Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 4 – La croisée des chemins
Partie 1
oOo
Lorsque Jaime-modèle se réveilla dans cette pièce qui sentait bien trop la mort et la tristesse à son goût, il tâtonna la place vide à côté de lui sur le matelas presque par réflexe.
Son cœur se serra face à l'absence de Cersei, ce qui était presque étrange. Il était habitué à dormir seul étant donné qu'il passait la majeure partie de l'année à l'université, et pourtant... et pourtant...
Il se leva et s'étira paresseusement. Il ne s'était jamais véritablement habitué à être loin de sa jumelle. Il se rappelait de son désespoir lorsqu'elle lui avait annoncé qu'elle allait épouser Robert Baratheon.
Il se rappelait de son désespoir à elle quand elle était finalement rentrée à la maison après la mort de son mari, brisée en mille morceaux, ce désespoir qu'il n'avait même pas été là pour voir.
Jaime secoua la tête. Il n'aimait pas penser à tout ça, se souvenir de ce que Robert lui avait fait subir.
Se souvenir de sa propre lâcheté.
Son téléphone portable, posé sur la table de nuit, semblait le narguer. Autrefois, quand il avait encore un poignet valide et un avenir, Tyrion le regardait avec de grands yeux brillants d'admiration lorsqu'il avait une batte à la main.
Tu seras le meilleur joueur du monde, Jaime !
Eh bien, Tyrion s'était trompé.
Jaime avait échoué. Il n'était pas devenu le meilleur joueur du monde – le craquement de ses os sous les hurlements du public résonnait encore dans ses oreilles.
Il n'avait jamais été le meilleur de rien du tout – pas le meilleur petit-ami, et certainement pas le meilleur frère.
Quant à être un bon ami...
Réprimant un nouveau soupir, il alluma son portable pour la première fois depuis que Cersei et lui avaient quitté Port-Lannis. Il ne fut guère surpris de constater qu'Addam Marpheux, son colocataire et accessoirement meilleur ami, avait tenté de le joindre à de nombreuses reprises et lui avait envoyé plusieurs dizaines de messages. Jaime se mordit la lèvre. Un horrible sentiment de culpabilité s'était emparé de lui.
Prenant son courage à deux mains, il composa le numéro.
Le téléphone était lourd dans sa main.
« Jaime ? »
« Salut. »
Silence. Jaime, qui connaissant Addam par cœur, savait qu'il était en train de se retenir de l'incendier.
« Désolé de pas t'avoir répondu plus tôt. »
Il ne se justifierait pas, et Addam le savait.
Il ne lui demanda rien.
« Comment tu vas ? »
Jaime hésita à mentir avant de renoncer – il le saurait aussitôt.
« J'ai connu mieux, » avoua t-il.
Il lui résuma alors la situation. Il put presque l'imaginer faire la grimace lorsqu'il lui annonça qu'il leur faudrait attendre deux semaines pour que Tyrion soit opéré.
« Je suppose que Cersei n'a pas bien réagi. »
« Tu supposes bien. »
Silence.
« Je... je dois y aller, » finit par dire Jaime.
« Tu me rappelleras ? »
La simple intonation de sa voix indiqua à Jaime qu'il n'accepterait pas de réponse négative. Il murmura son assentiment avant de raccrocher. Puis, en se demandant comment il allait affronter cette nouvelle journée, il se doucha rapidement avant de sortir de sa chambre et de frapper à la porte de celle de Cersei. Il ignorait si elle était déjà réveillée – il était encore tôt.
En l'absence de réponse, il entrouvrit légèrement la porte.
Personne.
Il fronça les sourcils. C'était étonnant que Cersei ne l'ait pas attendu avant de descendre prendre son petit-déjeuner. Ils allaient affronter cette épreuve ensemble – n'était-ce pas ce qu'ils s'étaient promis la veille encore ? Jaime décida alors de partir à la recherche de sa jumelle : peut-être était-elle encore dans le réfectoire. Alors qu'il descendait les escaliers, il jeta des regards furtifs aux copies qu'il croisait sur sa route et qui se dirigeaient probablement vers la même destination que lui. Il lui sembla que son cœur manqua un battement à chaque nouveau regard qu'il croisait.
Il redoutait par-dessus tout de croiser deux yeux verts qui lui seraient bien trop familiers.
Il avait à peine posé un pied dans le hall d'entrée que la seule silhouette qui l'intéressait vraiment fit irruption devant lui. Cersei, qui venait de l'extérieur, portait un gros sac noir à deux mains et grimaçait sous l'effort.
« Tu m'aides ? » demanda t-elle en guise de bonjour.
« Qu'est-ce que c'est ? »
Pour toute réponse, elle lui jeta un regard insistant. Jaime attrapa une anse du sac de sa main gauche – elle n'aurait pas apprécié qu'il utilise sa main droite, et son poignet non plus.
« Où est-ce que tu étais passée ? » l'interrogea t-il alors qu'elle les entraînait vers l'escalier principal.
Jaime ne put s'empêcher de jeter un œil aux cadres photo représentant l'histoire du programme Constellation quand ils passèrent devant. C'est lorsqu'ils s'en éloignèrent qu'il réalisa que Cersei ne lui avait pas répondu.
Il s'arrêta aussitôt.
« Cersei. »
Elle soupira, agacée.
« Tu le découvriras bien assez tôt. Viens. Avec un peu de chance, Baelish sera dans son bureau. »
Il n'aimait pas qu'elle lui cache quelque chose. Cersei ne semblait pas s'en formaliser – après tout, ce n'était pas une nouveauté. Oh, elle lui en avait caché, des choses.
Les insultes. Les coups. Les viols conjugaux.
Jaime grinça des dents. Pourquoi tout le ramenait-il à repenser à Robert ?
Cersei frappa à la porte du bureau de Baelish avec plus de force que nécessaire. Lorsqu'il leur dit d'entrer, elle n'hésita pas une seule seconde. Arrachant le sac de la main de Jaime, elle le porta tant bien que mal sur quelques mètres et le jeta sur le bureau du directeur-adjoint, envoyant valser quelques dossiers et stylos au passage. Baelish, trop surpris pour répondre, fixa un peu stupidement le sac pendant quelques secondes.
« Ouvrez-le, » fit Cersei d'un ton catégorique.
Jaime vint lentement se planter à ses côtés, curieux et inquiet.
D'une main assurée, Baelish fit glisser la fermeture éclair du sac. La mâchoire de Jaime se décrocha lorsque ses yeux se posèrent sur son contenu.
Jamais il n'avait vu autant de billets de banque de sa vie. Il y avait là plusieurs millions, c'était indiscutable. Il braqua son regard sur Cersei, attendant des explications – elle ne sembla même pas le voir.
« C'est une sacrée somme, » constata pragmatiquement Baelish.
« En effet, » railla Cersei. « Et elle est à vous si vous faites revenir les chirurgiens dès aujourd'hui pour que mon frère soit opéré dans les plus brefs délais. »
Ses yeux émeraude brillaient d'une telle intensité qu'il fut surpris que le directeur-adjoint ne se ratatine pas sous leur puissance. Pendant l'espace de quelques secondes, Jaime fut certain qu'il allait accepter. Toutes les conférences du monde ne valaient pas une telle quantité d'argent – n'importe qui accepterait en un battement de cil.
Mais, et il s'en rendit compte lorsqu'il referma le sac, Baelish n'était pas n'importe qui.
Cet endroit n'était pas n'importe quoi. C'était comme une bulle hors du monde, un autre univers peuplé par une autre espèce.
« Je suis désolé. Il est capital que nos chirurgiens assistent à cette série de conférences. »
Cersei ne se serait jamais attendue à un refus aussi net. Elle crispa les poings, ses ongles s'enfonçant dans les paumes de ses mains.
« Je suis vraiment navré, Mademoiselle Lannister. Deux semaines. Tout l'argent du monde ne pourra rien y changer. »
Jaime, qui ne souhaitait pas s'attarder, attrapa le sac et, sans un regard en arrière, quitta la pièce. Cersei le rattrapa en quelques enjambées.
« Attends ! »
Elle attrapa une anse du sac et tous les deux regagnèrent la chambre de Cersei. Celle-ci poussa un petit soupir de soulagement lorsqu'elle le lâcha – il tomba lourdement sur le sol. Ignorant Jaime, elle se dirigea vers la fenêtre et l'ouvrit, laissant entrer les parfums d'automne dans la pièce.
« Tu peux m'expliquer ? » lâcha Jaime après de trop nombreuses secondes de silence.
« Qu'est-ce qu'i expliquer ? »
Il lui attrapa le bras pour la forcer à se retourner. Elle sursauta violemment et se dégagea aussitôt d'un geste sec. Jaime fit un pas en arrière, les paumes tournées vers elle.
« Pardon. Je ne voulais pas te... »
« Pas grave, » coupa t-elle, mal à l'aise.
Les contacts physiques n'avaient plus jamais été les mêmes pour elles depuis le jour de son mariage – il le savait, pourtant, et il s'en sentit d'autant plus coupable.
« Il n'y a rien à expliquer, Jaime, » reprit-elle en le regardant dans les yeux. « Je me suis levée ce matin, j'ai pris la voiture, je suis allée en ville, puis à la banque, et je suis ressortie avec l'argent. »
« Il y a plusieurs millions, dans ce sac. Comment es-tu parvenue à retirer autant d'argent ? »
« Je suis une Lannister, » répondit-elle comme si ça expliquait tout.
Et c'était le cas, d'ailleurs. Leur nom de famille avait toujours un passeport doré pour traverser toutes les portes qu'ils rencontraient.
« Ne fais pas cette tête. Ce n'est pas comme si j'avais vidé notre compte en banque, » s'agaça t-elle.
Une fois de plus, elle était dans le vrai. Jaime savait qu'elle n'avait pas retiré cet argent à de mauvaises fins – elle voulait simplement aider Tyrion. Leur petit frère. Elle voulait qu'il soit opéré le plus vite possible pour qu'ils rentrent tous à la maison et laissent cette sordide histoire derrière eux.
Pourtant, quelque chose le dérangeait, et il mit rapidement le doigt dessus.
« Tu aurais pu m'en parler. »
Son ton n'était pas particulièrement accusateur, comme s'il avait fait un simple constat. Cersei parut légèrement mal à l'aise, haussa les épaules.
« Tu aurais été d'accord ? »
Silence.
« J'imagine que ça n'a plus d'importance, maintenant, » rétorqua t-il avec sarcasme.
Cersei lui tourna de nouveau le dos. Elle lui avait caché quelque chose, et ça ne lui plaisait pas du tout.
Des non-dits étaient comme suspendus en l'air.
« Tu ne m'as pas dit ce que faisait Tyrion dans la rue tout seul en pleine journée. »
Maintenant qu'il avait vu leur petit frère de ses propres yeux, maintenant que la panique qu'il avait ressentie en recevant ce coup de fil de Cersei s'était un peu estompée, maintenant qu'il avait les pensées un peu plus claires, cette question lui venait tout naturellement à l'esprit.
« Pourquoi est-ce qu'il n'était pas au lycée ? »
Tyrion s'était fait agresser aux environs de quatorze heures, heure à laquelle il aurait dû être en cours. Cersei haussa les épaules.
« Je n'en sais rien. »
Elle soutint son regard pendant un long moment et haussa un sourcil.
Jaime ne répondit rien et se détourna.
« J'ai faim, » annonça t-il.
C'est côte à côte qu'ils se dirigèrent vers le réfectoire mais plus aucune parole ne fut échangée.
Jaime avait l'étrange et terrifiante certitude que Cersei lui avait caché plus d'une chose, aujourd'hui.
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« Jeyne est amoureuse de toi. »
Jaime-modèle haussa un sourcil face au regard scrutateur d'Addam avant de se tourner vers Jeyne, qui bavardait avec deux de ses amies à quelques mètres à peine de lui.
« N'importe quoi. »
« Je t'assure qu'elle l'est, » insista Addam.
Jaime avait promis d'attendre Cersei, qui finissait une heure plus tard que lui, à la sortie du lycée, et son meilleur ami avait décidé de rester avec lui jusqu'à ce qu'elle arrive. Quant à Tyrion, il était normalement déjà à la maison.
« Je ne vois pas ce qui te fait dire ça, » marmonna Jaime. « Nous sommes amis, c'est tout. »
Jeyne et lui se connaissaient depuis des années, s'appréciaient beaucoup, avaient plusieurs cours en commun et trainaient souvent ensemble en sortant du lycée, mais ça s'arrêtait là. Jaime n'était pas amoureux d'elle.
« Tu as toujours été aveugle au sujet de ce genre de choses, » soupira Addam. « J'ai vu comment elle te regarde. »
Jeyne jetait de temps à autre un regard dans sa direction et lui adressait de timides sourires, que Jaime avait bien du mal à lui rendre. Une part de lui se mettait à considérer sérieusement ce qu'Addam venait de lui dire et il conclut rapidement que son ami avait très probablement raison.
« Ça n'a pas l'air de te réjouir. Tu as des vues sur elle ? » railla Jaime.
« Ne dis pas n'importe quoi, » rétorqua un peu trop sèchement Addam.
Pour ce qu'il en savait, Addam n'avait jamais eu de petite-amie, mais Jaime n'était clairement pas le mieux placé pour faire une remarque – il était dans le même cas, après tout, et il savait que certains de ses camarades s'interrogeaient à ce sujet. Il avait seize ans, il était beau et populaire et il était membre de l'équipe de baseball du lycée. Bon nombre de filles se retournaient sur son passage lorsqu'il traversait les couloirs et certaines lui avaient clairement fait savoir qu'elles étaient intéressées, alors comment pouvait-il être encore célibataire ?
« Je ne pense pas que tu serais heureux avec elle, c'est tout. »
« Je croyais que tu l'appréciais. »
« C'est le cas. Je dis juste que ce n'est pas une fille pour toi. »
Jaime haussa un sourcil, ne sachant que répondre. Addam avait probablement raison – il le connaissait bien, après tout, peut-être mieux que Jaime ne se connaissait lui-même.
« Au fait, tu vas aller au bal de fin d'année ? » reprit Addam.
« J'en sais rien. Je verrais. »
« C'est dans deux semaines, alors tu ferais mieux de vite te décider. »
« Hmm. »
Jaime remarqua que les amies de Jeyne semblaient la pousser à aller lui parler. Celle-ci finit par se décider et s'approcha doucement de lui. Une pierre lui tomba dans l'estomac.
« Hey. »
Incapable de parler, il se contenta d'un signe de tête. Addam détourna le regard.
« Je me demandais... » commença Jeyne, qui craignait visiblement de se jeter à l'eau.
Elle prit son courage à deux main et posa la question que Jaime redoutait d'entendre :
« Je me demandais si tu voudrais venir au bal de fin d'année avec moi. »
Alors qu'il cherchait la meilleure façon de décliner sa proposition sans lui faire de peine – une recherche sans nul doute vaine – quelqu'un se chargea de répondre pour lui.
« Jaime ne va pas au bal, » dit Cersei d'un ton glacial en venant se planter à côté de lui.
Sa jumelle se tourna vers lui, les yeux flamboyants.
« Allons-y. »
Sans accorder un regard supplémentaire à Jeyne, elle se mit en route à grands pas. Jaime jeta un regard désolé à son amie, murmura un salut à l'attention d'Addam et suivit Cersei.
Quelques minutes plus tard, alors qu'ils traversaient une rue déserte, il s'arrêta soudainement.
« Pourquoi tu as fait ça ? »
« Fait quoi ? »
« Parler de cette façon à Jeyne. »
Cersei croisa les bras sur sa poitrine, exaspérée.
« Qu'est-ce que ça peut faire ? Tu n'avais aucune intention d'aller au bal, de toute façon. Aucune fille ne t'intéresse. »
« Peut-être que j'avais envie d'y aller avec elle, » rétorqua Jaime, quand bien même ce n'était pas vrai.
Le visage de sa sœur était rougi par la colère.
« Avec une fille pareille ? Ne me fais pas rire ! »
« Jeyne est une fille très bien. Tu as toujours été injuste avec elle. »
Cersei éclata d'un rire sans joie.
« Elle est fade et inintéressante. Tu t'ennuierais au bout de dix minutes passées accroché à son bras. »
« Arrête ça, Cersei. Je commence à croire que tu es jalouse. »
« Jalouse ? »
Pendant quelques secondes, aucun d'entre eux ne prononça plus un mot.
« Et pourquoi est-ce que je serais jalouse ? Je n'ai aucune raison de l'être, » reprit Cersei d'un ton méprisant.
Jaime avait touché juste. Elle était jalouse, mais comme elle l'avait dit, elle n'avait aucune raison de l'être – et là était tout le problème.
Cersei se mordit la lèvre et Jaime s'aperçut qu'elle avait les larmes aux yeux.
« Je vais encore redoubler, Jaime. »
Sonné, il eut besoin de quelques secondes pour réagir.
« Quoi ? »
« Je vais redoubler. J'ai appris ça cet après-midi. »
Des perles d'eau roulèrent sur ses joues. Cersei avait déjà redoublé une fois en primaire, un incident de la vie qui les avait empêchés de continuer à s'asseoir côte à côte en classe. Il savait que ses notes étaient loin d'être excellentes, mais de là à redoubler une nouvelle fois...
Il tendit la main vers elle mais elle le repoussa d'un geste rageur.
« J'ai pas besoin de ta pitié, » cracha t-elle.
Elle se remit à marcher et ne lui accorda plus un regard jusqu'à ce qu'ils furent rentrés. Tyrion, qui lisait dans le salon, fronça les sourcils en voyant l'état dans lequel était Cersei.
« Qu'est-ce qui se passe ? » demanda t-il, inquiet.
« Rien qui te regarde ! »
Ne prêtant aucune intention à l'expression blessée de Tyrion, Cersei se précipita dans les escaliers et courut s'enfermer dans sa chambre. Jaime n'hésita pas avant de la suivre.
« Je t'expliquerai, » promit-il rapidement à Tyrion.
Allongée sur son lit, Cersei lui tournait le dos et serrait un oreiller contre elle. Sans dire un mot, Jaime s'allongea à côté d'elle. Les larmes de sa sœur lui avaient toujours crevé le cœur – aujourd'hui ne faisait pas exception à la règle.
Cersei se retourna pour trouver refuge dans ses bras. Jaime appuya son front contre le sien en lui murmurant des paroles réconfortantes.
« Père va me tuer, » murmura t-elle, la voix tremblante. « Il dit toujours que je suis stupide, il... »
« Ça va aller, » coupa Jaime. « Tu n'es pas stupide, Cersei. Tu ne l'as jamais été. »
C'était Jaime qui se trouvait stupide, parfois, quand il n'arrivait pas à déchiffrer ce qui était inscrit dans ses livres de cours, quand il faisait des crises d'angoisse pour rien en craignant que leur père ne s'en aperçoive.
Les larmes de sa jumelle finirent par se tarir.
« J'ai une idée, » lança Jaime d'un ton enjoué. « Et si on allait au bal tous les deux ? »
Cersei se redressa et haussa les sourcils.
« Vraiment ? »
« Vraiment. Tu sais bien que tu es la seule femme dans mon cœur, » plaisanta t-il en lui donnant un coup de coude.
Un grand sourire étira les lèvres de Cersei – un sourire qu'il ne voyait que trop rarement. Il tendit la main droite, paume tournée vers le haut, et désigna la cicatrice qui lui barrait le poignet. Cersei l'imita aussitôt et Jaime posa un regard sentimental sur sa cicatrice à elle – elle était identique à la sienne.
« On sera toujours liés, » promit-il.
Lorsqu'ils avaient quatre ans, ils avaient joué avec un couteau que leur mère avait laissé trainer sur la table de la cuisine et s'étaient volontairement entaillé le poignet avec. Il n'en gardait aucun souvenir, mais il supposait qu'ils avaient probablement voulu graver sur leur peau la preuve que leur relation était plus forte que tout.
« Toujours, » répéta Cersei.
Lorsqu'elle l'enlaça, Jaime songea à quel point il l'aimait.
S'il savait qu'il l'aimait un peu trop, il choisit sciemment de l'ignorer.
.
Tyrion-copie rêvait quand la voix qu'il aimait le plus au monde vint l'arracher à son sommeil.
La poigne de Cersei était ferme – elle le secouait doucement.
« Tyrion. »
Il ouvrit péniblement les yeux. Le serpent n'avait pas eu le temps de le mordre, cette fois. Il se demandait toujours quelle était la signification de cet étrange cauchemar.
Il se demandait s'il avait vraiment envie de savoir.
Pendant quelques secondes, une morsure invisible sembla lui brûler la jambe, mais la douleur imaginaire s'évanouit dès que Cersei lui offrit un doux sourire, bien qu'un peu crispé.
« Ça va ? » demanda t-il en se redressant.
Elle se mordit la lèvre. Peut-être songeait-elle que c'était elle qui aurait dû lui poser cette question. Peut-être garda t-elle le silence parce que cette question n'avait pas lieu d'être.
Tyrion allait bien – comment en aurait-il pu être autrement ?
Cersei l'embrassa sur le front. Un grand sourire se dessina sur les lèvres de Tyrion.
« Ça va, » répondit-elle.
Il remarqua que comme à son habitude, Cersei était déjà habillée, coiffée et maquillée malgré l'heure matinale. Il trouvait là quelque chose de rassurant. Émergeant peu à peu de son état ensommeillé, il se demanda pourquoi elle était venue le réveiller.
« Tu dois donner un cours, ce matin, » répondit-elle à sa question muette. « Littérature. »
« Oh... c'est vrai. J'avais oublié. »
L'arrivée de leurs modèles à Hautjardin avait tellement occupé ses pensées qu'il en avait oublié de vérifier le planning de la semaine.
« Je t'attends dans le couloir, » annonça Cersei avant de quitter la pièce. Tyrion s'habilla rapidement et jeta un coup d'oeil au calendrier accroché au mur. Ils étaient le 30 octobre – la veille d'Halloween. Les enfants allaient être intenables.
Cersei n'était nulle part en vue. Tyrion savait exactement où elle se trouvait. Réprimant un petit rire, il glissa la tête à l'intérieur de la chambre de Jaime. Celui-ci, qui avait le sommeil beaucoup plus lourd que Tyrion, tentait vainement de repousser Cersei, qui le secouait sans ménagement.
« Debout, Jaime ! »
« Va t-en, Cersei. Il est trop tôt... » marmonna t-il en enfouissant son visage dans un des oreillers.
Exaspérée, Cersei posa les poings sur les hanches. Amusé, Tyrion décida de voler à sa rescousse. Sans prévenir, il saisit l'oreiller et le tira brusquement. Jaime poussa un grognement de dépit.
« Alors c'est comme ça... »
Jaime attrapa un de ses autres oreillers et l'envoya dans la figure de Tyrion.
« Mais qu'est-ce que... » commença Cersei.
Elle n'eut pas l'occasion de terminer sa phrase. Jaime ne l'avait pas épargnée et elle serrait à présent un oreiller entre ses mains.
Un éclair d'amusement vint illuminer son regard.
Et, sans trop comprendre comment, Cersei, Jaime et Tyrion se lancèrent dans une bataille de polochons telle qu'ils n'en avaient plus connue depuis plusieurs années.
Lorsque, quelques minutes plus tard, ils laissèrent retomber les oreillers sur le lit de Jaime, ils étaient décoiffés et avaient le regard pétillant, comme un regard d'enfant. Cet instant de grâce ne dura pas – une ombre passa sur le visage de Cersei.
Elle n'avait pas cherché à se recoiffer immédiatement, ce qu'elle aurait fait en temps normal. Tyrion n'était même pas certain qu'elle ait remarqué l'état de ses cheveux.
« Je... je pensais qu'on pourrait descendre prendre notre petit-déjeuner tous les trois, » reprit Cersei.
Tyrion échangea un regard avec Jaime. Tous deux avaient entendu les non-dits dans les paroles de leur sœur. Il n'était plus temps de se cacher, de fuir la réalité et de chercher à se réfugier dans un monde qui n'existait plus – celui de l'enfance.
Il était temps qu'ils affrontent leurs modèles, qu'ils les regardent, qu'ils prennent pleinement conscience de ce qui allait se produire d'ici deux pauvres petites semaines.
Cersei se détourna et passa une main dans ses boucles blondes. Tyrion offrit un petit sourire crispé à Jaime avant de la suivre à l'extérieur de la pièce. Tous deux observèrent les photos de constellations qui étaient accrochées au mur.
Et les étoiles renaîtront.
Le mantra qui était si profondément ancré en lui depuis l'enfance résonna dans son esprit sans même qu'il y pense accompagné d'un autre bruit, plus diffus et plus confus, un bruit qui ressemblait étrangement au sifflement d'un serpent.
Tyrion fut tiré de sa contemplation silencieuse par l'arrivée de Jaime. Sans échanger un mot, ils se mirent en route vers le réfectoire. Alors qu'ils traversaient les couloirs, Tyrion se demandait quelle serait sa réaction lorsqu'il se retrouverait face à face aux modèles de son frère et de sa sœur. Aurait-il peur ? Serait-il fasciné ? Verrait-il beaucoup de différences avec ceux dont les visages lui étaient si familier ? Peut-être aurait-il envie de partir en courant, de baisser la tête. Peut-être trouverait-il la force de les regarder dans les yeux.
Finalement, rien de ceci ne se produisit. Ils ne rencontrèrent pas les modèles dans le réfectoire comme ils s'y attendaient mais bien avant, au détour d'un couloir.
Et Tyrion ne pensa à rien, trop surpris pour réagir de quelque manière que ce soit.
Il n'eut pas peur. Il ne fut pas non plus fasciné. N'importe qui aurait pu remarquer les différences physiques qui les séparaient de son frère et de sa sœur mais il ne les vit même pas. Il ne partit pas en courant, il ne baissa pas les yeux.
A la place, il se contenta de les fixer, complètement immobile, les yeux ronds, la bouche légèrement entrouverte. Il ne s'aperçut même pas que son Jaime et sa Cersei s'étaient crispés – le monde s'était désormais réduit aux jumeaux-modèles qui avaient l'air d'avoir vu un fantôme. Mais, après tout, c'était le cas, non ? Il était un fantôme, le fantôme conscient et en bonne santé de leur petit frère cloué dans un lit d'hôpital et branché à des machines qui le gardaient en vie. Il était un fantôme dont les étoiles allaient bientôt renaître, et c'était quelque chose de beau – c'était ce pour quoi il avait été créé.
Cersei-modèle agrippa le bras de son Jaime. Il y avait une étrange lueur dans leurs yeux verts, leurs yeux si familiers à Tyrion et qui lui semblaient pourtant si lointains, une lueur qui n'était ni de la surprise, ni de la curiosité, ni même vraiment de l'hostilité.
C'était de la peur.
Tyrion reprit quelque peu ses esprits, fronça les sourcils. C'était indéniable.
Les modèles avaient peur d'eux.
Il voulut ouvrir la bouche pour dire quelque chose, n'importe quoi, un simple salut, des banalités d'usage, mais il n'en eut pas le temps. La main de Cersei se referma sur son épaule et, avant qu'il n'ait compris ce qui se passait, elle l'avait repoussé derrière elle, telle une lionne défendant son petit.
Le silence s'attarda pendant quelques secondes supplémentaires, et puis...
« C'est notre Tyrion. Vous ne pouvez pas le prendre. »
La voix de Cersei n'avait pas tremblé et pourtant Tyrion y avait perçu une petite fêlure, une incertitude – une supplication.
Le visage de Cersei-modèle ne laissa transparaître aucune émotion. Sa voix non plus.
« On a besoin de ses organes. »
Un violent frisson traversa alors le corps de Tyrion et il n'eut pas besoin de se tourner vers Cersei et Jaime pour savoir que leur réaction avait été similaire.
Organe... elle avait dit organe... Tyrion se sentait glacé de l'intérieur et jeta un coup d'œil effrayé autour de lui, persuadé qu'Aerys allait surgir d'un instant à l'autre, des flammes dans ses yeux violets.
Organe... comment avait-elle pu ? Pendant quelques instants, il oublia que Cersei-modèle n'était pas comme sa sœur, comme eux tous, qu'elle n'était pas une pensionnaire de Hautjardin, qu'elle ne pouvait pas savoir.
Il en oublia même la raison de la présence des modèles dans le pensionnat. Cersei-modèle avait prononcé le mot organe, elle avait brisé le tabou, et c'était comme si rien d'autre ne comptait.
