de souffle lorsqu'elle déboula dans la chambre de Tyrion. Celui-ci était en train de jouer aux échecs avec Jaime. Elle ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais les mots lui manquèrent. Tremblante, elle laissa tomber ses livres une seconde fois. Tyrion se leva aussitôt et se précipita sur elle. Sa main était chaude lorsqu'il la posa sur son bras, ses grands yeux verts brillaient d'une lueur inquiète.

« Parle-nous, » dit-il doucement. « Explique nous ce qui ne va pas. »

Cersei se sentit défaillir et s'accrocha à Tyrion pour ne pas tomber. Inquiet lui aussi, Jaime s'avança vers elle.

« Ils... ils sont là... » parvint-elle à articuler.

« Qui ça ? »

« Nos... nos... »

Oh, elle ne voulait pas le dire, elle ne voulait pas que la situation devienne réelle, elle voulait trouver Alyssa et se réfugier dans ses bras jusqu'à ce cauchemar se termine.

« Nos modèles... »

Pas un seul instant elle ne songea que ce jeune homme qui était son jumeau sans l'être soit venu seul, qu'il soit venu sans son frère et sa sœur, c'était inimaginable, c'était impossible.

Jaime, voyant qu'elle allait défaillir, la fit s'asseoir sur le lit de Tyrion et échangea un regard avec celui-ci.

Une seule question flottait dans leur esprit.

Lequel ?

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Cersei et Jaime, âgés de huit ans, rentraient tout juste de l'école avec leur mère quand ils se figèrent. Au milieu du salon, un homme qu'ils ne connaissaient pas était en grande conversation avec leur père. Ils furent immédiatement frappés par la couleur de ses cheveux, un blond argenté qu'ils n'avaient jamais vu auparavant.

« Tu t'inquiètes trop, » s'impatientait leur père. « Ce n'est pas cet illuminé de Rickard Stark qui va parvenir à faire quoi que ce soit. »

Son interlocuteur lui jeta un regard mauvais.

« Il s'oppose au programme Constellation depuis des années. Il ne laissera pas tomber de sitôt. »

Tywin haussa les épaules d'un air agacé.

« Eh bien, qu'il vocifère ! Ça n'a jamais empêché les clients de continuer à payer, n'est-ce pas ? »

L'inconnu tourna son regard vers Joanna et les enfants. Cersei fut captivée par ses yeux améthyste.

« Nous en reparlerons, » conclut Tywin.

Les dents serrés, l'homme aux cheveux argentés se dirigea vers la porte. Il se figea en passant devant eux.

« Ma chère Joanna... c'est toujours un plaisir de vous revoir. »

Une drôle de lueur brillait dans son regard. Joanna demeura impassible.

« Faites bonne route, Aerys. »

Il sourit et s'éclipsa.

« Qui c'était ? » demanda Cersei à son père.

« Personne, » rétorqua Tywin d'un ton sec, comme à chaque fois qu'elle posait une question à laquelle il n'avait pas envie de répondre.

La petite fille échangea un regard avec Jaime, qui haussa les épaules.

« On peut aller jouer avec Tyrion, maintenant ? »

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Jaime-modèle remontait doucement le couloir qui menait à l'hôpital du pensionnat, encore sonné. Dehors, le soir tombait doucement et les premières étoiles commençaient à apparaître, mais il n'y fit pas attention. C'était comme s'il marchait de façon automatique, un peu comme un robot, quelqu'un qui n'avait ni âme, ni sentiments.

Comme une copie.

Il secoua la tête et accéléra le pas. Cette comparaison n'avait pas lieu d'être. Il avait un cœur, il éprouvait des émotions, il aimait Cersei et il aimait Tyrion et il était désespéré et...

Il franchit la porte de l'hôpital, passa devant plusieurs chambres à l'intérieur desquelles il pouvait voir grâce à un miroir sans tain – elles étaient toutes vides. Ce détail l'étonna quelque peu mais il ne s'attarda pas. Il devait continuer à avancer.

Cersei était tout au bout du couloir, plantée devant un miroir sans tain. Elle n'était pas entrée dans la chambre. Tout doucement, il se glissa derrière elle, enroula les bras autour de sa taille et posa la tête sur son épaule.

Sa gorge se noua immédiatement. Cersei leva une main et la posa sur la vitre. Jaime la recouvrit de la sienne.

Ses larmes se mirent à couler dans le cou de sa jumelle, et il s'aperçut qu'elle aussi pleurait.

« Ça va aller, » murmura t-il, comme pour se convaincre lui-même. « Ça va aller. Nous allons le sauver. »

Elle étouffa un sanglot.

« Nous allons le sauver, » répéta t-elle.

Derrière le miroir, à quelques mètres d'eux, le petit corps inconscient de Tyrion était transpercé par des tubes reliés à des machines qui bipaient dans une sinistre symphonie.