Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 3 – Nuit noire, étoiles mortes
Partie 1
oOo
Cersei et Jaime ne surent jamais combien de temps ils restèrent plantés là, derrière ce miroir sans tain, à contempler le corps presque mortellement blessé de leur petit frère, ils ne surent jamais combien de larmes ils versèrent, ils ne surent même pas comment ils trouvèrent la force de ne pas s'effondrer sur le sol.
Non, la seule chose qu'ils surent, c'est qu'ils ne parvinrent pas à se résoudre à entrer dans la chambre, à se pencher au-dessus de Tyrion, à prendre sa main froide dans la leur – ils surent qu'ils se montraient lâches.
Encore une fois.
Jaime finit par se détacher de sa jumelle et fit un pas de côté. Cersei ressentit aussitôt un grand vide sans la chaleur de ses bras autour de sa taille – elle avait si froid.
C'est lorsque qu'elle se rendit compte que quelqu'un approchait qu'elle comprit son geste. Quelques secondes plus tard, Petyr Baelish sortit des ombres et s'arrêta à quelques mètres d'eux.
« Il va bien, » leur assura t-il. « Il... »
« Bien ? »
Ce fut comme si Cersei reprenait contact avec la réalité. Elle se força à détourner la tête du tragique spectacle qui lui donnait l'impression d'être plongée dans un bain d'eau glacée.
« Vous appelez ça aller bien ? »
Sa voix montait dangereusement dans les aigus et des larmes de rage menaçaient de couler à tout instant. Baelish, qui dut sentir le danger, eut un léger mouvement de recul. Jaime fronça les sourcils et posa une main ferme sur son bras. Les dents serrées, Cersei se détourna pour ne pas se mettre à hurler.
« Veuillez excuser ma sœur, » dit-il d'un ton aimable. « Ces deux derniers jours ont été particulièrement... riches en émotions. »
Baelish leur offrit un petit sourire poli.
« Bien entendu. Souhaitez-vous que je vous montre vos chambres ? Il commence à se faire tard. »
Les jumeaux se tournèrent au même instant vers le miroir sans tain.
Tyrion était toujours plongé dans le coma. Ils pourraient hurler à s'en casser la voix, ils pourraient le secouer de toutes leurs forces, ils pourraient le supplier de se réveiller, rien n'y ferait. Il était là, mais il n'était pas vraiment là.
Et bon sang, ça faisait mal.
« Ce serait très aimable à vous, » répondit Jaime. « Viens, Cersei. Il est... »
Une légère fêlure apparut dans sa voix, et elle sut qu'il se retenait de pleurer.
« Tyrion va bien, » parvint-il à articuler. « Son état est stable, et bientôt, il sera entièrement guéri. »
Ce fut à regrets que Cersei consentit à se détourner du miroir sans tain et à suivre Baelish. Elle gardait obstinément les yeux baissés sur ses pieds.
Plop. Plop. Plop.
De petites perles d'eau s'écrasaient silencieusement sur le sol mais le bruit, elle, elle l'entendait. Cersei ne s'aperçut que Baelish s'était arrêté que lorsqu'elle se cogna contre le dos de Jaime.
« Nous prenons l'accueil de nos... invités très au sérieux. Vous n'êtes qu'à quelques pas de l'hôpital. »
Il leur désigna deux portes qui se faisaient face.
« Voici vos chambres. Vous disposez chacun de votre propre salle de bains. Souhaitez-vous manger quelque chose ? »
« Non, » répondit aussitôt Cersei en portant la main à sa bouche.
Elle avait la nausée – le moindre aliment avalé ressortirait aussi sec. Jaime lui jeta un coup d'oeil inquiet.
« Ça ira, je vous remercie. »
« Parfait. Je... »
Baelish s'interrompit et les dévisagea longuement.
« Peu importe. Cela peut attendre demain. Je vous souhaite une bonne nuit. »
Après un petit signe de tête, il tourna les talons et, telle une ombre dans la nuit, disparut. Cersei se retrouva seule avec Jaime. Le bruit de leurs cœurs était le seul à déchirer le silence qui se faisait davantage oppressant chaque seconde.
« Je vais chercher nos valises, » annonça t-il.
Elle mit plusieurs secondes à réagir et le rattrapa à grandes enjambées.
« Tu ne vas pas les porter tout seul. »
La mâchoire de Jaime se crispa.
« Je ne suis pas un infirme. »
« Ce n'est pas ce que j'ai dit. »
« Vraiment ? »
Blessée, elle se figea. Jaime, qui semblait regretter de s'être emporté de la sorte, ouvrit la bouche pour dire quelque chose mais elle ne lui en laissa pas le temps.
« Veuillez excuser ma sœur. Ma sœur, hein ? »
C'était une bonne chose que le couloir soit entièrement désert, mais Cersei n'y songea même pas. A vrai dire, elle se serait bien moquée que quelqu'un les entende.
« Et que voulais-tu que je dise ? Veuillez excuser ma sœur qui est accessoirement mon amante ? »
Ses yeux verts dans lesquels elle aimait tant se noyer habituellement s'étaient transformés en deux émeraudes dures, froides et tranchantes. Cersei détestait ce regard, peut-être parce que c'était celui qu'elle arborait presque en permanence.
« Ton amante ? De mieux en mieux. »
Ce mot avait une saveur d'interdit, de secret – de tromperie. Mais n'était-ce pas ce qu'était leur relation ? Quelque chose de contre-nature, quelque chose qui ne devrait même pas exister, quelque chose qu'ils devraient garder pour eux jusqu'à la fin de leurs jours ? La vérité avait un tragique goût amer.
Et Cersei avait envie de vomir.
« Je suis quoi, pour toi ? » attaqua t-elle, triste et en colère et désespérée. « Un bon coup qui te permet de te vider un peu quand tu rentres de l'université ? »
Elle était allée trop loin, et elle le savait – les mains de Jaime s'étaient mises à trembler.
« C'est vraiment ce que tu penses ? » demanda t-il d'une voix blanche, une voix calme et posée.
A choisir, elle aurait préféré qu'il se mette à hurler. Elle ne parvint à le regarder dans les yeux que quelques secondes avant de baisser la tête, mortifiée. L'image des lettres d'amour qu'elle avait glissées dans son sac à main s'insinua dans son esprit.
« Non, » murmura t-elle, toute trace de rage soudainement envolée. « Bien sûr que non. »
Réduire leur relation à une histoire de fesses serait une insulte, et peut-être même pire que ça.
Jaime se détourna d'elle, les mains dans les poches de son manteau.
« Dépêchons-nous. »
Nulle chaleur ne faisait plus vibrer sa voix. Ce fut dans un silence atroce qu'ils regagnèrent la voiture et y récupérèrent leurs valises.
« Je ne voulais pas insinuer que tu étais infirme, » ne put s'empêcher de dire Cersei. « Je ne veux pas que tu forces sur ton poignet, c'est tout. »
Jaime soupira et haussa les épaules, toujours sans la regarder.
« Je sais. »
Il n'hésita même pas quand ils furent revenus devant les portes de leurs chambres, pas plus qu'il ne jeta un regard en arrière.
« Bonne nuit. »
Cersei eut l'impression qu'un trou se creusa dans son cœur quand il disparut de son champ de vision. La mort dans l'âme, parce qu'elle était trop lâche pour le rejoindre et le supplier de lui pardonner, elle se réfugia dans sa propre chambre et laissa tomber sa valise sur le sol sans aucune délicatesse avant de s'effondrer sur le lit, les bras écartés, et fixa le plafond blanc pendant de longues minutes comme si elle était désormais incapable de bouger.
Quand elle trouva l'envie de se redresser, elle promena son regard sur les murs peints en blancs. Quelques tableaux y étaient accrochés – Cersei reconnut des paysages dorniens. Ça la fit presque rire – presque. N'y avait-il pas un pensionnat de ce type à Lancehélion, après tout ?
Pour l'heure, elle avait surtout envie de pleurer. L'image du petit corps inconscient de Tyrion refusait de la laisser en paix, comme un poison mortel dont elle ne parviendrait jamais à guérir.
Ses doigts se refermèrent sur les draps tandis qu'un nouveau sanglot fit trembler ses lèvres. L'absence des bras de Jaime se fit plus présente que jamais. En désespoir de cause, elle saisit un des oreiller et le serra contre elle, un peu comme elle le faisait quand son jumeau était à l'université – quand elle était seule au milieu des ombres de la nuit et de ses démons intérieurs.
Elle ne parvint pas à s'endormir – ils l'en empêchèrent en déversant leur poison dans son esprit.
Comme d'habitude.
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Jaime referma la porte avec un peu plus de force que nécessaire, les dents tellement serrées qu'il en avait mal à la mâchoire. Les mots de Cersei étaient comme gravés au fer rouge dans son esprit.
Un bon coup qui te permet de te vider un peu quand tu rentres de l'université.
Il était certain que Cersei avait parlé sous le coup de l'émotion – après tout, lui aussi s'était emporté, et c'était bien normal étant donné les circonstances.
En revanche, ce qui était aussi certain, c'était que le fait que cette simple pensée ait traversé l'esprit de sa jumelle lui faisait atrocement mal. D'un geste rageur qui ne lui ressemblait absolument pas, il balança sa valise sur le lit avant de s'y asseoir, la tête entre les mains.
Un bon coup qui te permet de te vider un peu quand tu rentres de l'université.
Cette phrase lui avait fait l'effet de la plus terrible des insultes. Bon sang, avait-elle vraiment réduit leur relation à du sexe ? C'était à ne rien y comprendre.
Du sexe, s'il le voulait vraiment, il pourrait en avoir tous les soirs, à l'université. Ce n'étaient pas les filles qui manquaient, ni les occasions, et Jaime avait parfaitement conscience que bon nombre d'étudiantes s'intéressaient à lui.
S'il avait voulu se vider un peu, il l'aurait fait.
S'il ne l'avait pas fait, c'était parce qu'il n'y avait qu'une seule fille qui l'intéressait vraiment, une seule fille qui faisait battre son cœur, une seule fille qui le mettait dans tous ses états, cette même fille à qui il envoyait de longues lettres plus ou moins réussies, cette même fille à qui il avait juré son amour encore et encore – cette même fille qui avait, même si ce n'était que l'espace d'une seconde, remis en question le lien si fort et si spécial qui les unissait.
Pour se sortir sa sœur de la tête – ce qui, il le sait déjà, allait se solder par un échec cuisant – il ralluma enfin son téléphone portable.
Il avait plusieurs dizaines de messages non lus et d'appels en absence. Son colocataire et meilleur ami, Addam Marpheux, était en tête de liste. Ce fut avec une certaine appréhension que Jaime entreprit de lire ce qu'il lui avait envoyé.
Qu'est-ce que tu fous ? Pourquoi tu es parti du cours comme ça ? Tu t'appelles peut-être Jaime Lannister mais le prof ne va pas laisser passer ça, hein.
T'es où ?
Pourquoi tu réponds pas ?
Putain, mec, qu'est-ce qui s'est passé ?
Jaime, je commence à m'inquiéter, là. Réponds-moi.
Jaime, je viens de voir les infos. Ton frère...
Tu vas me répondre un jour ? Bordel, je suis vraiment inquiet.
Une boule se forma dans sa gorge. Les informations... la nouvelle avait donc fini par se répandre. Était-ce vraiment étonnant, au fond ? Ce genre d'événement aurait de toute façon eu droit à une couverture médiatique. Le fait que la victime soit Tyrion Lannister, fils du célébrissime homme d'affaires Tywin Lannister, n'avait fait qu'attirer un peu plus les projecteurs vers l'incident – vers leur famille maudite.
Il envisagea un bref instant d'appeler Addam mais, alors qu'il cherchait son nom dans le répertoire, il se rendit subitement compte qu'il en était tout simplement incapable.
Ses pensées, brièvement entièrement tournées vers Cersei, furent envahies par son petit frère, son petit frère qu'il aimait tant, son petit frère qui avait failli mourir, son petit frère qui était plongé dans le coma. Et s'il ne se réveillait pas ? Et si l'opération échouait ? Et si... et si...
Son cœur battait de plus en plus vite, des gouttes de sueur dégoulinaient sur son visage et le long de son dos.
Ce n'était pas bon.
La bien trop familière sensation d'étouffement se referma sur lui et il se mit à trembler de tout son corps. Il savait parfaitement ce qui était en train de se passer.
Les crises d'angoisses faisaient partie de lui depuis son plus jeune âge.
Et il n'y avait toujours eu qu'une seule personne qui parvienne à le calmer.
Jaime essaya de lutter parce qu'il était en colère contre Cersei, parce qu'il avait honte de pleurer comme un enfant à l'âge de vingt-trois ans, parce qu'il voulait s'en sortir seul, pour une fois.
Il essayait toujours de lutter.
Avant qu'il ne trouve plus la force de faire le moindre mouvement, il sortit de sa chambre et déboula dans celle de Cersei. La lumière était allumée – elle ne dormait pas. Allongée sur son lit, elle serrait un oreiller contre elle, les yeux perdus dans le vague.
Elle se redressa à l'instant où elle l'aperçut.
« Je... je... »
Ce fut tout ce qu'il parvint à articuler : ses jambes refusèrent de le porter plus longtemps et il tomba à genoux, une main sur la poitrine. C'était comme si une main invisible s'était refermée autour de son cœur et serrait, serrait, serrait.
« Peux plus... peux plus respirer... » haleta t-il.
Cersei se leva d'un bond et tomba à genoux devant lui avant de lui prendre les mains et de les serrer avec force.
« Regarde-moi, Jaime. »
En voyant qu'il ne réagissait pas, entièrement paralysé, elle prit son visage en coupe et plongea ses yeux dans les siens.
« Regarde-moi, » intima t-elle pour la seconde fois.
Jaime laissa l'océan émeraude dans lequel il aimait tant se plonger l'envelopper, le réchauffer, le réconforter.
« Respire. Respire avec moi. »
Sans cesser un seul instant de la regarder, il essaya de calquer sa respiration sur la sienne, comme il l'avait fait tant de fois auparavant lorsqu'il avait craqué, lorsque la pression s'était faite trop forte sur ses épaules, lorsqu'il avait eu l'impression que son cœur allait exploser. Comme toujours, Cersei était là pour l'empêcher de sombrer totalement. Et Jaime s'accrochait à elle comme s'il ne voulait jamais la lâcher.
Ce qui était le cas, d'ailleurs.
« Respire... respire... »
Peu à peu, il parvint à se calmer : son cœur reprit un rythme normal, le poids qui l'empêchait de respirer se dissipa, il cessa de trembler.
La crise était passée.
Grâce à Cersei.
Ils se dévisagèrent pendant encore de longues minutes, jusqu'à ce que Jaime baisse la tête.
« Pardon, » murmura t-il, mal à l'aise.
Cersei ne demanda pas ce qui l'avait mis dans cet état.
L'image du corps de Tyrion relié à toutes ces machines la hantait elle aussi.
« Pas de problème, » répondit-elle.
Le fantôme de leur dernière conversation revint s'immiscer entre eux, quelque chose qu'il aurait bien aimé oublier mais qui, il le savait, allait rester gravé dans sa mémoire. Comme tous les mauvais souvenirs. Les plus beaux, eux, finissaient par s'effacer et se changer en poussière, exactement comme le champ de lavande où ils s'étaient pris par la main alors qu'ils étaient encore des adolescents insouciants.
Un bon coup qui te permet de te vider un peu quand tu rentres de l'université.
Rien que ce qui venait de se passer prouvait que c'était entièrement faux. Jamais il n'avait craqué devant une autre personne que Cersei, mis à part Tyrion. Jamais il ne permettait que quelqu'un d'autre le voie aussi vulnérable. Ce qui les liait dépassait largement le stade de la relation physique – c'était bien plus fort, bien plus profond, c'était une véritable communion de leurs âmes.
Jaime passa la main dans les cheveux de Cersei. Il avait envie de déposer mille petits baisers sur son front, ses joues et ses lèvres pour lui prouver que son cœur était à elle, il avait envie de la serrer contre lui et d'hurler qu'il l'aimait à en crever ; il avait envie d'être avec elle, tout simplement.
A la place, il déposa un léger baiser sur son front.
« Merci d'avoir été là pour moi. »
Cersei enfouit le visage dans son cou.
« Ensemble ? » fit-elle d'un ton hésitant.
Il lui caressa la joue.
« Ensemble, » confirma t-il.
Il s'écarta à regrets. Ils ne pouvaient pas se permettre de prendre le moindre risque – pas ici.
« Bonne nuit, Cersei. »
« Bonne nuit, Jaime. »
Lorsque la porte se referma entre eux, ils eurent soudainement très froid.
.
Lorsque Jaime rentra à la maison après le lycée, il fut accueilli par des cris. Il soupira intérieurement.
Ça recommençait.
Recroquevillé sur le canapé du salon, Tyrion baissait la tête, les yeux mouillés de larmes, tandis que Cersei continuait de s'égosiller. Sans réfléchir, il se plaça devant son petit frère, comme pour le protéger de la furie qu'était leur sœur.
« Qu'est-ce qui se passe encore ? »
« Tyrion s'est encore laissé marcher sur les pieds ! »
Le regard de Cersei était dur, aussi dur que celui de leur père – il en avait terrifiés des gens, ce regard, le regard d'une adolescente de quinze ans à peine. Ça terrifiait Jaime, parfois, de retrouver les émeraudes acérées de leur père chez sa sœur jumelle.
Celle-ci parlait si vite que Jaime ne comprit que la moitié de ce qu'elle lui dit, mais il en saisit l'essentiel : les camarades de Tyrion s'étaient une fois de plus moqués de lui à l'école et il s'était laissé faire.
Cersei ne comprenait pas pourquoi il ne se défendait pas, pourquoi il gardait le regard baissé et acceptait les humiliations qu'on lui faisait subir – elle le trouvait faible. Jaime l'avait entendue le lui dire plusieurs fois.
« Fiche-lui la paix, » l'interrompit-il. « Ce n'est pas de sa faute, arrête de le culpabiliser ! »
Les sanglots de Tyrion se faisaient de plus en plus bruyants. Cersei, après un dernier regard mauvais, quitta la pièce. Le claquement d'une porte à l'étage quelques secondes plus tard lui indiqua qu'elle s'était réfugiée dans sa chambre.
Jaime s'assit à côté de son petit frère et le serra dans ses bras. C'était sa dernière année à l'école primaire et elle ne se passait pas mieux que celles qui l'avaient précédée.
De une, Tyrion était un garçon brillant, sans doute le plus intelligent de sa classe.
De deux, il était timide et avait toujours eu des difficultés à aller vers les autres enfants de son âge.
De trois – et, Jaime le savait, là était le plus gros problème – c'était un nain.
C'était quelque chose dont il n'était pas responsable et dont ses camarades ne cessaient de l'accuser.
Jaime sortit un mouchoir de sa poche et essuya les yeux de son petit frère.
« Ça va aller, » lui promit-il. « Ça te dirait qu'on aille faire une partie de baseball ? »
Faire une partie de baseball avec Tyrion consistait à ce que l'un d'entre eux lance les balles à l'autre, qui tenait la batte. Ça n'avait rien à avoir avec les matchs auquel Jaime participait chaque samedi avec l'équipe du lycée mais c'étaient pourtant les moments qu'il préférait.
Tyrion hocha timidement la tête. Jaime lui ébouriffa les cheveux alors que son cœur se réchauffait.
Son petit frère – il l'aimait tellement.
« Je voudrais que Maman soit là, » soupira Tyrion.
Jaime acquiesça tristement.
« Moi aussi... moi aussi... »
Tyrion se leva et, après un autre soupir, annonça à Jaime qu'il l'attendait dans le jardin.
« Je te rejoins dans dix minutes. J'ai quelque chose à faire d'abord. »
Ce fut avec une certaine appréhension qu'il frappa à la porte de la chambre de Cersei. Sa jumelle le laissa entrer de mauvaise grâce et s'assit sur son lit en attendant qu'il prenne la parole. Jaime reporta son attention sur les murs peints en blanc et recouverts d'un calendrier qui indiquait la date du jour – 13 mai 2010 – ainsi que d'affiches de groupes de musique que Cersei adorait – en grande partie parce que leur père qualifiait de tels goûts musicaux de particulièrement douteux. Quelques livres traînaient ici et là, des vêtements gisaient sur le sol. Contrairement à lui, Cersei n'avait aucun sens de l'ordre et du rangement.
« Tu es trop dure avec Tyrion, » lâcha t-il finalement.
Cersei laissa échapper un petit rire amer.
« Et toi, tu es trop doux. Il doit apprendre à se défendre seul. »
« Et comment veux-tu qu'il fasse ? » s'agaça t-il. « Il est seul contre tous alors qu'il ne cherche qu'à s'intégrer. »
« Ces connards n'en valent pas la peine, » cracha Cersei. « Il ferait mieux de les envoyer se faire foutre au lieu de baisser la tête et de se laisser humilier en pensant qu'ils l'accepteront un jour. »
Contrairement à Jaime, qui était plutôt populaire, Cersei ne s'était jamais souciée de se faire des amis, tout comme elle ne s'était jamais souciée de briller en classe. Elle ne comprenait pas pourquoi Tyrion voulait à se point nouer des amitiés avec ses camarades – elle ne voulait pas comprendre. Et ça exaspérait Jaime.
Voyant qu'il était contrarié, elle se radoucit légèrement.
« Tu ne seras pas toujours là pour le protéger. »
Elle avait raison, bien sûr. Jaime soupira.
« Tu es rentré plus tard que d'habitude, » remarqua Cersei d'un ton faussement désintéressé, changeant brusquement de sujet.
Une drôle de lueur brillait dans ses yeux. Il haussa les épaules.
« J'ai traîné devant le lycée avec des amis. Pourquoi ? »
Cette réponse ne sembla pas la satisfaire.
« Jeyne Oustrelin était là ? »
« Oui. »
Mauvaise réponse, encore une fois. Cersei se mordit la lèvre.
« Je vais rejoindre Tyrion, » conclut Jaime, mettant fin à la conversation.
Il tourna les talons sans rien ajouter et referma la porte, perplexe. Jeyne Ouestrelin était une de ses plus proches amies.
Cersei la détestait.
Et elle détestait qu'il passe du temps avec elle. Oh, elle ne le lui avait jamais dit explicitement, bien sûr, mais elle était sa jumelle. Il y avait des signes qui ne trompaient pas.
Cersei était jalouse.
C'était ridicule, pourtant, n'est-ce pas ? Cersei était sa sœur et, malgré leurs disputes régulières, elle était la personne la plus importante dans sa vie avec Tyrion.
Petite-amie ou pas, Jaime ne cesserait jamais de l'aimer, et elle devait forcément le savoir, alors pourquoi était-elle jalouse ?
(Ce que Jaime oublia de se demander ce jour-là, c'était pourquoi ce constat lui faisait autant plaisir.)
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Cersei-copie attendit de longues heures allongée sur son lit, les yeux grand ouverts, elle attendit que les autres pensionnaires rejoignent leurs chambres, elle attendit que le silence se fasse, elle attendit que seules des ombres parcourent les couloirs.
Lorsqu'elle fut certaine que personne ne la surprendrait, elle se redressa en position assise, se leva et sortit de sa chambre à pas de loups. Pas un bruit ne se faisait entendre, sinon celui de sa respiration et celui de son cœur qui battait fort – trop fort.
Elle hésita quelques secondes en passant devant la chambre de Jaime, puis celle de Tyrion, mais poursuivit sa route.
Elle savait qu'ils refuseraient tout simplement de l'accompagner.
Au fond, elle les comprenait. En plus de faire quelque chose d'interdit, elle allait renoncer à l'ignorance qui était, elle le savait, largement préférable à ce qu'elle allait découvrir dans à peine quelques minutes. Elle devait le faire, pourtant.
Elle n'avait jamais été du genre à reculer – c'était quelque chose dont elle se vantait souvent.
Cersei se sentit frissonner alors qu'elle se rapprochait peu à peu de sa funeste destination. C'était étrange de parcourir le pensionnat avec cette étrange sensation au creux du ventre. Elle aimait ça, d'habitude – le calme, le silence, la sensation d'être seule au monde en regardant les étoiles par la fenêtre. Jaime et Tyrion se joignaient à elle, parfois.
La jeune femme ralentit, les poings crispés, alors que l'image du sourire de ses frères se mélangea aux ombres. Bientôt, ils se tordirent et soufflèrent la tristement mortelle question.
Lequel ?
Alors qu'elle approchait de l'hôpital, la sensation de braver un interdit ne l'atteignit même pas. Elle était déjà venue plusieurs fois ici, avec Robert, Alyssa ou même Tyrion – clandestinement bien sûr. Seul Jaime avait toujours refusé net de l'accompagner.
Ce n'est pas notre place, Cersei.
Elle comprenait mal ses réticences. L'endroit était presque abandonné. Les pensionnaires malades étaient traités dans une autre aile du bâtiment, et il était si rare qu'un modèle mette les pieds à Hautjardin que Cersei mit plusieurs minutes à se rappeler de qui il s'agissait.
Lorsque Selyse avait franchi ces portes quelques années plus tôt, elle n'avait pas eu le courage de venir jeter un œil.
Il y avait des limites que même elle n'était pas prête à franchir.
Elle passa les portes de l'hôpital et commença à longer les chambres vides. Son cœur manquait un battement à chaque fois que son regard émeraude se braquait sur un des miroirs sans tain. Sa rencontre avec le modèle de Jaime lui nouait atrocement la gorge.
Au fond, elle savait que ce n'était pas son jumeau qu'elle allait trouver. Il avait l'air d'aller bien quand elle l'avait brièvement détaillé de haut en bas, et puis il y avait eu l'arrivée de cette ambulance... Tout ça n'était pas une coïncidence.
Tyrion ou moi ? Tyrion ou moi ? Tyrion ou moi ?
Au fond, la question n'était pas de savoir qui elle allait trouver au fond de ce couloir.
La question, c'était de savoir qui elle voulait trouver.
Tyrion ou moi ? Tyrion ou moi ? Tyrion ou moi ?
Cersei ne savait pas.
Elle ne voulait pas savoir.
Bon sang, elle avait beaucoup trop peur de savoir.
Lorsque le suspense prit fin, elle ne poussa pas de soupir de soulagement, pas plus qu'elle ne fondit en larmes. Elle n'eut pas l'impression de recevoir un coup de massue sur la tête et ne poussa pas un hurlement de désespoir.
Non, Cersei se contenta simplement de rester plantée là, les bras ballants, la bouche entrouverte, comme si son cri était resté coincé au fond de sa gorge.
Il ressemble à mon Tyrion, fut la première chose qui lui traversa l'esprit.
Au fond, elle avait tort, et elle en avait conscience. L'adolescent maintenu en vie par des machines qui clignotaient à quelques mètres d'elle ne ressemblait pas à son Tyrion.
Il avait servi de modèle à son Tyrion. On lui avait prélevé des cellules alors qu'il n'était qu'un embryon, on avait crée une copie de lui, une copie génétiquement parfaitement identique, un autre lui qui vivait, respirait, grandissait – un autre lui avec des étoiles viables.
Quelque chose qu'il ne possédait plus.
Et, ignorant complètement qu'elle faisait ce que son propre modèle n'avait pas pu se résoudre à faire, elle se détourna du miroir sans tain, posa la main sur la poignée de la porte, et entra.
Tyrion-modèle était gravement atteint – elle le sut avant même d'attraper le dossier médical posé sur la petite table près de son lit.
Les mots ne parvinrent qu'à faire tomber un peu plus de pierres dans son estomac.
Ses reins et son poumon gauche étaient complètement fichus. Il avait, semblait-il, été victime d'une agression au couteau.
Deux reins. Un poumon.
Oh, Cersei savait parfaitement ce que ça signifiait.
Deux reins. Un poumon.
Trois étoiles allaient renaître.
Trois étoiles vitales.
Livide, elle reposa le dossier et quitta la pièce sans un regard en arrière. Puis, elle repartit comme elle était venue : lentement, les poings crispés, les dents serrées. Elle souhaitait presque que Baelish, ou même Aerys, surgisse et lui demande sévèrement ce qu'elle faisait là – peut-être que, là, elle aurait trouvé la force de pleurer.
Ce ne fut pas devant la porte de sa propre chambre que Cersei s'arrêta, mais la pièce où elle entra lui était tout aussi familière. Elle ne fut pas surprise de le voir lire à la lueur de sa lampe de chevet.
Elle ne fut pas surprise de ne pas oser le regarder. A la place, elle laissa son regard dériver vers les murs peints de cette couleur verte qu'il détestait tant.
« Cersei ? »
Elle ne put ignorer Tyrion plus longtemps. Elle fut frappée par son air résigné.
Il savait.
Il savait pourquoi elle était là.
Et il ne pleura pas, pas plus qu'il ne se mit à paniquer. Il ne poussa pas un cri, il ne se leva pas pour se jeter dans ses bras.
A la place, il baissa sur le livre qu'il venait à peine de commencer et laissa échapper un petit rire ironique.
« Dommage... j'aurais bien aimé connaître la fin. »
Cersei le dévisagea les yeux ronds pendant de longues secondes. Puis, sans prévenir, elle grimpa sur son lit et se glissa sous la couette à ses côtés. Tyrion posa le livre sur la table de chevet et lui rendit son étreinte, se pressant avec reconnaissance contre elle.
« Je suis désolée, » dit-elle un peu stupidement, parce qu'elle n'était pas censée l'être, et lui n'était pas censé se sentir triste – était-ce le cas ?
Il poussa un long soupir.
« Et les étoiles renaîtront, » murmura t-il.
Cersei s'écarta légèrement. Le regard de Tyrion n'exprimait rien – ni peine, ni joie. Son cœur fit un bond dans sa poitrine lorsque quelque chose lui revint en mémoire.
« Les chirurgiens... ils sont partis il y a quelques jours. Ils ne reviendront pas avant au moins deux semaines. »
Une petite lueur s'alluma dans les yeux de Tyrion, une lueur qui n'aurait pas dû exister, une lueur plus brillante que n'importe quelle étoile.
La lueur de la vie.
Tyrion jeta un œil à son livre.
« Peut-être que je vais connaître la fin, tout compte fait... »
Cersei se mordit la lèvre, puis, d'un geste résolu, elle se pencha et attrapa le livre en question avant de se redresser dans une position plus confortable. La présence d'un marque-page lui indiqua où il s'était arrêté.
Elle se racla la gorge et se mit à lire.
Tyrion l'écouta en ne la lâchant pas des yeux, un petit sourire sur les lèvres.
