Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 9 – Elysium
Partie 2
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« Merci de m'accompagner, Cersei, » murmura Brienne, angoissée.
Toutes deux se dirigeaient vers l'infirmerie du pensionnat. Cersei lui offrit un sourire rassurant.
« Je t'en prie. Tu verras, ça va aller. »
Comme à chaque fois qu'elle mettait les pieds à l'infirmerie, Cersei ne pouvait s'empêcher de jeter un œil aux instruments médicaux disséminés un peu partout dans la pièce, fascinée.
Talisa, qui nettoyait justement quelques-uns de ces instruments, fut surprise de les voir.
« Brienne, Cersei ? Il y a un problème ? »
Cersei encouragea son amie d'un petit signe de tête.
« Eh bien... je crois que quelque chose ne va pas chez moi. »
« C'est-à-dire ? »
« C'est-à-dire que je pense qu'une ou plusieurs de mes étoiles sont défaillantes. »
Elle était terrifiée. Talisa, fronçant les sourcils, lui fit signe de s'asseoir sur la table d'examen.
« Explique-moi. »
« Quand... quand j'ai mes règles, j'ai vraiment très mal... tellement mal que je suis incapable de me concentrer sur quoi que ce soit d'autre. Tellement mal que sortir de mon lit me paraît insurmontable. »
« Hmm... je vois. Tu as tes règles depuis longtemps ? »
« Depuis que j'ai quatorze ans... c'était l'année dernière. »
« Je vais commencer par faire une échographie pour voir comment se portent tes étoiles, d'accord ? »
« Oui... d'accord. »
Toujours aussi fascinée, Cersei observa Talisa étaler du gel sur le ventre de Brienne. Elle fit ensuite quelques réglages sur un ordinateur – dont Cersei prit bonne note – et passa une sonde sur la zone recouverte de gel. Ce qui apparaissait sur l'écran n'évoquait rien de particulier à Cersei, qui aurait été bien incapable de déterminer s'il y avait un problème. En revanche, Talisa se mordit la lèvre.
« Hmm... je vois. »
Elle repoussa la sonde et poussa un soupir.
« Ecoute, Brienne... je n'en suis pas sûre, mais je pense que tu es atteinte d'endométriose. »
« Qu'est-ce que c'est ? » demanda t-elle, affolée. « Je suis défaillante, c'est ça ? »
« Non ! »
Talisa lui prit la main et la serra pour la rassurer.
« Tu te souviens du cours que je vous ai donné, à toi et aux autres filles, sur ce qui se passe dans votre corps quand vous avez vos règles ? »
« Oui... »
« Eh bien, l'endométriose, c'est une maladie qui se caractérise par le développement d'une muqueuse utérine en dehors de l'utérus. Ça expliquerait pourquoi tu as si mal. »
« Et... il y a un traitement ? »
Nouveau soupir.
« C'est une maladie encore très méconnue. Il me faudrait faire d'autres examens pour confirmer mon diagnostic mais... pour cela, je devrais mettre le docteur Qyburn et M. Baelish au courant. »
Les yeux de Brienne s'écarquillèrent.
« Si vous faites ça, ils sauront que je suis défaillante. Ils sauront que j'ai échoué à prendre soin de mes étoiles. »
« C'est ridicule, tu n'y es pour rien. »
Elle se gratta le menton, pensive.
« Ecoute... il n'y a pas de véritable traitement que je puisse te proposer, mais je pourrai peut-être te donner une pilule contraceptive pour que tu n'aies plus tes règles. »
« Je croyais que c'était interdit... » fit remarquer Cersei.
Elle songea que si Jaime était là, il aurait posé sur le médecin deux grands yeux horrifiés.
« Ça l'est. Mais ce que M. Baelish ignore ne peut pas lui faire de tort... je ne peux pas te laisser souffrir comme ça sans rien faire. Alors, qu'est-ce que tu en dis ? »
Brienne chercha le regard de Cersei. Celle-ci acquiesça.
« C'est... c'est d'accord. »
« Parfait. Reviens demain, et je te donnerai ce qu'il faut. »
Comme prévu, Talisa fit passer en douce une boîte de pilules à Brienne. Cersei ne pensa plus qu'à ça pendant des jours entiers. Le médecin avait aidé son amie de la plus noble des façons, était même allée à l'encontre du règlement pour l'aider.
Pour la première fois, elle s'imagina en blouse blanche, un stéthoscope autour du cou, en train de soulager la souffrance de ceux qui lui étaient chers.
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Cersei-modèle était en train de se diriger vers la chambre de Jaime après avoir traîné dans le pensionnat quand elle croisa Petyr Baelish au détour d'un couloir.
« Ah, Mademoiselle Lannister... je vous cherchais. »
« Vraiment ? » s'étonna t-elle.
Elle nota avec satisfaction qu'il avait cessé de l'appeler Madame Baratheon.
« Oui. J'aurais aimé discuter un moment avec vous. Voulez-vous bien me suivre jusqu'à mon bureau ? »
Intriguée, elle hocha légèrement la tête. Elle n'était pas à quelques minutes près, après tout.
Une fois arrivés à destination, Baelish lui fit signe de s'asseoir d'un signe de tête.
« J'espère que votre séjour ici n'est pas trop désagréable. »
« Il le serait beaucoup moins si je n'avais pas à attendre aussi longtemps que mon frère soit opéré... »
Sans relever, Baelish s'approcha d'une petite table dans un coin de la pièce, sur laquelle étaient posées une théière encore fumante et quelques tasses.
« Du thé ? » proposa t-il.
Cersei fronça le nez. Cette boisson infecte lui donnait la nausée rien que d'y penser.
« Non, merci. »
Il revint s'asseoir et fit consciencieusement tourner la cuillère dans sa tasse.
« La vie au sein du pensionnat peut sembler... quelque peu étrange. Après tout, nous laissons filtrer si peu d'informations que la plupart des gens s'imaginent que ce genre d'endroit ressemble à une prison. »
Il faisait mouche. Elle-même ne s'était-elle pas représenté une série de chambres minuscules avec pour seul mobiliser un lit en fer ?
« J'ai pu constater que vous aviez échangé avec votre... copie, » reprit Baelish face à son silence. « Que pensez-vous d'elle ? »
Cersei ne s'était pas attendue à cette question. Prise au dépourvu, elle haussa les épaules pour gagner un peu de temps.
« On ne se ressemble pas du tout, » fut tout ce qu'elle trouva. « Elle n'est pas comme moi. »
« De toute évidence, » répondit le directeur adjoint, amusé.
Son regard perçant la mettait mal à l'aise.
« Elle m'a dit qu'elle devait aller à la bibliothèque municipale, aujourd'hui. »
« Oui, c'est une de ses habitudes. »
« Vous êtes au courant ? »
Il laissa échapper un petit rire, posa sa tasse sur le bureau.
« Bien évidemment. »
Il tapota le creux de son poignet droit, puis saisit son téléphone portable, pianota quelque chose dessus, et lui montra l'écran.
C'était une carte d'un quartier de la ville de Hautjardin. A l'endroit qui indiquait Bibliothèque se trouvaient deux petits points lumineux accompagnés de deux noms – Cersei et Tyrion.
« Grâce à leur puce, je sais exactement où sont tous les pensionnaires à chaque moment de la journée. »
« Et ça ne vous pose pas de problème qu'ils se baladent ainsi en ville ? » s'étonna t-elle.
« Absolument aucun. Ils reviennent toujours. Ils savent que le pensionnat est leur maison – là où est leur place. Pourquoi est-ce qu'ils s'enfuiraient ? Ils sont intimement persuadés qu'ils ont une mission sacrée à accomplir. Je suis sûr que vous avez dû vous en apercevoir. »
« Et les étoiles renaîtront, » ironisa Cersei.
Les propos de Baelish confirmaient ce qu'elle pensait depuis un moment, à savoir que les copies ne pensaient pas vraiment par elles-mêmes et se contentaient de répéter des maximes qu'on leur avait fourré dans la tête depuis leur fabrication.
« C'est un lavage de cerveau, en somme... un conditionnement. »
Il haussa les sourcils, croisa les mains.
« Pour cela, si l'on suit votre façon de voir les choses, encore faudrait-il qu'il y ait quelque chose à laver... ou bien ne croyez-vous plus que les copies n'ont pas d'âme ? »
Elle évita soigneusement de répondre. Les larmes de l'autre Cersei revinrent la hanter pour quelques secondes.
« Je qualifierais plutôt ceci d'éducation. Une éducation ferme, certes, mais nécessaire. »
Une drôle de flamme faisait briller ses yeux.
« Nous aurions pu utiliser la peur, enfermer les pensionnaires, les couper totalement du monde extérieur... c'était d'ailleurs ce qu'Aerys avait initialement envisagé de faire. Mais son associé, le docteur Qyburn, pensait que ce serait mauvais pour leur développement... il avait une autre idée en tête... »
Baelish se leva et s'approcha de la fenêtre.
« Nos pensionnaires sont autorisés à sortir dès l'âge de seize ans. Nous les laissons lire des livres, voir des films, aller sur internet – bien sûr, nous contrôlons le contenu auquel ils ont accès au sein du pensionnat, mais tout de même... ils connaissent le monde extérieur, et pourtant ils n'ont nul désir d'y vivre. N'est-ce pas fabuleux ? N'est-ce pas la preuve que nous avons mis au point une parfaite éducation ? »
Cersei se sentait de plus en plus mal. Les mots de Baelish avaient une odeur de brûlé et de folie.
« Alors... avoir remplacé le mot organe par étoile fait partie de cette éducation ? »
Le directeur-adjoint, semblant sortir de son étrange frénésie, cligna des paupières et se tourna vers elle.
« Oh... eh bien, oui. C'est un indicateur de contrôle... les copies connaissent ce mot, il apparaît dans certains livres ou films, ou ils les entendent par des passants qu'ils croisent en ville... et pourtant, pas une ne se risque à le prononcer. Comme un tabou. Nous leur apprenons que ce mot est indigne d'eux... et tant qu'ils ne le prononcent pas, ils croient dur comme fer à la nécessité de la renaissance de leurs étoiles. »
Les jambes tremblantes, Cersei se leva brusquement. Le pensionnat de Hautjardin lui évoquait un royaume dont il faisait la pluie et le beau temps, un endroit à l'image de son créateur qui était devenue la sienne par la suite.
Son Elysium.
Il semblait à Cersei qu'elle était sur le point de vomir.
« Excusez-moi, je dois y aller. »
Sans attendre de réponse, elle sortit en trombe de la pièce. Une fois dans le couloir, elle se mit à courir. Jaime. Il fallait qu'elle voie Jaime, qu'elle l'embrasse, qu'elle se serre contre lui pour ne plus penser à Baelish, ne plus penser à ce qu'il venait de lui raconter.
Alors qu'elle traversait un autre couloir à toute vitesse, elle percuta un homme qu'elle n'avait pas vu approcher et manqua de tomber en arrière.
« Je... » commença t-elle avant de s'interrompre avec horreur.
Les yeux violets d'Aerys Targaryen la transperçaient tels deux poignards de glace. Pour la première fois, Cersei réalisa à quel point il était vieux. Que faisait-il là ? Pourquoi avait-il fallu qu'elle tombe sur lui ?
Avant qu'elle n'ait le temps de faire un pas en arrière, il lui saisit le visage d'une main sans douceur et la força à lever la tête. Cersei, sous le choc, était paralysée.
Aerys la détaillait des pieds à la tête sans aucune gêne, comme si elle n'était guère plus qu'un morceau de viande prêt à être dévoré.
« Sublime créature... » souffla t-il d'une voix rauque qui lui donna la chair de poule. « Vous êtes son portrait craché... parfaite... »
Il faisait forcément référence à sa mère. Lorsqu'il se rendait chez eux il y a toutes ces années pour parler affaires avec son père, Cersei l'avait souvent vu jeter des étranges regards à Joanna. Son esprit de petite fille n'avait pas compris, bien sûr. Mais elle n'était plus une petite fille.
Cersei ne supportait pas qu'il la touche ainsi, qu'il ait posé la main sur elle sans son consentement. De terribles souvenirs remontaient à la surface déjà troublée de son esprit et menaçaient de la submerger d'un instant à l'autre. C'était comme si les mains fantômes de Robert lui maintenaient les bras au-dessus de la tête pendant qu'il l'écrasait de tout son poids pendant qu'il la brisait un peu plus, ignorant ses sanglots et ses supplications...
Alors qu'elle était sur le point de donner un coup de pied à Aerys, celui-ci la relâcha et poursuivit sa route comme si de rien n'était. Cersei fila sans demander son reste. Jaime. Elle avait besoin de Jaime.
Cette fois, ce n'était pas son jumeau qui était sur le point de faire une crise d'angoisse.
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Jaime-modèle était en route vers la chambre de Tyrion, espérant y trouver Cersei. Il s'était réveillé tard – en grande partie parce qu'il avait à peine fermé l'œil de la nuit – et quand il avait jeté un œil dans sa chambre pour voir si elle était prête à descendre pour le petit-déjeuner, elle n'y était pas.
« Jaime ! »
Il se figea au milieu du couloir, surpris. Il s'était à peine retourné que Cersei, en larmes, enroulait les bras autour de sa taille et enfouissait le visage dans son cou. Il lui rendit aussitôt son étreinte et, tout en lui caressant les cheveux, lui murmura des mots rassurants jusqu'à ce qu'elle se soit suffisamment calmée pour lui expliquer ce qu'il s'était passé.
« J'ai croisé Aerys... il m'a saisi le visage... je ne pouvais plus bouger... »
Jaime grimaça intérieurement. Cersei supportait parfois encore difficilement qu'il la touche... il n'osait pas imaginer ce qu'elle avait dû ressentir quand Aerys avait posé les doigts sur elle sans son consentement.
« C'est fini, maintenant... c'est fini... »
Il passa un bras autour de sa taille et la guida jusqu'à la chambre de Tyrion.
C'est de ma faute, tout ça.
Il n'avait rien vu. Il n'avait pas su voir qu'elle n'était pas sincère quand elle lui disait que tout allait bien au téléphone, que si elle refusait qu'il vienne la voir, ce n'était pas parce qu'elle ne voulait plus de lui mais parce qu'elle voulait lui cacher les bleus qui parsemaient son corps. Il n'avait pas su comprendre qu'elle crevait à petit feu.
Une fois arrivés à destination, il la fit s'asseoir dans le fauteuil près du lit sur lequel reposait Tyrion.
« Jaime... »
« Oui ? »
« Assieds-toi près de moi. Serre-moi fort. »
Le cœur au bord des lèvres, Jaime ne se fit pas prier. Le fauteuil n'était pas assez large pour qu'ils s'y assoient tous les deux confortablement mais peu lui importait. Cersei se pressa contre lui et il appuya son front contre le sien tout en lui caressant le dos de la main. Ils restèrent dans cette position un long moment dans un silence plus confortable qu'il ne l'avait été depuis longtemps.
« Jaime ? »
« Oui ? »
« Je... je suis désolée, pour hier. »
Elle posa une main sur sa joue et s'écarta légèrement pour plonger ses yeux dans les siens.
« Moi aussi, je suis désolé. »
Ils étaient tous deux allés trop loin, peut-être parce que les deux routes séparées sur lesquelles ils évoluaient les empêchait de se comprendre et de se faire entièrement confiance.
« Je... je sais que tu m'as toujours été fidèle. Je n'aurais pas dû insinuer le contraire. »
Le souvenir de ses baisers avec Addam avait un parfum de honte dans son esprit. Il n'en parlerait pas à sa jumelle. Ce bref rapprochement ne signifiait rien pour lui. Il n'avait jamais été amoureux d'Addam. Tout juste avait-il apprécié le contact physique après des mois passés loin des bras de Cersei.
Il ne regrettait pas le moins du monde avoir tout arrêté. Addam méritait mieux que quelqu'un qui se servait de lui pour se consoler un peu et lui-même ne pouvait pas trahir Cersei de la sorte alors qu'il l'aimait toujours à en crever.
« Ne t'en fais pas pour ça, » répondit-il en déposant un léger baiser sur son front. « Je... je suis désolé que tu n'aies pas pu aller à l'université, Cersei. Vraiment. »
Elle poussa un long soupir.
« Je sais. »
Après quelques minutes de silence, il reprit :
« Hier, tu... tu as dit quelque chose à propos de Tysha. Que tu avais ramassé Tyrion à la petite cuillère... »
Ces mots ne lui évoquaient rien. Tyrion lui avait annoncé au téléphone avoir rompu avec Tysha quelques semaines après qu'il soit retourné à l'université, en septembre de l'année dernière. Il avait eu l'air de bien le prendre... lui avait-il menti ?
Cersei se mordit la lèvre.
« J'ai promis à Tyrion de garder le secret... » murmura t-elle, ses yeux remplis de tristesse posés sur la silhouette endormie de leur petit frère.
« Je... je comprends... c'est juste que... »
Il baissa les yeux.
« Tu avais raison, hier. Je suis loin de lui... loin de vous. J'ai raté tellement de choses... »
Cersei garda le silence si longtemps qu'il crut qu'elle ne lui dirait rien à ce sujet.
Pourtant, elle finit par ouvrir la bouche et se mettre à raconter.
Et Jaime regretta presque d'avoir voulu savoir.
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Cersei, allongée dans le canapé, regardait la télé sans vraiment la voir. Elle jeta un œil à la pendule du salon – il était vingt-trois heures passées, mais elle n'avait pas envie d'aller se coucher.
Depuis que Jaime était reparti à l'université, quelques semaines plus tôt, la maison lui paraissait plus vide que jamais. Son père ne rentrerait pas, ni ce soir, ni aucun autre jour puisqu'il était mort deux mois plus tôt, gâchant à l'occasion leurs vacances à Essos en les obligeant à rentrer pour assister à l'enterrement. Quant à Tyrion, il dormait cette nuit chez Tysha pour la première fois.
Cersei avait un mauvais pressentiment. Elle n'aimait pas du tout cette fille et se demandait sans cesse pourquoi elle sortait avec Tyrion alors qu'elle était assez belle pour faire tourner les têtes des plus beaux garçons du lycée. Oh, elle ne pensait pas que son petit frère était laid, mais Tysha lui paraissait bien trop superficielle pour avoir passé outre son apparence si facilement.
Quelque chose clochait, n'en déplaise à Jaime, qui lui répétait à la moindre occasion qu'elle devrait se réjouir pour leur petit frère au lieu de critiquer sans arrêt sa petite-amie.
Dehors, il s'était mis à pleuvoir des cordes environ une heure plus tôt. Cersei somnolait, bercée par le murmure de l'eau, quand la porte d'entrée claqua brusquement, la faisant sursauter.
Elle se leva juste à temps pour voir Tyrion débouler dans le salon, complètement trempé.
« Qu'est-ce que tu fais déjà là ? » s'étonna t-elle en s'approchant de lui.
C'est alors qu'elle se rendit compte qu'il pleurait à chaudes larmes. Un sentiment d'appréhension lui tordit l'estomac.
« Qu'est-ce qui s'est passé ? Pourquoi tu n'es pas resté chez Tysha ? »
Mais il ne cessait pas de pleurer, et ses larmes s'écrasaient en grosses gouttes sur le sol. Cersei soupira pour cacher sa nervosité.
« Viens avec moi, avant d'attraper la mort. »
Comme s'il était encore un enfant, elle lui prit la main et le guida jusqu'à la salle de bains, à l'étage. Il la suivit sans broncher, trop occupé à sangloter.
Cersei tourna les robinets de la baignoire et attendit en silence qu'elle soit remplie. Après avoir trempé sa main dans l'eau pour vérifier la température, elle indiqua d'un signe de tête à Tyrion qu'il pouvait y aller.
Elle détourna pudiquement le regard en attendant qu'il se déshabille et entre dans l'eau. Puis, sans même y penser, elle s'empara du shampoing, s'agenouilla à côté de la baignoire et entreprit de lui laver les cheveux. C'était quelque chose qu'elle faisait souvent, il y a quelques années, quand Tyrion était trop petit pour s'en occuper lui-même et qu'il n'y avait personne d'autre que Jaime et elle pour prendre soin de lui.
Ses larmes avaient fini par se tarir. Les yeux rouges, il fixait un point invisible devant lui. Cersei lui rinça les cheveux, puis déposa une serviette sur le bord de la baignoire. Elle s'éclipsa ensuite quelques minutes, le temps d'aller lui chercher un pyjama propre dans sa chambre.
Tyrion se sécha et s'habilla en silence. Ses bâillements indiquèrent à Cersei qu'il était épuisé.
« Tu as besoin de dormir. »
Cependant, quand il se glissa dans son lit, il se remit à verser un océan de larmes. Cersei, réprimant un soupir où pointait l'inquiétude, s'allongea à ses côtés sous la couette. Il se blottit aussitôt contre elle et s'accrocha à elle comme si elle était tout ce qui l'empêchait de sombrer. La mort dans l'âme, elle entreprit de lui doucement les cheveux.
Pour la seconde fois, les larmes de Tyrion finirent par se tarir.
« Raconte-moi, » demanda Cersei d'une voix douce mais ferme.
Son petit frère se crispa aussitôt.
« Je... promets-moi que tu ne te moqueras pas de moi... »
Sa voix était faible à en fendre le cœur.
« Je te le promets. »
Cersei commençait à avoir peur. Qu'est-ce que cette garce lui avait fait ?
« Je... je suis allé chez Tysha après les cours, comme prévu... je pensais qu'on n'était que tous les deux. Ses parents n'étaient pas là. Après le dîner, on est montés dans sa chambre... et on a commencé à s'embrasser, et... »
Sa voix tremblait de plus en plus fort. Emue par sa détresse, elle l'embrassa sur le front.
« Continue, » l'encouragea t-elle.
« Elle... elle a commencé à me déshabiller. Je... je savais qu'elle l'avait déjà fait, alors je lui ai fait confiance... et... j'étais nu quand j'ai entendu des rires... »
Cersei commençait à comprendre, et elle avait peur. Elle avait peur de ce qu'elle s'apprêtait à entendre.
« Des... des amis de Tysha s'étaient cachés dans l'armoire et... ils filmaient avec leur téléphone et... »
Cersei sentit des larmes qui n'étaient pas les siennes lui couler dans le cou, et elles étaient plus douloureuses que n'importe quelle aiguille.
« Ils voulaient... ils voulaient voir la taille de mon... de mon... oh, Cersei... »
Il fut incapable de poursuivre, mais ce n'était pas nécessaire. L'humiliation dont il avait été victime lui apparaissait claire comme de l'eau de roche. La fureur se frayait un chemin dans son cœur, plus destructrice que l'acide le plus corrosif.
« C'est fini, maintenant. C'est fini... »
Il ne tarda pas à s'endormir, épuisé d'avoir trop pleuré, et Cersei le rejoignit bientôt au pays des songes.
Le lendemain matin, lorsqu'il la supplia de le laisser rester à la maison, elle capitula. Tout comme le surlendemain, et le jour suivant, et celui d'après. Finalement, il resta loin du lycée pendant une semaine.
Et, un peu égoïstement, Cersei passa une excellente semaine. Elle lui confisqua son téléphone portable, craignant ce qu'il pourrait trouver au sujet de cette histoire sur les réseaux sociaux, et quant à lui, il lui fit promettre de ne rien dire à Jaime. Ils passèrent alors tout leur temps ensemble. Quand Tyrion était là, elle ne se sentait plus seule. Elle ne passait plus la journée avachie sur le canapé, incapable de trouver la volonté de se lever. Elle ne pensait plus autant à Robert et aux meurtrissures qu'il lui avait infligées. Elle parvenait les terribles Plop qui résonnaient dans son esprit.
Ils prirent l'habitude de lire ensemble sur le canapé du salon pendant des heures entières en échangeant des regards complices. Tyrion parvint à convaincre Cersei de jouer avec lui sur la console de jeux du salon, et bien qu'elle trouvait la plupart des jeux qu'il lui fit essayer idiots, elle parvint à bien s'amuser. Pour la première fois depuis leurs vacances à Pentos, elle trouva la force de sortir de la maison pour faire autre chose que des courses. Tyrion l'emmena dans sa librairie préférée, puis ils passèrent chez le marchand de glaces avant d'aller s'asseoir sur un banc dans le petit parc non loin de chez eux.
Cersei était heureuse, et Tyrion était heureux aussi. Ils avaient construit une petite bulle de douceur qui les protégeait de la cruelle réalité, et Cersei aurait voulu qu'ils y restent toute leur vie. Elle avait finalement compris qu'elle devait cesser de le punir pour quelque chose dont il n'était pas responsable, à savoir sa gentillesse et son incapacité à se montrer agressif quand on l'attaquait. Il y avait des situations devant lesquelles on ne pouvait que rester désarmé.
Comme elle, par exemple, depuis son mariage.
Au bout d'une semaine, elle comprit que cela ne pouvait pas durer éternellement et, la mort dans l'âme, annonça à Tyrion qu'il était temps pour lui de retourner au lycée.
« Non, » rétorqua t-il, les yeux ronds. « Je ne veux pas y aller... s'il te plaît, Cersei... ne m'oblige pas à y retourner... »
Les poings crispés, elle s'obligea à rester de marbre face à sa détresse.
« Ils vont se moquer de moi... ils vont tous se moquer de moi... je ne veux plus aller au lycée... je veux rester à la maison, avec toi. »
« Tu veux finir comme moi ? » s'emporta t-elle, les larmes aux yeux, le faisant sursauter. « Tu veux ne pas avoir d'avenir ? Tu veux passer tes journées dans ton lit, sans aucune perspective, sans rien du tout, incapable de te lever ? Tu veux finir comme moi ? »
Il en resta sans voix. Cersei ne s'était pas remise de son passage entre les griffes de Robert, ne s'en remettrait jamais. Il était mort, mais il avait gagné. Elle refusait que Tyrion suive ses traces.
« Tu es plus fort que Tysha et ses amis. Tu es brillant, Tyrion, et tu auras un brillant avenir. Mais pour ça, il faut que tu retournes au lycée. »
Voyant qu'il avait les larmes aux yeux, elle se radoucit et l'enlaça.
« Ils ne se moqueront pas de toi. »
« Mais... »
« Tu me fais confiance ? »
Il acquiesça doucement. Le cœur de Cersei se réchauffa étrangement.
« Je te fais confiance. »
« Parfait. Je dois partir... j'ai quelque chose à faire. Je ne serai pas longue. »
Cersei jeta un œil à sa montre. Il était presque dix-sept heures. Elle ne devait pas traîner. Heureusement, le lycée n'était qu'à dix minutes de la maison, ce qui ne l'empêcha pas d'arriver à destination essoufflée. Elle n'avait jamais été une grande sportive, et ses mois d'inactivité couplés à sa prise de poids n'arrangeaient rien.
Cersei craignit d'avoir manqué Tysha, mais celle-ci finit par se montrer. La rage monta aussitôt en elle, et fut décuplée quand elle s'aperçut que celle qui avait humilié Tyrion de la plus ignoble des façons embrassait un autre garçon – vu sa tenue, il devait faire partie de l'équipe de baseball du lycée.
Tysha avait mené Tyrion en bateau pendant trois mois, ni plus ni moins. Tout ça pour se moquer de lui.
Cersei la suivit à distance pendant quelques minutes. Lorsqu'elles traversèrent une rue déserte, elle sortit de l'ombre et la plaqua contre le mur d'une maison. Tysha poussa un petit cri, surprise. La terreur aperçut dans son regard quand elle la reconnut.
« J'ai tout de suite su que tu n'étais qu'une traînée, » cracha Cersei.
Tysha se débattit en vain – elle la tenait trop bien.
« Je vais la faire courte, » reprit Cersei. « Tyrion va revenir au lycée demain. Je veux que toi et les connards qui te servent d'amis, vous le laissiez tranquilles. Vous ne vous moquez pas de lui, vous ne vous approchez pas de lui, vous ne le regardez même pas. Et cette vidéo immonde que vous avez faite... tu vas t'assurer qu'elle soit supprimée. Je ne veux pas la voir sortir sur internet. Tu as compris ? »
« Et sinon quoi ? »
Cersei songea tout naturellement à utiliser l'influence de son père pour la menacer, mais se souvint ensuite que son père était mort, désormais. Il fallait qu'elle trouve autre chose, mais cela ne fut pas bien compliqué.
« Sinon, je te choppe quelque part et je te démolis le visage. Tu seras tellement laide que plus aucun mec ne supportera de te regarder. »
Tysha avait pâli.
« Tu n'oserais pas. »
« Tu crois ? »
Cersei resserra un peu plus sa prise sur elle.
« Tu ne me connais pas. Tu ne sais pas ce que je suis capable de faire... tu ne sais pas ce que j'ai fait. »
Plop. Plop. Plop. Elle chassa le son parasite de son esprit.
« Tu as compris ? Tu lui fiches la paix, ou tu peux dire adieu à cette gueule d'ange que tu aimes tant. »
Les lèvres pincées, Tysha acquiesça. Cersei comprit avec délectation qu'elle avait peur.
« Maintenant, casse-toi. Il vaudrait mieux pour toi qu'on ne se revoie pas. »
Elle l'observa s'éloigner à grandes enjambées avant de rentrer à la maison, satisfaite. Le soir venu, elle prépara à Tyrion son plat préféré – des pâtes au saumon – et lui fit la lecture jusqu'à ce qu'il s'endorme.
Le lendemain, elle l'observa partir au lycée avec une pointe d'appréhension. Quand il revint en fin d'après-midi, il lui annonça avec soulagement que personne ne s'était moqué de lui.
Cersei lui sourit, apaisée mais triste.
Tyrion allait bien, mais elle était de nouveau seule.
Elle allait pouvoir recommencer à déprimer à longueur de journée.
