Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 5 – Halloween
Partie 2
oOo
« Tu pars demain. »
Cela faisait plusieurs heures que Cersei-copie et Alyssa se promenaient main dans la main dans les jardins. Plusieurs heures au cours desquelles elles avaient parlé de tout et de rien, de la pluie et du beau temps, de souvenirs heureux et d'autres plus déprimants, plusieurs heures au cours desquelles elles n'avaient pas mentionné une seule fois ce dont elles avaient toutes les deux parfaitement conscience.
« Oui, » répondit Alyssa.
Lorsqu'elles s'assirent sur leur banc préféré, là où elles avaient gravé leurs initiales, elles savaient très bien que c'était la dernière fois qu'elles s'installaient là toutes les deux.
Cette pensée ne franchit pas la barrière de leurs lèvres en une lamentation déchirante. Après tout, c'était dans l'ordre des choses.
« On a passé de bons moments ensemble, non ? » reprit-elle.
Cersei acquiesça. Leur histoire avait duré deux ans, et, s'il leur était arrivé de se disputer, elles s'étaient aimées. Vraiment aimées.
« Très bons, » acquiesça doucement Cersei.
Elle pensa à certains films qu'elle avait vus, des films où les amants étaient cruellement séparés par le destin et mourraient loin l'un de l'autre, le cœur brisé, puis songea brièvement qu'Alyssa et elle pouvaient absolument être comparées à ces personnages fictifs avant de se fustiger.
Leur séparation n'aurait rien de cruelle. Alyssa, en tant que Soleil, devait quitter le pensionnat le jour de ses dix-huit ans pour que ses étoiles prennent le chemin de la renaissance. C'était la règle à Hautjardin, c'était quelque chose que Cersei avait toujours su, quelque chose dont elle ne questionnait même pas le fondement.
Et pour ce qui était de son cœur brisé...
Elle n'aurait théoriquement pas le droit d'être triste mais dans les faits, rien ne pourrait l'empêcher. Simplement, elle ne pourrait pas souhaiter qu'Alyssa soit encore au pensionnat à ses côtés, parce que la renaissance des étoiles était quelque chose qu'on ne contestait pas, qu'on ne pensait même pas à contester.
Alyssa pourrait lui manquer mais Cersei devrait se réjouir qu'elle ait accompli son destin.
L'image du regard vide de Jaime depuis que Brienne était partie, environ dix mois plus tôt, lui fit l'effet d'une gifle.
Il pouvait tromper tout le monde à Hautjardin, y compris lui-même, mais jamais il ne pourrait la tromper elle.
Alyssa posa la tête sur l'épaule de Cersei et soupira.
« Tu te souviens de la fois où je me suis foulé la cheville pendant la course annuelle ? »
Chaque année, une grande course était organisée par les gardiens. Les vainqueurs recevaient une médaille – Cersei en avait gagné plusieurs, qu'elle avait accrochées dans sa chambre.
« Oui. Tu avais quel âge ? Onze ans ? »
« Quelque chose comme ça. Je me souviens que tu étais en première position. Je n'étais pas loin derrière toi... et puis soudainement, je me suis effondrée. La ligne d'arrivée était en vue. La victoire était à toi, et pourtant... et pourtant tu n'as pas hésité une seule seconde à t'arrêter et à venir m'aider. »
Un petit sourire vint étirer les lèvres d'Alyssa.
« J'avais mal, et pourtant, lorsque tu m'as tendu la main et que tu m'as souri... toute la douleur s'est envolée. »
Cersei était arrivée dernière à cette course puisque, ne prenant même pas la peine de franchir la ligne d'arrivée, elle avait accompagné Alyssa à l'intérieur pour qu'elle se fasse examiner.
« Tu m'as sauvée, ce jour-là. Et je crois... je crois que c'est là que je suis tombée amoureuse de toi. »
La gorge de Cersei se noua. Elle avait longtemps su qu'Alyssa était amoureuse d'elle, y compris quand elle avait commencé à sortir avec Robert. Tyrion disait qu'elle avait un don pour percer à jour les sentiments des autres. Ce n'était que plus tard – trop tard, lui murmurait une voix au fond de son esprit – qu'elle s'était rendu compte qu'elle l'aimait aussi.
Alyssa déposa un doux baiser sur ses lèvres.
« Je t'aime. »
Cersei entrelaça leurs doigts.
« Je t'aime aussi. »
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Jaime-copie retrouva son frère et sa sœur à l'heure du déjeuner. Cersei ne cessait de jeter des coups d'œil à Alyssa, installée à la table des Soleils, l'air profondément déprimé. Jaime eut la décence de ne pas lui demander ce qui n'allait pas.
« Mon modèle est venu me parler, tout à l'heure, » lâcha t-il d'un ton désintéressé en remplissant son assiette.
Cersei et Tyrion échangèrent un regard dont il ne perçut pas la signification.
« Et ? » demanda Cersei, qui s'était soudainement tendue.
« Et rien du tout, » soupira t-il.
« Qu'est-ce qu'il t'a dit ? »
« Il m'a posé des questions. »
« Quel genre de questions ? »
Jaime hésita. Il ne pouvait pas leur répéter l'intégralité de l'étrange conversation qui s'était déroulée un peu plus tôt dans la journée.
Il ne pouvait pas leur répéter ce que Jaime-modèle lui avait demandé ce qu'il ressentait par rapport au destin qui attendait Tyrion.
« Il m'a demandé quels sports on pratiquait ici, » répondit-il finalement. « Il jouait au baseball, avant. »
Cersei parut surprise, comme si elle ne s'était pas attendue à un sujet aussi prosaïque.
« Oh. »
Jaime observa attentivement son petit frère. Il ne semblait pas se comporter différemment de d'habitude, ce qui le rassurait. Comme tous les autres pensionnaires, Tyrion ne craignait pas la renaissance de ses étoiles, et ce malgré les paroles au goût d'interdit que Cersei avait prononcées devant lui trop souvent au goût de Jaime. L'esprit rebelle de sa sœur n'avait jamais fait que leur apporter des ennuis. Il espérait qu'elle aurait le bon sens de ne pas faire de scène le lendemain, lors du départ d'Alyssa.
Presque inconsciemment, il effleura la chaîne qu'il portait autour du cou.
Il pensait chacun des mots qu'il avait dits à son modèle. Il ne remettait pas en question le destin qui était celui de tous les pensionnaires. Il ne craignait pas le jour où on viendrait lui annoncer que l'autre Jaime avait besoin de lui.
Cela ne voulait pas dire que Tyrion ne lui manquerait pas.
Cela ne voulait pas dire que Brienne ne lui manquait pas.
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« Tu es sûre que c'était une bonne idée de venir ici ? »
Brienne haussa les sourcils.
« Tu te fiches de moi ? Je te signale que c'était ton idée. »
« Je sais, je sais ! »
Conscient qu'il avait élevé la voix et avait de fait attiré l'attention des clients du restaurant assis à proximité de leur table, il baissa d'un ton :
« C'est juste que... je ne me sens pas à ma place ici. »
C'était la première fois que Jaime emmenait Brienne au restaurant. D'habitude, lorsqu'ils sortaient en ville, ils se contentaient d'acheter un sandwich et de s'installer sur un banc pour le manger.
Il n'aimait pas approcher les passants de trop près. Il craignait toujours qu'ils identifient ce qu'il était d'un seul coup d'œil, ce qui expliquait pourquoi il était aussi mal à l'aise en ce moment.
« Ça va aller, Jaime, » le rassura Brienne. « Détends-toi un peu. »
En réalité, contrairement à ce qu'il avait laissé croire à Brienne, venir ici n'avait certainement pas été son idée. C'était Cersei qui avait insisté encore et encore pour qu'il se décide, c'était Cersei qui lui avait assuré qu'il s'en faisait trop, qu'elle avait été plusieurs fois au restaurant avec Alyssa et que tout s'était toujours bien passé, qu'il ne le regretterait pas.
Pour avoir la paix, Jaime avait fini par céder.
« Si tu le dis. »
Sa voix trembla légèrement lorsque le serveur vint prendre leur commande. Pendant tout le repas, il ne put s'empêcher ne regarder anxieusement autour de lui, persuadé que quelqu'un allait se lever d'un instant à l'autre et les pointer du doigt. De temps à autre, il touchait la petite bosse dans le creux de son poignet droit, là où était la puce qui le géolocalisait en permanence.
Mis à part ça, il dut admettre qu'il passa une bonne soirée. Quand vint le moment de payer, il sortit son portefeuille mais Brienne fit de même.
« C'est pour moi, » lui assura t-il.
Baelish veillait à ce qu'ils reçoivent tous un peu d'argent chaque mois.
« Ne sois pas ridicule, » rétorqua t-elle.
« C'est moi qui t'invites, » insista Jaime.
« Tu as regardé trop de films, » s'agaça t-elle. « Ce n'est pas toujours à l'homme de payer. Depuis qu'on se fréquente, tu m'as offert quelque chose à chaque sortie. Aujourd'hui, c'est mon tour. »
Devant son regard insistant, il céda.
« Tu es beaucoup trop têtue, » fit-il mine de maugréer en sortant du restaurant.
« Et tu es trop chevaleresque. »
Au bout de quelques secondes passées à se fusiller du regard, ils éclatèrent de rire.
Brienne l'embrassa tendrement.
« Je t'aime. »
Les joues en feu, Jaime lui sourit timidement et murmura qu'il l'aimait aussi.
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Cersei-copie traversait les couloirs du pensionnat à toute vitesse en direction de l'aile où se trouvait l'hôpital. Elle avait pris la décision de s'y rendre à peine quelques minutes plus tôt, et ce sans en parler à Jaime et Tyrion.
Lorsque son jumeau lui avait annoncé avoir parlé à son modèle, elle avait eu l'impression de recevoir un électrochoc.
Elle ne pouvait pas faire profil bas et éviter son propre modèle sans l'avoir confrontée au moins une fois seule à seule. Elle devait lui parler, et ce même si elle ne savait pas pourquoi.
Cersei savait parfaitement où la trouver. Elle espérait simplement qu'elle serait seule – elle n'était pas prête à se retrouver face à face avec l'autre Jaime, celui qui ressemblait tant à son frère mais qui n'était pas lui.
Elle ralentit lorsqu'elle arriva à proximité de la chambre de Tyrion-modèle. Heureusement, elle n'avait croisé personne : la plupart des pensionnaires et des gardiens finissaient de déjeuner. Elle jeta un coup d'œil à travers le miroir sans tain.
Son modèle était assise sur le bord du lit de son petit frère et lui caressait doucement les cheveux. Cersei prit son courage à deux mains et entra après avoir frappé.
La réaction de Cersei-modèle fut aussi violente qu'elle l'avait imaginée.
« Qu'est-ce que tu fiches ici ? »
Cersei ne flancha pas devant le venin qui habitait ses yeux verts – ses propres yeux.
« J'habite ici, » répliqua t-elle d'un ton neutre.
Son modèle avait les mains crispées sur un petit carnet.
« Tu n'as rien à faire dans cette chambre. »
Se désintéressant un instant de Cersei-modèle, elle reporta son attention sur l'adolescent qui reposait inconscient sur le lit en attendant de recevoir ses nouvelles étoiles. Sa gorge se noua. La ressemblance était frappante – trop frappante. Elle avait de nouveau l'horrible impression que c'était son Tyrion qui était entre la vie et la mort.
« Comment c'est arrivé ? » se surprit-elle à demander.
Son modèle fronça les sourcils, comme prise au dépourvu.
« Pourquoi tu veux savoir ça ? » demanda t-elle sèchement.
Cersei pouvait voir qu'elle était quelque peu confuse.
« Je... je ne sais pas. »
Je veux savoir ce qui va me coûter mon petit frère, aurait-elle pu dire, mais cette phrase ne lui vint même pas à l'esprit.
« Je suis juste curieuse. »
De la curiosité mal placée, sans aucun doute, mais l'autre Cersei ne sembla pas s'en formaliser.
« Il s'est fait agresser par des adolescents dans la rue. »
« Ils ont été interpellés ? »
« Non. »
Les agresseurs de Tyrion-modèle ne semblaient cependant pas être sa priorité absolue, ce que Cersei pouvait parfaitement comprendre.
« Pourquoi est-ce qu'ils l'ont agressé ? »
Cersei-modèle lui semblait de plus en plus agacée et nerveuse.
« Je n'en sais rien. Pour son argent, sans doute. »
« Son argent ? »
« Nous sommes riches. »
Devant son absence de réaction, elle précisa :
« Nous sommes des Lannister. »
Cersei perçut une pointe d'arrogance dans sa voix. Lannister. Il lui semblait avoir déjà entendu ce nom lors d'une sortie en ville.
Le silence retomba. Cersei ne put s'empêcher de dévisager longuement celle qui lui avait servi de modèle. Ses cheveux étaient plus courts. Elle ne portait pas de maquillage. Des rondeurs se devinaient sous ses vêtements – son pull était bien trop grand pour elle.
Cersei-modèle se tourna brusquement vers elle.
« Hier, quand j'ai dit organe... »
A peine Cersei eut-elle entendu le mot qui lui avait valu la plus grosse frayeur de sa vie qu'une grimace étira ses lèvres. Elle se détourna, comme si son modèle l'avait giflée.
« ...tu as mal réagi. »
Cersei crispa les poings.
« Ne prononce pas ce mot, » murmura t-elle. « S'il te plaît. »
« Et pourquoi ? »
« Parce que c'est interdit. »
Elle pouvait toujours sentir la main d'Aerys s'abattre sur sa joue.
« Et pourquoi c'est interdit ? » insista Cersei-modèle.
« Parce que c'est comme ça ! »
Le jour suivant l'incident, Talisa avait débarqué pendant le premier cours de la journée. Elle leur avait dit qu'ils avaient peut-être entendu un nouveau mot la veille, un mot qu'ils ne devaient surtout pas répéter, un mot interdit, un mot qui n'était pas digne d'eux, eux qui étaient si spéciaux.
Même si Cersei n'avait eu le temps de répéter le mot en question à personne en dehors de Jaime et Tyrion, tous les pensionnaires de leur âge avaient fini par y être confrontés, d'une façon ou d'une autre. Certains l'avaient entendu de la bouche de pensionnaires plus âgés. D'autres l'avaient aperçu dans un livre ou entendu dans un film. D'autres encore, pendant une sortie en ville, l'avaient vu écrit sur une quelconque affiche ou entendu prononcé par des passants.
Ils connaissaient tous ce mot, ou presque, mais il n'avait franchi la barrière des lèvres d'aucun d'entre eux.
Cersei-modèle croisa les bras sur sa poitrine. Son expression était hautaine et un peu méprisante.
« Et qu'est-ce que vous dites à la place, alors ? »
« Étoile. »
« Étoile... »
« Et les étoiles renaîtront. C'est la devise du pensionnat. »
Elle laissa échapper un petit rire sans joie.
« C'est ridicule. »
Elle se détourna d'elle pour se concentrer sur son petit frère. La conversation était terminée et pourtant, Cersei était incapable de faire le moindre mouvement.
C'était la première fois que quelqu'un la haïssait ouvertement. Cette sensation était déjà désagréable en soi, mais ce n'était pas n'importe qui qui la haïssait.
Cersei Lannister n'avait que du mépris pour elle et les autres pensionnaires, elle n'avait que du mépris pour ce qu'ils étaient, elle ne voyait en eux que des coquilles vides incapables de ressentir quoi que ce soit.
S'en prendre à elle aurait été facile. Le souvenir de sa discussion avec Talisa vint l'en empêcher.
« Tu es injuste. »
Elle eut à peine conscience de prononcer ces mots. Son modèle ne lui accorda pas un regard.
« Sors, » ordonna t-elle.
Après quelques secondes supplémentaires, Cersei tourna les talons et s'exécuta, sa colère et sa tristesse en travers de la gorge.
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Assise à la table des gardiens avec Jaime, Cersei-modèle touchait à peine à son assiette. Autour d'eux, la soirée battait son plein. Les tables des copies avaient été repoussées contre les murs afin de créer une piste de danse. Plusieurs copies dansaient ensemble, les plus jeunes s'amusaient à se poursuivre à travers la pièce.
Elle n'avait pas dit à Jaime qu'elle avait eu une conversation avec sa copie. Qu'y avait-il à dire, de toute façon ?
Et les étoiles renaîtront.
Elle se demandait pourquoi le mot organe était tabou. Il ne faisait aucun doute qu'Aerys était derrière tout ça. En jetant un coup d'œil à Baelish, elle songea à aller l'interroger dès le lendemain.
Il y avait autre chose qu'elle se demandait. Elle laissa son regard dériver vers Robert-copie. Après le choc d'avoir vu une réplique plus jeune de ex-mari surgir en chair et en os devant elle, elle avait commencé à s'interroger sérieusement sur sa présence à Hautjardin.
En tant que participant au programme Supernova, la copie de Robert Baratheon lui était entièrement réservée, mais Robert Baratheon était mort. Puisqu'il n'y avait plus personne pour payer tous les mois la somme astronomique que coûtait l'adhésion au programme Supernova, elle aurait en toute logique dû être rétrogradée au rang de Soleil, ce qui n'était de toute évidence pas le cas. Mais alors, qui continuait de payer à la place de Robert ?
« Je crois que ta copie a une petite-amie, » lui glissa Jaime.
Cersei fronça les sourcils. Sa copie était en train de danser avec une fille aux longs cheveux bruns. De temps à autre, elles échangeaient un baiser.
« Et alors ? » rétorqua t-elle sèchement.
Elle avait presque l'impression de se voir elle-même danser avec cette fille brune et elle détestait ça. Elle détestait regarder cette réplique d'elle-même qui n'avait rien en commun avec elle.
Elle détestait être ici.
« Et alors rien, » soupira Jaime. « Il n'est pas nécessaire de m'agresser à chaque fois que je te dis quelque chose, Cersei. »
Cersei se mordit la lèvre.
« Pardon. »
Il accepta ses excuses d'un petit signe de tête.
« Ils ont tous l'air de bien s'amuser, » reprit-il.
« Hmm. »
Après avoir balayé la salle du regard, elle ajouta :
« Je ne pensais pas que les copies pouvaient s'amuser. »
Avant de mettre les pieds ici, elle s'était toujours plus ou moins représenté les copies comme des coquilles vides presque entièrement dépourvues de personnalité. Après tout, ils en savaient si peu sur les pensionnats, et elle n'avait aperçu que trop peu de copies dans sa vie pour s'en faire une véritable opinion.
Jaime haussa les épaules.
« Peut-être qu'ils ont une âme, après tout. »
Cersei claqua la langue.
« Ne dis pas n'importe quoi. »
« Maman pensait que les copies ont une âme. »
« Maman est morte. »
Elle regretta ses paroles une seconde après les avoir prononcées. C'était pourtant approprié – Halloween était une fête célébrant l'Étranger – mais Cersei ne voulait pas penser à la mort, au sort de sa mère, au sort qui avait failli être celui de Tyrion.
Plop. Plop. Plop.
Ce son maudit qui serait son fardeau pour l'éternité revint la hanter – ce son mortel.
Jaime choisit de ne pas relever et elle lui en fut très reconnaissante. A la place, il recouvrit sa main de la sienne.
« Ça me rappelle le bal de fin d'année. »
D'autres souvenirs, bien plus joyeux, lui revinrent. Pour la première fois depuis le début de la journée, Cersei sourit.
Cette soirée demeurerait toujours spéciale dans son cœur.
« Oui, » répondit-elle.
En réalité, les célébrations auxquelles ils assistaient n'avaient que peu de points communs avec le bal dont il était question. Ici, les adolescents étaient disciplinés et n'avaient pas accès à la moindre goutte d'alcool.
Cersei avait toujours bien en tête la façon dont bon nombre de leurs camarades avaient clandestinement apporté des bouteilles d'alcool et certains, complètement déchaînés, avaient fini presque ivres morts avant la fin de la soirée. Addam Marpheux avait été de ceux-là – elle se souvenait bien du savon que Jaime avait passé à son meilleur ami au téléphone le lendemain.
« Le 10 juin 2011, » murmura son jumeau. « Je n'oublierai jamais cette date. »
Cersei jeta un œil au creux de son poignet droit, là où était toujours visible la cicatrice qu'elle s'était elle-même infligée alors qu'elle n'était qu'une enfant, la cicatrice qui symbolisait le bourgeon de l'amour qui l'unissait à Jaime.
Cet amour avait définitivement éclos le 10 juin 2011.
« Moi non plus. »
Il ne lui avait toujours pas lâché la main, un geste d'affection qui aurait pu paraître bien peu fraternel à quiconque poserait les yeux sur eux. Fort heureusement, tout le monde était bien trop occupé pour leur prêter une quelconque attention.
« Tu veux... tu veux danser ? » demanda Jaime d'une voix hésitante.
C'était tentant. Peut-être que dans ses bras elle aurait l'impression d'avoir de nouveau seize ans, d'être de retour à l'époque ou elle n'avait pas encore explosé en morceaux.
C'était tentant mais c'était Halloween, la mort la suivait partout où elle allait, sa copie dansait avec sa petite-amie et la copie de Jaime la regardait d'un drôle d'air à l'autre bout de la pièce et la copie de Tyrion était avec lui et ça faisait mal de le regarder, beaucoup trop mal.
Et Cersei ne pouvait pas laisser Jaime la toucher d'aussi près – elle ne pouvait pas le laisser savoir.
« Non, » répondit-elle en se levant. « Je... je ne me sens pas très bien. »
« Oh. »
Son air légèrement déçu lui fut insupportable. Cersei sortit du réfectoire aussi vite que ses jambes le lui permirent et déambula dans les couloirs sombres.
Quand elle fut certaine que personne ne pouvait l'entendre, elle se mit à pleurer.
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Jaime frappa doucement à la porte de la chambre de Cersei.
« Tu es prête ? » demanda t-il.
De plus en plus nerveux, il ne cessait de toucher à sa cravate. Il ne comprenait d'ailleurs pas d'où provenait son angoisse : après tout, il allait simplement emmener sa sœur jumelle au bal de fin d'année.
Une petite voix qu'il s'efforçait en vain d'ignorer lui murmurait que c'était bien plus compliqué que cela.
« J'arrive, » lui répondit Cersei.
La porte s'ouvrit. Timidement, elle s'avança vers lui, les yeux baissés.
« J'ai l'air ridicule, n'est-ce pas ? » s'esclaffa t-elle, gênée.
De façon toute à fait exceptionnelle, elle avait mis une robe. Celle-ci, de couleur bleu nuit, lui arrivait juste en-dessous des genoux. Ses boucles blondes cascadaient librement sur ses épaules, simplement ornées d'une barrette. Un peu de maquillage mettait ses grands yeux verts en valeur.
Parce que Cersei était Cersei, elle portait des chaussures plates et non pas des talons mais Jaime n'y fit même pas attention.
« Tu es magnifique, » la complimenta t-il.
Elle qui était d'habitude si sûre d'elle rougit légèrement.
« Merci. »
Il lui tendit son bras, qu'elle saisit. Dans le salon, Tyrion regardait la télévision.
« Ne te couche pas trop tard, » lui lança Jaime.
« Hmm. Amusez-vous bien, » répondit leur petit frère sans même leur jeter un coup d'œil.
Jaime savait qu'il allait probablement lire jusqu'à une heure avancée de la nuit, profitant de l'absence de leur père – non pas que sa présence aurait fait une grosse différence, de toute façon.
Dans la voiture, Jaime se demanda ce que les tous autres allaient penser lorsqu'ils feraient leur entrée tous les deux. Après tout, pourquoi lui, Jaime Lannister, un des garçons les plus populaires du lycée, avait-il choisi sa sœur comme cavalière alors que tant de filles ne souhaitaient qu'une seule chose, qu'il les invite ?
Il se mordit la lèvre lorsqu'ils arrivèrent à destination. Comme chaque année, le gymnase du lycée avait été réquisitionné pour l'occasion. En sortant de la voiture, Jaime salua d'un signe de tête plusieurs de ses amis qu'il reconnut, y compris Addam, qui venait lui aussi d'arriver.
« Alors ? Tu as trouvé une cavalière ? » lui demanda Jaime lorsqu'ils se croisèrent.
« Je suis mon propre cavalier, » rétorqua Addam avec un clin d'œil. « Et ce n'est pas vraiment pour danser que je suis venu, si tu vois ce que je veux dire... »
Jaime baissa les yeux vers la bouteille de bière qu'il tenait dans la main.
« Oui, c'est assez clair. »
Son meilleur ami se tourna vers Cersei, comme s'il venait à peine de remarquer sa présence.
« Cersei, » la salua t-il d'un léger signe de tête.
« Addam. »
La tension monta d'un cran. Pour une raison que Jaime ne parvenait à saisir, ces deux-là ne s'appréciaient pas. Quand Addam venait à la maison, Cersei lui adressait à peine la parole et s'enfermait dans sa chambre.
« On se voit plus tard, » conclut Addam avant de tourner les talons et de repartir vers sa voiture, où l'attendaient sans nul doute d'autres bouteilles de bière.
Jaime entraîna Cersei à l'intérieur du gymnase.
« Tu veux quelque chose à boire ? » lui demanda t-il, les mains moites.
Bon sang, pourquoi était-il si nerveux ?
A peine eut-elle acquiescé qu'il s'éloigna pour aller lui chercher un verre. Alors qu'il cherchait une bouteille de jus d'ananas, une silhouette familière se glissa à ses côtés.
« Salut, Jaime. »
Il offrit un petit sourire crispé à Jeyne. Jeyne, qui avait voulu l'inviter au bal.
Jeyne, à qui Cersei avait dit qu'il ne viendrait pas.
« Salut. »
« Tu as changé d'avis, alors. »
« Ouais... il faut croire. »
Un blanc s'installa entre eux.
« Avec qui... » commença Jeyne, mais elle n'eut pas besoin de terminer sa question.
Cersei, qui avait assisté à toute la scène, les rejoignit et prit le bras de Jaime en haussant les sourcils avec provocation.
Une lueur de perplexité passa dans les yeux de Jeyne.
« Passez une bonne soirée, » conclut-elle avec un sourire qui manquait de chaleur.
Jaime la regarda disparaître dans la foule sans mot dire, puis tendit un verre à Cersei. Un sourire étira les lèvres de sa jumelle lorsqu'elle but une gorgée.
« Du jus d'ananas. »
« C'est bien ton préféré, non ? Ou ma mémoire me jouerait-elle des tours ? » plaisanta t-il.
Elle pouffa.
« C'est bien mon préféré, » confirma t-elle.
Leurs regards se croisèrent et ne se lâchèrent plus pendant quelques secondes. Jaime finit par se ressaisir.
« Viens, allons nous asseoir. »
La nervosité de Jaime s'envola quelque peu au cours des minutes qui suivirent. Après tout, Cersei était sa jumelle, sa meilleure amie, la personne en qui il avait le plus confiance, celle qui connaissait tout de lui. Pourquoi devrait-il être nerveux en sa présence ?
Ni l'un ni l'autre n'aimant beaucoup danser, ils passèrent la majeure partie de la soirée à discuter en échangeant des potins sur leurs camarades. Jaime manqua de s'étrangler avec son verre de soda lorsque Addam s'écroula sur la piste de danse, complètement ivre. Deux autres membres de l'équipe de baseball le portèrent hors de la salle pour le ramener chez lui.
« Je vais le tuer, » murmura Jaime, exaspéré.
« Tu n'en auras peut-être pas besoin, » railla Cersei. « Il est certainement déjà mort. »
Tous les deux s'esclaffèrent. En voyant que la salle se vidait progressivement, Jaime jeta un œil à sa montre – il était presque une heure du matin. Seuls quelques couples évoluaient encore sur la piste, étroitement enlacés.
« Est-ce que tu veux danser ? » demanda Jaime d'une petite voix.
A sa grande surprise, Cersei acquiesça.
« Pourquoi pas ? »
Alors qu'il posait les mains sur sa taille, les notes d'une chanson qu'il n'avait jamais entendue s'élevèrent dans l'air.
Mon amour, serre-moi, serre-moi, serre-moi
Et reste auprès de moi toujours, toujours, toujours...
Ils se mirent à tournoyer lentement. Jaime plongea ses yeux dans ceux de Cersei comme il l'avait fait un million de fois auparavant, ses yeux qui étaient si semblables aux siens, et pourtant quelque chose semblait différent.
Mon amour, embrasse-moi, embrasse-moi, embrasse-moi
Et reste auprès de moi toujours, toujours, toujours...
Tout doucement, comme si elle franchissait un obstacle, Cersei passa les bras autour de son cou et se rapprocha un peu plus de lui sans le lâcher des yeux une seule seconde. Jaime déglutit. Son cœur battait vite – trop vite.
Les non-dits qui planaient entre eux depuis des mois et des mois étaient plus présents que jamais, à portée de lèvres.
Verrouille mon cœur, jette la clé,
Comble mon amour d'extase
Retiens mon cœur dans ton étreinte chaleureuse
Et dis-moi que personne ne prendra jamais ma place...
Progressivement, Jaime oublia le reste du monde autour de lui ou plus exactement, il se souvint pas de sa présence, parce que son monde à lui avait toujours été Cersei. Leurs visages se rapprochèrent, leurs nez se frôlèrent.
Mon amour, dis-moi, dis-moi, dis-moi
Que tu resteras auprès de moi toujours, toujours, toujours, toujours, toujours, toujours...
Lorsque la chanson s'acheva, Cersei cligna des yeux, comme si elle reprenait brusquement contact avec la réalité, puis s'écarta à regret en jetant des coups d'œil anxieux autour d'elle.
« On devrait rentrer, tu ne crois pas ? »
Jaime acquiesça.
Le trajet du retour se déroula en silence. Tous deux avaient parfaitement conscience de ce qui avait failli se passer – de ce qui se serait passé s'ils avaient été complètement seuls. Curieusement, aucun ne paniquait, aucun ne se sentait coupable d'éprouver de tels sentiments, aucun ne souhaitait oublier l'existence de cette soirée.
Lorsqu'ils rentrèrent, Jaime suivit Cersei dans sa chambre en se demandant s'il fallait qu'il dise quelque chose.
« Tu m'attends là ? » demanda t-elle. « Il faut que je me démaquille. »
Cette perspective semblait l'agacer, elle qui ne portait presque jamais de maquillage. Amusé, Jaime fit un signe de tête en guise de réponse. Cersei revint quelques minutes plus tard.
« Tu veux bien m'aider ? »
Elle désignait la fermeture éclair de sa robe. Le cœur au bord des lèvres, Jaime s'exécuta. Il détourna pudiquement le regard lorsqu'elle se retrouva en petite culotte devant lui – pour ne pas gâcher son dos nu, elle n'avait pas mis de soutien-gorge.
Cersei se retourna lentement vers lui.
« Tu sais... tu peux regarder... ça ne me gêne pas. En plus, tu m'as déjà vue nue, non ? » plaisanta t-elle.
Il ne lui rappela pas que la dernière fois que c'était arrivé, ils étaient encore enfants. Il ne voulait pas le lui rappeler, il ne voulait pas gâcher ce moment dont il avait inconsciemment rêvé depuis si longtemps.
Les joues en feu, il observa Cersei enfiler son pyjama.
Il rougissait encore quand elle lui fit de nouveau face et qu'elle passa les bras autour de son cou, comme elle l'avait fait quelques heures avant.
Ils se tenaient au bord d'un précipice qu'ils avaient désespérément tenté d'ignorer parce que sauter était interdit, contre-nature, et pourtant... et pourtant...
Ils sautèrent au même moment. Leurs lèvres se rencontrèrent dans un doux baiser à la saveur de libération. Le cœur de Jaime explosa dans sa poitrine et il passa les bras autour de la taille de Cersei pour la serrer contre lui.
Voilà pourquoi il ne s'intéressait à aucune fille au lycée, voilà pourquoi il avait repoussé toutes leurs avances.
Pour Cersei.
Tout avait toujours été pour Cersei et tout serait toujours pour Cersei.
« Je t'aime, Jaime, » murmura t-elle lorsqu'ils s'écartèrent, les larmes aux yeux. « Je... je sais que c'est mal, mais je t'aime. Je t'aime et je veux être avec toi. »
« Je t'aime aussi, » répondit-il. « Plus que tout au monde. »
Heureux que leurs sentiments soient réciproques, ils s'embrassèrent de nouveau. Puis, Jaime se débarrassa de ses vêtements et tous deux se glissèrent dans le lit de Cersei.
Elle vint se blottir contre lui et enfouit le visage dans son cou, et Jaime songea qu'il n'y avait pas d'autre endroit sur cette planète où il voudrait être.
Il resterait auprès d'elle pour toujours.
La chanson, dont j'ai traduit les paroles, est issue du film Auprès de moi toujours.
