Et les étoiles disparaîtront

Chapitre 5 – Halloween

Partie 1

oOo

Tyrion-copie fut réveillé en sursaut par des enfants qui parlaient et riaient un peu trop fort devant la porte de sa chambre. Il n'eut pas besoin de réfléchir bien longtemps pour déterminer quelle était la cause de ce vacarme – la date qu'il lut sur le calendrier accroché au mur de sa chambre une fois qu'il eut ouvert les volets lui apprit tout ce qu'il avait besoin de savoir.

31 octobre 2017

Fêter Halloween était une tradition de la plus haute importance à Hautjardin. Pour autant qu'il s'en souvenait, Tyrion était certain que pas une année n'était passée sans qu'ils ne célèbrent cette fête. Si elle tombait pendant la semaine, tous les cours de la journée étaient systématiquement annulés et les pensionnaires étaient réquisitionnés pour décorer le pensionnat avec des citrouilles, des guirlandes d'étoiles et des dessins que les enfants les plus jeunes avaient réalisés.

L'origine de cette fête était plutôt obscure. Dans les rares livres de la bibliothèque qui la mentionnaient, il était écrit qu'elle avait été créée il y a des siècles de cela par les habitants du petit village d'Halloween qui déploraient que l'Étranger ne soit jamais célébré comme l'étaient les six autres dieux. D'année en année, les célébrations s'étaient étendues à d'autres villages, puis des villes, jusqu'à concerner l'ensemble du continent.

Au pensionnat, Halloween prenait un sens tout particulier. Lorsqu'il sortit de sa chambre, Tyrion observa longuement la guirlande d'étoiles que les enfants qu'il avait entendus un peu plus tôt avaient accrochée au mur, entre les fenêtres, juste en-dessous des photographies représentant des constellations.

Et les étoiles renaîtront.

Aujourd'hui, ils n'allaient pas seulement fêter l'Étranger, le dieu honni de Westeros. Ils allaient fêter la renaissance plus ou moins prochaine de leurs étoiles. Les pensionnaires les plus jeunes n'avaient pas la moindre idée de ce que cela signifiait réellement. D'ailleurs, les choses ne leur étaient jamais expliquées clairement, dans le sens où jamais un de leurs gardiens n'était censé leur résumer en quelques mots simples le destin qui était le leur. Il s'agissait toujours d'insinuations qui devenaient de plus en plus compréhensibles au fur et à mesure qu'ils grandissaient. Tyrion l'avait appris de la bouche de Cersei et Jaime, qui eux-même avaient réalisé la signification exacte de la devise du pensionnat d'une façon un peu spéciale.

Tyrion descendit prendre son petit-déjeuner. Il ne se demanda pas où était sa grande sœur – l'anniversaire d'Alyssa était le lendemain. Il était évident qu'elles allaient passer les prochaines heures ensemble, avant qu'Alyssa ne s'en aille pour toujours, comme Brienne avant elle, comme bien d'autres qui les suivraient.

Comme lui dans moins de deux semaines.

Il ne savait pas vraiment quoi penser. Il appréciait Alyssa, bien sûr, et il était triste à l'idée qu'il ne la reverrait plus, mais après tout, là était leur destin à tous – son destin à lui.

Lorsqu'il arriva dans le réfectoire, ni son frère ni sa sœur n'étaient là. L'absence de Jaime ne le surprenait pas non plus – sans doute était-il encore endormi, ou bien était-il parti se réfugier dans le verger, comme il le faisait souvent depuis le départ de Brienne.

Tyrion comprit qu'il s'était en quelque sorte trompé lorsque, une fois qu'il se fut assis à la table des Supernovas, il leva les yeux vers celle des gardiens. Oh, Cersei et Jaime étaient bien là – ils n'étaient juste pas son Jaime et sa Cersei.

Cersei-modèle s'était crispée dès qu'elle l'avait aperçu. Les mots qu'elle avait prononcés la veille hantaient encore son esprit.

On a besoin de ses organes.

Elle le haïssait, il le voyait dans son regard. Elle avait simplement besoin de ses étoiles, c'était tout ce qu'elle voyait, tout ce qui l'intéressait. Tyrion n'était pas surpris – il était sorti assez de fois en ville pour savoir ce que le reste du monde pensait des pensionnaires – mais il n'en restait pas moins que le dégoût mêlé de peur avec lequel elle le toisait lui laissait une drôle d'impression.

« Salut. »

Bronn interrompit le cours de ses pensées en se laissant tomber à côté de lui. Tyrion haussa un sourcil.

« La table des Soleils est de l'autre côté, » fit-il remarquer.

Il avait à peine parlé à Bronn depuis l'arrivée des modèles à Hautjardin. A vrai dire, il avait à peine parlé à quiconque.

« Aerys n'est pas là, » fut tout ce que son ami lui répondit.

Il lui donna une tape dans le dos.

« Aujourd'hui, tu viens avec moi en ville, » lança Bronn d'un ton enjoué.

Tyrion ne répondit rien, méfiant. Qu'avait-il encore en tête ? Il espérait que ce n'était pas ce à quoi il pensait, mais à son grand agacement, c'était effectivement le cas :

« On va te trouver une jolie fille. »

« Comment ça, me trouver une jolie fille ? » répondit Tyrion, feignant de ne pas comprendre.

Bronn roula des yeux.

« Écoute. Tu vas... partir bientôt. Tu ne peux pas laisser tes étoiles renaître alors que tu es toujours puceau. »

« Et pourquoi pas ? » rétorqua t-il, une lueur de défi dans les yeux.

« Parce que ça fait partie des choses qu'il faut absolument vivre. »

Bronn avait cependant perçu le changement de ton dans sa voix – il ne semblait plus aussi sûr de lui, à présent.

« Je ne suis pas d'accord. »

Tyrion regretta que Cersei ne soit pas là. Elle aurait aussitôt pris son parti et envoyé Bronn sur les roses – elle l'avait déjà fait, d'ailleurs. Hélas, cette fois, il devait se débrouiller tout seul.

« Mais... »

« Je n'ai pas envie, Bronn ! » s'emporta t-il. « Fiche-moi la paix avec ça ! »

Furieux, il se leva brusquement et abandonna son petit-déjeuner à peine entamé derrière lui, sous le regard médusé de son ami et – même s'il ne s'en aperçut pas – des modèles.

A l'extérieur du réfectoire, il s'appuya contre le mur pour se calmer. Ce n'était pas la première fois que Bronn se montrait insistant pour qu'il perde enfin sa virginité. Ce qu'il refusait de comprendre, peu importe le nombre de fois où Tyrion le lui répétait, c'était qu'il n'avait aucune envie de coucher avec une fille – ou avec un garçon, d'ailleurs.

Lorsque Bronn lui parlait du corps parfait d'une fille ou des fesses et des seins d'une autre, il n'éprouvait que de l'indifférence. Il n'avait aucun désir de voir une fille nue et de la caresser. Il avait un temps pensé préférer les garçons pour cette raison, d'ailleurs, mais les corps musclés des pensionnaires les plus athlétiques, comme Oberyn ou Robert, le laissaient complètement de marbre.

Le plus étrange dans tout cela était que, comme à la plupart des autres adolescents, il arrivait à Tyrion de se masturber, et il appréciait les sensations que cela lui procurait. Simplement, il n'avait aucune envie d'éprouver des sensations similaires en étant intime avec une autre personne.

Il sortit du pensionnat et s'assit sur un banc. Il faisait froid et il regrettait de ne pas avoir emporté une veste plus chaude. A son grand regret, Cersei n'était nulle part en vue – il aurait bien aimé ne serait-ce que l'apercevoir pour se réconforter un peu.

Tyrion ferma les yeux. Il se souvenait très bien du jour où, pour la première fois, il avait osé confier à sa sœur qu'il pensait que quelque chose clochait chez lui.

Il se souvenait parfaitement de ce qu'elle lui avait dit pour le rassurer.

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Tyrion n'aurait jamais dû accepter d'accompagner Bronn lors de cette sortie en ville. Lorsque son ami l'avait enjoint de venir avec lui, il aurait dû se douter qu'il avait quelque chose derrière la tête.

Maintenant, alors que le soleil se couchait et qu'il l'entraînait vers un quartier peuplé par des bars et des boîtes de nuit, il cherchait désespérément une échappatoire.

« Où est-ce qu'on va ? » demanda t-il, quand bien même il connaissait parfaitement la réponse.

« Là où sont les jolies filles, » répondit Bronn avec un clin d'œil complice.

Depuis qu'il avait eu seize ans, deux mois plus tôt, celui-ci n'avait plus qu'une obsession : le « décoincer », comme il se plaisait à le répéter. Tyrion avait beau lui répéter qu'il n'avait aucune envie de sortir avec qui que ce soit et qu'il préférait la compagnie des livres à celle des filles, rien n'y faisait.

Bronn insistait, Bronn lui assurait qu'il ne regretterait pas et qu'il en redemanderait, Bronn lui garantissait qu'aucun garçon normalement constitué n'était encore puceau passé seize ans. Lorsque Tyrion lui avait fait remarquer que Jaime avait commencé à sortir avec Brienne lorsqu'il avait justement seize ans, et qu'il avait pris son temps pour aller plus loin, il avait fait la sourde oreille.

Bronn avait jeté son dévolu sur une boîte de nuit qu'il connaissait bien. Il y avait ses habitudes, lui confia t-il, et connaissait plusieurs filles qui seraient ravies de, selon ses termes, conclure.

L'endroit déplut immédiatement à Tyrion pour une raison qu'il ne pouvait pas expliquer.

« Bronn... » lâcha t-il en se figeant soudainement. « Je n'ai pas envie d'y aller. »

Sans l'écouter, il lui donna une tape sur le bras.

« Tu es juste nerveux. C'est normal. On va te trouver un coin tranquille et... »

« Bronn. Tu ne comprends pas. Je n'ai pas envie. »

« Mais... »

« Je n'ai pas envie de coucher ! Combien de fois il faut que je te le répète ? »

Sans attendre de réponse, il décampa et ne s'arrêta qu'au moment où il jugea avoir mis une distance assez grande entre lui et Bronn. Dépité, il déambula au hasard dans les rues.

Bon sang, qu'est-ce qui ne tournait pas rond chez lui ? Quel garçon normal aurait refusé de conclure avec une jolie fille si une occasion comme celle-ci s'était présentée ?

Il songeait à rentrer au pensionnat pour y déprimer en paix quand une autre image s'imposa dans son esprit.

Cersei lui avait dit qu'elle allait dîner dans un restaurant de spécialités dorniennes avec Alyssa, La Vipère Rouge.

Tyrion prit rapidement sa décision. Il ne voulait pas être seul. Il voulait sa grande sœur.

Vingt minutes plus tard, il entra timidement dans le restaurant et balaya la pièce du regard à la recherche des longues boucles blondes de Cersei. Elle était assise en face d'Alyssa, près d'une fenêtre. Toutes deux bavardaient et attendaient que leurs plats soient servis en se tenant la main.

Tyrion fut saisi d'un doute. Et si elle lui en voulait de venir gâcher sa soirée en amoureuses avec sa petite-amie ? N'était-il pas égoïste en débarquant à l'improviste ?

Il envisagea sérieusement de faire demi-tour mais c'était trop tard : Cersei tourna la tête vers lui et l'aperçut. Il n'eut pas d'autre choix que de s'avancer vers elle.

« Tyrion ? Tout va bien ? » s'alarma t-elle.

Il ouvrit la bouche pour la rassurer mais aucun son n'en sortit.

A la place, il fondit en larmes.

Cersei le prit par le bras et le fit s'asseoir à côté d'elle avant de sortir un mouchoir de son sac à main et de le lui tendre.

« Merci... »

Lorsqu'il se fut un peu calmé, elle lui demanda ce qui s'était passé.

« Je... je me suis disputé avec Bronn. »

Ce n'était pas exactement la vérité mais comment pouvait-il lui avouer ce qui le rendait si triste ? Si elle savait, elle aussi penserait qu'il n'était pas normal, et c'était quelque chose que Tyrion ne pourrait pas supporter.

« Pardon de vous déranger... » bredouilla t-il en jetant un regard d'excuse à Alyssa.

« Pas de soucis, » répondit doucement celle-ci. « Tu n'as qu'à rester dîner avec nous. »

Cersei fit signe à un serveur de rajouter un couvert supplémentaire. Tyrion passa une agréable soirée et parvint pour quelques heures à oublier ses tracas.

Vers vingt-trois heures, ils rentrèrent au pensionnat. A la grande surprise de Tyrion, Cersei l'accompagna dans sa chambre et s'assit sur le bord de son lit.

« Tu vas me dire ce qui s'est vraiment passé, maintenant ? »

Il soupira. Il n'avait jamais su comment lui mentir.

« Je ne préfère pas. »

« Pourquoi ? »

« Parce que... parce que tu ne me regarderais plus de la même façon, après... »

Cersei passa une main dans ses cheveux.

« Tu peux me faire confiance, Tyrion. Tu es mon petit frère et je t'aime. »

Pris au piège de son regard d'émeraude, il céda et lui avoua ce qui rendait son cœur si lourd.

« Bronn... Bronn trouve que ce n'est pas normal de ne pas avoir couché à seize ans... » commença t-il.

Cersei fronça les sourcils.

« Bronn est un imbécile. »

« Peut-être, mais... »

Ses yeux se remplirent de larmes.

« Quelque chose ne va pas chez moi, Cersei. Je... je n'ai pas envie de coucher. Je ne ressens jamais d'attirance pour personne – ni fille, ni garçon. Quand Bronn me montre une jolie fille – au pensionnat ou dans la rue – je ne ressens rien du tout. »

Un torrent se mit à dévaler ses joues.

« Je suis monstrueux. »

« Oh, Tyrion... »

Loin d'être repoussée, elle le serra contre elle.

« Tu n'es pas monstrueux... il n'y a rien qui cloche, chez toi. Rien du tout. »

« Mais... »

« Écoute. Certains sont attirés par les garçons, comme Loras. D'autres par les filles, comme Jaime. D'autres par les deux, comme moi. Pourquoi ne serait-il pas possible de n'éprouver aucune attirance ? »

Elle l'embrassa sur le front.

« Ne t'en fais pas pour ça, d'accord ? Tu es parfaitement normal. »

Et, confortablement installé dans la chaleur de ses bras, Tyrion songea qu'il ne pouvait que la croire.

« D'accord. »

.

Assise au chevet de Tyrion, Cersei-modèle feuilletait distraitement son petit carnet en jetant de temps à autre un coup d'œil à son petit frère. Elle pinça les lèvres.

Voir Tyrion-copie lui était tout simplement insupportable. Elle n'avait pas pu s'empêcher de le fusiller du regard dès l'instant où il avait mis les pieds dans le réfectoire. Il s'en était aperçu, d'ailleurs, mais peu lui importait. Cette copie sans âme ne lui inspirait que méfiance et mépris. Elle avait bien vu la dispute qui l'avait opposé à une autre copie, elle avait vu la façon dont il avait élevé la voix.

Son Tyrion n'aurait jamais agi de cette façon. Son Tyrion ne haussait jamais le ton, jamais – n'était-ce pas d'accord ce qu'elle lui reprochait lorsqu'elle était adolescente ? Son incapacité totale à se défendre ?

Cersei sentait le regard de Jaime dans son dos. Son jumeau se racla la gorge et, après quelques instants d'hésitation, prit la parole :

« Je n'aurais jamais imaginé qu'ils fêtaient Halloween, ici. »

Elle haussa les épaules. Un sourire sans joie étira ses lèvres.

« Moi, je trouve que c'est approprié. Célébrer la mort, c'est logique quand cet endroit est une ferme géante. »

Jaime en resta sans voix. Cersei eut conscience d'être allée un peu loin mais après tout, c'était la vérité. Hautjardin n'était ni plus ni moins qu'un endroit où des espèces non humaines étaient élevées pour certaines parties de leur corps – en l'occurence leurs organes.

« Hier... quand on a croisé les copies... » reprit-elle. « J'ai dit le mot organe... tu as vu leur réaction ? »

« Oui. Ils nous ont regardés comme si... comme si on avait commis un crime. »

C'était étrange. Cersei n'avait pas assez prêté attention aux copies pour s'apercevoir que ce mot était tout simplement absent de leur vocabulaire. Sa curiosité était piquée et elle avait envie de découvrir le fin mot de l'histoire, d'une façon ou d'une autre.

Jaime soupira longuement et s'approcha d'elle avant de lui déposer un baiser sur le haut du crâne. Elle ferma les yeux et le laissa faire, se demandant combien de temps passerait avant qu'il ne revienne à la charge au sujet de ce que Tyrion fabriquait dans la rue lorsqu'il avait été agressé. Son jumeau était têtu – elle savait qu'il ne lâcherait pas l'affaire facilement, et au fond, elle ne pouvait pas lui en vouloir.

Ses mensonges lui laissaient un goût amer dans la bouche.

« Quand est-ce qu'on a fêté Halloween pour la dernière fois ? » reprit-il. « J'ai l'impression que ça fait une éternité. »

« Ce n'est pas qu'une impression. La dernière fois c'était... c'était avant la mort de Maman. »

Cersei et Jaime avaient douze ans quand leur mère était décédée. Une mort stupide, d'après Cersei : un jour particulièrement chaud du mois d'août, alors qu'elle était au travail, elle avait négligé de boire et manger et avait fait un malaise.

En tombant, elle s'était cogné la tête sur le coin de son bureau.

Elle ne s'était jamais réveillée.

« Tu te souviens de la façon dont elle nous surveillait quand on allait frapper aux portes des voisins pour avoir des bonbons ? » lança Jaime, nostalgique.

Cersei s'esclaffa.

« Oui. Elle se cachait derrière les arbres et les voitures en pensant qu'on ne la voyait pas. »

Elle recouvrit la main inerte de son petit frère de la sienne.

« Tyrion n'aimait pas les bonbons et pourtant, c'était toujours lui le plus excité de nous trois le soir d'Halloween, » remarqua t-elle.

« C'est parce qu'il était heureux de passer un moment avec nous. »

Une pointe de culpabilité lui transperça le cœur alors qu'elle acquiesçait doucement. Après la mort de leur mère, ils n'étaient plus jamais sortis dans les rues avec leurs paniers en osier et un grand sourire sur les lèvres. A quoi bon si c'était pour ne ressentir que le vide là où ses yeux protecteurs veillaient sur eux autrefois ?

« Tu penses que c'est à cause de l'incendie qu'elle était aussi protectrice avec nous ? » lança Jaime.

Cela faisait vingt ans jour pour jour qu'ils avaient failli périr dans les flammes – un événement qui, bien que traumatisant, ne leur avait laissé absolument aucun souvenir.

« C'est possible, » admit-elle.

Cersei avait souvent passé des heures et des heures à essayer de se rappeler de quelque chose, juste un simple détail – la chaleur des flammes, l'horrible odeur de brûlé, la peur qui avait dû embraser son esprit d'enfant. Lorsqu'elle était mariée à Robert, c'était bien souvent la seule occupation qu'elle avait – penser.

Tous ses efforts avaient été vains. Ces souvenirs étaient perdus pour toujours, ensevelis quelque part dans les tréfonds de sa mémoire, et elle savait aujourd'hui que rien de ce qu'elle pourrait faire ne réussirait à les ramener.

« Je vais faire un tour, » dit Jaime. « Tu viens ? »

« Peut-être plus tard. »

Elle ne parvenait pas à lâcher la main de Tyrion. Acceptant sa réponse sans sourciller, Jaime l'embrassa sur le front et quitta la pièce. Au bout de quelques minutes, Cersei saisit de nouveau son carnet et l'ouvrit à une page au hasard.

Mya avait le malheur d'être orpheline. Cependant, elle avait la chance d'avoir un grand frère qui veillait sur elle.

Cersei n'eut pas l'envie, ni la force de lire la suite. Dans ce texte, Gendry, le grand frère de Mya, finissait par trouver le moyen de lui rendre le sourire alors qu'elle se languissait de leurs parents.

Lorsqu'elle referma le carnet, Cersei s'aperçut qu'elle pleurait.

.

Jaime-modèle marchait dehors sans but précis. L'atmosphère de fête qui régnait dans tout le pensionnat le mettait mal à l'aise. Halloween était pour lui synonyme de célébrations complètement vides de sens et de souvenirs doux qui ne lui laissaient plus qu'un goût d'amertume dans la bouche.

Et Cersei... Cersei...

Elle lui cachait quelque chose, il en était sûr – il la connaissait trop bien pour l'ignorer. Il ne savait pas quoi faire. Il la connaissait aussi assez pour savoir qu'elle ne lui dirait rien si elle n'était pas décidée à le faire. Ne lui avait-elle pas dissimulé ce que lui faisait subir Robert pendant la courte et pourtant trop longue durée de leur mariage ?

Lorsqu'il avait appris la terrible vérité, le mal était fait.

Cersei était en morceaux et malgré tout son amour, il n'avait pas pu la réparer entièrement.

Il l'avait laissée tomber.

Et, d'une certaine façon, il avait aussi laissé tomber Tyrion.

Jaime se détestait pour cela.

Ses pas le menèrent finalement vers ce qui semblait être un verger, une partie des jardins où il ne s'était pas encore rendu. Lorsqu'il s'aperçut que quelqu'un était déjà là, appuyé contre le tronc d'un arbre, il plissa les yeux pour tenter de l'identifier.

Il reconnut sa propre copie et se figea brusquement. Sa gorge se noua aussitôt. Cette sensation était beaucoup trop étrange pour qu'elle le laisse un jour indifférent. C'était comme s'il regardait un jumeau qu'il ne possédait pas, comme s'il se regardait lui-même dans un miroir.

L'idée de décamper lui traversa brièvement l'esprit mais c'était trop tard : sa copie l'avait vu.

Bien que terriblement mal à l'aise, Jaime se décida à s'avancer vers lui, les poings serrés.

« Hey, » fut tout ce qu'il trouva à lui dire.

Jaime-copie lui adressa un petit signe de tête indifférent.

« Je... je ne te dérange pas ? »

« Non. »

Sa copie le dévisageait sans curiosité aucune. De plus en plus mal à l'aise, Jaime croisa les mains dans son dos. Pour s'occuper l'esprit à défaut de trouver quelque chose à dire, il entreprit de détailler de la tête aux pieds son interlocuteur – c'était la première fois qu'il était aussi proche de lui.

L'autre Jaime faisait la même taille que lui, il avait le même yeux et le même nez, ils étaient identiques et pourtant certaines différences frappèrent Jaime. Sa barbe, premièrement – Jaime se rasait toujours de près, mais pas sa copie. Ensuite, même si c'était plus difficile à dire à cause des vêtements qu'il portait, Jaime-copie était bien moins musclé.

« Tu fais du sport ? » demanda t-il soudainement.

C'était le premier sujet de conversation qui lui passa par la tête. Jaime songea que Cersei le tuerait si elle savait qu'il était en train de parler à sa copie mais c'était comme si il ne pouvait pas faire autrement.

Jaime-copie haussa les sourcils.

« Bien sûr. Tout le monde fait du sport, ici. C'est obligatoire. »

« Obligatoire ? »

Il le regarda comme s'il était stupide.

« Il faut qu'on reste en bonne santé. »

« Oh. Evidemment. »

Jaime chercha à se rattraper avant que l'autre ne le considère définitivement comme un demeuré.

« Et vous faites quoi, comme sport ? »

Poser des questions était plus fort que lui – tout comme Cersei, il avait toujours été d'un naturel curieux, et la vie quotidienne au sein des pensionnats du programme Constellation n'était pas quelque chose qu'on leur apprenait à l'école.

« De la course, majoritairement. Tout le monde doit courir plusieurs fois par semaine. On est aussi encouragés à essayer d'autres sports, comme l'escrime ou le basket. »

Il sembla perdu dans ses pensées pendant quelques instants.

« Je n'aime pas vraiment le sport, » avoua t-il finalement. « J'ai tendance à sécher les séances dès que j'en ai l'occasion. »

Jaime fut frappé par cette révélation qui, pourtant anodine en apparence, lui donna l'impression d'être frappé par la foudre.

Le sport, c'était toute sa vie. Il s'était rêvé joueur de baseball professionnel avant que son poignet ne soit bousillé, c'était quelque chose qu'il avait voulu depuis qu'il était enfant, et voilà que sa copie lui avouer que le sport, il n'aimait pas ça.

Parce que l'autre Jaime n'était au fond que ça – une simple copie de ses gènes. Pour ce qui était de son âme, en revanche...

« Et toi, tu fais du sport ? »

La question le tira de ses réflexions. Jaime sentit qu'il ne la lui avait posée que par politesse et non par réel intérêt.

« Je faisais du baseball, avant. »

Ça faisait mal. Très mal.

« Pourquoi tu as arrêté ? »

Il baissa les yeux vers son poignet.

« J'ai eu... un accident. Je ne peux plus jouer. »

Accident n'était pas le terme employé. Ce qui lui était arrivé n'avait rien d'un accident. On lui avait sciemment détruit sa main d'or, comme il aimait l'appeler, la main de la victoire, et tous ses espoirs avec.

Jaime avait tout perdu, ce jour-là. Contrairement à Tyrion, qui avait toujours été brillant à l'école, et Cersei, qui avait toutes les capacités pour réussir mais qui avait allègrement refusé de s'en servir, Jaime avait dû fournir trois fois plus d'efforts que les autres pour rester au niveau, en grande partie à cause de sa dyslexie, et malgré tout ça, il n'avait jamais été rien d'autre qu'un élève moyen. Il ne devait sa place à l'université de Port-Réal qu'à l'influence de son père. Addam, lui, y était rentré grâce à ses résultats excellents.

Jaime avait conscience que son père avait placé de grands espoirs en lui – des espoirs qu'il avait déçus. La seule chose où il était le meilleur, le seul domaine où il avait sans cesse espéré le rendre fier, c'était le baseball.

C'était une bonne chose que Tywin était déjà mort quand on la lui avait arrachée. Jaime n'aurait pas supporté de voir une nouvelle lueur de déception dans ses yeux verts.

Penser aux lambeaux de ce qu'il avait voulu plus que tout au monde – après Cersei, bien entendu – fut suffisant pour déclencher une coulée de sueur dans son dos et un léger tremblement dans ses mains. La crise de panique n'était pas loin. Il fallait qu'il se calme, et vite. Il était tout simplement hors de question de se laisser aller devant sa copie. Serait-il seulement capable de faire preuve d'empathie ? La réaction de Cersei-copie la veille lorsqu'ils s'étaient croisés suggérait qu'elle tenait à son Tyrion. Peut-être que les copies pouvaient faire preuve d'une certaine compassion et d'un certain attachement envers leurs semblables, mais envers les humains ? Etait-ce possible ?

« Qu'est-ce que tu penses de ça ? » demanda brusquement Jaime dans l'espoir de détourner son propre esprit de ce qui lui causait tant de souffrance.

« De quoi ? »

« De... de ce qui attend la copie de mon petit frère. »

Après un instant de réflexion, il ajouta :

« Ton Tyrion. »

Jaime-copie se mordit la lèvre.

« Rien. »

« Comment ça, rien ? »

« Je n'en pense rien. Son modèle a besoin de lui alors il doit l'aider – c'est son destin. Notre destin à tous. »

Il se décolla du tronc d'arbre sur lequel il était appuyé et fit quelques pas. Lorsqu'il passa à côté de lui, Jaime frissonna.

« Un jour, tu auras peut-être besoin de moi... et ce jour-là, je devrai t'aider. C'est mon destin. »

Cette perspective fit une drôle impression à Jaime. Il s'imaginait à la place de Tyrion, inconscient, relié à des tas de machines, étendu non loin de sa copie, lui aussi inconscient, le torse ouvert tandis que des chirurgiens prélevaient un ou plusieurs organes...

La vision d'horreur que ce spectacle constituait lui donna presque la nausée. Lorsqu'il parvint à la dissiper, Jaime-copie s'éloignait lentement en direction du pensionnat, sans jamais regarder en arrière.

Il ne le rappela pas.

.

Jaime s'effondra sur le sol à genoux sur le sol, un sourire radieux sur les lèvres. Le brouhaha qui résonnait dans le stade était le plus beau son qu'il avait jamais entendu.

« On l'a fait, Jaime ! » s'exclama Addam en s'effondrant à ses côtés, haletant, avant de le prendre dans ses bras. « On l'a fait, putain ! »

« On l'a fait, » répéta t-il avant d'éclater de rire. « On a gagné. »

Il lui semblait qu'il n'avait jamais connu de match aussi serré depuis qu'il jouait au baseball. Ils avaient d'ailleurs été menés au score pendant quelques minutes au cours desquelles Jaime avait cru qu'ils étaient finis, et pourtant...

Ils l'avaient fait. Ils avaient battu l'équipe de l'université de Blancport en finale nationale, une équipe qui était invaincue depuis cinq ans.

Jaime balaya des yeux les tribunes jusqu'à ce que ses yeux se posent sur Cersei et Tyrion. Tous deux, qui avaient fait le déplacement depuis Port-Lannis pour assister au match, étaient debout et l'applaudissaient avec ferveur. Cette victoire, il avait envie de leur dédier, parce qu'ils étaient les deux personnes qu'il aimait le plus au monde, parce qu'il s'était battu en souhaitant qu'ils soient fiers de lui même quand l'envie de l'abandonner l'avait saisi à de nombreuses reprises, parce que, sans eux, il ne serait pas là aujourd'hui.

Il était toujours en train de sourire quand un coup de poing au visage le fit basculer en arrière. Sous le choc, il eut à peine le temps de voir Locke, le joueur star de l'équipe adverse, le visage tordu par la fureur, lever une batte de baseball.

Lorsqu'elle s'abattit sur sa main, Jaime hurla.