Et les étoiles disparaîtront

Chapitre 4 - La croisée des chemins

Partie 2

oOo

Tyrion-copie, à peine âgé de six ans, traversait les couloirs du pensionnat en compagnie des autres pensionnaires de son âge. C'était l'heure de la récréation et un gardien, Aemon, les conduisait à l'extérieur pour qu'ils puissent prendre l'air. Le printemps était revenu depuis quelques semaines déjà et, comme la plupart des enfants, Tyrion aurait préféré passer des heures à jouer au milieu des fleurs plutôt que de rester sagement assis derrière son pupitre.

Une fois qu'ils furent sortis, il allait suivre Bronn quand une voix plus que familière le fit tourner la tête.

« Tyrion ! »

Cersei lui faisait de grands signes, le regard pétillant. Jaime se tenait quelques pas derrière elle et jetait des regards inquiets autour de lui. Tyrion n'hésita pas avant de rejoindre sa sœur et son frère.

« Salut. »

La malice qu'il percevait dans les yeux de sa sœur lui apprit qu'elle avait quelque chose à lui dire – peut-être avait-elle inventé un nouveau jeu ? Mais alors, pourquoi Jaime avait-il l'air d'avoir peur ?

« C'est Aerys qui surveille la récréation, » chuchota t-il. « Tu ne devrais pas... »

« Et alors ? » le coupa Cersei d'un ton sec. « J'ai juste appris un nouveau mot, Jaime. Ce n'est pas la fin du monde. Que veux-tu qu'il dise ? »

« Ce n'est pas un mot comme les autres. Je le sens. »

Cersei roula des yeux, agacée, et reporta son attention sur Tyrion.

« On devrait s'éloigner, au moins, » insista Jaime.

Ils étaient en effet plantés à quelques mètres à peine de l'entrée du pensionnat. Tyrion chercha le directeur du regard mais ne le trouva pas – il n'aperçut qu'Aemon qui discutait avec Talisa. Cersei ne fit pas le moindre geste qui montrait qu'elle était décidée à trouver un coin plus tranquille pour discuter à l'abri d'éventuelles oreilles indiscrètes. Cersei n'avait jamais peur de rien – même pas d'Aerys – et Tyrion l'admirait beaucoup pour cela.

« Tu as appris quel mot ? » demanda Tyrion, dévoré par la curiosité.

Il aimait quand sa grande sœur lui apprenait des choses.

Les lèvres de Cersei se fendirent d'un sourire.

« Tu savais qu'il existait un autre mot pour étoile ? »

Instinctivement, Tyrion leva les yeux vers le ciel. Sa sœur pouffa.

« Non, pas ces étoiles-là. Les étoiles du corps humain. »

« Cersei... » osa Jaime.

Une fois de plus, elle fit comme si elle n'avait pas entendu.

« Ah ? »

« Oui. »

Elle rayonnait de fierté, comme si elle s'imaginait être une exploratrice venant de faire une découverte capitale.

« Ça s'appelle aussi des organes. »

« Organes... »

Tyrion répéta le mot, comme pour le goûter, mais ne trouva pas sa saveur à son goût. Il préférait l'autre mot, le mot qu'on lui avait appris, le mot qui avait un sens pour lui.

« Organe, c'est moche, comme mot, » conclut-il, légèrement déçu. « Et où tu l'as appris, d'ailleurs ? »

Cersei haussa les épaules, comme si ce n'était au fond pas très important, mais consentit à lui répondre.

« Tout à l'heure, pendant la visite médicale. »

Tous les pensionnaires étaient régulièrement examinés par les médecins.

« J'étais la dernière à passer. Quand je suis sortie de l'infirmerie, je n'ai pas refermé la porte derrière moi, et j'ai écouté. »

« C'est contre le règlement, » marmonna Jaime.

« Talisa parlait au docteur Qyburn. Il lui a demandé comment allaient nos étoiles et elle a répondu que nos organes étaient en parfait état. »

Quelque chose la contrariait.

« Pourquoi est-ce qu'on n'a jamais entendu ce mot avant ? » demanda t-elle en faisant tourner sa tresse entre ses doigts.

Elle se tourna vers Jaime, qui semblait de plus en plus nerveux.

« Tu crois qu'on devrait en parler à tous les autres ? »

« Tu n'aurais pas dû les écouter, » répondit-il, ignorant sa question. « C'est peut-être quelque chose qu'on n'est pas censés savoir. »

Cersei soupira, contrariée.

« Ce n'est qu'un mot, Jaime. Or-gane. O-r-g-a-n-e. Organe. C'est... »

Mais Cersei n'eut jamais l'occasion de finir sa phrase. Comme s'il sortait de l'ombre, Aerys surgit devant eux, des flammes furieuses illuminant ses yeux violets.

« Qu'as-tu dit ? »

Sa voix était lourde de menaces. Tyrion et Jaime se ratatinèrent sur place mais parce que Cersei était Cersei, parce qu'elle était courageuse et qu'elle n'avait peur de rien, elle ne broncha pas. Ses yeux écarquillés montraient cependant qu'elle était hésitante.

Aerys ne lui laissa même pas la chance de s'expliquer.

Le claquement de sa paume contre sa joue d'enfant fut si retentissant qu'un silence mortel vint immédiatement remplacer les conversations et les rires.

« Ne redis plus jamais ça, tu m'entends ? » gronda Aerys. « Plus jamais. »

Talisa se précipita sur eux, tomba à genoux et serra Cersei contre elle. Tyrion, choqué par ce qui venait de se passer, eut les larmes aux yeux en constatant que sa sœur pleurait à chaudes larmes – lui aussi voulait lui faire un câlin.

« Faites en sorte qu'elle et tous les autres retiennent la leçon, » cracha Aerys avant de s'éloigner.

Incapable de se retenir plus longtemps, Tyrion se mit lui aussi à pleurer. Talisa l'attira alors contre lui et lui caressa les cheveux tout en continuant de consoler Cersei.

« Je... je... » hoquetait-elle, incapable de prononcer le moindre mot.

« Écoute, Cersei, » murmura Talisa. « Tu ne dois plus jamais prononcer ce mot, d'accord ? »

« Mais... »

« Plus jamais. Promets-moi. »

Elle se tourna vers Tyrion, puis Jaime.

« Ça vaut également pour vous, et pour tous les autres enfants. Promettez-moi. »

Elle semblait en colère mais, du haut de son jeune âge, Tyrion suspectait que ce n'était pas à eux qu'elle en voulait.

Ils promirent, bien sûr. Qu'y avait-il d'autre à faire ? Aerys les avait bien trop terrifiés pour qu'ils songent à protester, à poser d'autres questions, à tenter de comprendre. Tous les pensionnaires qui avaient assisté à la scène échangeaient des regards anxieux.

Tyrion enroula ses petits bras autour de la taille de sa sœur et, au bout de quelques secondes, Jaime les rejoignit.

Ils avaient promis, et jamais ils ne rompirent leur promesse.

.

« Cersei. »

Cersei-modèle, qui ne prêtait plus guère attention à son bol de céréales depuis plusieurs minutes déjà, gardait le regard fixé sur Tyrion-copie. Ses mains tremblaient légèrement – c'était une bonne chose qu'elle ne cherche pas à porter la cuillère à sa bouche.

« Cersei. »

La voix de Jaime, elle ne l'entendait pas. Tyrion-copie, qui lui jetait des coups d'œil à la dérobée de temps à autre, bavardait avec les autres copies tout en dégustant une tartine à la confiture. Cersei fronça les sourcils, se mordit la lèvre. Des larmes lui montaient aux yeux.

Elle avait l'impression que c'était son petit frère qui était là, à quelques mètres d'elle, que c'était son petit frère qui parlait la bouche pleine et souriait à ses camarades, que c'était son petit frère qui était plein de vie et de bonne humeur, mais tout cela n'était qu'une illusion qu'elle trouvait bien trop cruelle.

Ce n'était pas son Tyrion.

Ce Tyrion n'était qu'une copie, un ersatz d'être humain, une enveloppe charnelle sans âme, sans sentiments, une créature artificielle créée dans un seul but. Un but qui serait bientôt atteint.

« Cersei. »

Jaime, qui avait répété son prénom pour la troisième fois, posa une main sur son bras.

« Ce n'est pas notre Tyrion, » finit-elle par lâcher d'un ton catégorique en replongeant le nez dans ses céréales. « Ce n'est qu'une copie. Une simple copie. »

Ses poings se crispèrent. Le regard de sa propre copie – son propre regard, ne put-elle s'empêcher de penser – la transperçait, elle le savait, et ça ne lui plaisait pas du tout.

C'est notre Tyrion. Vous ne pouvez pas le prendre.

Ces paroles prononcées avec sa propre voix, par un corps génétiquement identique au sien, lui laissaient un goût amer dans la bouche, quand bien même elles n'avaient jamais franchi la barrière de ses lèvres.

Une ombre se glissa derrière elle et Jaime.

« Je vois que vous avez fait la connaissance de vos copies, » fit Baelish d'un ton faussement désintéressé.

Il prit place à côté de Jaime et entreprit de se servir un bol de café.

« On s'est croisés, » répondit Cersei d'un ton sec. « Je croyais que vous étiez déjà venu prendre votre petit-déjeuner. »

La manière dont il avait superbement ignoré la somme d'argent colossale qu'elle avait déposée à ses pieds lui restait en travers de la gorge.

« Je travaille toujours un peu avant de descendre. Toutefois, je mets toujours un point d'honneur à être présent ici à chaque repas. J'aime observer les pensionnaires... c'est toujours très instructif. »

Quelque chose dans son ton lui déplut fortement. Elle laissa retomber la cuillère dans son bol. Quelques gouttes de lait furent projetées sur la table.

Plop. Plop. Plop.

Sa copie ne la quittait pas des yeux. Comme si elle la défiait.

Cersei se leva brusquement.

« Tu as fini ? » demanda t-elle à Jaime avant de se détourner sans même attendre sa réponse.

Alors qu'elle n'avait fait que deux pas, la voix de Baelish la cloua sur place.

« Il est... remarquable que deux êtres génétiquement parfaitement identiques puissent être si différents. »

Une nouvelle voix que Cersei ne connaissait que trop bien s'éleva parmi les autres. Elle n'eut pas besoin de regarder pour savoir que Robert-copie venait de s'asseoir à table.

Sans prendre la peine de répondre, Cersei quitta le réfectoire à grandes enjambées, et même lorsque le silence la recouvrit quelques mètres plus loin, l'étrange supplication désespérée de sa copie continua de retentir dans son esprit.

C'est notre Tyrion. Vous ne pouvez pas le prendre.

Elle s'appuya contre le mur du couloir, les bras croisés sur sa poitrine.

« Elle a l'air de tenir à lui, » fit-elle lorsque Jaime la rejoignit quelques secondes plus tard.

Préciser de qui elle parlait n'était pas nécessaire. Son jumeau haussa les épaules.

« Ce ne sont pas des animaux. »

« Ce ne sont pas des humains non plus. »

Un blanc s'installa entre eux.

« Les copies n'ont pas d'âme, » conclut Cersei d'un ton catégorique. « Ça ne prouve rien. Rien du tout. »

Elle se décolla du mur et se remit à marcher.

« Allons voir Tyrion. »

.

Cersei-modèle ouvrit la porte de sa chambre en essayant de faire le moins de bruit possible. Elle était seule à l'étage – Jaime et Tyrion étaient en train de préparer le dîner dans la cuisine, ou plutôt, Jaime essayait de préparer le dîner tout en consolant Tyrion, dont on s'était encore moqué au collège. Elle soupira intérieurement, agacée. Elle avait beau lui répéter sans aucune délicatesse qu'il fallait qu'il arrête de chouiner et qu'il se décide à se défendre contre les petits cons qui l'importunaient, rien n'y faisait.

Au moins une fois par semaine, il revenait à la maison en larmes et à chaque fois, Jaime le serrait contre lui en lui disant que ce n'était pas grave, que tout allait s'arranger. Son jumeau ne se rendait pas compte qu'il lui faisait plus de mal que de bien.

Ce n'était pas à cause de Cersei que Tyrion garderait la tête basse toute sa vie.

Elle, elle n'était pas comme lui. Elle ne cherchait pas à se faire des amis, à rentrer dans le moule, elle se foutait complètement de ce qu'on pouvait penser d'elle. Elle ne suivait pas la mode, ne se maquillait pas, ne voyait pas l'intérêt de raconter sa vie sur les réseaux sociaux ou d'être populaire.

Tout ça entrait en contradiction avec ce que son père voulait faire d'elle – une digne héritière de l'empire Lannister. Sa mère aurait peut-être été déçue par son comportement jugé bien trop rebelle, mais sa mère n'était plus là. Et Cersei n'aimait pas penser à elle. Ça lui donnait envie de pleurer, et elle détestait pleurer. Pleurer, c'était se montrer faible. Et faible, elle ne l'était pas.

Trois livres dans les mains, elle traversa le couloir sur la pointe des pieds jusqu'à la chambre de Tyrion, dont elle poussa délicatement la porte. Puis, elle s'approcha de l'une des immenses bibliothèques qui recouvraient le mur et replaça les livres à l'endroit exact où elle les avait trouvés la dernière fois.

Cela faisait plusieurs mois qu'elle répétait ce petit manège. Dès que Tyrion avait le dos tourné, elle en profitait pour se faufiler dans sa chambre et lui emprunter quelques livres – jusqu'à présent, elle était sûre qu'il ne s'était rendu compte de rien.

Bien sûr, elle aurait pu lui demander directement, mais leurs relations étaient bien trop tendues pour qu'elle se décide à mettre son orgueil de côté pour ça. Et puis, cela serait revenu à admettre qu'elle aimait lire. Père aurait forcément fini par l'apprendre, et Père en aurait été satisfait.

Cersei aurait préféré mourir plutôt que de faire quelque chose qui satisferait son père.

Elle choisit rapidement trois nouveaux livres et s'éclipsa rapidement.

Ceci resterait son secret jusqu'à la fin de ses jours.

.

« A quoi tu joues ? »

Jaime-copie ne chercha pas à dissimuler les reproches dans sa voix tandis que lui, Cersei et Tyrion sortaient du réfectoire.

« Comment ça ? » répliqua t-elle, agacée.

« Ton modèle. Tu l'as foudroyée du regard pendant tout le petit-déjeuner. »

Cersei s'abstint de répondre. De plus en plus contrarié, Jaime reprit :

« C'est notre Tyrion. Vous ne pouvez pas le prendre. Qu'est-ce qui t'a pris, Cersei ? »

Le concerné ne sursauta même pas quand son nom fut prononcé. A la place, il recula de quelques pas, comme s'il attendait que l'orage passe.

« Il fallait bien que je dise quelque chose. »

Sa voix était devenue glaciale. Alyssa, qui sortait à son tour du réfectoire, se figea brusquement lorsqu'elle se rendit compte qu'une dispute couvait. Jaime la remarqua à peine, son attention entièrement fixée sur sa sœur un peu trop rebelle à son goût – au goût de tout le monde, surtout celui de leurs gardiens. Celui d'Aerys.

« Tu ne peux pas t'opposer aux modèles, Cersei, » parvint à articuler Jaime. « Et les étoiles renaîtront. C'est tout ce qui compte. »

Cersei haussa les sourcils. Un sourire sans joie déforma ses lèvres. Sans lui demander son avis, elle s'empara de la chaîne qui pendait à son cou et saisit le pendentif en forme de B du bout des doigts.

« Tout ce qui compte, hein ? »

Jaime fit un pas en arrière.

« Ne commence pas avec ça. »

Alyssa décida d'intervenir – sans doute se doutait-elle qu'ils allaient bientôt échanger des paroles qu'ils regretteraient aussitôt. Elle se planta devant sa petite-amie et prit son visage en coupe.

« Ton frère... il a raison, Cersei, » dit-elle de son habituelle douce voix. « Nous avons tous une mission à accomplir. »

Cersei lâcha un long soupir, puis baissa la tête. Jaime avait gagné mais, il le savait parfaitement, cette victoire n'en était pas vraiment une. Sa sœur avait lâché l'affaire pour ne pas contrarier Alyssa, rien de plus.

« Que faites-vous tous ici ? »

Tous firent volte-face vers Talisa. Jaime jeta un œil à sa montre et constata que Tyrion et Cersei, qui devaient donner un cours, étaient en retard. Parce qu'il ne voulait pas enfoncer sa jumelle davantage, il se tut. Alyssa et Cersei baissèrent les yeux. Quant à Tyrion, il regarda ailleurs.

Jaime aimait beaucoup Talisa. Elle était arrivée au pensionnat environ quinze ans auparavant alors qu'elle venait de terminer ses études de médecine et, en tant que pédiatre, s'occupait du suivi de tous les pensionnaires. Elle s'intéressait à eux, les questionnait sur ce qu'ils apprenaient, sur leurs goûts, sur leurs relations avec leurs camarades – c'était quelque chose que les docteurs Qyburn et Pycelle n'avaient jamais pris la peine de faire.

C'était justement parce qu'elle les connaissait bien qu'elle put deviner sans trop de difficultés ce qui venait de se passer. Elle sembla soudainement très lasse.

« Cersei. Viens faire un tour avec moi. »

« J'ai un cours de mathématiques à donner, » tenta t-elle de protester.

Talisa braqua alors son regard sur Jaime.

« Jaime te remplacera. »

Il comprit qu'il était inutile de protester. Il fit un signe de tête à Tyrion et tous deux s'éloignèrent – Alyssa, qui donnait un cours de sport, se dirigea elle vers l'extérieur du pensionnat après avoir embrassé tendrement Cersei.

Jaime accompagna Tyrion jusqu'à la salle où l'attendaient ses élèves, dont la plupart avaient à peine quelques années de moins que lui. Un silence gênant s'était installé entre eux et, à sa grande tristesse, il ne trouva rien pour le briser.

« Jaime ? »

Tyrion avait la main posée sur la poignée de la porte.

« Oui ? »

Son petit frère lui offrit un petit sourire un peu crispé.

« Et les étoiles renaîtront ? »

Jaime lui sourit en retour, acquiesça.

« Et les étoiles renaîtront. »

Après un dernier regard, Tyrion pénétra dans la salle de classe et Jaime s'éloigna dans le couloir.

Ils avaient cessé de sourire.

.

Cersei-copie laissa Talisa l'entraîner à l'extérieur du pensionnat. Sa chemise ne la protégeait guère du froid automnal – elle frissonna dès qu'elle mit les pieds dehors. Talisa ne sembla même pas faire attention au vent glacial. Les yeux perdus dans le vague, elle fixait un point invisible.

« Tu t'en es prise à ton modèle. »

Ce n'était pas une question. Cersei ne chercha pas à nier une seule seconde – mentir à Talisa était quelque chose qui ne lui était jamais venu à l'esprit.

« Je suis désolée, » lâcha t-elle, presque par réflexe. « Je sais que je n'aurais pas dû. »

« Tu n'aurais pas dû, » confirma Talisa.

Ses ongles s'enfoncèrent dans les paumes de ses mains. Elle sentait encore le regard plein de reproches de Jaime sur elle, le regard suppliant d'Alyssa, le regard fuyant de Tyrion.

Le regard terrifié de son modèle.

« Elle me ressemble. »

C'était comme si les mots lui brûlaient la bouche quand elle les prononçait et pourtant elle ne pouvait pas s'arrêter.

« Elle me ressemble, mais elle n'est pas moi. Elle est venue prendre Tyrion. Ses étoiles vont renaître. Je sais que c'est dans l'ordre des choses, mais... c'est mon Tyrion. Mon petit frère. Je l'aime. »

Ce n'était pas son genre de laisser échapper un flot de paroles plus ou moins décousu, et pourtant...

« Mon... mon modèle. Elle a dit le mot... le mot... »

Le poids du tabou alourdissait sa langue.

« L'autre mot pour étoile. »

Le mot interdit, le mot qui lui avait valu les foudres d'Aerys lorsque la petite fille qu'elle était avait osé le prononcer des années plus tôt, le mot qui n'était pas digne des Soleils et des Supernovas, le mot qu'ils connaissaient tous mais qu'ils occultaient de leur esprit.

« Elle... ce n'est pas Tyrion qu'elle veut, pas vraiment. Elle ne veut que ses étoiles. »

Lorsque Cersei plongea ses yeux dans ceux de Talisa, elle s'aperçut que le médecin avait les larmes aux yeux.

« Un corps, » acheva t-elle la voix tremblante. « C'est tout ce qu'elle voit. Un corps. »

Au fond, ce n'était qu'une façon comme une autre de désigner ce qu'ils étaient réellement.

Des réservoirs à étoiles.

On ne prononçait jamais de telles paroles à Hautjardin, bien sûr. Les gardiens, les médecins, Baelish... tous leur répétaient qu'ils étaient spéciaux, extraordinaires, qu'ils avaient une mission d'une importance capitale à accomplir, une mission dont personne d'autre ne pouvait se charger...

Talisa posa la main sur la joue de Cersei. Sa peau était étrangement chaude. Ses yeux brillaient toujours.

« Tu as toujours été la plus rebelle, » soupira t-elle non sans affection, mais Cersei savait que cela n'avait rien d'un compliment.

Une ombre passa sur le visage du médecin.

« Tu es spéciale, Cersei. Tu n'es pas qu'un corps. »

Elle ne répondit pas, se contenta de hausser les épaules. Elle n'était pas sûre que cela ait une quelconque importance maintenant.

Et les étoiles renaîtront.

C'était quelque chose qu'elle comprenait, qu'elle acceptait, quelque chose dont elle se flattait, même, parfois, parce qu'après tout, on lui avait tant répété qu'elle était spéciale qu'elle avait fini par le croire.

Cela ne voulait pas dire qu'elle ne pleurait pas de rage à l'idée que les étoiles de Tyrion renaissent.

Pour la première fois, Talisa sembla réaliser qu'il faisait beaucoup trop froid pour s'aventurer dehors sans un manteau et une grosse écharpe.

« Tu es frigorifiée. Viens, rentrons. »

Mais, et c'était étrange, Cersei ne ressentait presque plus le froid.

Quelque chose brûlait en elle, quelque chose dont elle ne parvenait pas à identifier la nature mais qu'elle avait honte de ressentir.

Quelque chose qui lui faisait peur.

.

Cersei-copie se baladait en ville pour la troisième fois de son existence et elle se sentait toujours perdue. Oh, elle était loin d'être ignorante : les pensionnaires les plus âgés leur avaient déjà raconté des tas de choses à propos de leurs sorties et ils avaient tous appris des informations par le biais des cours dispensés par leurs professeurs, les livres qu'ils avaient lus et les films qu'ils avaient vus, et aussi grâce à Internet – certes, les gardiens contrôlaient farouchement leur accès aux ordinateurs et surveillaient ce qu'ils y faisaient, mais c'était tout de même quelque chose.

Robert, qui avait glissé sa main dans la sienne, semblait plus nerveux qu'elle ne l'était ; c'était sa première sortie hors du pensionnat. Cersei l'embrassa sur la joue pour le rassurer.

« Ça va aller, » promit-elle.

Ils n'avaient plus que quelques heures devant eux mais tant de choses à découvrir, et Cersei était bien décidée à en voir le maximum.

Au détour d'une rue, ils croisèrent Jaime et Brienne qui sortaient d'un restaurant. Ils avaient l'air de se disputer, aussi Cersei ne s'attarda t-elle pas pour leur faire la conversation.

« Ça te dirait de manger une glace ? » lui demanda Robert.

Cersei acquiesça. Ils avaient reçu un peu d'argent de poche et son petit-ami sembla très fier de pouvoir lui acheter quelque chose. Tous deux entrèrent ensuite dans un petit parc qu'ils avaient repéré un peu plus tôt et s'assirent sur un banc pour déguster leurs glaces.

Non loin d'eux, un couple s'enlaçait. Cersei les observa pendant un long moment, songeuse. Une pierre lui tomba dans l'estomac. En apparence, ils n'étaient pas bien différents de Robert et elle. En apparence, seulement. Eux, ils n'étaient pas des pensionnaires de Hautjardin. Ils n'avaient pas d'étoiles qui étaient destinées à renaître un jour.

« Robert ? »

« Oui ? »

« Est-ce que tu penses que je suis... spéciale ? »

Une lueur d'amour brillait dans les yeux bleus de Robert.

« Bien sûr. Tu es la plus merveilleuse fille du monde. »

Pour appuyer ses paroles, il lui donna un doux baiser parfumé à la glace au chocolat. Cersei se trouva stupide pour avoir posé cette question. Bien sûr que Robert la trouvait spéciale.

A vrai dire, elle ignorait complètement ce qu'elle aurait aimé entendre.

« Tu es spéciale, Cersei, » insista Robert. « Je t'aime. »

Et il lui adressa un sourire resplendissant, que Cersei peina à lui rendre.

« Tu es si gentil, » soupira t-elle.

.

Cersei-modèle était assise sur le bord du lit d'hôpital de Tyrion. D'une main tremblante, elle lui caressait doucement les cheveux. Assis sur un fauteuil dans un coin de la pièce, Jaime la regardait faire en silence.

« Tu crois qu'il peut nous entendre ? » demanda t-elle en se tournant vers lui.

Jaime hésita quelques secondes.

« Non, » soupira t-il. « C'est... c'est comme s'il était profondément endormi. »

Cersei reporta son attention sur Tyrion, puis haussa les épaules.

« On va bientôt rentrer à la maison, » murmura t-elle en lui prenant la main.

Elle s'efforça d'ignorer le tube qui y était enfoncé. Elle savait très bien que Jaime avait raison, que Tyrion ne pouvait pas l'entendre, et pourtant elle était là, à lui murmurer des paroles réconfortantes – elle ne pouvait pas s'en empêcher.

« Tu seras bientôt guéri, » promit Cersei. « Et tout rentrera dans l'ordre. Ça va aller, petit frère. Ça va aller. »

Elle regretta une nouvelle fois de ne pas avoir emporté de livre avec elle – elle aurait aimé pouvoir lui faire la lecture. Peut-être y avait-il une bibliothèque à Hautjardin ? C'était même très probable. Elle se promit de se mettre à chercher le lendemain.

Cersei se leva avec un soupir pour aller fouiller dans son sac à main, qu'elle avait négligemment laissé tomber sur le sol lorsqu'elle était entrée dans la pièce près d'une heure plus tôt. Ignorant son téléphone portable et certaines des lettres de Jaime qu'elle avait emportées avec elle, elle s'empara d'un carnet à la couverture bleue et revint s'asseoir près de Tyrion avant de le feuilleter. Jaime la regarda faire sans mot dire. Cersei savait qu'il ne poserait aucune question – des carnets comme celui-ci, elle en avait des dizaines. Elle y consignait ses pensées, des citations qu'elle appréciait, ses poèmes préférés et surtout tous les textes qu'elle écrivait.

Ces carnets étaient comme un jardin secret, un paradis que nul n'avait le droit d'explorer – pas même Jaime. Elle le savait, son jumeau aurait très bien pu en ouvrir un à son insu mais elle savait qu'il ne l'avait jamais fait.

Il l'aimait et la respectait trop pour ça.

Elle pensa à un autre homme qui n'aurait pas fait preuve de la même délicatesse, à son rire méprisant, à sa peau qui s'était parée des mêmes nuances que le carnet qu'elle tenait actuellement entre ses mains.

Cersei secoua la tête pour chasser les idées noires qui lui empoisonnaient l'esprit et jeta un coup d'œil à Jaime. Il était en train d'envoyer des SMS.

« Comment va Addam ? » demanda t-elle d'un ton faussement désintéressé.

Elle ne parvint pas à cacher l'agacement dans sa voix. Elle n'avait jamais apprécié Addam et elle ne s'en était jamais cachée.

Ceci dit, elle n'avait jamais apprécié aucun des amis de Jaime.

« Bien. Il s'inquiète pour moi. »

La conversation en resta là. La désagréable impression qu'un fossé s'était creusé entre elle et son jumeau s'insinua dans son cœur. Pour essayer de ne pas y prêter attention, elle s'intéressa à une page de son carnet sur laquelle elle s'était arrêtée au hasard et entreprit de lire les mots qu'elle y avait inscrits.

Gendry enlaça sa petite sœur Mya avec affection, le cœur léger, et lui murmura qu'ils seraient heureux pour toujours ici, dans leur royaume enchanté.

Une pierre lui tomba dans l'estomac, un léger tremblement s'empara de ses mains. Avoir emporté ce carnet ne lui semblait plus être une si bonne idée après tout.

Dehors, la pluie se mit à tomber.

Plop. Plop. Plop.

Jaime se leva et recouvrit l'autre main de Tyrion de la sienne. Cersei le connaissait trop bien pour ne pas remarquer l'angoisse qui montait en lui – une autre crise risquait de le submerger à n'importe quel moment.

« Je ne comprends pas ce que Tyrion faisait dans la rue à une heure pareille. »

Cersei le connaissait aussi trop bien pour ne pas remarquer la note de reproche dans sa voix. Elle savait qu'elle devait faire quelque chose, se lever, prendre Jaime dans ses bras, essayer de le calmer avant qu'il ne soit trop tard, mais elle ne put s'y résoudre.

Elle avait dit à Jaime qu'elle ne savait pas pourquoi Tyrion n'était pas au lycée alors qu'il aurait dû s'y trouver et Jaime ne la croyait pas.

Et Cersei avait la désagréable impression que tous les deux avaient atteint une sorte de croisée des chemins.

Ce qu'elle ne pouvait pas savoir, c'était que sa copie avait la même sensation lorsqu'elle regardait son propre jumeau.

.

Un jour, peu avant le bal de fin d'année, Cersei-modèle entra dans la chambre de Tyrion sur la pointe des pieds comme elle l'avait fait des dizaines et des dizaines de fois. Comme d'habitude, elle replaça les livres qu'elle avait empruntés la dernière fois à leur place. Elle allait en choisir de nouveaux quand une pile de livres posée sur le bureau attira son attention.

Tyrion avait laissé un petit mot juste à côté.

D'après les livres que tu m'as déjà empruntés, je pense que ceux-là devraient te plaire.

Cersei en fut plus touchée qu'elle ne le laissa jamais paraître.