Et les étoiles disparaîtront

Chapitre 10 – Uniques

Partie 2

oOo

Jaime-modèle n'avait pas beaucoup d'appétit. Il jouait avec sa fourchette en fixant le contenu de son assiette avec indifférence.

Depuis ce que Cersei lui avait raconté la veille, tout lui paraissait plus fade, plus lointain. Ce qui était arrivé à son petit frère occupait toutes ses pensées, jusqu'à l'obséder.

Bon sang, comment avait-il pu ne pas voir ? Comment avait-il pu manquer le mal-être dans la voix de Tyrion au téléphone ? Comment avait-il pu ne rien soupçonner quand il était rentré à la maison pour les vacances d'octobre ?

Il s'était contenté de lui ébouriffer les cheveux avec affection, un peu ailleurs.

Comme on dit, une de perdue, dix de retrouvées ! s'était-il exclamé, l'air jovial, pour le rassurer.

Tyrion s'était contenté de lui offrir un petit sourire avant de changer de sujet. Jaime, pensant qu'il s'était remis de sa rupture, n'avait pas insisté.

Quel idiot il était.

Mais au fond, il savait pourquoi il n'avait rien vu. Pourquoi il n'avait pas cherché à voir.

A cette époque, il n'avait que le baseball en tête. Il ne pensait pas à ses cours, il se foutait d'avoir des bonnes notes, n'avait cure de se retrouver aux rattrapages en fin d'année.

Se hisser jusqu'en finale nationale, voilà tout ce qui lui importait. Se faire remarquer par une grande équipe, peut-être même se voir proposer une période d'essai, une promesse de contrat à la fin de ses études, tels étaient ses objectifs. Après tout, son père n'était plus là pour contrôler de près ses résultats, et pour ce qui était de Cersei... il lui semblait que les choses s'étaient en partie arrangées pendant leurs vacances, qu'elle allait un peu mieux. Et puis, elle s'était rapprochée de Tyrion.

Mort de honte, Jaime se rappela très bien de la façon dont il avait laissé le baseball envahir son esprit. Même Addam trouvait qu'il exagérait, mais Jaime ne l'avait pas écouté.

Il se voyait déjà en haut de l'affiche, s'imaginait être adulé par des milliers d'enfants à travers tout le pays, se plaisait à se représenter de longues files d'attente où ses fans patienteraient pour que lui, Jaime Lannister, leur dédicace une photo ou une balle de baseball... lui-même n'avait-il pas l'autographe d'Arthur Dayne, le plus grand joueur de tous les temps, sur une balle qui l'accompagnait partout ?

Eh bien, il avait délaissé sa famille pour rien. Tout ça, tous ces rêves, ce n'était rien de plus que de la poussière, à présent.

Tyrion allait mal, et il n'avait pas vu.

Cersei, malgré ce qu'elle s'échinait à lui faire croire, allait encore mal, et il n'avait pas vu.

La honte lui donnait envie de pleurer.

Les doigts de sa jumelle se refermèrent autour de son poignet bousillé.

« Ça va ? » s'inquiéta t-elle.

Le sourire qu'il lui offrit devait ressembler à une grimace.

« Ça va, » mentit-il.

Elle n'en crut pas un mot, évidemment, mais elle ne pouvait pas le serrer dans ses bras, pas ici, pas maintenant. Pour la rassurer un peu, il s'employa à finir son assiette.

Alors qu'ils sortaient ensemble du réfectoire un peu plus tard, Baelish les rattrapa à grandes enjambées.

« Si vous avez un moment à m'accorder, j'aurais besoin que vous signez quelques papiers supplémentaires... »

« Encore ? » s'agaça Cersei.

Tous deux consentirent cependant à le suivre jusqu'à son bureau, sans prendre toutefois la peine de s'asseoir. Jaime ne se sentait pas à l'aise, dans cette pièce, et la grande bibliothèque sur le mur y était sans nul doute pour quelque chose – elle ne faisait que lui rappeler sa dyslexie à son bon souvenir.

Le directeur-adjoint leur tendit une liasse de feuilles.

« J'ai besoin de votre signature pour lancer la fabrication d'une nouvelle copie pour votre petit frère. »

Jaime fronça les sourcils. Baelish dut sentir sa perplexité car il reprit aussitôt :

« Après l'opération, la copie de Tyrion deviendra inutilisable. Le programme Supernova inclut bien évidemment la création d'une nouvelle copie dans ce cas de figure, pour que votre frère puisse continuer à bénéficier de tous les avantages qui y sont liés. Cela vous coûtera un peu plus cher que ce que vous versez habituellement chaque mois – comme vous vous en doutez, fabriquer une copie nous coûte davantage d'argent que d'en entretenir une... »

Le visage de Cersei avait pâli. Jaime se sentait stupide. Bien sûr que Baelish allait leur proposer de concevoir une nouvelle copie de Tyrion. Cependant, le directeur-adjoint abordait le sujet comme s'il ne s'agissait que d'une transaction financière ordinaire, et quelque chose là-dedans le dérangeait.

« Si jamais il devait arriver quelque chose à votre frère avant que sa copie ne soit prête – et croyez bien que j'espère que cela n'arrivera pas –, votre copie est compatible avec lui, M. Lannister. Ce n'est pas l'excellence promise par le programme Supernova, mais cela devrait faire l'affaire en cas d'urgence. »

Jusqu'à ce jour, Jaime ignorait qu'il était compatible avec Tyrion. L'apprendre de cette façon lui fit un drôle d'effet.

« Et... ma copie à moi ? Elle n'est pas compatible ? » demanda Cersei.

Baelish secoua la tête de gauche à droite.

« Non. Les mystères de la génétique... »

Jaime ne put s'empêcher de penser à sa copie et à celle de Cersei. Comment réagiraient-ils face à ce nouveau Tyrion ? L'aimeraient-ils autant que le premier ?

Baelish, qui ne devait pas percevoir son trouble, continuait de parler :

« Quand vos copies atteindront leur date d'expiration, croyez bien que vous serez prioritaires par rapport aux adhérents du programme Soleil pour pouvoir bénéficier d'une transplantation d'organes... nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour vous trouver une copie compatible avec vous. »

Il sentit Cersei se tendre à côté de lui.

« Leur date d'expiration ? » répéta t-elle sans comprendre.

Baelish croisa les mains et hocha la tête.

« Oui... j'avais oublié que vous n'êtes pas au courant de ce détail. Cela dit, nous-mêmes sommes en train d'en fixer les modalités. Voyez-vous, il nous a paru évident que, passé un certain âge, les organes des copies commencent à être moins performants. Cela ne correspond pas avec la qualité du service que nous souhaitons offrir à nos clients... avec le docteur Qyburn, et dans une moindre mesure Aerys, nous avons ainsi convenu de fixer une date d'expiration pour les Supernovas, le jour de laquelle leurs organes leur seront prélevés et attribués à un adhérant du programme Soleil. De nouvelles copies seront bien sûr en cours de fabrication quand cela arrivera pour les vôtres. »

La gorge de Jaime se noua. Un autre lui et une autre Cersei qui marcheraient sur les traces de ceux les ayant précédés, sans avoir conscience de leur étrange héritage...

« Les copies sont-elles au courant de ce détail ? »

« Pas encore. Comme vous le savez, le programme Supernova est récent. Rhaegar, le Supernova le plus âgé, a actuellement vingt-huit ans. Nous pensons fixer la date d'expiration à trente-cinq ans environ, mais il nous faut encore en discuter. »

Si c'était possible, Jaime était devenu encore plus livide que Cersei. Il se sentait de plus en plus mal, et ce n'était pas bon. Il ne voulait pas encore faire une crise d'angoisse, et encore moins devant Baelish.

Cersei sentit son mal-être et baissa les yeux vers les documents qu'ils devaient signer.

« On s'en occupera plus tard, » trancha t-elle, pliant les feuilles et les fourrant sans ménagement dans la poche de la veste qu'elle portait, qui appartenait en fait à Jaime.

« Viens. Allons voir Tyrion, » lui murmura t-elle.

Une fois hors du bureau, elle glissa sa main dans la sienne, et Jaime respira mieux, juste un peu.

Pas assez bien.

.

Jaime-copie, évitant Oberyn et Elia qui lui avaient proposé de se joindre à eux pour une partie de football, s'aventura dans les couloirs du pensionnat en prenant bien garde à ne pas être suivi. Quittant l'aile des Comètes, il s'aventura dans l'aile des Météores, là où se trouvaient les dortoirs des pensionnaires de moins de dix ans. Ignorant les souvenirs des parties de cache-cache avec Cersei et Tyrion qui affluaient dans ses pensées, il poursuivit sa route. Ce n'était pas sa destination finale.

L'endroit où il se rendait leur était dans les faits interdit. A sa connaissance, même Cersei ne s'y était jamais rendue, probablement davantage par manque d'intérêt que par peur des représailles.

Jaime continua d'avancer le cœur battant, attentif au moindre bruit signalant la présence d'un gardien dans les environs. C'était la première fois qu'il se rendait dans cette partie du pensionnat, ou du moins, la première fois qu'il y revenait après l'avoir quittée plus de dix-huit ans plus tôt.

Cette aile du pensionnat n'avait à sa connaissance pas de nom. C'était là que lui et tous les autres avaient été conçus et avaient été gardés en observation les premiers mois de leur vie, avant d'être transférés dans l'aile des Météores. Ignorant la salle dont la porte était ornée d'un écriteau indiquant salle de fabrication, il continua jusqu'à tomber sur une pièce peinte en bleu où une douzaine de berceaux étaient alignés contre les murs. La gorge nouée, il s'avança. Tout en lui lui hurlait qu'il n'avait rien à faire là et qu'il fallait qu'il fasse demi-tour sur le champ, et pourtant Jaime s'avança un peu plus dans la pièce et se mit à circuler entre les berceaux.

Dix mois. Dix mois depuis qu'elle était partie. Il avait passé des nuits à y penser, des nuits à faire des calculs dans sa tête, il avait supposé que son modèle et sa famille n'avaient peut-être plus les moyens pour une nouvelle copie, comme cela avait probablement été le cas pour Selyse, il s'était surpris à espérer, espérer qu'il ne la trouverait pas ici pour ne plus à avoir mal en croisant son regard, espérer qu'il la reverrait, même si ce ne serait pas elle...

S'il ne s'était pas trompé, elle devait avoir environ un mois. Il scrutait les bébés qui dormaient paisiblement dans les berceaux avec une espérance mêlée de désespoir, mais il ne la reconnut pas, et le soulagement commençait à s'emparer de lui quand il baissa les yeux vers le dernier berceau.

Les larmes lui montèrent immédiatement aux yeux. Ils avaient été conçus presque en même temps, avaient passé tout leur temps ensemble pendant dix-huit ans. Il connaissait les traits de son visage par cœur.

Comme s'il sentait l'intensité de son regard, le bébé ouvrit deux grands yeux d'un bleu profond.

Jaime déglutit. Sourit tristement.

« Salut, Brienne. »

.

Jaime-copie attendait nerveusement Brienne dans les jardins. Le matin même, peu après le petit-déjeuner, elle lui avait annoncé qu'elle avait quelque chose d'important à lui dire plus tard dans la journée. Ils avaient convenu d'un point et d'une heure de rendez-vous avant d'aller assurer leurs cours respectifs.

Jaime avait la boule au ventre. Elle lui avait semblé un peu étrange... et si elle avait l'intention de lui annoncer qu'elle ne l'aimait plus, que c'était fini entre eux ?

« Hey. »

Se désintéressant des arbres dénués de feuilles, il se retourna. Les mains dans les poches de sa veste, Brienne lui offrit un sourire crispé.

« Baelish m'a convoquée dans son bureau, ce matin. »

Jaime déglutit.

« Ah ? » demanda t-il pour gagner du temps.

Il savait en réalité parfaitement ce que Brienne allait lui dire, à présent. Il ne voyait qu'une seule raison pour laquelle Baelish aurait souhaité lui parler dans son bureau. Sa petite-amie n'était pas comme Cersei, qui flirtait bien trop souvent à son goût avec les limites du règlement.

Une seule raison, songea t-il à nouveau.

« Mon... mon modèle a besoin de moi de toute urgence. »

Elle se détourna de lui, posa la main sur un tronc, inspira profondément. Jaime se mordit la lèvre.

« Elle ne peut pas se déplacer jusqu'à Hautjardin. Je pars dès demain. »

« Je vois. »

Le silence retomba, rendu glacial par l'hiver, ou bien par les paroles de Brienne, Jaime ne savait plus très bien.

« De quoi est-ce que ton modèle a besoin ? »

« D'un foie, » répondit-elle distraitement, comme si ça n'avait au fond pas grande importance.

Elle s'approcha de lui, lui prit la main et la porta à ses lèvres.

« Nous deux... c'était vraiment bien, pas vrai ? »

« Oui... c'était vraiment bien. Je t'aime. »

Brienne lui sourit et planta un baiser sur ses lèvres.

« Je t'aime aussi. »

Elle jeta ensuite un coup d'œil à sa montre.

« Il ne faut pas que je traîne, j'ai un cours à donner dans quinze minutes, et j'aimerais avoir le temps de dire au revoir aux autres. On se voit ce soir au dîner ? »

Jaime acquiesça et la regarda s'éloigner sans mot dire. Leurs adieux ne seraient pas comme ceux qu'ils voyaient parfois dans certains films. Il n'y aurait pas de larmes, il n'y aurait pas d'effusion de sentiments, il n'y aurait pas de cris de désespoir.

Une étoile était sur le point de renaître, et ce n'était pas quelque chose sur quoi il fallait pleurer. Bien au contraire.

La nuit venue, Brienne se glissa dans son lit, et ils firent l'amour pour la dernière fois. Elle désigna le pendentif en forme de B au bout de la chaîne qu'il n'enlevait jamais.

« Tu penseras à moi, pas vrai ? »

« Evidemment, » répondit-il d'une drôle de voix.

Elle saisit son propre pendentif, le fit tourner entre ses doigts.

« Moi aussi, je penserai à toi. »

Sur ces mots, elle se blottit contre lui et s'endormit, mais Jaime ne parvint pas à trouver le sommeil. Une drôle de douleur dans le cœur le maintenait éveillé. Il ne comprenait pas. Pourquoi avait-il l'impression d'avoir si mal ?

Le lendemain, lui et les autres pensionnaires se rassemblèrent dans la cour pour la cérémonie de départ. Brienne souriait, prit le temps d'enlacer Cersei, Alyssa et tous les autres. Quand vint le tour de Jaime, une drôle d'ombre passa dans ses yeux bleu saphir.

« Au revoir, Jaime. »

Sa voix avait légèrement tremblé. Bouleversé, empêtré dans ces étranges sentiments qui affluaient vers son cœur, Jaime parvint à peine à lui sourire.

« Au revoir, Brienne. »

Baelish la félicita d'avoir si bien pris soin de ses étoiles, et quand vint le moment d'applaudir, Jaime frappa bien fort dans ses mains, comme pour chasser cette désagréable sensation qui courait dans ses veines. Du coin de l'œil, il put voir que les doigts graciles de Cersei s'étaient refermés sur le poignet d'Alyssa.

« Et les étoiles renaîtront ! Et les étoiles renaîtront ! Et les étoiles renaîtront ! »

Quand la silhouette de Brienne ne fut plus qu'un point blanc dans le lointain, tous les pensionnaires se dispersèrent pour reprendre leurs activités.

Jaime resta planté là de longues minutes. Sans qu'il ne comprenne vraiment pourquoi, Cersei s'approcha de lui et l'enlaça avant de déposer un baiser sur sa joue.

Il passa la journée dans un état second. Il était heureux, heureux que Brienne ait accompli sa mission avec succès, heureux qu'une étoile allait renaître, alors pourquoi avait-il cet insupportable goût amer sur la langue ?

Une pierre au fond de l'estomac, il se sentit incapable d'avaler quoi que ce soit pendant le dîner et monta directement se coucher.

Ce ne fut que le premier repas d'une longue série qu'il sauta.

.

Alors qu'elle cherchait Jaime partout depuis une bonne demi-heure, Cersei-copie croisa son modèle en compagnie de celui de Jaime – ils sortaient visiblement du bureau de Baelish, qui était bien le seul endroit où ils auraient été susceptibles de se rendre dans cette partie du pensionnat.

Cersei était mal à l'aise face à Jaime-modèle. Ce n'était pas comme avec son modèle à elle, à qui elle se surprenait aimer parler, en dépit de la raison pour laquelle elle était venue à Hautjardin. C'était comme si être face à son jumeau, mais qui n'était pas vraiment son jumeau, et cette impression déroutante lui déplaisait.

« Salut, » dit-elle, se forçant à être aimable.

Elle ignorait cependant si elle parvenait à dissimuler correctement son malaise. Jaime-modèle, lui, ne se donnait même pas cette peine : les yeux baissés sur ses chaussures, il répugnait à croiser son regard.

« Vous n'auriez pas vu mon Jaime ? C'est comme s'il avait disparu. »

« Non, désolée, » répondit Cersei-modèle.

Pas franchement étonnée, elle murmura un remerciement du bout des lèvres et s'apprêtait à tourner les talons pour se remettre à chercher son jumeau quand le modèle de celui-ci agrippa le poignet de Cersei-modèle.

« Cersei... » souffla t-il, les yeux exorbités. « Je... je ne me sens pas bien... »

Il semblait avoir plus en plus de mal à respirer et de grosses larmes perlaient au coin de ses yeux. Il lui faisait un peu penser à un ballon de baudruche sur le point d'éclater.

C'est d'ailleurs ce qu'il se passa, finalement : Jaime-modèle craqua, éclata en sanglots et se laissa glisser sur le sol, les bras plaqués contre sa poitrine.

« Je... peux plus respirer... »

Cersei comprit ce qui lui arrivait – elle avait lu sur ce sujet. Jaime-modèle faisait une crise d'angoisse, ni plus ni moins. Et elle savait exactement quoi faire pour l'aider à se calmer.

En dépit de la situation, elle sentit un frisson d'excitation lui donner la chair de poule. Pour la première fois de sa vie, elle allait pouvoir mettre ses connaissances en application.

Elle allait pouvoir aider quelqu'un.

Ne perdant pas une seconde, elle repoussa son modèle et s'agenouilla face à l'autre Jaime.

« Ecoute, Jaime, » dit-elle calmement en posant les mains sur ses genoux.

Mais celui-ci ne semblait pas l'entendre.

« Cersei... » continuait-il de gémir.

« Il faut que tu te calmes. Que tu prennes de grandes inspirations. Inspire en même temps que moi, d'accord ? »

Et, pour lui montrer l'exemple, elle prit une grande inspiration. Jaime-modèle ne l'imita pas. Il continuait de pleurer à chaudes larmes et sa respiration se faisait de plus en plus anarchique.

« Jaime, si tu fais ce que je te dis, je te promets que ça ira mieux. »

« Cersei... Cersei... »

Exaspérée, Cersei-modèle la bouscula sans aucune douceur.

« Pousse-toi ! »

Elle saisit les poignets de son jumeau et appuya son front contre le sien.

« Je suis là, Jaime. Tout va bien. Je suis là, avec toi. Je serai toujours avec toi. Je t'aime. Je t'aime plus que tout. On va bientôt rentrer à la maison avec Tyrion, et tout va s'arranger. Je t'aime. »

Il y avait une telle conviction dans ses paroles que Cersei en fut bouleversée. Jaime était pris au piège de ses yeux verts et elle doutait d'avoir déjà vu un échange de regards d'une telle intensité.

Et ça marchait. Lentement mais sûrement, Jaime-modèle se calmait. Sa respiration reprit un rythme normal, ses larmes se tarirent.

« C'est fini... » lui murmura sa Cersei en l'enlaçant. « Ça va aller, Jaime... c'est fini. »

Jaime-modèle acquiesça et la serra un peu plus fort.

Et Cersei comprit alors qu'elle ne serait jamais parvenue à le calmer. Ce n'était pas l'aide d'une Cersei dont il avait besoin, peu importe si elle connaissait tout des crises d'angoisse.

Non, il avait besoin de sa Cersei.

Elle s'éloigna sans un bruit, laissant leurs deux silhouettes enlacées derrière elle.

Elle venait de comprendre que la médecine ne pouvait jamais véritablement tout contrôler et tout résoudre.

.

Il était tard.

Cersei-modèle referma doucement la porte de la chambre de Jaime, prenant garde à ne pas faire de bruit – il venait tout juste de s'endormir.

Après sa crise d'angoisse, il s'était muré dans un mutisme inquiétant, se contentant de prendre la main de Tyrion et de la serrer fort, des éclats de verre dans les yeux.

Son silence ne l'avait pas empêchée de comprendre. Son avenir de joueur de baseball parti en fumée, les diamants bleus qui recouvraient le cœur de Cersei, l'agression de Tyrion, et maintenant la connaissance de la terrible humiliation dont celui-ci avait été victime... c'était trop, beaucoup trop pour lui.

Jaime avait toujours été un grand angoissé, et la pression que leur père lui faisait subir y était pour quelque chose. Le poids des années et des tragédies n'avait fait qu'empirer les choses. Il lui était déjà arrivé d'appeler Cersei alors qu'il se trouvait à l'université, enfermé dans sa chambre, incapable de parvenir à se calmer seul.

Cersei poussa un léger soupir et s'éloigna dans le couloir, les lèvres pincées. Après un dîner rapidement avalé, elle avait accompagné son jumeau dans sa chambre et s'était glissée à ses côtés sous la couette jusqu'à ce qu'il s'endorme. La tentation de rester avec lui l'avait brièvement saisie, mais aujourd'hui, c'était autre chose qui l'avait emporté. Jaime faisait des crises d'angoisse – elle, elle faisait des crises d'un autre genre.

A cette heure tardive, les cuisines étaient entièrement désertes. Tant mieux. Elle se dégoûtait suffisamment comme cela, elle n'avait pas besoin que quelqu'un d'autre assiste à ça.

Comme elle l'avait déjà fait une fois, elle ouvrit le placard qui contenait les pots de pâte à tartiner habituellement servie pour le petit-déjeuner, en saisit un. Elle aurait pu avaler n'importe quoi, c'était par simple habitude que son choix se dirigeait vers cette mixture bourrée de sucre et d'huile – elle était d'ailleurs étonnée qu'elle soit servie au pensionnat.

Sans doute les copies étaient-elles capables de se maîtriser, de ne pas en prendre plus d'une cuillère à café par jour.

La maîtrise, elle, elle l'avait perdue il y a bien longtemps.

Elle se saisit d'une cuillère à soupe et s'installa à table. Ouvrit le pot. Plongea la cuillère dedans. La fourra dans sa bouche.

Elle se sentit instantanément mieux, et pourtant elle se dégoûtait d'être aussi faible, elle se dégoûtait de ne pas être restée aux côtés de Jaime alors qu'il avait besoin d'elle, elle se dégoûtait de continuer de lui mentir.

Rien de tout cela ne l'empêcha de continuer à enfourner de grosses cuillerées de pâte à tartiner dans sa bouche. Ce n'était pas de la gourmandise, elle ne prenait aucun véritable plaisir à manger de la sorte. C'était davantage un terrible engrenage duquel elle ne pouvait pas s'extirper.

« Toi non plus tu n'arrives pas à dormir ? »

Elle retint à grand peine un grognement d'exaspération alors que sa copie la dévisageait avec curiosité. Bon sang, elle la suivait ou quoi ? Pourquoi fallait-il toujours qu'elle lui tombe dessus aux plus mauvais moments ? De plus, c'était la deuxième fois qu'elle la surprenait en train de dévorer un pot de pâte à tartiner... qu'allait-elle penser ?

Cersei-copie vint lentement s'asseoir en face d'elle.

« Tu ne devrais pas en manger autant. C'est très mauvais pour la santé. »

« Tu me l'as déjà dit. »

Elle ne cherchait pas à cacher son agacement. Sa copie se mordit la lèvre. Cersei voyait bien qu'elle avait quelque chose derrière la tête. L'angoisse d'être percée à jour ne fit que redoubler la vitesse à laquelle elle enchaînait les cuillerées.

« Tu ne peux pas t'arrêter, pas vrai ? »

« Tais-toi, » souffla t-elle, crispée.

Cersei lui donna raison quand une nouvelle cuillère de pâte à tartiner fut vite avalée. Elle sursauta quand son alter ego lui prit la main avec douceur et la serra fort.

« Tu te fais vomir ? »

« Je... non. »

« Il y a un mot, pour ce qui t'arrive, » dit-elle tout aussi doucement.

Pourquoi fallait-il que ce soit sa copie à elle qui s'intéresse à la médecine ?

« Tais-toi. S'il te plaît... tais-toi. »

Sa voix n'était plus qu'une brise sur sa langue.

« Tu es hyperphage. »

Une pierre lui tomba dans l'estomac quand Cersei-copie énonça ce qui ressemblait à une sentence. Cersei secoua frénétiquement la tête. Nier. Nier était ce qu'il fallait faire. Nier ce qu'elle-même avait compris depuis bien longtemps.

« Non. »

Mais c'était inutile, désormais. Cersei-copie avait compris. C'était trop tard.

« Quand est-ce que ça a commencé ? »

C'était autre chose qu'elle n'avait pas dit à Jaime, par fierté, ou par honte, peut-être les deux à la fois. Peut-être l'avait-il en partie deviné, d'ailleurs. Ou peut-être pas.

« Peu de temps après mon mariage, » répondit-elle du bout des lèvres, se délestant avec désespoir d'un poids terrible qui lui pesait aussi bien sur le ventre que sur le cœur. « Au début, c'était pour calmer mon angoisse... je me réfugiais dans la nourriture. Quand j'ai commencé à grossir, il m'a fait de plus en plus de remarques désobligeantes. Il me trouvait grosse, laide, disait que je ressemblais à une baleine, que personne ne pouvait vouloir de moi tellement j'étais hideuse. Alors... j'ai continué à manger. Je me construisais un corps qui me dégoûtait et qui, je l'espérais, le dégoûterait lui. Mais ça n'a pas fonctionné... »

Cersei fondit en larmes, incapable de garder contenance plus longtemps.

« Quand il est mort... je me suis aperçue que je ne pouvais pas arrêter. Je faisais régulièrement des crises où j'avalais tout ce qui me passait sous la main. Ça s'est un peu calmé au fil des mois. Je... je croyais en être débarrassée, mais depuis l'agression de Tyrion... »

Un mouchoir apparut dans son champ de vision. Elle s'en saisit avec reconnaissance et s'essuya les yeux.

« Merci... »

« Tu en as parlé à tes frères ? »

« Non... mais Tyrion m'a surprise, une fois. »

« Et qu'est-ce qu'il a dit ? »

Un léger sourire étira les lèvres de Cersei à ce souvenir.

« Il m'a aidée à finir un pot de confiture. »

Cersei-copie acquiesça. Puis, elle se leva, ouvrit un tiroir, se saisit à son tour d'une cuillère et revint s'asseoir face à elle.

Sans rien ajouter, elle plongea sa cuillère dans le pot de pâte à tartiner et l'enfourna dans sa bouche, elle qui avait pourtant élevé l'importance de bien manger au rang de sacerdoce.

Cersei, bien qu'elle ne l'aurait admis pour rien au monde, lui en fut reconnaissante.

.

Il était une heure du matin. Cersei-modèle, renonçant à continuer de se retourner encore et encore dans son lit sans parvenir à fermer l'œil, se leva et se dirigea sans y penser vers la cuisine. Elle savait ce qui allait se passer, et elle savait qu'elle ne pourrait rien faire pour l'empêcher.

Elle commença par se faire réchauffer les restes du repas du soir. Elle n'aurait qu'à dire à Tyrion que la viande avait une drôle d'odeur et qu'elle avait préféré la jeter si jamais il s'en apercevait... oui, c'est ce qu'elle ferait...

Ses crises étaient trop fréquentes à son goût – au moins une fois par semaine. Aux yeux de certains, elle était sûre que c'était peu, mais pour elle, c'était déjà bien trop. Elle devait développer des stratégies de plus en plus élaborées pour que son petit frère ne s'aperçoive de rien, surtout quand l'envie irrépressible de manger tout ce qui se trouvait à sa portée la prenait quand il se trouvait dans les parages.

Cersei savait que ça ne pourrait pas durer, qu'il allait finir par la surprendre. Il avait déjà remarqué l'état lamentable dans lequel elle se trouvait, et elle n'était rentrée à la maison que depuis un mois à peine...

Les vestiges du repas avalés, elle jeta son dévolu sur ce qu'il restait de la baguette de pain que Tyrion avait achetée en rentrant du lycée – elle n'avait pas eu le courage de se rendre elle-même à la boulangerie. Elle termina la baguette, mais ce n'était pas encore assez.

Ouvrant les placards, elle attrapa un peu au hasard un pot de confiture d'abricot. Elle n'aimait pas particulièrement ça, mais après tout, ça ferait bien l'affaire...

Cersei avait avalé la moitié du pot quand Tyrion entra dans la pièce, les yeux ensommeillés. Il écarquilla les yeux face au triste spectacle qu'il avait devant lui.

« Je... j'ai entendu du bruit... »

Cersei, qui s'était figée, comprit qu'elle ne pourrait pas trouver d'excuse crédible. L'emballage de la baguette était froissé sur la table, accompagné de quelques miettes de pain. Elle n'avait pas débarrassé son assiette, ni ses couverts, et elle tenait toujours la cuillère pleine de confiture.

Mortifiée, elle se laissa tomber sur une chaise et fondit en larmes. Quand Tyrion enroula les bras autour de sa taille, elle ne trouva pas la force de le repousser.

Il savait. Il savait ce que Robert lui avait fait. Il était trop intelligent pour ne pas avoir compris, pour ne pas avoir deviné les bleus encore visibles sur son corps.

« Ne... ne dis rien à Jaime, s'il te plaît. Surtout pas. »

« Mais... tu vas mal. »

« Ne lui dis rien. Ça... ça va aller. Promets-moi de ne rien lui dire. »

Les larmes aux yeux, il se résolut à acquiescer.

« Je te le promets. »

Puis, il récupéra une cuillère dans l'égouttoir de l'évier, et s'installa à côté d'elle. Ils échangèrent un regard.

Alors qu'ils mangeaient ensemble le reste de la confiture, plongeant leurs cuillères dans le pot à tour de rôle, Cersei se sentit un peu moins seule pour la première fois depuis des mois.