Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 8 – Les deux routes
Partie 1
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Jaime-modèle et Cersei-modèle se tenaient au chevet de Tyrion dans un silence pesant. Comme d'habitude, Cersei feuilletait les pages de son petit carnet d'un air distrait. Il semblait à Jaime que cela arrivait de plus en plus souvent, comme si elle était obsédée par ce qu'elle y avait écrit – des mots qu'il ne pouvait qu'imaginer. L'envie brûlante de lui demander ce qui la fascinait ainsi le démangeait. Il se retint de poser la moindre question à ce sujet : elle ne lui aurait jamais répondu.
Aujourd'hui, cela faisait une semaine que le sol s'était subitement effondré sous leurs pieds, une semaine que leur petit frère avait été sauvagement agressé et laissé pour mort comme un chien sur le trottoir à à peine une centaine de mètres de leur maison. Jaime se mordit la lèvre. Il n'était pas croyant et pourtant il ne pouvait s'empêcher d'adresser des remerciements silencieux aux Sept pour avoir fait en sorte qu'une ambulance ait été garée non loin de là – une dame âgée avait fait un malaise dans le quartier. C'étaient les hurlements de Tyrion qui les avait avertis. C'était aussi un miracle qu'ils aient parvenu à le stabiliser jusqu'à son transport à Hautjardin.
Pourtant, Jaime se trouvait incapable de se réjouir de cette chance insolente que Tyrion avait eue, pas quand cet incident n'aurait jamais dû se produire.
« Tyrion n'aurait jamais dû se trouver dans la rue à une heure pareille, » lâcha t-il, les dents serrées. « Il aurait dû être au lycée à cette heure là. »
Il remettait encore le sujet sur la table et il savait très bien que c'était le meilleur moyen de déclencher une autre dispute. Cersei ne le déçut pas.
« Je sais parfaitement que Tyrion aurait dû être au lycée. Je connais son emploi du temps par cœur. »
Tu ne peux pas en dire autant, n'ajouta t-elle pas, mais Jaime put tout de même l'entendre. Il crispa les poings sans même y penser.
« Alors comment expliques-tu qu'il était dans la rue ? Nous savons tous les deux qu'il n'a jamais été du genre à sécher les cours. »
Pas comme toi, manqua t-il de dire, mais ce fut comme si Cersei pouvait lire dans ses pensées. Son regard se fit dur.
« Combien de fois faut-il que je te le répète ? Je ne sais pas ce qu'il fabriquait en dehors du lycée alors qu'il aurait dû être en cours. »
Jaime aurait pu se contenter de soupirer, de baisser les yeux et de se murer dans le silence, il aurait encore pu éviter cet orage qui menaçait d'éclater, mais tous les non-dits qui empoisonnaient leur relation étaient plus dévastateurs que le plus puissant éclair du monde – il n'était plus temps de les retenir.
« Je sais que tu me caches quelque chose. »
« Ah oui, » renifla Cersei avec un mépris évident.
Elle ferma dans un claquement sec son carnet et le balança sur la petite table de chevet située à côté du lit de Tyrion.
« Comment le célèbre Jaime Lannister pourrait ignorer quelque chose après avoir étudié dans la grande université de Port-Réal ? »
Ce sujet avait toujours été plus que sensible entre eux, et ce depuis le jour où leur père lui avait appris au détour d'une conversation téléphonique qu'il avait décidé de ne pas envoyer Cersei à l'université mais de l'expédier à l'autel. Selon lui, ses résultats n'étaient pas suffisants pour qu'elle fasse des études supérieures. Qu'avait-il dit, déjà ? Ah, oui. Jaime s'en souvenait, à présent. Cersei contribuera à la prospérité de cette famille d'une autre manière. A cette époque, Robert Baratheon, le fils d'un potentiel allié de la société Lannister, était à la recherche d'une épouse. Jaime n'oublierait jamais la crise d'angoisse qu'il avait faite après avoir raccroché.
En réalité, les résultats scolaires de Cersei n'avaient été qu'une excuse comme une autre. Si elle avait redoublé plusieurs fois et si ses résultats pouvaient effectivement être bien meilleurs, le fait était qu'ils étaient supérieurs aux propres résultats de Jaime.
Leur père avait bousillé son avenir sans sourciller pour accroître un peu plus sa puissance, il le savait. Et il savait qu'elle savait. Et il savait qu'elle savait qu'il savait.
« Ne commence pas avec ça, » répondit-il sans chaleur, peu désireux qu'ils s'aventurent sur ce terrain qui n'était guère plus que des sables mouvants.
« Pourquoi ? C'est la vérité, non ? Qu'est-ce qu'on dit sur cette fac, déjà ? Qu'elle forme les futures élites du pays ? Ce n'est pas ça ? »
« Tu penses que j'avais envie d'y aller ? Tu penses que j'ai envie de reprendre l'entreprise ? Bon sang, Cersei, tu sais bien que j'en ai jamais rien eu à foutre de ces conneries. Moi, tout ce que je voulais, c'était jouer au baseball. Mais ce n'était pas assez bien pour Père. »
Un rire sans joie franchit la barrière de ses lèvres.
« Je suis sûre que ça doit vraiment être terrible, là-bas. Que tu dois te sentir terriblement seul. »
L'insinuation lui fit plus mal que le souvenir de son poignet qui se brisait en même temps que ses rêves.
« Cersei. Tu sais bien qu'il n'y a jamais eu que toi. Je n'ai jamais touché à aucune autre fille. »
« Qui a parlé d'une fille ? »
Il fronça les sourcils mais elle ne lui laissa pas le temps de lui demander ce qu'elle voulait dire par là.
« Je ne sais pas ce que Tyrion faisait dans la rue il y a une semaine, mais tu sais quoi ? C'est probablement la seule chose le concernant que je sache pas. Tu ne peux pas en dire autant. »
« Je te demande pardon ? »
Le ton montait de plus en plus. Un peu stupidement, Jaime craignit un instant qu'ils ne réveillent Tyrion avant de se ressaisir.
« Tu n'es jamais là ! » s'emporta Cersei. « Qui s'occupe de Tyrion tous les jours ? Qui lui prépare son dîner ? Qui passe son temps à le rassurer ? Qui l'a ramassé à la petite cuillère après l'affaire Tysha ? »
Elle était à bout de souffle, mais cela ne l'empêcha pas de poursuivre :
« Il t'admire tellement, Jaime ! Il a toujours voulu être comme toi, et tu l'as négligé. »
Sa conclusion était à glacer le sang.
« Tu n'as pas été un bon frère pour lui. »
Jaime était trop furieux pour songer qu'il valait mieux mettre à un terme à cette conversation avant qu'il ne prononce des mots qu'il allait avec une absolue certitude regretter.
« Allons bon, » railla t-il. « Tu as la mémoire courte. Qui a veillé sur lui quand il était petit, et même après ? Qui l'a protégé des moqueries, à l'école ? Qui l'a consolé quand un de ses camarades n'était pas gentil avec lui ? Qui passait des après-midi entiers à jouer avec lui ? »
Bouche bée, Cersei ne sut que répondre.
« Toute sa vie, il a recherché ton affection, Cersei, et toute sa vie, tu l'as repoussé, tu lui as fait des reproches idiots. »
Ce fut tout naturellement qu'il lui renvoya sa propre pique.
« Tu n'as pas été une bonne sœur pour lui. »
Même s'ils avaient tous les deux déversé leur venin le plus cruel, la tension ne retomba pas pour autant.
« Toi et moi savons qu'il ne s'agit pas vraiment de Tyrion, » conclut Jaime, amer. « Au fond de toi, tu m'as toujours reproché d'aller à l'université. »
« Tu dis n'importe quoi, » souffla t-elle, mais ses yeux brillants trahissaient son émotion – il avait visé juste.
« Si tu tenais tant à aller à l'université, tu n'avais qu'à envoyer Père et Robert promener. »
Jaime regretta immédiatement ses paroles. On ne disait pas non à Tywin Lannister, et il était très bien placé pour le savoir. Quant à Robert...
Le sourire lugubre qui étira les lèvres de Cersei lui donna la chair de poule.
« Bien sûr, suis-je bête ! Je n'avais qu'à dire non à Robert à chaque fois qu'il me violait ! Pourquoi n'y ai-je pas pensé ? C'est tellement évident. »
La douleur qu'il lisait dans ses yeux devint la sienne. Oh, comme il s'en voulait. Il eut envie de reprendre toutes les horreurs qu'il venait de lui jeter au visage, de la serrer contre lui et de la supplier de lui pardonner, lui pardonner de n'avoir rien vu, de ne pas avoir su, mais c'était trop tard. Il ne pouvait reprendre ni les mots qu'il avait lancés, ni les bleus dont Robert avait parsemé sa peau.
Il voulut dire quelque chose, n'importe quoi, n'importe quoi pour voir ne serait-ce qu'une minuscule étoile apparaître dans ces yeux qu'il aimait tant, mais un raclement de gorge dans son dos l'interrompit.
Cersei-copie se tenait dans l'encadrement de la porte et les dévisageait d'un air gêné.
« Est-ce que... est-ce que tout va bien ? J'ai entendu des cris. »
Jaime songea à lui demander ce qu'elle faisait là, mais Cersei se moquait visiblement de ce détail : elle passa devant lui sans le regarder et saisit sa copie par le poignet.
« Viens, fichons le camp d'ici. »
Jaime tendit la main pour la retenir, sa mauvaise main, sa main bousillée, mais ses doigts se refermèrent sur le vide.
La triste réalité pesa sur lui comme une chape de plomb.
Autrefois, Cersei et lui évoluaient sur le même chemin en se tenant la main et en se lançant des regards énamourés.
Ils marchaient à présent sur deux routes séparées, et ce depuis ce terrible instant où il avait gardé le silence quand Robert avait passé une alliance à son doigt. Dans ses rêves les plus fous, il trouvait le courage de se lever, de la prendre par la main et de l'emmener à l'autre bout du monde, mais ces rêves avaient le goût de la fumée de l'incendie qui avait manqué de les tuer des années plus tôt, un goût qu'il ne pouvait qu'imaginer.
Il n'y avait plus de rêves, maintenant. Juste des larmes et des regrets.
.
Jaime regardait sa montre toutes les cinq minutes, incapable de se concentrer sur le match de baseball actuellement diffusé à la télévision.
« Ils ne devraient pas tarder... »
Cersei, qui grignotait un paquet de biscuits sans même prendre le temps de les savourer haussa les épaules d'un air mi-indifférent, mi-agacé.
« Vraiment ? » railla t-elle.
Jaime se mordit la lèvre, de plus en plus dérouté par son attitude. Il était rentré de l'université pour les vacances d'été à peine deux jours plus tôt et, s'il ne s'attendait pas à ce que Cersei lui tombe directement dans les bras, il ne s'attendait pas non plus à l'accueil glacial qu'elle lui avait offert. C'était comme si les lettres d'amour qu'ils s'étaient envoyées ces derniers mois étaient le fruit de son imagination.
S'il devait être honnête avec lui-même, il était plus inquiet que contrarié. Aujourd'hui comme la veille, Cersei était restée en pyjama et n'avait pas pris la peine de s'habiller. Ses cheveux étaient décoiffés, comme si elle n'avait pas utilisé une brosse depuis plusieurs jours, et elle avait pris du poids. Beaucoup de poids.
Il espérait que rencontrer la petite-amie de Tyrion, qu'il tenait absolument à leur présenter maintenant que Jaime était à la maison, serait une distraction bienvenue et lui remonterait un peu le moral.
Il sourit en repensant au coup de fil que son petit frère lui avait passé quelques semaines plus tôt pour lui annoncer qu'il avait une petite-amie. Jaime était bien en peine de déterminer lequel d'eux deux était le plus heureux. Il ne pouvait que se réjouir que Tyrion ait rencontré quelqu'un qui ne s'arrête pas à son apparence et voie la personne merveilleuse qu'il était.
Cersei, en revanche, ne semblait pas vraiment enchantée à l'idée de rencontrer la fille qui avait redonné confiance en lui à leur petit frère. Quelque chose n'allait pas, c'était évident. Etait-elle plus affectée par la mort de Robert qu'elle ne voulait bien le laisser entendre ?
Alors que Jaime se creusait la tête pour trouver quelque chose à lui dire, la porte d'entrée s'ouvrit. Il bondit immédiatement sur ses pieds et attendit que Tyrion et sa petite-amie entrent dans la pièce. Cersei, elle, ne fit pas mine de bouger.
« Salut, Jaime, » fit Tyrion avec un petit sourire crispé.
Il était nerveux, et ça se sentait. Jaime lui rendit son sourire pour lui signifier que tout allait bien se passer et qu'il n'avait pas besoin de s'inquiéter.
« Je te présente Tysha. »
Jaime lui serra la main avec chaleur. Elle n'était pas très grande – bien que plus grande que Tyrion, cela allait de soi – mais avec ses chaussures à talons, elle faisait à peu près la taille de Cersei. Elle avait la peau bronzée, de grands yeux bruns et des boucles sombres. Jaime la trouva immédiatement très jolie.
« Tysha, voici mon grand frère, Jaime... »
Il jeta un coup d'œil suppliant vers Cersei. De mauvaise grâce, elle consentit à se lever, sans pour autant reposer son paquet de biscuits. Sans cesser de grignoter, elle vint se planter aux côtés de Jaime. Elle ne fit pas le moindre geste pour serrer la main de Tysha et la dévisagea de la tête aux pieds avec un mépris évident.
« Et voici ma sœur, Cersei. »
Le regard de Tyrion était toujours empli de supplications. Jaime comprit que ce n'était pas son approbation qu'il cherchait, mais bien celle de leur sœur.
Le jugement tomba comme une lame particulièrement aiguisée.
« C'est une traînée. »
L'horreur se peignit sur le visage de Tyrion – Tysha, elle, resta de marbre. Sans rien ajouter, Cersei se détourna et monta à l'étage.
« Je... je suis désolé, » bredouilla Jaime, complètement pris au dépourvu. « Tyrion, et si tu offrais quelque chose à boire à Tysha ? Je vais... »
Tyrion, le visage écarlate, prit la main de sa petite-amie et l'entraîna dans la cuisine. Jaime, lui, monta les marches quatre à quatre et déboula dans la chambre de Cersei, une expression de pure incompréhension sur le visage.
« Qu'est-ce qui t'a pris ? »
Sans répondre, elle enfourna un nouveau biscuit dans sa bouche.
« Tu n'as pas vu à quel point c'était important pour Tyrion de nous présenter Tysha ? Tu n'as pas vu à quel point il était heureux de l'amener à la maison ? »
Cersei ne daignant toujours pas lui répondre, Jaime perdit patience.
« Comment as-tu pu la traiter de traînée ? Tu ne sais rien d'elle. »
Le regard qu'elle lui jeta alors lui glaça le sang.
« C'est toi qui ne sais rien, Jaime. Rien du tout. »
Il sentait qu'elle ne parlait pas de Tysha.
Et ça lui faisait peur.
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Cersei-modèle marchait à travers les couloirs du pensionnat, sa copie sur les talons, sans faire attention où elle allait : tout ce qui importait à présent, c'était s'éloigner loin, très loin de Jaime.
Tu n'avais qu'à envoyer Robert promener.
Des larmes de rage et peut-être bien de douleur, aussi, coulaient sur ses joues. Elle les essuya d'un geste rageur, furieuse de faire un tel étalage de faiblesse devant sa copie.
« Ma... ma chambre n'est pas très loin d'ici, » lui glissa celle-ci.
Ses yeux remplis de compassion mettaient mal à l'aise Cersei. La curiosité la poussa cependant à accepter d'un petit signe de tête.
« C'est l'aile des Comètes, » précisa Cersei-copie quand elles traversèrent le couloir où se trouvait sa chambre. Des photographies représentant des constellations étaient accrochées au mur.
Elle s'arrêta devant une porte, l'ouvrit, et Cersei la suivit à l'intérieur avec une certaine avidité. A quoi pouvait donc ressembler la chambre d'une copie ? Elle s'était toujours imaginé qu'on les stockait dans de petites pièces aux murs blancs et vides dépourvues de toute décoration, et fut donc presque déçue de constater qu'elle se trouvait dans une chambre de taille tout à fait respectable aux murs bleu ciel. Alors que sa copie s'asseyait sur son lit en se frottant les mains, comme si elle cherchait quelque chose à dire, Cersei se permit de faire le tour de la pièce avec attention, allant même jusqu'à ouvrir l'armoire en bois blanc et à fouiller dedans. Un simple coup d'œil lui apprit qu'elles n'avaient pas du tout le même style vestimentaire.
« Tu t'habilles comme une femme d'affaires, » railla t-elle.
Le souvenir vivace des remarques de Jaime sur son souhait caché d'aller à l'université transforma son sourire en cendres.
« Pourquoi tu t'habilles comme ça ? Ce n'est pas comme si tu avais quelqu'un à impressionner. »
C'était une remarque bête et méchante, une de celles dont elle avait le secret et dont Tyrion et même Jaime avaient souvent fait les frais. Cersei-copie, loin d'être déconcertée, haussa les sourcils.
« Et toi ? Pourquoi est-ce que tu t'habilles comme ça ? »
« Je te demande pardon ? » s'étrangla Cersei, sur la défensive.
Sa copie croisa les bras sur sa poitrine.
« Depuis que tu es arrivée à Hautjardin, je ne t'ai vue porter que des chemises et des pulls trop grands pour toi. »
Cersei en eut le souffle coupé.
« Tu as un sens désastreux de la mode... »
Une remarque cinglante tenta de se frayer un chemin hors de sa bouche. Elle se mordit la lèvre pour la contenir : dire quoi que ce soit, c'était prendre le risque de commettre un faux pas. A la place, elle se contenta de la fusiller du regard, puis délaissa son armoire pour s'approcher du bureau. Elle remarqua immédiatement le lecteur qu'elle lui avait donné la veille ainsi qu'une cassette qui lui évoqua immédiatement son plus beau souvenir – Chansons après la tombée de la nuit de Judy Bridgewater. Juste à côté, quelques livres étaient soigneusement empilés – Cersei s'aperçut sans trop savoir quoi en penser qu'elle les avais lus elle aussi. Elle s'intéressa ensuite au panneau de liège au-dessus du bureau sur lesquelles étaient punaisées quelques photos. Observer ces clichés de sa copie avec certains de ses camarades fut une expérience des plus déconcertantes. C'était comme se plonger dans un passé dont elle avait tout oublié. Les photos qui retinrent le plus son attention furent bien sûr celles qui représentaient Cersei-copie avec les copies de Jaime et Tyrion.
Elle s'apprêtait à se détourner quand ses yeux se posèrent sur une page accrochée au milieu des photos. Avec stupeur, elle la reconnut : elle venait de son carnet. C'était celle qu'elle avait abandonnée sur une table des cuisines, celle où elle avait écrit le poème Ozymandias presque machinalement.
« Tu l'as gardée. »
Cersei-copie haussa les épaules d'un air détaché.
« Le poème m'a plu. »
Le silence retomba. Cersei se demanda ce qu'elle cherchait exactement ici : n'aurait-elle pas dû retourner auprès de Jaime et Tyrion ? N'aurait-elle pas dû s'expliquer avec Jaime et se serrer contre lui pour lui montrer que, malgré cette horrible dispute et toutes celles qui l'avaient précédée, elle l'aimait plus que sa propre vie ?
Pourtant, au lieu de se diriger vers la porte, elle s'assit avec prudence à côté de sa copie, captive de cet étrange mélange d'attraction et de répulsion dont elle ne pouvait se défaire.
« J'ai... j'ai entendu votre dispute, » avoua doucement celle-ci. « Ce que ton Jaime a dit... sur l'université... c'est vrai ? »
Cersei se sentait trop lasse pour l'envoyer promener et lui ordonner de se mêler de ses affaires.
« Peut-être, » admit-elle avec réticence. « Je serais allée à l'université si mon père ne m'avait pas obligée à épouser Robert. Avec lui, je n'étais bonne qu'à faire la cuisine et à remplir mon devoir conjugal. »
Elle avait craché les deux derniers mots. Cersei-copie se tendit.
« Quand il est mort, rien n'a vraiment changé. Je n'avais rien à faire à part la cuisine. Au moins, je n'étais plus obligée d'écarter les cuisses – c'est déjà ça. »
Cersei avait dit cela sur le ton de la plaisanterie, mais sa copie ne sembla pas trouver sa remarque très drôle.
« Tes frères... ils savaient ? »
« Bien sûr que non. Je ne leur ai jamais rien dit. Qu'est-ce que ça aurait changé, de toute façon ? Qu'est-ce qu'ils auraient pu faire ? Un divorce était inenvisageable. J'étais prise au piège. »
Son mariage n'avait pas duré très longtemps, à peine six mois, et pourtant elle savait qu'elle ne se débarrasserait jamais de l'impression qu'elle était restée dans cette prison une éternité.
« Tu as dû te sentir soulagée quand il est mort. »
Cersei ouvrit la bouche, prête à répondre avec assurance que c'était évident, qu'elle avait pleuré de soulagement quand deux policiers étaient venus frapper à sa porte pour lui annoncer la nouvelle, qu'elle avait éclaté de rire quand elle avait dû identifier le corps, qu'elle avait dansé sur sa tombe fraîchement creusée, et pourtant aucun mot ne lui vint. A la place, le même son insupportable tambourinait encore et toujours dans son esprit.
Plop. Plop. Plop.
« Tu as peur de la mort ? » demanda t-elle à la place.
Cersei-copie fut prise au dépourvu. Ce genre de question existentielle ne devait pas être monnaie courante par ici, sans doute parce qu'il fallait avoir une âme pour se les poser naturellement.
Elle tourna immédiatement la tête vers le panneau où étaient punaisées ses photos. Cersei se demanda combien d'entre eux étaient morts à l'heure actuelle – combien de vies avaient été sauvées grâce à leurs précieux organes.
Les yeux de sa copie se voilèrent, peut-être parce qu'elle pensait à Alyssa.
« Je ne sais pas... je ne pense pas. Quand nos étoiles renaissent, nous accomplissons notre destin. Ce n'est pas quelque chose dont nous avons peur. »
Cersei nota l'usage du nous. C'était comme si sa copie récitait ce qu'on lui avait fourré dans le crâne depuis toujours au lieu d'exprimer son propre avis sur la question. Elle en fut un peu déçue, mais pas vraiment surprise : elle s'y était attendue.
« Jaime et moi, on a failli mourir quand on était petits, » reprit Cersei. « C'était le soir d'Halloween. Un incendie s'est déclenché dans la maison. Tout est parti en cendres. »
« Vous... vous avez dû avoir très peur. »
Elle fronça les sourcils et fouilla dans sa mémoire à la recherche de la moindre trace de ce souvenir, une lueur orangée, un cri, une odeur de fumée, mais comme toujours elle demeura bredouille. Il n'y avait rien du tout.
« C'est probable. Je ne m'en souviens pas. »
« Pas du tout ? »
« Pas du tout. Et Jaime non plus. »
Elle caressa du pouce la cicatrice dans le creux de son poignet droit, ce signe du pacte d'amour éternel que son jumeau et elle avaient passé des années plus tôt. Elle ne se souvenait pas non plus de ce jour.
Une lueur intriguée s'était allumée dans les yeux de Cersei-copie.
« C'est étonnant. »
Jaime, lui, ne trouvait pas ça étonnant du tout, contrairement à elle. Ce point commun qu'elle venait de se découvrir avec sa copie laissait une étrange impression à Cersei, qui se leva.
« Je... je devrais y aller. »
Elle gagna la porte à grandes enjambées, soudainement pressée de quitter cette pièce où elle ne se sentait pas à sa place.
Sa route et celle de sa copie étaient bien distinctes et n'étaient censées se croiser que si un de ses organes connaissait un problème. Cersei n'aimait pas l'idée qu'elles se rejoignent d'une autre manière, même pour un bref instant.
« Cersei. »
La main sur la poignée de la porte, elle se retourna.
« A plus tard ? »
La réponse fusa malgré elle.
« A plus tard. »
