Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 10 – Uniques
Partie 1
oOo
Cersei-modèle, assise sur un banc dans les jardins du pensionnat, contemplait le ciel gris perle d'un air pensif. Le vent était glacial, à tel point que même la veste de Jaime, qu'elle lui avait empruntée, ne parvenait pas à la protéger de son mordant.
Elle avait proposé à Jaime de venir faire une balade avec elle. Il avait refusé, préférant demeurer au chevet de Tyrion. Elle avait compris et s'était contentée de hocher la tête.
Depuis qu'elle lui avait révélé ce qu'il s'était vraiment passé entre leur petit frère et Tysha, la veille, elle avait vu les ronces de la culpabilité envahir ses yeux verts comme de mauvaises herbes impossibles à déraciner.
Cersei se demandait si elle avait fait le bon choix en partageant avec lui ce secret que Tyrion lui avait fait jurer de garder pour toujours. Elle avait trahi sa confiance... cependant, une autre petite voix dans sa tête lui murmurait que Jaime devait savoir, il devait savoir ce qu'il avait raté parce qu'il était loin d'eux, elle devait essayer de combler le fossé qui les séparait, ne serait-ce qu'un peu.
Elle devait essayer de quitter la route solitaire sur laquelle elle évoluait pour rejoindre le chemin où se trouvait Jaime.
Pour cela, bien sûr, elle devrait tout lui révéler. Tout. Même les plus terribles vérités.
Un frisson parcourut tout son corps à cette pensée.
Cersei était en train de songer à rentrer avant d'attraper froid quand la silhouette qui apparut dans son champ de vision la cloua sur place.
Les pas de Tyrion-copie, qui visiblement se promenait seul, l'avaient guidée jusqu'à elle. Et elle, elle ne pouvait plus bouger, frappée d'horreur.
Pour une raison inexplicable, elle ne fuyait plus sa propre copie, et cherchait même sa compagnie, mue par une fascination mystérieuse qui ne voulait pas la quitter, mais c'était tout.
Elle fuyait la copie de Jaime parce que c'était bien trop étrange d'être confrontée à cette autre version de lui, parce qu'il lui ressemblait sans lui ressembler et que ça la perturbait, parce qu'elle n'avait pas besoin d'un autre jumeau, d'une autre moitié qui n'était pas son autre moitié à elle, d'un reflet que lui renvoyait un miroir déformant.
Si elle avait évité la copie de Tyrion depuis qu'elle avait mis les pieds au pensionnat de Hautjardin, ce n'était pas pour cela. Elle le fuyait parce que le voir aussi plein de vie alors que son petit frère était aux portes de la mort lui était intolérable.
Elle le fuyait parce qu'elle ne pouvait pas supporter de voir une lueur accusatrice dont il ne supposait même pas l'existence apparaître au fond de ses prunelles.
Ils se dévisagèrent pendant de longues secondes.
« Hey, » finit par lâcher Tyrion-copie.
Les lèvres pincées, Cersei ne répondit pas.
« Qu'est-ce que tu fais dehors par un temps pareil ? » reprit-il.
« Je pourrais te retourner la question, » répondit-elle sèchement.
Il haussa les épaules. Sans lui demander la permission, il s'assit à côté d'elle. Cersei recula aussitôt à l'extrémité du banc, désireuse de mettre le plus de distance possible entre eux.
« Je... j'ai encore fait un rêve étrange. J'avais besoin d'y réfléchir seul. »
Sans attendre de réponse, il précisa :
« Je suis dans un désert de sable sans fin, mais je m'y sens bien. Très bien. Soudain, un serpent apparaît, se met à tourner autour de moi... mais je n'essaie pas de m'enfuir. Finalement, je laisse le serpent me mordre, et je me réveille en sursaut. »
Cersei se mura dans un silence indifférent. Cette voix... cette même voix... c'était comme si c'était son petit frère qui se faufilait dans son lit au milieu de la nuit, les larmes aux yeux, pour lui raconter qu'il avait fait un cauchemar et lui demander d'une voix faible s'il pouvait rester avec elle jusqu'au matin...
Mais ce n'était pas son Tyrion qui lui racontait le contenu de ses rêves. Celui-ci faisait-il de même avec sa Cersei ? L'aimait-il autant ? Cherchait-il autant sa présence, son affection, son approbation ?
Cersei se gifla mentalement. Il n'était pas bon d'avoir ce genre de pensées. Elle ne voulait rien savoir de la copie de son petit frère. Il allait lui donner les reins et le poumon qui lui sauveraient la vie. C'était tout ce qu'il comptait, la raison même de son existence.
Tyrion-copie ne sembla pas s'offusquer de son absence de réponse et se perdit dans la contemplation des feuilles mortes. Cersei, qui regardait obstinément devant elle, ne put s'empêcher de jeter un coup d'œil dans sa direction.
Contrairement à sa copie et à celle de Jaime, qui étaient pour une raison inexplicable plus jeunes de quatre ans qu'eux, il avait l'âge de son Tyrion, à peine trois mois de différence. De cela, elle était sûre – c'était indiqué sur les papiers que Baelish lui avait fait signer. Et pour ne rien arranger, ils étaient identiques. A sa grande honte, Cersei aurait été capable de les confondre dans la rue.
« Tu me détestes, pas vrai ? »
Cersei demeura sans voix face à la question qu'il lui avait posée sur le ton de la conversation.
« Oui, » grinça t-elle, parce que c'était plus facile, parce qu'elle haïssait le monde entier, parce qu'elle se haïssait elle-même.
Tyrion-copie lui jeta un regard curieux. Il n'était pas blessé par sa réponse dure et tranchante. Il n'était même pas vexé.
« Ma Cersei est plus gentille que toi. Elle, elle aurait menti. »
Il se leva, se planta devant elle.
« Mais... tu lui ressembles quand même, d'une certaine façon. »
« Je ne lui ressemble pas, » rétorqua t-elle vivement.
Mais il secoua la tête, convaincu qu'il avait raison.
« Vous avez la même lueur de tristesse dans le regard. »
Sur ces mots, il la salua et reprit sa route. Cersei le regarda s'éloigner sans bouger, médusée. Elle eut envie de le rattraper et de lui hurler dessus pour lui faire comprendre que c'était faux, qu'elle n'était pas triste, qu'elle n'avait aucune raison de l'être, mais renonça, comme épuisée.
Au fond, il avait raison.
Bien sûr qu'elle était triste. Elle était triste depuis bien avant l'agression de Tyrion, depuis qu'elle avait enfilé sa robe de mariée en essayant tant bien que mal de retenir ses larmes.
A partir du moment où elle avait dit oui à Robert, il lui semblait qu'un gros nuage de pluie avait recouvert son cœur et ne cessait de déverser des trombes d'eau qui avaient le goût salé des larmes.
Sa mort n'était même pas parvenue à le chasser. Non, le nuage était resté, et les éclairs d'orage qu'il déversait avaient continué de fissurer son cœur.
Les lettres qu'elle avait commencé à échanger avec Jaime avaient apporté quelques éclaircies, mais elles étaient rares. Ephémères. Tyrion avait rapidement vu que quelque chose n'allait pas. Des dizaines de fois il l'avait suppliée de lui en parler. Elle l'avait toujours repoussé. Elle ne pouvait pas en parler, pas même à lui, pas même à Jaime. Quant à son père, il se foutait bien de ses états d'âme. Rien de ce qui n'avait pas un impact sur sa carrière ne l'intéressait.
C'était à cette époque qu'elle avait commencé à remplir des carnets de petites histoires. Sous sa plume, Gendry et Mya Waters revenaient à la vie. De ça non plus, elle ne pouvait pas parler à ses frères.
Après son retour de l'université, Jaime n'avait pas pu ignorer l'état déplorable dans lequel elle se trouvait. Cersei savait qu'elle lui avait fait très peur. C'était pour ça qu'un beau matin, il lui avait annoncé qu'il les emmenait à Pentos, elle et Tyrion, pour qu'ils y passent des vacances tous les trois.
Ça nous fera du bien, de nous éloigner un peu. De nous retrouver, lui avait-il murmuré.
Cersei lui avait offert un petit sourire crispé pour toute réponse.
Elle se souvenait encore très bien de la terreur qui s'était abattue sur elle aussi violemment que les gifles de Robert.
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Assise l'intérieur du taxi qui les conduisait, elle, Jaime et Tyrion, vers la maison que son jumeau avait louée pour leurs vacances, Cersei angoissait. Les yeux fixés sur le paysage qui défilait, elle ne parvenait pourtant guère à apprécier les jolies rues colorées de Pentos et les parfums d'été qui embaumaient l'intérieur du véhicule.
Jaime, qui était monté devant, échangeait quelques mots avec leur chauffeur. Sa gorge se noua.
Depuis son retour de l'université, deux semaines plus tôt, ils avaient à peine discuté. Ils ne s'étaient pas embrassés, ni même tout simplement enlacés, et leurs conversations s'étaient résumées à un alignement de banalités. C'était presque comme si les lettres d'amour qu'ils s'étaient envoyées n'avaient jamais existé.
Il voulait qu'ils se retrouvent, c'était ce qu'il avait dit. Et elle était morte de trouille. Elle n'allait pas pouvoir lui cacher la vérité bien longtemps. Combien de temps avant qu'il ne s'aperçoive qu'elle supportait à peine d'être touchée ? Un jour ? Deux ?
Combien de temps avant qu'il ne voie les bleus fantômes qui recouvraient sa peau ?
Tyrion lui jetait des coups d'œil inquiets à la dérobée. Lui avait compris que quelque chose n'allait pas, bien sûr. Elle lui avait demandé à plusieurs reprises de ne rien dire à Jaime quand il lui téléphonait. Elle ne voulait pas que son jumeau sache, mais elle savait que ce n'était désormais plus qu'une question de temps avant que la vérité n'éclate.
Cersei n'éprouva aucune joie lorsqu'ils arrivèrent à destination. La villa que Jaime avait réservée était très jolie, avec ses murs en pierre et son jardin luxuriant, mais elle ne lui inspira que de l'indifférence.
Tyrion se retenait visiblement difficilement de sauter tout habillé dans la piscine, ce qui amusa Jaime.
« Attends un peu que je t'y jette ! » plaisanta t-il, espiègle.
Cersei garda le silence et se contenta d'aider ses frères à transporter leurs valises à l'intérieur de la maison et à les défaire.
Au moment de ranger ses vêtements, elle hésita. Il y avait trois chambres, mais Jaime s'attendait certainement à ce qu'ils dorment ensemble... que penserait-il si elle s'installait dans une autre chambre ?
Soudain, elle sentit deux bras se refermer autour de sa taille, ce qui la fit violemment sursauter. Pendant une fraction de seconde, elle attendit la cuisante douleur qui accompagnait toujours un coup, avant de se souvenir que ce n'était pas Robert qui la serrait ainsi contre lui.
« Est-ce que tout va bien ? » demanda Jaime en s'écartant, les sourcils froncés.
« Ça va... tu m'as surprise, c'est tout. »
Avec horreur, elle s'aperçut qu'il ne la croyait pas. Heureusement, il n'insista pas.
« J'ai déjà réservé le restaurant pour notre anniversaire... ça va te plaire, j'en suis sûr. »
Elle avait presque oublié qu'ils allaient fêter leurs vingt-deux ans dans un peu plus d'une semaine.
« Je te fais confiance, » murmura t-elle.
Prenant son courage à deux mains, elle passa les bras autour de son cou, se mit sur la pointe des pieds et déposa un doux baiser sur ses lèvres. Jaime le lui rendit aussitôt, et elle pouvait sentir l'ampleur de son soulagement quand il l'enlaça avec douceur.
« Je... j'avais peur que quelque chose ait changé, entre nous deux, » avoua t-il quand ils s'écartèrent. « Tu es si distante depuis mon retour... »
« Je... je sais. Mais rien n'a changé. Je t'aime. Je... je suis désolée. »
Cersei aurait voulu lui fournir une explication, lui murmurer à quel point elle était bousillée, maintenant, lui assurer que ce n'était pas de sa faute, mais c'était au-dessus de ses forces. Elle ne pouvait pas – elle ne voulait pas.
« Je t'aime aussi, » répondit Jaime en lui volant un autre baiser.
L'enlacer et l'embrasser n'était au fond pas bien compliqué, et c'était comme avoir l'impression de rentrer à la maison après une longue absence. Non, ce qui était difficile, c'était d'empêcher l'image de Robert de venir se superposer à celle de son autre moitié.
Et Cersei ne savait pas comment elle allait y arriver au quotidien.
Un autre problème se posa rapidement. Tyrion et Jaime se jetèrent dans la piscine et lui firent signe de les rejoindre, mais elle secoua la tête en se mordant la lèvre.
Elle avait tellement grossi... combien de kilos avait-elle pris ? Quinze ? Vingt ? Elle était hideuse, désormais. Et elle ne pouvait pas se cacher sous des vêtements amples. A quoi ressemblerait-elle, en maillot de bain ? A une baleine ? Un cachalot ? Jaime allait la trouver hideuse, c'était une certitude. Il allait la regarder avec dégoût.
Et ça, elle ne pourrait pas le supporter.
« Je n'ai pas très envie de me baigner, aujourd'hui. Je vais juste vous regarder, d'accord ? »
Comme pour appuyer ses paroles, elle s'assit sur une chaise longue au bord de la piscine, mais ne manqua pas le regard lourd de sens qu'échangèrent ses frères.
La fin de la journée arriva trop rapidement à son goût. Après le dîner, Tyrion ne tarda pas à aller se coucher, fatigué par le voyage. Le cœur de Cersei battait de plus en plus vite, des gouttes de sueur perlaient dans son dos.
Maintenant qu'elle lui avait confirmé ses sentiments, Jaime allait chercher à l'embrasser, à l'enlacer, à la serrer contre lui, comme il le faisait avant qu'elle n'épouse Robert.
Il allait vouloir faire l'amour.
Cersei en avait la nausée. Elle ne pouvait pas s'unir intimement à lui, elle ne pouvait plus. Elle ne voulait plus jamais qu'on la touche de cette manière, elle ne voulait plus jamais revivre ces nuits terribles où Robert l'avait forcée.
« Ça va ? » s'inquiéta Jaime alors qu'ils se dirigeaient vers leur chambre. « Tu trembles. »
« J'ai froid, » mentit-elle, ce qui était ridicule étant donné la température qu'il faisait.
Quand elle s'allongea sur le lit, elle avait envie de vomir. Jaime ne comprendrait pas, il ne comprendrait pas pourquoi elle le rejetait ainsi... il ne comprendrait pas qu'elle ne voulait plus jamais faire l'amour... il finirait par se lasser d'elle, et il irait voir ailleurs... il cesserait de l'aimer...
Jaime s'allongea à côté d'elle, l'attira contre lui. Elle se laissa faire. Peut-être qu'elle pourrait essayer de se forcer ? Fermer les yeux, prétendre qu'elle était ailleurs. Elle avait l'habitude. Et puis, Jaime n'était pas comme Robert, il ne lui ferait pas de mal... Ça lui ferait plaisir, et il continuerait de l'aimer...
Son jumeau vint cueillir ses lèvres d'un baiser tendre au goût de passion. De sa main droite, il lui caressait doucement le dos. Oui, c'était la meilleure solution... elle allait se laisser faire. C'était ce qu'elle avait toujours fait avec Robert. Se laisser faire. Elle pouvait recommencer. Elle était assez forte pour ça.
Cersei n'avait même pas remarqué qu'elle avait instinctivement fermé les yeux. Quand elle les rouvrit, cela devait bien faire une minute que Jaime la fixait, ses iris émeraude remplis d'inquiétude et de crainte.
« Qu'est-ce qui se passe, Cersei ? »
Sa voix n'était qu'un souffle sur sa langue.
« Rien. Tout va bien. »
« Ne me mens pas, je t'en prie. Je sais que c'est faux. Est-ce que... »
Les mots avaient l'air de s'étrangler dans sa gorge.
« Est-ce que c'est en rapport avec Robert ? »
En entendant ce prénom maudit qui avait le son de ses larmes qui s'écrasaient sur le sol, Cersei éclata en sanglots.
Une journée. Il n'avait même pas mis une journée pour comprendre. Ici, elle ne pouvait pas l'éviter, elle ne pouvait pas s'enfermer dans sa chambre. Bien sûr qu'il avait compris.
Cette fois, elle accepta son étreinte avec reconnaissance, parce qu'elle savait qu'elle n'était empreinte d'aucune arrière-pensée. Il la laissa pleurer contre lui pendant de longues minutes en lui caressant les cheveux et en lui murmurant à l'oreille qu'il était là, qu'il était avec elle, que tout allait s'arranger. Oh, comme elle voulait le croire...
« Qu'est-ce qu'il t'a fait ? » finit-il par demander. « Qu'est-ce qu'il t'a fait, Cersei ? »
Elle ne voulait toujours pas le lui dire.
Mais cette fois, elle n'avait plus le choix.
Alors, elle raconta, elle raconta avec des mots simples, sans description sordide, sans entrer dans les détails, parce que tout ça faisait mal, parce que tout ça lui ferait du mal à lui.
Des insultes. Des coups.
Des viols.
C'était tout ce qu'elle était capable de dire. Jaime garda le silence de longues minutes, comme sonné, puis s'écarta, la bouche ouverte dans un cri silencieux. Incapable de supporter les graines de la culpabilité dans son regard, Cersei baissa les yeux.
« C'est pour ça que tu as sursauté quand je t'ai enlacée, » finit par reprendre Jaime d'une voix blanche. « C'est pour ça que tu supportes à peine que je te touche. »
« Je suis désolée, Jaime... Je... »
« Ne t'excuse pas, » la coupa t-il, horrifié. « Ne t'excuse surtout pas... »
Cersei se remit à pleurer, et il essuya chacune de ses larmes du bout des doigts, avec autant de douceur que si elle avait été faite de cristal.
« Jaime ? »
« Oui ? »
« Je n'ai pas envie de faire l'amour. »
Fermer les yeux et attendre que ça passe était exclu. Elle avait été bien naïve de penser le contraire – Jaime ne pourrait pas supporter d'avoir l'impression de lui faire du mal.
« Ni ce soir... ni probablement aucun autre soir. Je suis tellement désolée... »
Voilà. Elle l'avait dit. Il était trop tard pour revenir en arrière, à présent.
« D'accord. D'accord... ce n'est pas grave. Ne sois pas désolée, je t'en prie. Ce n'est pas grave... ce n'est pas important. »
Elle renifla, les yeux rouges.
« Bien sûr que ça l'est. »
« Pas pour moi. »
« Tu te lasseras, je le sais. Tu te lasseras d'attendre quelque chose que je ne pourrai peut-être plus jamais te donner. Et tu iras voir ailleurs. »
Jaime n'aurait aucun mal à se trouver une petite-amie. Elle était sûre que toutes les filles n'avaient d'yeux que pour lui, à l'université.
« Jamais, » souffla t-il avec une conviction qui lui donna des frissons. « Jamais, tu m'entends ? Je ne veux personne d'autre que toi. Je t'aime plus que tout, plus que ma propre vie. Je... j'ai laissé ce monstre te détruire... »
Sa voix se brisa, et Cersei s'aperçut qu'il pleurait.
« Je ne t'abandonnerai jamais. Jamais. Peu m'importe que nous soyons de nouveau intimes un jour ou pas. »
« Tu seras frustré... tu ne seras pas entièrement heureux. »
Il enfouit le visage dans son cou, inspira son parfum.
« Etre avec toi me rend entièrement heureux. Et puis... »
Il lui offrit le sourire séducteur qui la faisait toujours craquer, autrefois.
« Ma main d'or, comme l'appellent les autres membres de l'équipe, peut avoir une autre utilité que le baseball, tu sais... »
« Jaime ! » s'exclama Cersei en lui donnant une petite tape sur le bras.
Ils rirent à travers leur larmes, puis Jaime l'embrassa sur le front.
« Ne t'en fais pas, Cersei. Je suis là. Je serai toujours là. »
Le cœur plus léger, elle acquiesça et parvint à lui offrir un sourire.
« Jaime ? » demanda t-elle alors qu'ils étaient allongés l'un contre l'autre, peinant à trouver le sommeil. « Est-ce que... est-ce que tu me trouves laide, maintenant ? J'ai tellement grossi... »
« Tu es la plus belle. Tu seras toujours la plus belle, peu importe ton poids. »
Quelque peu rassurée, elle hocha la tête et s'endormit.
Le lendemain, elle allait beaucoup mieux. Jaime, lui, se sentait coupable, elle le savait, mais il ne lui fit pas part de ses sentiments négatifs. A la place, d'un commun accord avec Tyrion, qui était visiblement soulagé de ne plus avoir à dissimuler la vérité à leur frère, il fit tout pour qu'elle passe les meilleures vacances possibles.
Cersei, rassurée par le regard brillant d'amour de Jaime, osa se mettre en maillot de bain pour aller nager avec lui. Tous les jours, ils partaient à la découverte des rues pleines de couleurs et d'odeurs de Pentos ou bien se contentaient de lézarder au soleil au bord de la piscine. Cersei réapprenait à toucher, à être touchée, et même si elle était certaine que les contacts physiques ne seraient plus jamais comme avant pour elle, elle avait la sensation de progresser, ne serait-ce qu'un peu. Certaine que Jaime ne tenterait pas d'aller plus loin, elle se réfugiait dans ses bras, la nuit venue, et espérait que les cauchemars et les mauvais souvenirs la laisseraient en paix.
Quand ils reçurent un appel leur apprenant que leur père était décédé, le retour à la réalité fut particulièrement brutal. Et, même si elle avait été heureuse pendant ces quelques jours, elle n'était pas dupe.
Rien ne serait plus jamais comme avant.
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Vers dix heures du matin, Cersei-copie se dirigea vers les cuisines afin d'y trouver quelque chose à boire. Elle sortait tout juste d'un cours de dessin qu'elle avait donné aux petits Soleils. Ces derniers temps, elle avait quelque peu négligé ses devoirs, se faisant remplacer à plusieurs occasions pour des cours qu'elle était censée donner. Etant donné les circonstances, les gardiens et Baelish avaient été indulgents avec elle, mais ça n'allait pas durer, et elle ne pouvait s'empêcher de se sentir coupable. Participer à l'éducation des plus jeunes faisait après tout partie de sa mission, au même titre que dormir suffisamment ou veiller à manger équilibré.
Les cuisines étaient quasiment désertes : seul son modèle s'y trouvait. L'autre Cersei était assise à une table et faisait tournoyer une bouteille de whisky, l'air distrait.
« Où est-ce que tu as trouvé ça ? » s'exclama t-elle, sans doute trop sèchement.
Cersei-modèle haussa les sourcils.
« Dans une armoire, là-bas. »
Un vague signe de main accompagna sa réponse.
« C'est l'armoire destinée aux gardiens, » lui apprit Cersei. « Nous n'avons pas le droit de prendre ce qu'il y a dedans. »
« Elle n'était pas fermée à clé. »
« Et alors ? »
Cersei-modèle la fixa un long moment sans ciller avant de se laisser tomber en arrière sur sa chaise.
« Oui, c'est vrai... ils n'ont pas besoin de clés avec vous autres, les copies. Pas des clés physiques, du moins... »
Cersei ne releva pas.
« Tu as l'intention de boire ça ? »
La désapprobation était perceptible dans sa voix. Les pensionnaires n'étaient bien évidemment pas autorisés à boire de l'alcool. C'était une interdiction qu'ils respectaient tous, y compris lorsqu'ils se rendaient en ville. Bien sûr, certains d'entre eux, comme Bronn, avaient déjà trempé leurs lèvres dans ces breuvages interdits, mais ils étaient restés raisonnables.
Tous avaient conscience d'à quel point cette substance pouvait être dangereuse pour leurs étoiles, et Cersei, grâce aux livres médicaux qu'elle avait lus, le savait mieux que personne.
La bouteille était toujours pleine, aussi déduisit-elle que son modèle ne l'avait pas encore entamée. Bien, bien. Elle allait pouvoir l'en dissuader.
« C'est dangereux pour la santé. »
Cersei-modèle éclata d'un rire sans joie.
« Sans blague ? » railla t-elle, aussi aimable que d'ordinaire, c'est-à-dire pas du tout. « Je ne compte pas le nombre de campagnes de sensibilisation qui passent à la télé. Boire ou conduire, il faut choisir, ou ce genre de conneries. »
Elle saisit la bouteille, l'observa sous toutes les coutures.
« Robert avait fait le choix de ne pas choisir du tout... ça ne lui a pas trop mal réussi. Jusqu'à un certain point, évidemment. »
Elle semblait fière de son trait d'esprit. Cersei pensa à son propre Robert, Robert qui ne l'avait jamais traitée qu'avec respect, Robert qui s'était plié en quatre pour elle, Robert qui l'avait aimée et l'aimait encore à en crever.
Robert, qu'elle avait fini par tromper. La culpabilité se fraya à un nouveau un chemin jusque son cœur, plus acide que jamais.
« Peut-être qu'il avait raison, » reprit Cersei-modèle. « Peut-être qu'être ivre tout le temps, c'est échapper à ses problèmes. Peut-être que je devrais l'imiter. »
« Ne fais pas ça. »
Si Jaime était là, il lui soufflerait que ce que faisait son modèle ne la concernait en rien, et que si elle voulait boire du whisky, c'était son affaire, mais Jaime n'était pas là. De toute façon, elle n'avait jamais pris garde aux avertissements de son jumeau.
« Si tu prends l'habitude de boire souvent de l'alcool, tu risques de devenir alcoolique. Et si tu deviens alcoolique, ton foie en pâtira. »
« Et alors ? J'en ai un de rechange. »
Cersei se tut, la bouche ouverte dans une réponse qui ne franchirait jamais la barrière de ses lèvres.
Par cette simple phrase, Cersei-modèle l'avait remise à sa place et lui avait rappelé sa condition de copie. Elle ne pouvait pas la contredire, parce que c'était l'entière vérité : ses étoiles lui appartenaient, et si un jour elle avait besoin d'un foie, eh bien Cersei lui donnerait le sien. C'était dans l'ordre des choses.
Pourtant, quelque chose la poussa à continuer de répliquer, peut-être ce qui l'avait poussée à la supplier de ne pas prendre Tyrion quand elles s'étaient croisées pour la première fois.
« Ce n'est pas une raison. C'est vraiment ce que tu veux ? Finir comme ton Robert ? Devenir comme lui ? »
Elle s'aventurait en terrain dangereux, elle le savait, et elle craignait que son modèle ne le prenne très mal et lui jette le whisky à la figure. Les doigts se Cersei-modèle se crispèrent autour de la bouteille et elle se mordit la lèvre, comme en proie à un dilemme intérieur.
Finalement, elle croisa les bras sur sa poitrine, de toute évidence agacée contre elle-même.
« Vous avez du jus d'ananas ici ? » demanda t-elle de mauvaise grâce, fuyant son regard.
Cersei ne put retenir un grand sourire.
Victorieuse, elle ouvrit un placard, saisit une bouteille de jus d'ananas et lui en servit un verre.
