Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 6 – Ozymandias
Partie 1
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« Joyeux anniversaire. »
Blottie contre Cersei-copie, Alyssa venait d'ouvrir les yeux. Cersei l'embrassa sur le front. C'était un des derniers contacts qu'elles partageaient – cette pensée l'aurait peut-être fait pleurer si elle ne se sentait pas aussi vide.
« Merci, » répondit Alyssa dans un souffle.
Les volets, restés entrouverts, laissaient entrer quelques rayons de lumière qui permirent à Cersei d'étudier le visage de sa petite-amie. Il ne laissait transparaître aucune émotion.
« On a passé une bonne soirée, hier, non ? » demanda Alyssa au bout d'un moment.
« Oui... c'était vraiment bien. »
Cette soirée aurait été encore meilleure sans le regard glacial de son modèle posé sur elle, sans la perspective de devoir dire au revoir à Alyssa le lendemain, sans la conscience que dans moins de deux semaines, elle dirait également au revoir à Tyrion.
« C'est dommage que je doive partir dans la matinée, » soupira Alyssa. « J'aurais bien aimé pouvoir passer encore une journée avec toi. »
Dommage. Cersei pinça la lèvre. Elle imaginait tous les autres mots qu'aurait pu employer Alyssa – terrible, cruel, injuste. Dommage. C'était pourtant un mot approprié, un mot qui exprimait un léger regret, une goutte d'eau qui tombait sur le sol, un pétale de fleur emporté par le vent, quelque chose d'insignifiant. Après tout, finalement, leur histoire n'était-elle pas insignifiante face à la renaissance des étoiles ?
Alors oui, le départ précipité d'Alyssa était insignifiant. Cersei et elle devaient être reconnaissantes pour chaque moment qu'elles avaient passé ensemble mais ne pas réellement souhaiter en connaître encore quelques-uns. Alyssa allait partir dans moins de deux heures et ce n'était ni terrible, ni cruel, ni injuste.
C'était simplement dommage.
Et les étoiles renaîtront.
Peu importe le nombre de fois où Cersei répéta ce mot dans sa tête, elle ne parvint jamais à y croire totalement.
Alyssa se leva d'un bond.
« Je ferais mieux d'aller préparer ma valise, » dit-elle. « A tout à l'heure. »
Ses poings étaient étrangement crispés lorsqu'elle quitta la chambre de Cersei. Celle-ci resta prostrée dans son lit quelques minutes avant de s'habiller à son tour. Elle se brossa les cheveux avec un peu plus de force que nécessaire. A chaque cheveu arraché, un nouveau souvenir remontait à la surface de sa mémoire – les parties de cache-cache lorsqu'elles étaient enfants, les regards furieux d'Aerys à chaque fois qu'il les voyait ensemble, leur premier baiser, la première fois qu'elles étaient sorties en ville ensemble... Les images défilaient dans sa tête comme un film, un film dont elle était l'héroïne et dont elle avait connu la fin depuis aussi longtemps qu'elle s'en souvenait.
Lorsqu'elle imaginait leurs adieux, ils se passaient toujours sous la pluie. C'était quelque choses qu'elle avait vu dans plusieurs films : lorsque des amants se disaient au revoir, bien souvent pour toujours, cela se passait sous la pluie. Elle imaginait aussi qu'elles étaient seules. Après un dernier baiser qui avait le goût salé de leurs larmes, Alyssa se détournait et se dirigeait lentement vers le portail du pensionnat. Puis, après un dernier regard en arrière, elle disparaissait pour toujours.
Cersei avait parlé de cette vision à Jaime, une fois. Il s'était esclaffé avant de lever les yeux au ciel. Tous les deux avaient assisté à assez de départs pour savoir que cela ne se passait pas comme ça.
« Tu as trop d'imagination, Cersei, » lui avait-il dit.
« Et toi, tu es bien trop terre à terre, » avait-elle rétorqué.
Jaime se concentrait toujours sur ce qui était, occultant totalement ce qui pourrait être. Ce point les avait opposés depuis l'enfance et était à l'origine de bon nombre de disputes. Cersei savait que c'était lui qui avait raison : les pensionnaires de Hautjardin n'étaient pas censés se préoccuper de ce qui pourrait être. Ils devaient uniquement se soucier de ce qui était, à savoir leur mission principale : rester en bonne santé pour s'assurer que leurs étoiles puissent renaître sans encombre, un jour. Tout le reste était secondaire – dans l'esprit d'Aerys, en tout cas, Aerys qui désapprouvait que les Supernovas fréquentent les Soleils, Aerys qui pensait qu'ils n'étaient pas humains, Aerys qui l'avait giflée alors qu'elle n'était qu'une petite fille.
Elle se souvenait parfaitement de la conversation qu'elle avait surprise pendant une partie de cache-cache, alors qu'elle s'était réfugiée dans l'aile des Comètes avec Tyrion. Bien sûr, à l'époque, elle n'avait pas compris, mais maintenant... maintenant...
Tu sais bien que vous n'êtes pas humains, lui murmura une petite voix insidieuse.
Incapable de supporter son reflet une seconde de plus, elle se détourna. Pendant quelques secondes, elle envisagea très sérieusement de rester enfermée ici et de ne pas se rendre à la traditionnelle cérémonie de départ, mais l'idée la quitta comme elle était venue. C'était ridicule. Bien sûr qu'elle allait y aller. Sa présence était requise, tout comme l'était celle de l'ensemble des pensionnaires. Personne n'avait jamais ne serait-ce que songé à ne pas s'y rendre lorsque l'heure était venue pour l'un d'entre eux de s'en aller afin d'accomplir son destin. Jaime n'avait pas flanché lorsque Brienne avait franchi les grilles pour la dernière fois.
Elle ne flancherait pas non plus.
Elle n'avait pas de raison de le faire, ou du moins, c'était ce qu'elle se répétait en boucle alors qu'elle marchait dans les couloirs en saluant les camarades qu'elle croisait. Aucune tristesse n'était visible sur leur visage, quand bien même tous appréciaient Alyssa.
Si la devise du pensionnat n'était pas présent dans le moindre recoin de son esprit, Cersei en aurait peut-être eu la chair de poule.
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« Qu'est-ce qui se passe à ton avis ? » demanda Jaime-modèle, perplexe.
Cersei et lui, comme tous les matins depuis qu'ils avaient débarqué à Hautjardin, étaient descendus prendre leur petit-déjeuner, mais aujourd'hui, quelque chose semblait différent. La copie qui avait dansé avec la copie de sa jumelle – Alyssa, d'après ce qu'il avait compris – était au centre de toutes les attentions : les autres copies venaient lui adresser quelques mots joyeux ou ne cessaient de lui jeter des regards.
« Aucune idée, » rétorqua Cersei d'un ton légèrement agacé, comme à chaque fois qu'ils se retrouvaient en présence des pensionnaires.
Jaime se mordit la lèvre. La façon dont ils s'étaient quittés la veille lui laissait encore un goût amer dans la bouche. Il ne lui en voulait pas de ne pas avoir voulu danser, là n'était pas le cœur du problème.
Il savait que quelque chose la travaillait, il savait qu'elle ne lui disait pas tout, il savait qu'elle lui cachait la vérité à propos des circonstances de l'agression de Tyrion, et il lui en voulait de ne pas lui en parler, de préférer se refermer sur elle-même plutôt que de lui ouvrit son cœur et de le laisser voir toutes les ombres qu'il contenait, même les plus répugnantes.
Tout ça, c'est de ta faute, susurra une voix fantôme dans son esprit. Tu l'as laissée tomber, et tu ne cesseras jamais d'en payer le prix.
Jaime fut distrait de ses sombres pensées par l'intervention de Baelish, qui n'avait pas perdu une miette de leur conversation. Il ne put s'empêcher de trouver cela quelque peu agaçant.
« Une de nos pensionnaires a atteint l'âge de dix-huit ans aujourd'hui. Elle va quitter Hautjardin. »
« Pour aller où ? » demanda stupidement Jaime.
Cersei roula des yeux, de plus en plus contrariée.
« Où penses-tu qu'une copie est censée aller ? » railla t-elle.
Il choisit de ne pas relever pour ne pas risquer de laisser une remarque cinglante franchir la barrière de ses lèvres. Baelish, sans se départir de son calme et de son amabilité, reprit :
« Les pensionnaires sont acheminés vers un centre à quelques dizaines de kilomètres d'ici, où leurs organes leur sont prélevés et ensuite envoyés vers divers hôpitaux. »
Devant eux, le directeur-adjoint ne prenait pas la peine de bannir ce mot de son vocabulaire. Le souvenir de la réaction de la copie de Cersei lorsqu'elle l'avait entendu rendait encore Jaime très mal à l'aise.
« Pourquoi les dons ne sont-ils pas faits ici pour toutes les copies ? »
Jaime se doutait bien que, parce qu'ils étaient adhérents du programme Supernova, ils avaient accès à quelques privilèges, dont celui de pouvoir séjourner au pensionnat et d'être aux côtés de Tyrion, mais il ne comprenait pas pourquoi les Soleils ne pouvaient pas eux aussi donner leurs organes ici.
« Voyons, Jaime, » s'esclaffa Cersei d'un petit ton jovial qui transpirait l'ironie. « On ne tue jamais les animaux dans la ferme où ils ont été élevés, on les emmène à l'abattoir. »
Choqué, il ne trouva pas les mots pour répondre. Sans rien ajouter, Cersei se leva et s'éloigna à grands pas. Elle n'avait encore une fois presque rien mangé.
Baelish n'était nullement offusqué par la comparaison pour le moins provocante qu'elle venait de faire.
« Il est toujours intéressant de voir la manière dont sont perçus les pensionnaires par le reste du monde. »
Jaime fronça les sourcils.
« Que voulez-vous dire ? »
C'était comme si Baelish avait sous-entendu que la façon dont lui voyait les copies était différente. Il l'étudia pendant de longues secondes, un léger sourire amusé sur les lèvres, si bien que Jaime eut l'impression d'être passé aux rayons X.
« Rien du tout, » finit-il par répondre en se levant. « Si vous voulez bien m'excuser, je dois m'assurer que tout est en place pour la cérémonie... »
« La cérémonie ? » répéta Jaime, mais il était déjà loin.
Il eut cependant rapidement la réponse à sa question. En voyant le directeur-adjoint partir, toutes les copies se levèrent au même moment, comme s'il s'agissait d'un signal, puis se mirent docilement en rang et quittèrent le réfectoire, Alyssa en tête. De plus en plus perplexe, Jaime s'élança à leur suite.
L'étrange procession sortit du bâtiment, puis se divisa en deux : chaque groupe se plaça de part et d'autre de l'allée qui menait aux grilles du pensionnat et que Jaime et Cersei avaient passé pour venir le jour de leur arrivée. Il aperçut sa copie et celle de Tyrion, puis celle de Robert, ce qui le fit inévitablement frissonner.
En balayant son environnement du regard, Jaime remarqua Cersei : appuyée contre le mur, elle observait ce qui se passait d'un regard où se mêlaient la répulsion et la curiosité. Lorsqu'il la rejoignit, et malgré le fossé qui ne cessait de se creuser entre eux, il ne put résister à la tentation d'entrelacer ses doigts aux siens pour quelques secondes. Cersei se laissa faire et ferma même brièvement les yeux, comme pour mieux apprécier la sensation de sa peau contre la sienne. Aucun n'était inquiet – les autres étaient tous beaucoup trop occupés pour s'intéresser à eux.
Au bout de quelques minutes, Cersei lui donna un coup de coude.
« Regarde, » souffla t-elle en pointant du doigt quelque chose.
Avec stupeur, Jaime reconnut Aerys. C'était la première fois qu'ils le voyaient depuis qu'ils avaient mis les pieds ici – depuis bien plus longtemps que ça, en fait.
Le fondateur du programme Constellation vint se planter à côté de Baelish. Malgré la distance, Jaime pouvait dire que ce dernier n'était pas spécialement ravi qu'il ait daigné se montrer. Le docteur Qyburn, son fidèle associé, était là lui aussi.
« Le temps n'a pas été tendre avec lui, » remarqua Cersei.
Aerys Targaryen, l'homme qui les avait terrifiés à chaque fois qu'il avait rendu visite à leur père lorsqu'ils étaient enfants, se courbait à présent sous un poids invisible. De là où il était, Jaime pouvait voir qu'un léger tremblement secouait ses mains.
« Dommage qu'il ne puisse pas utiliser une copie pour retrouver sa jeunesse... et sa santé mentale, » ironisa Cersei.
Il acquiesça distraitement, mais avant qu'ils n'aient pu poursuivre leur conversation, Baelish frappa dans ses mains et fit signe à Alyssa de le rejoindre. Du coin de l'œil, Jaime aperçut Cersei-copie sortir enfin du bâtiment et rejoindre une des rangées aussi discrètement que possible.
« Alyssa est parvenue à maintenir ses étoiles en parfaite santé pendant dix-huit ans, » commença Baelish d'une voix forte et convaincue. « Elle a rempli sa destinée avec brio. Le moment pour ses étoiles de renaître est enfin venu ! »
A peine eut-il terminé sa phrase que toutes les copies se mirent à applaudir. Si certaines étaient enthousiastes, d'autres l'étaient beaucoup moins, et c'était le cas de Cersei-copie. Elle frappait mécaniquement des mains, comme si, mue par une habitude, elle avait fait cela plusieurs fois auparavant, mais son regard était tourné vers un point invisible devant elle. Pas une seule fois elle ne se tourna vers Alyssa, dont les yeux cherchaient pourtant les siens.
Jaime comprit que Cersei s'en était aperçue aussi en voyant son expression perplexe.
« Et les étoiles renaîtront ! » se mirent à scander les copies. « Et les étoiles renaîtront ! Et les étoiles renaîtront ! »
Alyssa, un petit sourire sur les lèvres – était-il sincère ou bien avait-il la saveur de l'artifice ? - commença à s'avancer sur l'allée au rythme de la devise du pensionnat.
« C'est glauque, » lâcha Cersei en croisant les bras sur sa poitrine, comme pour se réchauffer.
Le froid qu'elle devait ressentir n'était certainement pas dû à la température, et Jaime était bien placé pour le savoir. Quelques jours à Hautjardin avaient été suffisants pour lui apprendre que les copies étaient loin d'être des enveloppes vides. Même si cette information lui paraissait encore irréelle – ne lui avait-on pas répété quelque chose allant dans le sens contraire toute sa vie ? - il ne pouvait pas nier tout ce à quoi il avait assisté depuis qu'il avait mis les pieds dans cet endroit dont il ignorait tout. Les rires des enfants dans les couloirs, la façon dont Cersei-copie et Alyssa s'étaient regardées amoureusement la veille, celle dont Cersei-copie s'était presque jetée devant son Tyrion en leur affirmant qu'ils ne pouvaient pas le lui prendre... ça faisait beaucoup, beaucoup trop pour qu'il puisse l'ignorer, et pourtant, cela aurait sans doute été préférable...
Les copies n'étaient pas des êtres humains, mais elles éprouvaient des émotions humaines, ou du moins des émotions qui s'en rapprochaient, et c'était étrange, bien trop étrange, parce que les copies n'avaient pas d'âme, elles ne pouvaient pas avoir d'âme...
Jaime ne s'aperçut que Cersei s'était éloignée en direction du rassemblement qu'au bout de plusieurs longues secondes tant il était perdu dans ses pensées. Il la rejoignit en quelques enjambées. Son regard était entièrement tourné vers sa copie.
L'autre Cersei n'avait pas bronché lorsque sa petite-amie était passée devant elle, demeurant raide comme un piquet, un petit sourire crispé sur les lèvres tandis que la devise du pensionnat remontait de sa gorge en notes qui se mêlaient au flot d'enthousiasme qui accompagnait la progression d'Alyssa, qui sonnaient peut-être faux mais qui étaient trop faibles pour désaccorder cette harmonie parfaite...
Cersei avait raison. Tout ceci était glauque. Alyssa était sans doute amie avec bon nombre de ces copies, et pas une seule n'avait les larmes aux yeux en la regardant partir, alors que tous savaient pertinemment ce qui l'attendait, ce qui les attendait tous...
Alors qu'Alyssa venait de dépasser les derniers pensionnaires et poursuivait son chemin vers les grilles du pensionnat, Cersei-copie, comme si elle se réveillait brusquement, battit des paupières et vint se planter au milieu de l'allée. Jaime-copie avait essayé de la retenir en lui agrippant le bras, en vain.
« Alyssa. »
Sa voix était hésitante, comme si elle ne savait pas très bien ce qu'elle était en train de faire. Alyssa se figea et se retourna, tout aussi perdue. Les autres copies échangèrent des regards qui apprirent à Jaime que ce qui était en train de se passer n'était pas prévu au programme.
« Cersei ! » souffla Jaime-copie d'un ton anxieux.
Jaime déglutit. Sa propre voix venant d'un corps qui était génétiquement identique au sien mais qui n'était pas lui... non, il ne s'y ferait jamais.
Cersei-copie ne l'écouta pas – elle ne sembla même pas l'entendre. Un pas après l'autre, elle s'avança vers Alyssa, et Alyssa s'avança vers elle, et leurs mains tendues se frôlèrent, s'effleurèrent, puis se joignirent dans un entremêlement de doigts tandis que leurs lèvres se rencontrèrent pour la dernière fois. Jaime ne savait pas s'il était influencé par les récits que Tyrion leur faisait de ses romans préférés ou si c'était la vérité nue qu'il percevait mais il lui semblait qu'il y avait quelque chose de désespéré dans cette étreinte finale, peut-être un sursaut de lucidité face à l'obscurité de la mort qu'aucun discours sur la brillance des étoiles n'était parvenu à occulter, mais un sursaut bref, éphémère, vain...
Alyssa finit par s'écarter. Sa lèvre tremblait.
« Au revoir, Cersei, » conclut-elle avec un petit sourire triste.
Elle ramassa sa valise, tourna les talons et ne jeta plus un seul regard en arrière. Cersei-copie demeura figée au milieu de l'allée, incapable de faire le moindre mouvement, et Jaime éprouva l'étrange besoin de lui hurler de ne pas rester plantée là, de lui courir après, de ne pas la laisser partir, de lui crier qu'elle l'aimait et qu'elle voulait rester à ses côtés, mais c'était une pensée ridicule, parce qu'elles n'étaient que des copies, qu'elles avaient été fabriquées pour donner leurs organes, que c'était leur destin et qu'il était complètement stupide d'imaginer autre chose. Si elle avait été capable de lire dans ses pensées, Cersei se serait assurément moquée de lui.
Alyssa ne fut bientôt plus qu'un point à l'horizon et, lorsqu'elle eut franchi le portail, Baelish frappa dans ses mains.
« Il est temps de reprendre vos activités. »
Les copies se dispersèrent en petits groupes en direction de leurs cours respectifs.
« Regarde Aerys, » murmura Cersei.
Le directeur du pensionnat avait l'air d'être sur le point de s'arracher les cheveux. Furieux, il foudroyait littéralement Cersei-copie du regard. Baelish, sentant l'orage approcher, lui saisit le bras, et, après lui avoir glissé quelque chose à l'oreille, l'entraîna vers l'intérieur du bâtiment.
Finalement, au bout de quelques minutes, il ne resta plus que leurs copies, celle de Tyrion ainsi qu'une femme brune que Jaime savait être un des médecins du pensionnat.
« Cersei... » commença celle-ci en la rejoignant.
Elle posa la main sur son bras mais Cersei-copie se dégagea d'un geste sec. Ignorant les appels de Jaime-copie et Tyrion-copie, elle fit volte-face et courut se réfugier à l'intérieur.
Tout cela s'était déroulé très rapidement, mais Jaime était persuadé d'avoir vu une larme rouler sur sa joue.
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« Cersei, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée... » glissa Tyrion-copie pour la dixième fois depuis qu'ils avaient quitté le pensionnat.
Cersei, qui marchait devant lui, jeta un bref coup d'œil en arrière et roula des yeux.
« J'y suis déjà allée des dizaines de fois, et tout s'est toujours bien passé. »
« Jaime dit que... »
« Jaime est un trouillard, » coupa t-elle avec un certain agacement.
Tyrion jugea préférable de ne pas confier à sa grande sœur qu'il était présentement terrifié. A la joie de fêter ses seize ans quelques jours plus tôt s'était succédée l'angoisse de ce que ça signifiait. Contrairement à certains autres pensionnaires, Tyrion n'avait jamais été particulièrement enthousiaste à l'idée de découvrir le monde extérieur. Même Jaime l'avait davantage été, mais Tyrion le soupçonnait d'avoir été bien plus excité par la perspective de passer du temps seul avec Brienne et de lui acheter des cadeaux, le genre de choses qu'ils voyaient dans les films d'amour qu'ils regardaient parfois, que par celle de partir à l'aventure.
Tyrion n'avait même pas besoin de lutter contre l'envie de tout observer avec un air ébahi, comme l'avaient répété à maintes reprises les pensionnaires les plus âgés, et gardait les regard obstinément tourné vers ses chaussures, puis vers la chevelure de Cersei quand il manqua de tomber à plusieurs reprises parce qu'il ne regardait pas où il allait.
« Tu n'es pas content de découvrir enfin une autre bibliothèque que celle du pensionnat ? » insista Cersei.
« Si, si... »
Encore une fois, il ne jugea pas utile de lui partager le fond de sa pensée. La joie qu'il aurait pu ressentir était éclipsée par la peur que quelqu'un apprenne leur véritable nature, à commencer par la bibliothécaire.
C'était quelque chose que Baelish ne cessait de leur répéter. Ne révélez à personne d'où vous venez.
« Mais si Baelish apprend où on est allés ? » demanda t-il avec inquiétude alors qu'ils approchaient de leur destination. « Et s'il le dit à Aerys ? »
Cersei laissa échapper un petit rire.
« Baelish sait toujours exactement où on est, Tyrion, » dit-elle en agitant son poignet droit, là où était située la puce électronique qui les géolocalisait en permanence. « Ça fait presque un an que je viens ici. Si ça le dérangeait, il me l'aurait fait savoir il y a des mois. »
La bibliothèque fut enfin en vue. C'était un bâtiment visiblement ancien que Tyrion trouva aussitôt charmant. Malgré cela, l'envie de décamper était toujours bien présente, mais puisqu'il ne voulait surtout pas décevoir Cersei, il la suivit à l'intérieur. Elle se dirigea directement vers le bureau de la bibliothécaire – Mme Sorren – qu'elle connaissait visiblement bien.
« Bonjour, » la salua t-elle.
Elle sortit de son sac une pile de livres qu'elle lui tendit. Tyrion n'eut pas le temps d'en identifier le titre mais fut surpris de s'apercevoir qu'il n'avait jamais vu Cersei les lire. C'était curieux. Habituellement, ils échangeaient toujours leurs lectures...
« Mon petit frère aimerait s'inscrire, » reprit-elle.
Mme Sorren offrit un sourire chaleureux à Tyrion, qu'il lui rendit timidement, puis hocha la tête.
« Bien sûr. »
Elle lui donna un formulaire à remplir, puis Cersei l'entraîna sur une des tables les plus isolées de la bibliothèque. La gorge de Tyrion se noua d'angoisse quand il identifia les différents champs à compléter.
« Cersei, » souffla t-il alors qu'ils s'asseyaient. « Comment je fais pour remplir ça ? »
Il n'avait ni nom de famille, ni numéro de téléphone, ni adresse mail, et quant à son adresse postale, il ne pouvait décemment pas l'indiquer.
« C'est facile, » répondit-elle. « Tu inventes. »
Et elle lui prit le formulaire des mains pour s'en charger elle-même.
« Tyrion Hill ? » lut-il, les sourcils froncés.
« C'est un nom de famille très courant. »
Au grand soulagement de Tyrion, Mme Sorren ne trouva rien d'anormal sur le formulaire, et il s'autorisa enfin à se détendre légèrement.
« Prends tout ce que tu veux, » lui sourit Cersei. « Je te retrouve dans une demi-heure. »
Il fut tenté de la suivre, ayant le désagréable pressentiment qu'elle lui cachait quelque chose, mais ne put s'y résoudre. Il aurait l'impression de trahir sa confiance, et c'était quelque chose qu'il voulait à tout prix éviter. Il s'efforça ainsi de ne pas trop loucher sur les livres que Cersei avait choisis, par respect pour son intimité. Elle s'en aperçut et en parut particulièrement touchée.
« Tu as trouvé ton bonheur ? » lui demanda t-elle lorsqu'ils sortirent de la bibliothèque.
Il acquiesça avec un enthousiasme non feint. Il n'avait pas encore lu tous les livres qui étaient disponibles au pensionnat mais il pensait ne pas en être très loin. Avoir accès à autant de nouveautés était donc une opportunité qu'il était content d'avoir pu saisir.
Alors qu'ils se dirigeaient vers un marchand de glaces que Cersei appréciait particulièrement – ce début juin était particulièrement chaud – ils tombèrent sur Jorah et Daenerys au détour d'une rue commerçante. Un seul coup d'œil apprit à Tyrion que quelque chose s'était passé.
Un petit attroupement s'était formée autour de leurs deux camarades. Les gens échangeaient des paroles à voix basse tout en leur jetant des regards où se mêlaient la peur et la répulsion. Et Jorah et Daenerys demeuraient plantés là, complètement paralysés, réduits au triste statut de bêtes de foire.
Tyrion n'était pas ignorant. Il savait très bien comment les pensionnaires étaient vus dans le monde extérieur et il eut ainsi une petite idée de ce qui s'était produit.
Jorah finit par les apercevoir. Rassemblant tout son courage, il saisit la main de sa petite-amie et joua des coudes pour se frayer un chemin hors de la foule. Tout le monde s'écarta avec empressement, comme s'il était porteur d'une maladie mortelle. Cersei et Tyrion décidèrent tacitement qu'il ne valait mieux pas s'attarder dans les parages et tous les quatre s'éloignèrent rapidement.
« Ils nous ont entendus parler, » balbutia Jorah, la voix tremblante. « Ils nous ont entendus parler du pensionnat... et ils ont compris. »
Il n'eut pas besoin d'en dire plus.
Le soleil avait beau briller dans le ciel et la température avoisiner les trente degrés, Tyrion avait l'impression d'avoir plongé dans un bain d'eau glacée.
La voix de Baelish résonnait dans son esprit.
Ne révélez jamais au reste du monde ce que vous êtes. Ces gens ne sont pas comme vous, votre noble destinée leur échappe complètement. Ils ne peuvent pas vous comprendre.
« Cersei ? » lança t-il d'une voix atone.
« Oui ? »
« Je veux rentrer au pensionnat. »
Le regard grave, Cersei acquiesça.
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« Tu n'aurais pas dû réagir comme ça. »
Tyrion-copie, qui caressait doucement les boucles dorées de Cersei pour la réconforter depuis qu'il l'avait rejoindre dans sa chambre, où elle s'était réfugiée, ne put retenir une grimace. Elle releva la tête vers Jaime, les yeux rougis.
« Pardon ? »
Tyrion jeta un regard courroucé à son grand frère. La délicatesse n'avait jamais été son fort et il venait encore une fois de le prouver.
« Jaime... »
« Tu sais très bien que j'ai raison, » soupira celui-ci, plus las que véritablement en colère. « Nous ne sommes pas censés nous comporter de cette façon pendant les cérémonies de départ. »
Cersei se leva du lit et, les poings sur les hanches, foudroya Jaime du regard.
« J'aime Alyssa, » rétorqua t-elle, les dents serrées.
Tyrion remarqua qu'elle n'avait pas employé le passé, comme si elle refusait d'admettre qu'Alyssa avait accompli son destin sur cette planète.
« Je ne pouvais pas... je ne pouvais pas juste rester plantée là et sourire et... »
Les mots s'étranglaient dans sa gorge.
« Tu pouvais, » rétorqua Jaime. « Et tu devais. »
Il braqua son regard vers Tyrion.
« Je sais qu'au fond, tu es d'accord avec moi. »
Il se mordit la lèvre. Bien souvent, lorsque Jaime et Cersei étaient en conflit pour une raison ou une autre, il se retrouvait au milieu et était bien en peine de prendre parti pour l'un ou pour l'autre, et ce qui était en train de se passer ne dérogeait pas à cette règle.
D'un côté, il pensait effectivement qu'ils n'étaient pas censés faire un tel étalage de leurs sentiments pendant les cérémonies de départ, mais Cersei avait tellement aimé Alyssa... Pouvait-ils vraiment lui reprocher d'avoir voulu l'embrasser une dernière fois ?
« Je ne sais pas, Jaime... ce n'est pas si grave, » tenta t-il de tempérer.
Jaime roula des yeux mais n'ajouta rien, comme s'il jetait l'éponge.
« Toi, tu es resté planté là le jour où Brienne est partie, » reprit Cersei, de la rancœur dans la voix.
Leur frère se tendit aussitôt. Tyrion ne fut pas surpris de le voir saisir le pendentif dissimulé sous son pull, comme par réflexe.
« Bien sûr que je suis resté planté là, » grinça t-il. « C'est le principe de la cérémonie. Que voulais-tu que je fasse, Cersei ? »
Ils s'affrontèrent du regard, les émeraudes flamboyantes, mais Cersei finit par se détourner, plus pâle que jamais.
« Je ne sais pas. »
Plus un mot ne fut échangé.
