Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 8 – Les deux routes
Partie 2
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En début d'après-midi, Tyrion-copie attendait devant la porte de l'infirmerie avec Jaime. Aujourd'hui, c'était le jour de la visite médicale des Supernovas, qui avait lieu une fois par mois – les Soleils seraient eux examinés le lendemain.
La porte finit par s'ouvrir et le visage de Talisa apparut. Jaime se leva – c'était son tour – mais la gardienne fronça les sourcils.
« Puisque vous n'êtes plus que deux... tu peux venir aussi, Tyrion. »
Tyrion soupçonnait fortement que la renaissance imminente de ses étoiles avait quelque chose à voir avec ce manquement à la procédure qui aurait enragé Aerys. Peut-être voulait-elle lui permettre de passer le plus de temps possible avec son frère avant le grand jour ?
A l'intérieur de l'infirmerie, Cersei était assise sur la table d'auscultation et finissait de reboutonner son chemisier. Elle ne bougea pas en les voyant entrer, et Talisa ne lui fit pas signe de partir. Tyrion comprit qu'elle allait assister à leur examen, ce qui le réjouit, comme chaque instant qu'il passait à proximité de sa grande sœur.
« Tu n'as pas un cours à donner ? » fit Jaime en roulant des yeux.
« Et toi, tu n'as pas un examen à passer ? »
Jaime se contenta de soupirer, un petit sourire sur les lèvres. Cette sensation de normalité fit du bien à Tyrion.
« Bien... nous allons commencer par la pesée, » annonça Talisa.
Son grand frère fit la grimace et se déshabilla de mauvaise grâce avant de monter sur la balance. Le verdict ne tarda pas à tomber.
« Tu as encore maigri, Jaime, » constata Talisa.
Tyrion remarqua cependant qu'elle n'était pas aussi contrariée qu'elle aurait dû l'être. Qyburn et Pycelle, qui se chargeaient parfois des visites médicales, lui auraient immédiatement fait la morale et lui auraient répété au moins une dizaine de fois qu'il était vital qu'il s'alimente correctement. La gardienne se saisit du carnet où, chaque mois, elle consignait l'état de santé de Jaime – tout le monde à Hautjardin en avait un attitré.
« Ces dix derniers mois, tu n'as cessé de perdre du poids, » releva t-elle. « Ce n'était jamais arrivé auparavant. »
Elle se tourna de nouveau vers Jaime, toujours debout sur la balance.
« Il s'est passé quelque chose dont tu aimerais me parler ? »
Tyrion échangea un regard avec Cersei. Eux savaient, bien sûr, et ils comprenaient les sentiments de leur frère peut-être mieux que lui-même.
Talisa saisit alors le pendentif en forme de B qui brillait sur son torse – aujourd'hui, il avait oublié de le retirer, ce qu'il pensait toujours à faire d'habitude. La lumière se fit dans l'esprit de la gardienne.
« Cela fait environ dix mois que Brienne est partie... c'est son absence qui te met dans cet état ? »
Jaime garda le silence et baissa les yeux.
« Tu sais que tu peux m'en parler. »
« Il n'y a rien à dire. »
Son ton était sec.
« Le modèle de Brienne avait besoin d'une étoile vitale, alors elle la lui a donnée. C'est tout. »
Il descendit de la balance et grimpa sur la table d'auscultation pour la suite de l'examen. L'air triste et résigné, Talisa fit signe à Tyrion de le remplacer sur la balance. Il s'aperçut alors qu'elle rechignait à le regarder dans les yeux.
« Ton poids est stable... bien, bien... »
Son regard se perdit dans le lointain.
« Je me souviens de la première fois que je vous ai examinés, tous les trois... c'était peu de temps après mon arrivée. Vous étiez déjà si proches... »
Il était inhabituel qu'un gardien fasse preuve d'autant de sentimentalisme, en tout cas devant eux. Talisa, comme si elle réalisait qu'elle venait de transgresser les règles, secoua la tête et se saisit d'un stéthoscope. Comme à chaque fois, elle écouta les battements de leur cœur, leur demanda d'ouvrir la bouche et de tirer la langue, puis examina leurs yeux et leurs oreilles, et enfin leur demanda s'il y avait quelque chose dont ils voulaient lui parler. Tyrion et Jaime secouèrent la tête.
Cersei, dont l'examen était pourtant déjà terminé, se mordit la lèvre.
« Talisa ? »
« Oui ? »
« Alyssa me manque. »
Ni Jaime, ni Tyrion n'en furent surpris, pas après ce qui s'était passé la veille, pas après avoir fondu en larmes à ses côtés sur une mélodie passée et mélancolique. Ce dernier éprouva le besoin irrésistible de la serrer contre lui.
« Je sais qu'elle est partie accomplir son destin, et que c'est quelque chose dont nous devons tous nous réjouir... mais elle me manque. Je pense tout le temps à elle. Je sais que je devrais aller de l'avant, mais je n'y arrive pas. Elle me manque. C'est normal ? »
Les yeux de Talisa étaient humides lorsqu'elle lui répondit avec toute la tristesse du monde :
« Oui, Cersei. C'est normal. »
Quand Cersei, Jaime et Tyrion quittèrent l'infirmerie, un son les fit s'arrêter et tendre l'oreille. Il n'y avait pas de doute possible.
Talisa pleurait.
Cersei et Jaime échangèrent un coup d'œil. Puis, sans même se concerter, ils s'accroupirent au même moment, et attirèrent Tyrion contre eux.
Il lui sembla qu'ils ne l'avaient jamais serré aussi fort.
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Cersei était seule dans sa chambre – tous ses camarades, y compris Jaime et Tyrion, avaient préféré aller faire une partie de cache-cache dehors mais elle avait préféré rester à l'intérieur, toujours aussi fascinée par le lecteur de cassettes que Rhaegar lui avait offert quelques semaines plus tôt. Elle hésitait entre ses deux cassettes préférées, mais finit par se décider pour Chansons après la tombée de la nuit de Judy Bridgewater, parce qu'elle aimait beaucoup la robe que la chanteuse portait sur la couverture. Quand elle serait plus grande, elle aussi porterait des robes de ce genre.
Elle inséra la cassette dans le lecteur et attendit que les premières notes de la chanson s'élèvent dans l'air.
Mon amour, serre-moi, serre-moi, serre-moi
Et reste auprès de moi toujours, toujours, toujours...
La chanson lui faisait penser à plusieurs dessins animés qu'elle avait déjà eu l'occasion de regarder, des histoires de contes de fées où le prince épousait la belle princesse et où ils vivaient heureux jusqu'à la fin des temps. Un petit sourire sur les lèvres, Cersei saisit son oreiller et se mit à tournoyer dans la pièce.
Mon amour, embrasse-moi, embrasse-moi, embrasse-moi
Et reste auprès de moi toujours, toujours, toujours...
Elle imaginait que le pensionnat était son château enchanté, un endroit merveilleux où les animaux parlaient et où il était possible de changer de la paille en or. Sa rêverie l'emporta un peu plus et elle ferma les yeux sans cesser de tourner sur elle-même.
Verrouille mon cœur, jette la clé,
Comble mon amour d'extase
Retiens mon cœur dans ton étreinte chaleureuse
Et dis-moi que personne ne prendra jamais ma place...
Elle imaginait que c'était sa princesse ou son prince qu'elle serrait tout contre son cœur, quelqu'un qui lui avait juré un amour éternel et qui l'aimait plus que tout et...
Cersei cessa brusquement de tournoyer quand elle croisa le regard de Talisa. La porte était restée entrouverte – la gardienne avait sûrement entendu la musique et, intriguée, elle avait voulu voir de quoi il retournait.
Cersei déglutit. Allait-elle se faire gronder pour être restée là au lieu d'avoir rejoint les autres dehors ?
Mais Talisa ne disait rien et se contentait de la fixer, bouche bée. Cersei remarqua que ses yeux étaient étrangement humides.
Puis, sans prévenir, elle tourna brusquement les talons et s'éloigna en courant. Cersei écouta la chanson se terminer complètement immobile, incapable de comprendre ce qui venait de se passer.
Mon amour, dis-moi, dis-moi, dis-moi,
Que tu resteras auprès de moi toujours, toujours, toujours, toujours, toujours, toujours... *
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Comme de plus en plus souvent ces derniers temps, Jaime-copie se promenait à l'extérieur du pensionnat, le seul endroit où il n'avait pas la désagréable impression d'étouffer.
La visite médicale l'avait retourné. Il ne s'était pas attendu à ce que Talisa le questionne sur Brienne, pas plus qu'il ne s'était attendu à ce qu'elle éclate en sanglots quelques secondes à peine après qu'ils aient quitté la pièce. Il essayait de ne pas trop penser à ce que tout cela signifiait.
Le dîner n'allait pas tarder à être servi. Alors qu'il se dirigeait vers l'entrée du pensionnat, il tomba sur son modèle, qui revenait du parking.
« Oh. C'est toi, » fit celui-ci en le dévisageant des pieds à la tête.
Jaime fourra les mains dans les poches de sa veste et haussa les épaules.
« On dirait bien. »
Tous deux évitaient de se regarder, l'air gêné.
« Tu n'es pas avec ta Cersei ? » demanda Jaime dans une tentative de briser le silence.
« Non. On... on s'est disputés ce matin. Depuis, on s'évite. »
Jaime aussi se disputait régulièrement avec sa Cersei, et de plus en plus depuis le départ de Brienne mais il se doutait bien qu'il ne s'agissait pas du même genre de conflit.
« L'amour, c'est compliqué. »
Il lui était toujours étrange d'imaginer son modèle en train d'embrasser sa jumelle – c'était comme s'imaginer lui en train d'embrasser sa Cersei, et ce n'était pas une vision particulièrement plaisante.
« Tu veux en parler ? » offrit Jaime.
Son modèle haussa un sourcil, ce qui le fit immédiatement regretter ses paroles. Il n'était qu'un Supernova, après tout. Pourquoi un être humain voudrait-il se confier à lui ?
C'est pour cela que sa réponse le prit totalement au dépourvu.
« C'est compliqué depuis un moment, entre Cersei et moi... »
Il se détourna et commença à s'éloigner, l'invitant à le suivre d'un petit signe de tête. Jaime lui emboîta aussitôt le pas, en prenant toutefois garde à maintenir une distance de sécurité entre eux.
« C'est... c'est en rapport avec ce qu'il s'est passé avec Robert hier, n'est-ce pas ? » avança t-il.
Sa jumelle lui avait rapporté l'incident pendant le petit-déjeuner. Robert, toujours très secoué par cette altercation, avait gardé les yeux baissés sur son bol de céréales.
« Oui, » admit son modèle. « Robert – je veux dire, Robert-modèle – n'était pas un bon mari... c'était un monstre. Mais je ne savais rien de ce qu'il lui faisait subir. Elle ne m'a jamais rien dit... »
Il sembla à Jaime apercevoir l'ombre d'une larme perler au coin de ses yeux.
« Nous n'avons jamais vraiment rompu, elle et moi... pas officiellement. J'étais à l'université quand Robert est mort – c'était en février de l'année dernière. Quand j'ai appris la nouvelle, j'ai tout de suite pensé qu'on allait reprendre notre relation là où on l'avait laissée... mais quand je suis revenu pour les vacances d'été, j'ai compris que quelque chose s'était cassé et que rien ne pourrait jamais plus être comme avant. »
Jaime n'osa pas lui demander comment il avait compris cela – c'était beaucoup trop personnel, beaucoup trop douloureux pour lui.
« Cersei me reproche d'être allé à l'université mais... au fond, je pense qu'elle me reproche aussi de ne pas avoir compris ce qu'elle subissait. »
Il songea à ce que sa Cersei lui reprochait à lui, à voix haute ou au fond de ses yeux – ne pas faire assez de sport, ne pas s'alimenter correctement, ne pas reconnaître que l'absence de Brienne lui crevait le cœur, ne pas avoir fait quelque chose pendant qu'elle s'éloignait de lui pour la dernière fois.
« Je suis désolé, » offrit-il pour couper court à ces pensées intrusives.
Jaime hocha sommairement la tête.
« Et toi ? Tu as quelqu'un ici ? »
Il se doutait que son modèle allait finir par l'interroger sur sa propre vie amoureuse, et pourtant cela ne l'empêcha pas de très sérieusement songer à prendre ses jambes à son cou et à fuir encore une fois.
« Plus maintenant, » répondit-il, sans doute un peu trop sèchement. « C'était une Supernova. Elle est partie l'année dernière. »
C'était la deuxième fois que quelqu'un abordait sa relation avec Brienne dans la même journée, et ça commençait à faire beaucoup.
Jaime-modèle, s'il sentit sa réserve, était de toute évidence beaucoup trop curieux pour laisser tomber et changer de sujet.
« Comment était-elle ? »
Le regard courroucé que Jaime lui lança eut au moins le mérite de lui faire prendre un air coupable.
« Désolé. C'est juste que... je ne me suis jamais imaginé avec quelqu'un d'autre que Cersei, alors... ça m'intrigue. »
Jaime comprit qu'il ne pensait pas à mal avec ses questions et décida de lui répondre. Après tout, son modèle avait partagé avec lui des choses personnelles. Il pouvait bien lui rendre la pareille.
« Elle s'appelait Brienne. On était amis depuis l'enfance... et on était tous les deux particulièrement maladroits quand il s'agissait d'exprimer ses sentiments. C'est peut-être ce qui nous a rapprochés. »
Avant Brienne, Jaime n'avait connu aucune fille, n'en avait même pas embrassé une. Ce n'était pas par indifférence pour les relations charnelles, comme Tyrion, ou parce qu'aucune fille ne s'intéressait à lui – encore aujourd'hui, Elia lui faisait régulièrement les yeux doux. C'était juste parce qu'il ne savait pas comment s'y prendre avec elles. Brienne, de son côté, éprouvait les mêmes difficultés avec les garçons.
Un jour, ils s'étaient pris la main pendant une promenade dans les jardins, juste pour voir. Et, une ou deux semaines plus tard, ils s'étaient embrassés, là encore juste pour voir. A partir de ce jour et jusqu'au départ de Brienne, ils ne s'étaient plus quittés.
Il saisit son pendentif avec une nostalgie qu'il ne pouvait pas dissimuler.
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« Je trouve ça stupide, » bougonna Jaime pour la dixième fois depuis qu'ils avaient quitté le pensionnat en direction de la ville.
Brienne roula des yeux et croisa les bras sur sa poitrine.
« Ce que tu es rabat-joie ! » s'amusa t-elle. « Viens, allons voir les colliers. »
Pour lui faire plaisir, Jaime ravala un soupir et consentit à la suivre. Quand elle l'avait entraîné dans cette bijouterie, il se doutait bien qu'elle avait une idée derrière la tête, et quand elle lui en avait fait part, il était trop tard pour faire demi-tour. Il était toujours persuadé que porter un bijou avec le prénom de son partenaire gravé dessus était quelque chose de très cliché, mais puisque Brienne y tenait tellement...
« Je n'aime pas les bagues, mais un collier, ça me tenterait bien... qu'est-ce que tu préfères ? »
Jaime promena son regard sur les différents types de colliers proposés à la vente. Une gamme de pendentifs en forme d'initiales attira son attention.
« Ça, ce n'est pas trop mal. »
Il caressa le pendentif en forme de B du pouce. C'était plus discret que le prénom entier, ce qui lui plaisait davantage.
Brienne approuva et s'empara du pendentif en forme de J.
« Vendu ! »
Comme à leur habitude dès qu'il s'agissait de payer quelque chose, ils se chamaillèrent longuement pour déterminer qui aurait cet honneur. Cette fois, Brienne l'emporta, au grand agacement de Jaime.
« C'était mon idée, c'est donc moi qui paie. »
Une fois à l'extérieur de la boutique, Brienne passa la chaîne autour de son cou.
« Je... je sais que je ne suis pas très douée pour montrer mes sentiments... c'est pour ça que je voulais acheter un collier de ce type. Pour te montrer que je t'aime, même si je ne sais pas toujours comment l'exprimer. »
Jaime en fut tout retourné – il ne s'était pas attendu à ça. Emu, il l'attira contre lui et l'embrassa.
« Je t'aime aussi... et je porterai ce collier tous les jours. »
Ce fut avec beaucoup plus d'enthousiasme qu'il passa autour de son cou ce nouveau symbole de leur amour, et se promit qu'il ne l'enlèverait jamais.
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« Elle te manque, n'est-ce pas ? » demanda doucement Jaime-modèle.
Une lueur de compassion brillait dans ses yeux. Cela dérouta Jaime. D'habitude, les êtres humains n'avaient pas de compassion pour lui et ses semblables. C'était bien pour cela qu'ils évitaient à tout prix de révéler leur véritable nature dès qu'ils s'aventuraient en dehors du pensionnat.
« Brienne a accompli son destin, » répéta t-il de façon machinale, parce que c'est ce qu'on attendait de lui, comme on avait attendu de lui qu'il reste planté là pendant sa cérémonie de départ, comme on s'attendait à ce qu'il aille de l'avant et se concentre sur sa santé.
« L'un n'empêche pas l'autre. »
Il repensa aux mots de Talisa, à sa perte d'appétit, à son désintérêt grandissant pour ce qu'il se passait dans le pensionnat, à l'indifférence qu'il tentait à tout prix de maintenir face à l'imminence du départ de Tyrion.
« Oui, » craqua t-il.
Il s'aperçut avec horreur que des larmes roulaient sur ses joues.
« Oui, elle me manque. Elle me manque un peu plus chaque jour. Mais qu'est-ce que ça change ? »
Et les étoiles renaîtront. C'était la devise du pensionnat et ça le resterait toujours. Qu'est-ce que ça changeait à sa mission, que Brienne lui manquait, qu'il l'avait aimée plus que tout et que son absence lui pesait un peu plus chaque jour ? Qu'est-ce que ça changeait au fait que les humains avaient toujours besoin de plus d'étoiles ?
Jaime-modèle le fixa avec toute la tristesse du monde.
« Je suis désolé. »
Il était désolé, mais tous les deux le savaient très bien.
Ça ne changeait rien du tout.
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Pendant le dîner, Jaime-modèle n'eut pas beaucoup d'appétit. Un coup d'œil à sa droite lui apprit que Cersei était dans la même situation. Il se mordit la lèvre. Il regrettait leur dispute, il regrettait de ne pas avoir compris que Robert était le dernier des salauds, il regrettait de ne pas avoir insisté auprès de leur père pour qu'il l'envoie à l'université, il regrettait de ne pas s'être enfui avec elle et Tyrion avant que leur vie ne se transforme en un vaste champ de ruines.
Faute de trouver quelque chose à lui dire, il effleura doucement le dos de sa main pour lui montrer qu'il était là, avec elle, et qu'il le serait toujours. Si elle ne le regarda pas, elle ne se déroba pas non plus.
Jaime laissa traîner son regard jusque la table où étaient assis leurs copies. La conversation qu'il avait eue avec son autre lui ne cessait de tourner en boucle dans son esprit.
Qu'est-ce que ça change ?
Robert avait l'air morose, et ce même si Cersei-copie essayait de l'inclure dans leur conversation et lui offrait de gentils sourires. Jaime se mordit la lèvre, se massa le poignet droit, et se retrouva happé par un de ses souvenirs.
Il ne croyait pas que les copies étaient dépourvues d'âme, pas vraiment, pas après une semaine passée à Hautjardin.
Mais il ne croyait pas non plus que ça changeait quelque chose.
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Jaime parcourait les couloirs de l'hôpital d'un air maussade, plus pour s'occuper l'esprit que par réelle envie. Cela faisait deux jours qu'il était coincé ici et il n'en pouvait déjà plus. Il ne cessait de jeter des coups d'œil à son bras droit, prisonnier d'un plâtre.
C'était à peine croyable qu'à peine trois jours plus tôt, il se préparait pour le match de baseball le plus important de la saison universitaire.
De l'euphorie qui avait suivi leur victoire, Jaime ne se souvenait plus. Ne restait que la souffrance à l'état pur qui l'avait traversé quand Locke avait abattu sa batte sur son poignet, le brisant en même temps que ses rêves les plus fous.
Jaime n'était pas un idiot. Le chirurgien l'avait prévenu : il lui faudrait conserver un plâtre pendant de très longues semaines, et même après l'avoir retiré, il devrait faire attention toute sa vie.
Terminé, le baseball.
Envolé, son avenir.
Des larmes lui brouillèrent la vue. Jaime inspira et expira lentement pour se calmer. Ce n'était pas le moment de faire une crise d'angoisse – Cersei n'était pas là pour le calmer.
Elle passerait sans doute le voir un peu plus tard dans la journée avec Tyrion. Tous deux devaient repartir le lendemain à Port-Lannis, ce qui le rendit davantage maussade. Ils lui avaient bien proposé de rester avec lui pendant sa convalescence, mais il avait refusé. Tyrion ne pouvait pas se permettre de manquer le lycée, et il ne voulait pas non plus que Cersei le laisse seul.
Jaime, lui, retournerait à l'université dans une semaine ou deux. Son père, mort l'été précédent, n'était plus là pour l'y obliger, mais que pouvait-il faire d'autre ? Il n'y avait plus de grande carrière sportive qui s'offrait à lui. Quitte à être un bon à rien, autant être un bon à rien qui avait un diplôme en poche. Il allait devoir compter sur la générosité d'Addam pour récupérer ses notes de cours.
Ses pas le menèrent jusqu'au service d'oncologie. Il n'avait pas l'intention de s'attarder – après tout, il n'avait rien à faire là – mais, alors qu'il passait devant la porte d'une chambre, une voix qui lui sembla familière le fit se figer.
Intrigué, il poussa doucement la porte. Sur le lit, reliée à plusieurs perfusions, une adolescente d'une quinzaine d'années lisait un livre à voix haute. Elle était chauve, mais son visage lui disait quelque chose.
Lorsqu'elle leva les yeux vers lui, il la reconnut finalement.
« Shireen. »
C'était la fille de Stannis, le frère de Robert. Jaime ne l'avait vue qu'une seule fois, le jour du mariage de Cersei, soit un peu plus d'un an et demi plus tôt. Elle avait tellement changé qu'il peinait à dissimuler sa stupeur.
Elle aussi mit plusieurs secondes à l'identifier.
« Jaime ? »
Il acquiesça et s'approcha d'elle.
« Qu'est-ce qui t'est arrivé ? » lui demanda t-elle en fixant son bras.
Un instant, Jaime envisagea de lui mentir, avant de se raviser. A quoi bon ? Il lui expliqua la situation en quelques mots.
« Je suis désolée, » offrit Shireen.
Elle tapota le lit pour lui faire signe de s'asseoir à côté d'elle. Jaime s'exécuta et en profita pour balayer la pièce du regard. Des dessins étaient accrochés sur les murs, ainsi que quelques photos. Des peluches étaient posées au bout du lit. Sur la table de chevet se trouvaient un calendrier qui indiquait la date du jour – 24 avril 2017 – ainsi qu'une pile de livres.
Ces détails firent comprendre à Jaime que Shireen était là depuis un moment.
« Merci. Et toi ? Tu... »
« J'ai une leucémie. »
Sa gorge se serra. Shireen était à peine plus jeune que Tyrion.
« Je... je ne savais pas. »
Au mariage, elle lui avait semblé en bonne santé, pour le peu qu'il en avait vu en tout cas – il avait été bien trop occupé à enchaîner les verres de vin pour faire véritablement attention aux autres invités.
« J'ai été diagnostiquée toute petite, » révéla t-elle. « Ici, c'est un peu comme ma deuxième maison. J'allais mieux, pendant un temps, mais j'ai fait une rechute. »
Il n'y avait aucune trace d'apitoiement dans sa voix, ce qui l'impressionna et le rendit même un peu honteux de se morfondre pour un simple poignet bousillé.
« Je suis désolé. »
Shireen lui sourit tranquillement.
« Ne t'en fais pas. Ce n'est pas si mal, ici. Les infirmières et les médecins sont gentils avec moi, et j'ai tous les livres dont on puisse rêver. »
Au bout de quelques secondes, elle reprit :
« Comment va Cersei ? Et Tyrion ? »
« Bien, très bien, merci. »
C'était un mensonge. Cersei n'allait pas bien, elle n'allait plus bien depuis son mariage, mais Jaime jugea préférable de ne pas révéler à Shireen à quel point son oncle était monstrueux de son vivant.
Une infirmière entra dans la pièce et annonça à Shireen qu'elle devait l'emmener en salle d'examen.
« Je reviendrai te voir, » promit Jaime spontanément.
« J'aimerais beaucoup ça, » répondit-elle, les yeux brillants.
Jaime tint sa promesse. Même après sa sortie de l'hôpital, il vint tous les jours sans exception rendre visite à Shireen. Passer du temps avec elle soulageait un peu sa peine d'être loin de Cersei et Tyrion, et il appréciait sincèrement la compagnie de la jeune fille.
« Qu'est-ce que tu aimerais faire plus tard ? » lui demanda t-il un jour.
« Oh... peut-être libraire. Ou bibliothécaire. Ou... »
Elle rougit. Jaime l'encouragea d'un signe de tête.
« Ou écrivain. Ça me plairait, d'écrire des histoires. »
« Tu t'entendrais bien avec Cersei et Tyrion, » s'esclaffa t-il.
Ce n'était pas tout à fait exact puisque Cersei ne s'entendait avec personne mais il garda ce détail pour lui.
« J'avais parlé avec Tyrion, le jour du mariage. On s'était bien entendus. Et Cersei... »
Elle se mordit la lèvre.
« Elle n'avait pas l'air très heureuse. »
Jaime baissa les yeux.
« Mon oncle... ce n'était pas quelqu'un de très gentil. Il n'était pas très gentil avec elle non plus, n'est-ce pas ? »
« Non... » confirma doucement Jaime. « Il ne l'était pas. »
Shireen recouvrit sa main de la sienne.
« Elle a de la chance de t'avoir. »
Elle avait dit ça de manière innocente, bien sûr, parce qu'elle ne savait pas, personne ne savait, et pourtant Jaime en fut très touché.
« Shireen ? »
« Oui ? »
« Tu seras un grand écrivain. »
Ce jour là, en quittant la chambre, Jaime tomba sur Stannis, ce qui n'était jamais arrivé avant. Se retrouver face à face avec les yeux bleus qu'il haïssait plus que tout manqua de le faire grimacer.
Stannis étant un homme austère qui ne s'embarrassait pas de banalités et d'effusions de sentiments, il alla droit au but :
« Il paraît que vous lui rendez visite tous les jours. »
Jaime acquiesça.
« Bien. Continuez. »
Ce fut la première des deux seules fois où ils se rencontrèrent à l'hôpital. La seconde eut lieu quelques semaines plus tard. L'année scolaire était sur le point de s'achever et Jaime n'allait pas tarder à rentrer à Port-Lannis. Shireen lui ayant semblé plus faible ces derniers temps, il n'avait pas voulu le lui annoncer plus tôt.
Stannis était appuyé sur le mur du couloir et lui fit un signe de tête quand il le vit approcher. Jaime comprit qu'il l'attendait et le suivit à l'extérieur.
« Shireen va mourir, » annonça Stannis de but en blanc. « Ses reins sont fichus. Elle n'en a plus pour longtemps. »
Il en eut le souffle coupé et vacilla légèrement.
« Je... je ne comprends pas. Je croyais... Shireen m'a dit que sa mère était compatible pour le don de moelle osseuse. Elle ne peut pas lui donner un rein ? »
Jaime, qui s'était véritablement pris d'affection pour la jeune malade, s'était un peu renseigné sur la leucémie ces derniers temps.
« C'était le cas, » répondit sèchement Stannis. « Ce que Shireen ne vous a pas dit, c'est que sa mère s'est suicidée il y a trois mois. »
Jaime en resta sans voix.
« Mon cher frère aussi était compatible – toute la famille a été testée dès que le diagnostic de Shireen a été confirmé. Il aurait pu lui aussi lui en donner un s'il n'avait pas eu la brillante idée de prendre le volant en étant ivre mort... non pas que je pense qu'il aurait accepté de mettre son égoïsme légendaire de côté pour sauver sa nièce. »
La solution lui apparut alors comme une évidence.
« Mais... Shireen n'a pas de copie, à Hautjardin ? »
Les Baratheon étaient tous bien assez riches pour ce permettre le luxe de recourir au programme Constellation. Le regard de Stannis, si c'était possible, devint encore plus glacial.
« Non. »
Bien que quelque peu refroidi, Jaime insista.
« Robert a une copie, non ? Le voilà, votre rein. Enfin, en supposant qu'ils se s'en soient pas déjà débarrassés puisque Robert ne pouvait plus payer... »
Il comprit qu'il avait commis une erreur quand Stannis grimaça avec mépris.
« Mon frère et plusieurs de ses puissants amis – votre père y compris – se sont toujours considérés comme des dieux, au point d'avoir la prétention de créer une race de sous-humains et d'utiliser ces créatures à leur guise. J'ai toujours refusé de prendre part à ce programme contre-nature. Robert n'était qu'un imbécile arrogant qui s'est brûlé les ailes en s'approchant trop près du soleil. Quant à cette créature issue de ses gênes, je refuse de l'utiliser d'une quelconque manière que ce soit. Je continue de payer pour sa subsistance à la place de Robert, parce qu'il faut bien que quelqu'un assume cette erreur, mais c'est tout. »
Jaime mit plusieurs secondes à assimiler ce qu'il venait de lui dire. Son discours lui rappelait celui de Rickard Stark et de son petit mouvement d'opposition au programme Constellation, mais ce n'était pas ce qui le frappait le plus.
« Vous êtes prêt à laisser mourir votre fille alors que vous pouvez la sauver ? »
« Je ne la sauverai pas aux dépens d'une autre vie, » rétorqua sèchement Stannis. « Il ne m'appartient pas de décider de la mort de quiconque, même s'il ne s'agit que d'un simulacre d'être humain. »
Sans rien ajouter, il le planta là, et Jaime ne put que le regarder s'éloigner, ses protestations en travers de la gorge. Il ne le revit plus.
Shireen mourut un peu plus d'une semaine plus tard. Il n'était pas à ses côtés quand elle s'éteignit dans son sommeil, c'est l'hôpital qui lui passa un coup de téléphone pour le prévenir.
Jaime ne se rendit pas à l'enterrement. Ecrasé de chagrin, il préféra rentrer directement à Port-Lannis. La première chose qu'il fit fut d'enlacer Cersei et Tyrion.
Il se fit la promesse que s'il arrivait quelque chose à l'un d'entre eux, il ne commettrait pas la même erreur que Stannis.
Il les sauverait.
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A la tombée de la nuit, Cersei-copie se glissa discrètement hors de sa chambre. Les couloirs étaient silencieux, ce qui ne l'empêcha pas de tendre l'oreille. Elle jouait encore avec le feu, comme n'aurait pas manqué de lui faire remarquer Jaime si elle lui avait fait part de sa nouvelle expédition dans l'aile du pensionnat qui leur était strictement interdite.
La chambre de Tyrion-modèle était déserte – Cersei-modèle et Jaime-modèle étaient sans doute déjà couchés. Essayant de ne pas trop regarder cet autre Tyrion qui la mettait si mal à l'aise, elle trouva bien vite ce qu'elle était venue chercher : le carnet de son modèle. Elle l'avait vue le jeter sans aucune délicatesse sur le table de chevet le matin même. Elle avait espéré toute la journée qu'elle n'ait pas pensé à le récupérer et, si une pointe de culpabilité se manifesta lorsqu'elle s'en saisit, sa curiosité l'étouffa bien vite.
Cersei avait l'impression qu'un voile de mystère enveloppait en permanence son modèle, et elle avait bien l'intention de s'appliquer à essayer de le lever.
Son trésor entre les mains, elle disparut dans l'obscurité.
