Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 3 - Nuit noire, étoiles mortes
Partie 2
oOo
Cersei-modèle fit d'étranges rêves, cette nuit-là. Elle était seule sur une route déserte, il faisait nuit. Quelques étoiles solitaires brillaient dans le ciel couleur d'encre. Sur sa gauche, une voiture accidentée reposait sur le bitume. A vrai dire, Cersei ne pouvait même pas dire avec certitude que c'était une voiture tant le tas de ferraille qu'elle contemplait ne ressemblait à rien.
« Cersei ! »
Elle sursauta. Cette voix...
« Tyrion ? »
« Cersei ! »
Elle plissa les yeux. Son petit frère était apparu de nulle part et se tenait à une dizaine de mètres d'elle.
« Cersei, il faut que tu m'aides... »
Alors qu'elle tentait de faire un pas en avant, elle s'aperçut que ses jambes ne lui répondaient plus.
« Cersei, viens m'aider ! »
Tyrion pleurait, maintenant, et elle ressentait le besoin urgent de courir le rejoindre pour le serrer contre elle et le protéger de cette menace invisible mais rien n'y faisait, elle était coincée, et Tyrion pleurait, et elle aussi pleurait, et ses cris la déchiraient de l'intérieur.
« Tyrion ! » hurla t-elle quand il commença à s'éloigner.
Il ne se retourna pas.
« Tyrion ! »
Plop. Plop. Plop.
Elle sursauta et jeta un coup d'oeil anxieux autour d'elle.
Plop. Plop. Plop.
Ce bruit... ce bruit venu de l'enfer... pourquoi la suivait-il partout où elle allait ? Elle plaqua les mains contre ses oreilles pour ne plus l'entendre.
Plop. Plop. Plop. Plop. Plop. Plop. Plop. Plop.
Le bruit continuait de rebondir dans son esprit et elle savait qu'il ne s'arrêterait pas, qu'il allait continuer jusqu'à ce qu'elle devienne folle et puis elle en mourrait et puis...
Plop. Plop. Plop.
Cersei ouvrit les yeux et se redressa brusquement. Elle avait la chair de poule.
Plop. Plop. Plop.
Elle se leva d'un bond, s'approcha de la fenêtre et ouvrit les volets. Il avait visiblement plu, cette nuit – l'eau retenue par la mousse qui couvrait la façade de pensionnat s'écrasait en petites gouttes sur le rebord de sa fenêtre.
Plop. Plop. Plop.
Cersei se passa une main sur le visage et eut la triste impression qu'elle devenait folle. Elle se se dirigea ensuite vers la salle de bains d'un pas traînant. Un coup d'oeil à l'horloge accrochée au mur lui indiquait qu'il n'était pas moins de huit heures. Elle s'étonna que Jaime, d'ordinaire très matinal, ne soit pas encore venu frapper à sa porte avant de hausser les épaules. Elle se débarrassa rapidement de son pyjama et se glissa sous la douche en ignorant superbement le miroir – elle refusait purement et simplement de croiser le reflet de son corps nu. C'était beaucoup trop terrifiant.
L'eau chaude lui fit du bien et, lorsqu'elle s'habilla quelques minutes plus tard, elle se sentait un peu mieux. Alors qu'elle fouillait dans son sac à main pour récupérer son téléphone portable, elle réalisa subitement qu'elle n'était toujours pas prête à l'allumer, à affronter la réalité. Se mordant la lèvre, elle se contenta de le glisser dans la poche de son pantalon, bien décidée à ne plus y toucher de la journée.
Elle allait sortir quand son jumeau se manifesta enfin. Après avoir frappé, il passa la tête à l'intérieur de la pièce. Cersei ne manqua pas les cernes noirs sous ses yeux. Avait-il seulement réussi à s'endormir après sa crise de panique ? Elle était certaine que non, et ça la contrariait.
« Bonjour, » murmura t-il doucement. « Tu es prête ? »
Elle acquiesça, quand bien même ses yeux hurlaient que non, qu'elle n'était pas prête à affronter ce qui allait suivre, qu'elle ne le serait jamais, qu'elle voulait se rouler en boule sous sa couette et s'y cacher jusqu'à la fin de ce cauchemar.
Avant qu'il ne se détourne, elle l'attrapa par le poignet et l'attira à l'intérieur de la pièce. Puis, elle passa les bras autour de son cou et lui donna un langoureux baiser. Surpris mais heureux, il y répondit bien volontiers.
Lorsqu'ils s'écartèrent, il appuya son front contre le sien, puis lui prit la main et y pressa ses lèvres. Beaucoup de mots silencieux furent échangés à cet instant.
Bordel, je t'aime, comment on va faire, tout va mal, heureusement que tu es là, putain, heureusement que tu es là.
Lorsqu'ils sortirent dans le couloir, ils abandonnèrent l'image du couple amoureux pour revêtir leur masque de jumeaux parfaitement normaux – celui qu'ils détestaient parce que, quoi que le monde puisse en dire, leur amour n'avait rien de répugnant. Absolument rien.
« Baelish a glissé un mot sous ma porte, » l'informa Jaime. « On peut... on peut aller prendre notre petit-déjeuner dans le réfectoire. »
Cersei se crispa.
« Avec les copies, » lâcha t-elle.
Jaime acquiesça.
« Avec les copies. »
Elle ne fit aucun commentaire supplémentaire. Après tout, ce n'était pas comme s'ils avaient vraiment le choix. De toute façon, tout ça n'était que temporaire – bientôt, Tyrion serait opéré, il serait sauvé et il rentrerait avec eux à la maison avec des organes tout neufs.
Jaime, lui, se sentait particulièrement nerveux – peut-être un reste de sa crise de panique, ou peut-être pas. L'image de l'autre Cersei l'angoissait, parce qu'il savait qu'elle serait là, et il savait que sa propre copie serait là, et la copie de Tyrion, un Tyrion en parfaite santé, un Tyrion qui parlait, marchait, souriait et...
Il s'aperçut que Cersei s'était arrêtée – ils se trouvaient non loin du grand escalier qui menait au rez-de-chaussée du pensionnat – et fixait le mur, ou plutôt, les cadres photos qui y étaient accrochés. Il ne les avait pas remarqués la veille et se demandait à présent comment il avait pu les manquer.
« C'est... c'est... » balbutia t-il.
Deux yeux violets figés et éteints le transperçaient.
« Aerys, » dit simplement Cersei.
C'est en jetant un œil aux autres photos que Jaime comprit.
Il avait devant lui l'histoire du programme Constellation, celle-là même qu'ils avaient étudiée à l'école primaire quinze ans plus tôt. Dans un silence presque religieux, ils longèrent le mur en ayant l'impression d'effectuer un voyage dans le temps en accéléré.
Sur la première photo, un jeune Aerys Targaryen, âgé de vingt ans à peine, serrait la main d'un tout aussi jeune docteur, un sourire radieux sur les lèvres – c'était en 1965. Ils avaient des étoiles dans les yeux, les étoiles de leur ambition, de leur grand projet, ce projet qui allait révolutionner le système vieillissant et tragiquement désespérant du don d'organes.
Sur la seconde photo, ils posaient tous les deux devant un chantier tout juste achevé à Port-Réal – le Donjon Rouge flambant neuf, le premier pensionnat du programme Constellation. Ils avaient prononcé un discours, ce jour-là. Jaime s'en souvenait, il en avait vu l'enregistrement à plusieurs reprises. Il avait trouvé Aerys incroyablement charismatique, ce qui expliquait sans doute en partie pourquoi les entrepreneurs s'étaient bousculés pour l'aider à financer ce qu'on avait un temps appelé une assurance vie d'un nouveau genre.
Jaime avança de quelques pas. Cersei et lui se tenaient à présent en face de l'image d'un bébé de quelques jours à peine né en 1967, cinquante ans plus tôt.
La première copie.
Le premier représentant de ce qui deviendrait quelques années plus tard une des deux branches du programme Constellation.
Un Soleil.
Jaime ne se souvenait plus de son nom, pas plus qu'il ne savait qui avait été son modèle – il doutait que quiconque le sache. C'était peut-être un clochard, un drogué, un alcoolique. Un déchet de la société.
Bien d'autres bébés avaient suivi. L'assurance de toujours avoir un donneur compatible à sa disposition pour une somme d'argent considérable chaque mois. La population n'avait pas tardé à se laisser convaincre – ni à payer, pour ceux qui pouvaient se le permettre.
« Ça fait si longtemps, » commenta Cersei d'un ton neutre alors qu'ils avançaient encore.
« Oui, » confirma doucement Jaime.
Aerys ne s'était pas arrêté en si bon chemin. D'autres pensionnat avaient vu le jour – Winterfell en 1972, Accalmie en 1977, Lancehélion en 1984. L'ambition d'Aerys n'avait pas de limites. Celle de Qyburn, son associé, non plus.
Le visage de Jaime s'assombrit lorsqu'il aperçut leur père sur la photo suivante. Celui qui avait avancé l'argent pour permettre à Aerys de réaliser son rêve le plus fou.
Le programme Supernova.
« Qu'est-ce que Maman en a pensé, à ton avis ? » demanda Cersei.
Jaime se mordit la lèvre.
« Je ne sais pas... elle a toujours eu de l'empathie pour... »
Le souvenir de Cersei-copie se émergea à la surface de sa confiance.
« Pour les copies. »
Les Soleils étaient comme un troupeau où les médecins piochaient celui qui correspondait le mieux à leurs clients. Pour Aerys, ce n'était pas suffisant. Il voulait une compatibilité maximale.
Une copie si parfaite qu'elle serait génétiquement identique.
Hautjardin avait ouvert ses portes en 1989. Jaime et Cersei contemplaient à présent la photo d'un nouveau-né aux yeux d'en violet saisissant.
La copie de Rhaegar Targaryen. Le propre fils d'Aerys. Ses autres enfants, Viserys et Daenerys, avaient eux aussi eu droit à leur copie.
Tywin Lannister, tout comme d'autres hommes ou femmes particulièrement puissants et influents, n'avait pas hésité longtemps à recourir à ce système pour sa progéniture.
Des copies qui leur seraient réservées.
Des copies qui leur sauveraient la vie si le besoin s'en présentait.
Que penserait-il, maintenant, s'il voyait Tyrion avec son poumon et ses reins bousillés ? Que dirait-il ?
« Allons-y, » trancha Cersei en se détournant – son ventre venait de gargouiller.
Jaime contempla encore quelques secondes le sourire triomphant d'Aerys Targaryen avant de suivre sa jumelle.
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Cersei et Jaime, âgés de sept ans, jouaient aux billes dans la cour de récréation mais tous deux étaient distraits. Une de leurs camarades, Melara Cuillêtre, répétait à qui voulait bien l'écouter – c'est-à-dire toute leur classe – que sa mère, atteinte d'une maladie dont ils n'avaient pas retenu le nom, allait recevoir les services d'une copie.
Les autres enfants étaient fébriles et frissonnaient, à la fois désireux d'en savoir plus et terrorisés – certains n'avaient jamais vu de copie et posaient des questions à Melara. Est-ce qu'elle avait vu à quoi elle ressemblait ? Est-ce qu'elle allait pouvoir la rencontrer avant l'opération ? Est-ce que le don lui coûterait la vie ?
Cersei et Jaime comprirent rapidement que Melara n'était pas bien avancée. Elle esquivait les questions ou répondait complètement à côté.
En revanche, ils ne comprenaient pas bien pourquoi cette nouvelle suscitait un tel émoi chez leurs camarades. Ils savaient ce qu'était les copies, bien sûr – des gens créés pour faire don de leurs organes – mais c'était tout. Leurs parents n'en parlaient jamais à la maison et refusaient de répondre à leurs questions.
Pourquoi les autres réagissaient-ils ainsi ?
Pourquoi certains semblaient-ils avoir peur ?
Un peu plus tard, alors qu'ils se rangeaient pour retourner en classe, Jaime interpella discrètement Melara.
« C'est quoi le problème avec les copies ? »
Melara écarquilla les yeux.
« Vous ne savez pas ? »
Jaime échangea un regard avec Cersei et tous deux secouèrent la tête de droite à gauche. Melara se pencha alors vers eux d'un air conspirateur et murmura :
« Les copies n'ont pas d'âme. »
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Un silence pesant enveloppait les cuisines, là où Cersei-copie s'était réfugiée avec Jaime et Tyrion. Elle jeta un coup d'oeil à la pendule accrochée au mur – il était un peu plus de dix heures. Jaime, qui s'était réveillé à peine quelques minutes plus tôt, baillait sans prendre la peine de mettre la main devant sa bouche. Cersei pinça les lèvres mais ne dit rien.
« Rappelle-moi pourquoi on se cache ici au lieu d'aller dans le réfectoire ? » demanda Jaime en partant en quête d'une boîte de céréales.
« On ne se cache pas, Jaime. Nous avons parfaitement le droit d'être ici. »
Une partie des cuisines comportait en effet quelques tables pour que les pensionnaires ayant raté un repas pour une raison ou une autre puissent s'y installer – à Hautjardin, il n'était pas concevable que quiconque ne prenne pas trois repas par jour.
Le jeune homme, qui avait mis la main sur ses céréales préférées, se crispa.
« Tu n'as pas besoin de me mentir, Cersei, » soupira t-il.
Il déposa un bol sur la table avec plus de force que nécessaire. Tyrion, qui ne disait toujours rien, mâchonnait sans entrain une tartine de confiture, les sourcils froncés.
« Je n'ai pas envie de les voir, » lâcha t-elle finalement.
Devant l'absence de réaction de Jaime – tout juste la gratifia t-il d'un bref haussement d'épaules – elle sortit de ses gonds.
« Alors c'est tout ce que ça te fait ? »
Jaime se figea, sa cuillère à mi-chemin entre sa bouche et le bol, mais ne répondit pas.
« Tu manges ces foutues céréales comme si de rien n'était ? »
Jaime laissa brusquement retomber sa cuillère dans le bol. Quelques gouttes de lait s'écrasèrent sur la table en bois clair. Sans dire un mot, Tyrion se leva pour se mettre en quête d'une éponge.
« Et que veux-tu que je te dise, Cersei ? »
Elle en resta bouche bée. Toute sa colère s'évanouit brusquement.
Elle ne savait pas ce qu'elle voulait que Jaime lui dise, ou peut-être qu'elle savait mais que ces pensées n'étaient pas correctes, qu'elles n'auraient jamais dû traverser son esprit, qu'elles n'auraient jamais dû exister, et pourtant... et pourtant...
Tyrion, qui était le principal intéressé, se contenta de passer l'éponge sur la table sans relever. Cersei le scruta avec attention. Il n'avait pas l'air angoissé, ni même particulièrement triste.
Ses étoiles allaient renaître, et il ne voyait pas là motif à fondre en larmes.
C'était normal.
C'était leur destin.
« On ne pourra pas les éviter pour toujours, » remarqua t-il avec un pragmatisme qui donnait envie de hurler à Cersei.
Son cri ne franchit jamais la barrière de ses lèvres.
Elle s'empara de la boîte de céréales d'un geste sec et ne dit plus un mot.
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Jaime-modèle avait rarement vu sa jumelle aussi mal à l'aise. Raide comme un piquet, Cersei fusillait du regard les pensionnaires qui avaient l'audace de la regarder un peu trop longtemps – c'est à dire plus d'une seconde. Tous deux étaient les attractions du jour, et c'était bien normal. Il supposait que les copies n'avaient pas l'habitude de voir des répliques de deux de leurs camarades se promener dans le pensionnat.
Un seul coup d'oeil lui avait appris que leurs copies n'étaient pas dans le réfectoire, et c'était une excellente nouvelle. Jaime ne savait toujours pas comment il réagirait en voyant la sienne pour la première fois.
Il ne savait pas comment il réagirait en voyant Tyrion marcher, parler et sourire, et comment il réagirait en se souvenant qu'il n'était pas son Tyrion.
Alors qu'il prenait une nouvelle gorgée de café il remarqua que Cersei fronçait le nez, dégoûtée.
« Un problème ? »
« L'odeur... elle m'insupporte. »
Il fronça les sourcils.
« Tu adores l'odeur du café, d'habitude. »
« Eh bien, pas aujourd'hui, » rétorqua t-elle, agacée.
Nerveuse, elle n'avait qu'une seule envie : quitter cette pièce pleine de corps sans âmes. La simple pensée qu'il lui faudrait prendre tous ses repas ici lui donnait la nausée.
Quelques minutes plus tard, quand ils eurent terminé de manger, Baelish se glissa derrière eux.
« Pouvez-vous venir avec moi ? Il y a quelque chose dont il faut que nous discutions. »
Cersei jeta un coup d'oeil anxieux à Jaime.
« Rien de grave, rassurez-vous. »
Les jumeaux le suivirent à l'extérieur du réfectoire en s'efforçant d'ignorer les dizaines de regards curieux qui se posaient sur eux.
« Ne vous arrive t-il pas d'égarer un pensionnaire ? » demanda Jaime alors qu'ils se dirigeaient vers le bureau du directeur-adjoint.
Baelish mit quelques secondes à comprendre où il voulait en venir.
« Vous voulez savoir s'il arrive qu'un pensionnaire s'enfuie ? »
Lorsqu'il acquiesça, Baelish éclata de rire comme s'il venait de dire quelque chose de très drôle.
« Aucune chance que cela se produise. Ils ne sont pas autorisés à s'aventurer à l'extérieur du pensionnat avant leurs seize ans, et... »
Il posa deux doigts dans le creux de son poignet droit.
« Tous sont équipés d'une puce permettant de les localiser. De toute façon... pourquoi s'enfuiraient-ils ? Ils n'ont aucune raison de le faire. »
Le ton jovial avec lequel il acheva sa phrase donna des frissons à Jaime, sans qu'il ne parvienne à comprendre pourquoi.
« Bien, » reprit Baelish quand les jumeaux s'installèrent face à lui dans son bureau. L'attention de Jaime dériva sur l'immense bibliothèque installée contre le mur. Il renonça rapidement à tenter de déchiffrer les titres des ouvrages, mais ce ne fut pas à cause de sa dyslexie, cette fois.
Les mots du directeur-adjoint lui firent l'effet d'un coup de massue.
« Tyrion ne pourra pas être opéré avant une quinzaine de jours. »
Cersei fut la plus rapide à réagir.
« Quoi ? »
« Tous nos chirurgiens sont actuellement à Port-Réal pour une série de conférences médicales. »
« Eh bien, qu'ils reviennent ! »
« Écoutez, Mme Baratheon, je... »
« Lannister. »
Elle s'était levée et plaqua les mains contre le bureau, les yeux flamboyants. Baelish ne bougea pas d'un cil.
« Mon frère est dans un état grave, il ne peut pas attendre deux semaines, il... »
« Je vous assure que votre frère est dans un état stable. »
« Vous vous foutez de moi ? Il... »
Jaime décida d'intervenir avant que la situation ne dégénère. Il attrapa Cersei par le bras et la fit s'asseoir. Le directeur-adjoint, toujours sans se départir de son calme, reprit :
« Tout ceci est une... coïncidence malheureuse. Les conférences que je viens de mentionner ont lieu chaque année. Les chirurgiens de tous les pensionnats de Westeros s'y retrouvent pour discuter des dernières avancées médicales dans le domaine de la génétique et de... »
« Dans le domaine de la fabrication de copies, » railla Cersei, dont la lèvre tremblait.
Baelish ne releva pas.
« Par conséquent, il ne sera pas possible de... »
« J'en ai assez entendu. »
Sans prévenir, Cersei se leva brusquement et sortit du bureau en trombe. Jaime, après avoir jeté un regard d'excuse à Baelish, se lança à sa poursuite et la rattrapa en quelques enjambées.
« Cersei. »
Il lui barra le chemin. Elle essaya de passer devant lui – sans succès.
« Deux semaines, Jaime ! » s'exclama t-elle. « Deux putains de semaines à attendre ! A l'entendre, Tyrion n'a qu'un petit rhume ! »
Sa voix vibrait de colère.
« Deux semaines... deux semaines... je vais... »
Mais Jaime ne sut jamais ce que Cersei allait faire : les mots étaient morts sur ses lèvres. Les yeux écarquillés, sa jumelle fixait quelque chose par-dessus son épaule. Pour un peu, Jaime aurait pensé qu'elle avait vu un fantôme.
Et, quand il se retourna, il s'aperçut qu'il n'était pas bien loin de la vérité.
Un jeune homme aux cheveux noirs et aux yeux d'un bleu saisissant se tenait face à eux, perplexe. La gorge de Jaime se noua aussitôt.
Par réflexe, ses poings se crispèrent, mais la copie ne s'en aperçut pas. Ce n'était pas lui qu'elle regardait.
« Tu... tu n'es pas ma Cersei, » commenta Robert-copie.
Celle-ci, encore frappée d'horreur, réagit aussitôt, et Jaime eut l'impression qu'elle allait bondir.
« Je n'ai jamais été ta Cersei, » cracha t-elle.
Médusé, Robert-copie la laissa le bousculer, les yeux ronds, et se contenta de se gratter le menton. Lorsqu'il croisa son regard, Jaime frissonna.
La vision de cette version plus jeune du défunt mari de sa jumelle lui était insupportable. Les quelques mots qu'il voulait prononcer pour s'excuser de l'attitude de sa sœur restèrent à l'état de simples idées.
Sans rien ajouter, Jaime partit à la recherche de Cersei. Il la trouva une dizaine de minutes plus tard devant le pensionnat, appuyée contre la façade. Ses mains tremblaient. Jaime l'attira aussitôt dans une étreinte réconfortante.
« Ce n'est pas lui. »
Il n'avait même pas réfléchi avant de prononcer ces paroles.
« Ce n'est pas lui, Cersei. C'est une copie, une simple copie. Ce n'est pas lui. »
« Il... il lui ressemble tellement, il... »
« Ce n'est pas lui. Robert est mort. Il ne pourra plus jamais te faire de mal, d'accord ? »
Il s'écarta de Cersei et essuya du bout des doigts les larmes qui roulaient sur ses joues. Celle-ci laissa échapper un petit rire nerveux.
« Comment peut-il être là ? Robert est mort. Pourquoi avoir conservé sa copie ? C'est ridicule. »
« Je ne sais pas... »
Cersei se mordit la lèvre. Ses yeux brillaient toujours.
« Je ne peux pas rester ici deux semaines entières, Jaime. Je vais devenir folle. »
Jaime savait, il savait qu'elle ne supporterait pas de croiser le rappel constant de celui qui l'avait rendue si malheureuse, il savait que ce n'était pas bon pour sa santé mentale, déjà bien fragile.
Il savait, mais ça ne changeait absolument rien.
Ils ne pouvaient pas laisser Tyrion ici, seul, ils ne pouvaient pas l'abandonner une nouvelle fois. Et Cersei en avait parfaitement conscience.
C'est sans doute pour ça qu'elle poussa un hurlement où se disputaient sa rage et son désespoir.
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Cersei-copie se baladait dans les jardins du pensionnat, la main d'Alyssa dans la sienne. C'était samedi, un jour qu'elle adorait habituellement, un jour où elle pouvait profiter d'Alyssa sans que leurs obligations respectives ne les tiennent éloignées l'une de l'autre, et pourtant elle ne parvenait pas à se détendre.
Elle n'avait toujours pas croisé son modèle et n'avait pas revu celui de Jaime, mais une petite voix au fond d'elle-même lui disait que ça n'allait pas durer – ce qu'Alyssa n'hésita pas à lui faire remarquer.
« Tu sais que tu ne pourras pas te cacher pour toujours. »
Cersei se mordit la lèvre. Bien sûr qu'elle le savait, mais elle ne pouvait toujours pas se résoudre à croiser le regard de celle qui lui avait servi de modèle.
Elle avait l'impression que des pierres ne cessaient de lui tomber sur la tête. L'anniversaire d'Alyssa qui approchait, les étoiles de Tyrion qui allaient bientôt renaître, l'indifférence de Jaime à ce sujet... tout ça commençait à faire beaucoup.
« Toi, tu l'as vue, » réalisa t-elle soudainement en s'arrêtant. « Ce matin, pendant le petit-déjeuner. »
Des dizaines de questions lui brûlaient la langue. Comme toujours, Alyssa devina sans mal ce qui lui traversait l'esprit.
« Elle... elle te ressemble. »
C'était une remarque parfaitement idiote et pourtant Cersei ne s'en aperçut même pas, avide de détails comme elle était.
« Tes cheveux sont plus longs que les siens... tu es plus mince, aussi... »
Cersei avait fermé les yeux et essayait de se représenter cette autre Cersei – sans grand succès.
« Elle n'avait pas l'air commode... elle a passé son temps à tous nous fusiller du regard. »
Quelque chose là-dedans semblait faire de la peine à Alyssa.
« Je crois qu'elle ne nous aime pas. »
Cersei n'était pas vraiment étonnée. Elle savait parfaitement comment les pensionnaires étaient perçus dans le monde extérieur et elle en avait toujours un désagréable aperçu lorsqu'elle s'y aventurait.
Elle savait et pourtant, exactement comme Alyssa, elle en était peinée.
Sa petite-amie la serra dans ses bras pour la réconforter. Cersei enfouit le visage dans son cou et soupira.
Moins d'une minute plus tard, elles furent rejointes par Jaime. Cersei, qui le connaissait par cœur, savait qu'il avait quelque chose à lui dire, et ça ne manqua pas – il se mordit la lèvre et baissa les yeux.
« Robert... Robert a croisé nos modèles. »
Cersei accusa le coup en silence.
« Et... » l'encouragea t-elle.
« Ça ne s'est pas très bien passé, » admit Jaime. « Le tien a particulièrement mal réagi. »
Elle n'était soudainement plus aussi sûre de vouloir des détails.
« Je vois. Merci pour l'information. »
La conversation en resta là. Elle attrapa la main d'Alyssa et toutes deux s'éloignèrent de nouveau.
Elles ne virent pas le regard nostalgique que Jaime posait sur leurs doigts entrelacés.
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Jaime était nerveux et excité à la fois.
Cersei et lui avaient fêté leurs seize ans à peine quelques jours plus tôt. Seize ans. L'âge auquel ils étaient autorisés à quitter le pensionnat pour quelques heures pour aller flâner en ville. Il écoutait d'un œil distrait les recommandations de Baelish et n'avait qu'une hâte : y aller. Rhaegar, qui avait l'habitude du monde extérieur, s'était proposé pour les accompagner afin qu'ils ne soient pas trop perdus.
« Nous ne sommes pas des enfants, » lui avait fait remarquer Cersei, agacée.
Il avait choisi de ne pas relever. Robert, qui n'avait pas encore l'âge requis, avait passé un bras autour de la taille de Cersei et, tout en lui volant un baiser de temps à autre, lui promettait de l'emmener au restaurant quand il pourrait enfin l'accompagner. Comme toujours, Jaime lui trouvait l'air un peu gauche, qui contribuait sans nul doute à le rendre touchant. De toute façon, il ne pouvait pas vraiment critiquer... gauche, il l'était aussi.
Oberyn et Elia seraient eux aussi du voyage. Tyrion, qui avait deux ans de moins que Cersei et lui, était condamné à rester au pensionnat. Ils lui avaient promis que ce n'était que partie remise.
Au bout d'un laps de temps qui lui parut interminable, Baelish acheva enfin son discours, qui ressemblait d'ailleurs davantage à un avertissement. Ceux qui étaient déjà sortis avaient l'air blasé – c'était toujours le même.
« Oui, on a compris, » lâcha Oberyn, exaspéré. « Ne révélez surtout pas ce que vous êtes, soyez rentrés à l'heure et n'allez pas coucher à droite à gauche sans capote. »
Elia éclata de rire et Cersei sourit narquoisement. Baelish fronça les sourcils, mécontent, mais n'ajouta rien.
« Tu es prêt ? » murmura Brienne à son oreille.
Nerveuse elle aussi, elle s'était tenue en retrait du groupe.
« Je pense... et toi ? »
Ses yeux brillaient – son anxiété n'entachait pas la perspective d'une nouvelle aventure.
« Ça va être bien, » assura t-elle.
Jaime lui sourit sincèrement. Puis, presque prudemment, il lui prit la main et entrelaça leurs doigts. Brienne et lui n'étaient pas ensemble depuis très longtemps – quelques semaines à peine – aussi n'était-il pas encore véritablement à l'aise avec les épanchements d'affection.
La peau de Brienne était chaude et, après avoir échangé un autre sourire, tous deux se mirent en route à la suite du groupe – en route vers l'inconnu.
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Jaime-modèle observait le coucher du soleil en silence assis seul sur un banc. Il frissonnait légèrement : la température, plutôt clémente la journée pour un mois d'octobre, devenait vite glaciale à mesure que le soir tombait. Son ventre gargouillait – le dîner n'allait sans doute pas tarder à être servi.
Il avait passé toute la journée enfermé dans sa chambre avec Cersei. Tous deux, faisant fi des risques d'être surpris, s'étaient blottis l'un contre l'autre sur le lit dans un silence presque religieux. Puis, ils s'étaient rendus au chevet de Tyrion – cette fois, ils étaient entrés dans la pièce. Cette fois, ils avaient pris sa main dans la leur.
Ils avaient pleuré, un peu, et puis Jaime avait annoncé qu'il avait besoin d'air. Cersei n'avait pas cherché à le retenir.
Par réflexe, il massa son poignet et se remémora les longues semaines qu'il avait passées avec un plâtre – des semaines de douleur et de désillusions.
Foutu. Il est complètement foutu.
Voilà ce qu'il se répétait chaque soir, avant de s'endormir.
Son poignet était foutu – exactement comme son avenir de joueur de baseball professionnel.
« Je peux me joindre à toi ? »
L'arrivée de Cersei coupa court à ses réflexions. Elle s'assit prudemment à côté de lui et tous deux observèrent les étoiles apparaître dans le ciel.
« C'est bientôt Halloween, » fit-elle remarquer.
Jaime acquiesça pensivement.
« J'ai repensé à l'incendie, tout à l'heure. »
Il mit plusieurs secondes à comprendre de quoi elle parlait.
« Oh. »
« Ça fera vingt ans cette année. »
« Oui, c'est vrai. »
Le 31 octobre 1997, le soir d'Halloween, un incendie avait complètement ravagé leur maison alors que leurs parents étaient absents. Les flammes n'avaient absolument rien épargné et eux-mêmes ne s'en étaient sortis que d'extrême justesse.
La vieille dame chargée de les garder n'avait pas eu cette chance.
« Tu ne trouves pas ça bizarre qu'on n'en garde aucun souvenir ? » reprit Cersei, les sourcils froncés. « Un incendie, ce n'est pas rien, et pourtant, j'ai tout oublié. »
« Moi aussi. »
Les flammes, l'odeur de brûlé, la terreur qu'il avait dû ressentir... tout ça était parti aux oubliettes, exactement comme leur maison.
« On avait trois ans, Cersei, » soupira t-il. « C'était il y a des années. Pas étonnant qu'on ne s'en souvienne pas. »
Elle accepta l'explication d'un haussement d'épaules. Jaime se leva et lui tendit la main.
« Tu viens ? On a sauté le repas du midi. Je meurs de faim. »
Il savait ce que ça impliquait – croiser la copie de Robert, sûrement croiser leurs propres copies. Quelque chose de terrifiant.
Cersei entrelaça ses doigts aux siens et acquiesça.
« Allons-y. »
Elle avait peur, mais elle était avec Jaime.
C'était ensemble qu'ils affronteraient cette épreuve, comme cela avait toujours été le cas.
