Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 11 – Les cicatrices du passé
Partie 1
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Tyrion-copie, assis seul à la table des Supernovas pour le petit-déjeuner, observait son environnement avec attention, délaissant de fait son bol de céréales. Cersei et Jaime n'étaient pas encore là, ce qui n'était guère étonnant pour ce dernier. En revanche, il était rare que sa grande sœur fasse la grasse matinée. Une pointe d'inquiétude lui perça le cœur – il espérait qu'elle allait bien.
Il avait du mal à croire que dans moins d'une semaine, ses étoiles allaient renaître. Tout ça lui paraissait presque irréel et pour un peu, il aurait pu croire que rien n'allait changer, qu'il allait continuer de se lever le matin et de prendre son petit-déjeuner en compagnie des autres pensionnaires, d'assurer les cours qui lui étaient confiés, de jouer aux échecs avec Jaime, de serrer Cersei dans ses bras et la faire rire...
Il réprima un petit soupir qui n'avait de toute façon pas lieu d'être, préférant se concentrer sur les autres. Depuis l'arrivée de son modèle à Hautjardin, il avait délaissé ses amis, leur préférant la solitude ou la compagnie de son frère et de sa sœur. Il le regrettait un peu, se demanda s'il allait leur manquer.
Assis à la table des Soleils, Bronn lui fit un signe de la main, qu'il lui rendit. Même si celui-ci l'avait très souvent exaspéré en insistant pour qu'il se rapproche d'une fille, il était son ami, et Tyrion avait passé de bons moments en sa compagnie. Assise la droite de Bronn, Doreah ne cessait de lui faire les yeux doux, cherchant à attirer son attention, et d'après ce que pouvait voir Tyrion, il n'était pas insensible à ses avances. Ce spectacle le fit sourire avec une certaine nostalgie. La vie allait continuer après qu'il ait accompli sa mission. C'était pour le mieux, et il espérait que tous deux passent de bons moments avant de partir à leur tour – ils allaient fêter leurs dix-huit ans l'an prochain.
A la table des Supernovas, à quelques mètres de Tyrion, Elia et Oberyn discutaient avec animation, le regard pétillant. Tyrion les avait toujours enviés. Lui, Cersei et Jaime s'aimaient plus que tout mais il n'était pas rare qu'un désaccord oppose les jumeaux et que lui se retrouve au milieu, forcé malgré lui de prendre parti. Entre Oberyn et Elia, tout avait toujours été plus simple. Il pouvait dire la même chose de Loras et Margaery, d'ailleurs.
Il songea aux modèles de Cersei et Jaime et songea que cela n'avait peut-être rien d'étonnant. Il était possible qu'une prédisposition aux conflits familiaux était inscrite quelque part dans leurs gènes. Qu'en savait-il, après tout ? C'était Cersei qui voulait devenir médecin, pas lui.
Daenerys et Jorah entrèrent dans le réfectoire main dans la main. Tyrion les enviait aussi, mais pour une raison différente. Cela faisait bien cinq ans qu'ils étaient ensemble et leur histoire était un véritable conte de fées. Tout était si évident entre eux... lui n'aurait jamais la chance de connaître ça, et ce n'était pas en raison de la renaissance imminente de ses étoiles ou même de son désintérêt pour les plaisirs de la chair.
La personne dont il était désespérément amoureux ne l'aurait jamais aimé en retour. Au moins, la douleur dans son cœur allait bientôt disparaître. C'était mieux ainsi.
« Tyrion ? Ça... ça te dérange si je m'assois avec toi ? »
Les yeux de Robert étaient remplis d'anxiété. Tyrion lui offrit un petit sourire.
« Pas du tout. »
Reconnaissant, il se laissa tomber en face de lui. Il semblait porter le poids du monde sur ses épaules.
« Je... je n'arrête pas de penser à mon modèle, » confia t-il à voix basse.
Tyrion avait de la peine pour Robert. Apprendre que son modèle était mort et en plus qu'il avait été le dernier des salauds de son vivant, lui avait causé un sacré choc.
La vie avait un sacré penchant pour l'ironie. Robert et son modèle avaient tous les deux été liés à une Cersei. La différence, c'était que l'un l'avait démolie tandis que l'autre l'avait aimée plus que tout – l'aimait encore.
« Tu n'es pas... tu n'es pas responsable de ce qu'il a fait, » tenta maladroitement de le réconforter Tyrion. « Je ne connais personne de plus gentil que toi. Tu as toujours tout fait pour rendre Cersei heureuse. »
« Sans grand succès. »
Tyrion grimaça intérieurement. Lui rappeler son histoire avec sa sœur, qui l'amenait inévitablement à repenser à la manière dont elle s'était terminée, n'était peut-être pas l'idée du siècle.
« Si... si je lui avais donné mes étoiles, après son accident... alors il aurait continué. Il aurait continué à lui faire du mal. »
Tyrion n'avait jamais vu les choses sous cet angle, puis jugea que la conversation s'aventurait en terrain glissant. Ils n'étaient pas censés se poser ce genre de questions. Ils donnaient leurs étoiles à leurs modèles s'ils en avaient besoin, point. La façon dont ils menaient leur vie ne les concernait en rien.
Il n'était de toute façon pas nécessaire d'en discuter. Robert ne pouvait pas le savoir, mais le corps de son modèle avait été littéralement carbonisé suite à l'accident de voiture qu'il avait provoqué, comme Tyrion et Cersei l'avaient appris en enquêtant à la bibliothèque.
« N'y pense pas, » suggéra t-il. « Peu importe ce qu'il faisait... ce n'est pas toi. Ça n'a jamais été toi. »
Si Aerys avait vent d'une telle conversation, il piquerait une de ses colères légendaires. C'était une bonne chose que le directeur ne quittait presque plus sa chambre.
Robert acquiesça pensivement et le silence retomba pendant quelques minutes.
« Tyrion ? »
« Oui ? »
« A quoi je sers, maintenant ? »
Il fronça les sourcils.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« En tant que Supernovas, on est censés prendre soin de nos étoiles au cas où nos modèles en auraient besoin. C'est notre mission. Mais mon modèle à moi est mort... je ne peux plus l'aider. Alors... à quoi je sers ? »
Des larmes étaient apparus au coin de ses yeux. Tyrion fut incapable de lui répondre. Robert avait plus de dix-huit ans et pourtant, il n'avait pas suivi le même chemin que les Soleils. Il était resté au pensionnat, quand bien même son modèle était mort.
Quand bien même il ne servait plus à rien, désormais.
Son silence était une réponse en soi. Robert soupira, haussa les épaules et se leva.
« Merci d'avoir discuté avec moi. Je... j'avais besoin d'en parler à quelqu'un. »
Et il s'éloigna, la tête basse.
Tyrion aurait voulu le rappeler, lui dire n'importe quoi pour le réconforter, ne serait-ce qu'un peu, mais aucun mot ne lui vint et il ne put que le regarder franchir le seuil de la pièce, troublé.
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Jaime-modèle était assis sur le bord du lit de Tyrion et lui caressait doucement les cheveux. Assise dans un fauteuil, Cersei cherchait en vain de quoi s'occuper les mains mais ne trouvait rien et devait se contenter de se tordre les doigts. Il savait que, même si elle n'en montrait rien, la disparition de son carnet l'avait bouleversée. Il se mordit la lèvre. Encore autre chose dont il ignorait tout. Qu'avait-elle pu bien griffonner à l'intérieur ?
Il reporta son attention sur Tyrion, un trou dans le cœur. La veille, il avait craqué. Apprendre ce qui lui était arrivé avait été la goutte d'eau faisant déborder le vase ou plus exactement, la vague d'angoisse de trop qui l'avait balayé, déclenchant une nouvelle crise.
Cersei-copie avait essayé de l'aider, et il lui en était étrangement reconnaissant, mais ce qui lui arrivait n'avait rien de rationnel. Seule Cersei pouvait l'aider à se calmer. Cersei et personne d'autre.
Le silence lui parut soudain insupportable. Il fallait qu'il dise quelque chose à Tyrion, n'importe quoi, même si son petit frère ne pouvait pas l'entendre depuis le sommeil artificiel où il était plongé.
« Je... je suis désolé, Tyrion. »
Les larmes lui montèrent rapidement aux yeux.
« Je suis ton grand frère... j'aurais dû comprendre que quelque chose t'était arrivé. J'aurais dû comprendre rien qu'en te regardant, ou même en entendant ta voix au téléphone... »
Ses mois passés à l'université lui paraissaient tellement futiles, à présent.
« Mais tu vas voir... je vais m'améliorer. On passera plus de temps ensemble, toi et moi. Exactement comme avant. On ira au cinéma, au parc ou au restaurant. Je t'accompagnerai à la bibliothèque. »
La lecture avait toujours été un moment particulièrement déplaisant pour lui, mais peu lui importait. Tyrion n'était jamais plus heureux que quand il était entouré de livres, et tout ce qui le rendait heureux rendrait Jaime heureux.
« On... on voyagera. On retournera à Pentos. Juste tous les trois. On s'amusera bien, tu verras... Et... je te protégerai. Je ne laisserai plus jamais personne te faire du mal. »
Il pleurait, à présent, et ses larmes s'écrasaient sur le matelas comme des gouttes de pluie. Il sentit Cersei se glisser derrière lui. Elle enroula les bras autour de sa taille et posa le menton sur son épaule, déposant au passage un baiser dans son cou.
« Tu avais raison, » lâcha t-il. « Je n'ai pas été un bon frère pour lui... ni pour toi. »
Il se tourna pour lui faire face et planta ses yeux dans les siens.
« J'aurais dû savoir, pour Robert... j'aurais dû comprendre que tu me mentais, au téléphone. J'aurais dû voir ce qu'il te faisait subir... tu as raison de m'en vouloir. C'est de ma faute. »
Cersei le rejoignit dans ses larmes et se serra contre lui.
« Ce n'est pas de ta faute... je ne voulais pas que tu voies, que tu saches. Tu n'y es pour rien et... je ne t'en veux pas. »
Leur baiser eut le goût salé de l'eau qui tombait de leurs yeux, petites perles de tristesse à l'étrange saveur de soulagement.
« Il faut... il faut qu'on apprenne à mieux communiquer... » souffla Jaime, son front contre le sien. « Qu'on se dise les choses... qu'on ne laisse plus nos secrets creuser un fossé entre nous... »
« Oui... oui... »
Ils devaient s'améliorer, ils devaient faire en sorte que leurs chemins se retrouvent pour ne plus en faire qu'un seul, ils devaient être un meilleur frère et une meilleure sœur pour Tyrion, parce qu'il le méritait.
Il était temps que Jaime arrête de lui cacher des choses qu'elle méritait de savoir. Alors, prenant son courage à deux mains, il lui expliqua pourquoi la copie de Robert se trouvait toujours au pensionnat, lui révéla que Stannis continuait de payer, assumant d'après lui l'erreur de son frère. Il lui parla de Shireen, aussi, et de la façon dont son père aurait pu la sauver s'il avait adhéré au programme Constellation, ou s'il avait tout simplement accepté d'utiliser les reins de Robert-copie. Ses yeux s'humidifièrent de nouveau en repensant à la jeune fille pleine de courage qui lui parlait de livres et de son rêve de devenir écrivain.
« Je suis désolée, Jaime, » offrit Cersei en lui serrant la main.
Il avait autre chose à lui dire, un autre secret, quelque chose qu'il n'avait initialement pas prévu de lui révéler, parce que ça ne signifiait rien pour lui, parce que l'apprendre ne lui apporterait rien, mais il sentait qu'il fallait qu'il lâche le morceau, qu'il se débarrasse de ce non-dit pour qu'ils puissent reprendre leur route sur de bonnes bases, pour que leurs baisers n'aient plus un arrière-goût de mystère.
« Addam m'a embrassé, une fois. C'était... c'était quelques jours avant la mort de Robert. »
Cersei accusa le coup en silence. Etait-ce de la résignation qu'il voyait au fond de ses yeux ?
« Je... je ne t'en ai jamais parlé avant parce que... ça ne voulait rien dire pour moi. Je n'ai jamais été amoureux de lui. C'est toi que j'aimais – que j'aime. Et ça ne changera jamais. »
Sa jumelle ferma les yeux quelques secondes, puis acquiesça. Ça ne lui faisait pas plaisir de l'apprendre, Jaime le voyait bien, mais elle l'acceptait, peut-être parce qu'elle aussi avait le cœur encombré de secrets dont elle n'était pas fière.
« Je te crois. »
Soulagé, il déposa un baiser sur le dos de sa main, puis laissa le silence les envelopper. Cersei, comprenant que c'était à son tour de se décharger des cadavres dans son placard, prit une grande inspiration et ouvrit la bouche.
« Je... je... »
Sa voix tremblait, son regard devint fuyant.
« Je... »
Mais elle ne parvenait pas à formuler sa phrase, les mots étaient coincés dans sa gorge et refusaient d'en sortir, comme retenus par un mur qu'elle ne parvenait pas à détruire.
Les larmes aux yeux, elle se leva brusquement.
« Je suis désolée, Jaime... je n'y arrive pas. C'est trop difficile. »
Et, sans rien ajouter, elle courut hors de la pièce, et Jaime ne put que la regarder s'éloigner une nouvelle fois, le cœur déchiré.
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Cersei-modèle se dirigeait vers le fond de la cour de récréation du lycée en s'assurant qu'aucun surveillant n'était dans les parages. Là, les épais buissons qui surplombaient les murets délimitant l'enceinte du lycée étaient clairsemés, et en forçant un peu, elle pourrait passer sans encombres. Elle l'avait déjà fait à plusieurs reprises ces derniers temps, d'ailleurs.
Depuis que Jaime était parti à l'université, venir en cours ne représentait plus aucun intérêt pour elle. La certitude de pouvoir le voir et lui parler pendant les pauses l'avait aidée à s'accrocher. Désormais, elle séchait de plus en plus souvent. Son père lui répétait sans cesse qu'elle n'était qu'une petite idiote sans avenir. L'an passé, elle avait d'ailleurs plus ou moins volontairement raté son bac, lui donnant d'après lui un peu plus raison. Il n'avait jamais cru en elle, jamais, et elle savait qu'il entrerait encore dans une rage folle quand le lycée l'appellerait pour lui signaler qu'elle avait de nouveau manqué plusieurs cours. Et ça la réjouissait.
Tout ce qui pouvait le contrarier la réjouissait, avec en tête de liste le poème Ozymandias qu'elle écrivait sur des feuilles pour les laisser trainer dans la maison. Un jour, son empire commercial adoré se casserait la figure, et elle espérait être aux premières loges pour voir ça.
Cersei renonça à lancer son sac à dos par-dessus le muret, ne voulant pas risquer de briser la bouteille de bière qu'elle avait achetée sur le chemin du lycée le matin-même. Elle n'aimait pas vraiment ça, d'ailleurs, mais cela aurait au moins le mérite de lui occuper les mains et l'esprit avant qu'elle ne se décide à rentrer et à retrouver la maison désormais bien trop vide depuis le départ de Jaime.
Elle s'apprêtait à escalader le muret quand une voix l'interrompit.
« Qu'est-ce que tu fais ? »
Cersei se fit volte-face. Tyrion, qui l'avait de toute évidence suivie, la regardait avec anxiété. Elle retint un soupir contrarié.
« Je m'en vais. Ça ne se voit pas ? »
Elle estimait qu'elle pouvait très bien se passer des deux heures de mathématiques qui étaient prévues dans son emploi du temps.
« Je peux venir ? » demanda Tyrion avec empressement.
Cersei, si elle n'en montra rien, en fut étonnée. Tyrion était le stéréotype du premier de la classe qui préférerait se crever les yeux avec une fourchette rouillée plutôt que de sécher un cours. Il était cependant vrai que depuis le départ de Jaime, il avait une forte tendance à lui coller aux basques pendant les récréations et la pause déjeuner. Parce qu'elle savait ce que ça faisait de ne pas se sentir à sa place, de ne pas se sentir accepté, elle l'avait laissé faire.
« Qu'est-ce que tu as comme cours cet après-midi ? » demanda t-elle.
« Sport. »
Il baissa les yeux pour éviter de croiser son regard scrutateur. Il fallut quelques secondes à Cersei pour se rappeler que la classe de Tyrion allait en ce moment à la piscine pour les cours de sport. Ceux-ci n'étaient pas agréables pour lui en temps normal, mais elle n'imaginait que trop bien la torture que pouvait représenter la piscine pour lui. Même si elle ne lui posa pas la question, elle devina les moqueries qu'il devait subir dans les vestiaires, quand il était forcé de se déshabiller au milieu des autres garçons...
« Bon, c'est d'accord, » grommela t-elle.
Elle pensait toujours que Tyrion ferait mieux d'apprendre à se défendre au lieu de se laisser sans cesse marcher sur les pieds mais, songeant à ce que Jaime ferait à sa place, garda ses pensées pour elle.
Cersei, après avoir jeté un rapide coup d'œil lui confirmant que personne ne les regardait, fit la courte-échelle à Tyrion, puis escalada à son tour.
« Et maintenant, où est-ce qu'on va ? » lui demanda t-il une fois qu'ils furent de l'autre côté.
« Suis-moi et tais-toi, d'accord ? »
Comprenant qu'elle pouvait dire adieu à son après-midi de silence, elle se dirigea vers le parc situé non loin du lycée sans vraiment se soucier de savoir s'il la suivait ou non. Une fois parvenue à destination, elle s'assit sur le dossier d'un banc et sortit la bouteille de bière de son sac.
« Je ne savais pas que tu buvais, » glissa Tyrion.
Cersei haussa les épaules, puis but une gorgée.
« Tu en veux ? » offrit-elle.
Il accepta la bouteille d'un air circonspect et, après avoir hésité, la porta à ses lèvres. La grimace qu'il fit indiqua à Cersei ce qu'il en avait pensé.
« Je n'aime vraiment pas ça... c'est trop amer. »
Elle reprit la bouteille, la fit tourner entre ses doigts.
« Moi non plus, je n'aime pas vraiment ça. »
« Alors pourquoi tu en bois ? » s'étonna t-il.
Cersei se mordit la lèvre. Elle n'était même pas sûre de connaître la réponse à cette question.
« Ça m'occupe. Et ça emmerderait Père s'il le savait. »
Son explication ne sembla pas le convaincre. Il s'en contenta, pourtant, comprenant qu'insister ne servirait à rien.
« Jaime me manque, » soupira t-il au bout d'un moment. « J'aimerais qu'il soit plus souvent à la maison. »
« Hmm... »
Il lui jeta un coup d'œil prudent.
« Est-ce que... est-ce que toi et Jaime, vous vous dites tout ? »
« C'est-à-dire ? »
« Est-ce que... vous avez des secrets l'un pour l'autre ? »
« Bien sûr que non, » répondit-elle comme si c'était une pensée stupide.
Une part d'elle fut néanmoins atteinte en plein cœur par les mots de son petit frère. Elle n'avait aucun secret pour Jaime, mais en était-il de même pour lui, maintenant qu'il était loin d'elle ?
« Pourquoi est-ce que tu veux savoir ça ? »
« C'est juste que... je me demande ce que ça fait, d'avoir quelqu'un qui nous aime plus que tout... à qui on peut absolument tout dire... »
Il avait l'air si triste que Cersei ne put s'empêcher d'avoir de la peine pour lui.
« Eh bien... tu le sauras un jour. »
« Ça m'étonnerait. Les filles... elles se moquent de moi et de mon apparence. »
Cersei roula des yeux.
« Tu as quatorze ans, Tyrion. Tu as le temps pour ça. »
Etait-ce parce qu'il voyait quotidiennement des couples s'embrasser dans la cour qu'il avait de telles idées en tête ?
« Mon apparence ne changera pas. Je... j'aurais juste aimé avoir ce que vous avez, toi et Jaime. »
Ce fut probablement cette dernière remarque qui poussa Cersei à faire preuve de gentillesse avec lui. Malgré les chamailleries qui les opposaient souvent, tous les deux, Tyrion ne leur avait jamais jeté la pierre, à elle et Jaime. Il avait accepté leur étrange relation d'un battement de cil et n'avait pas manifesté le moindre signe de dégoût, parce qu'il les aimait tous les deux, même elle, malgré la dureté dont elle faisait souvent preuve à son égard.
« Ecoute... » tenta t-elle de le réconforter maladroitement. « Ce n'est pas exactement la même chose, mais... tu nous as nous, Jaime et moi. Tu peux tout nous dire. On sera toujours là pour toi. »
C'était la plus grande démonstration de sentiments dont elle avait jamais fait preuve à son égard.
« Vraiment ? » souffla t-il, les yeux brillants.
« Vraiment, » acquiesça t-elle, mal à l'aise.
Elle sursauta quand il enroula les bras autour de sa taille et se serra contre elle. Mal à l'aise, elle tâcha de l'enlacer en retour.
Quand ils se séparèrent, elle soupira et vida sa bouteille de bière dans l'herbe.
« Je n'aime vraiment pas ça, » conclut-elle. « Viens. On va aller acheter du jus d'ananas à la place. »
Il lui semblait que le sourire de Tyrion n'avait jamais été aussi radieux.
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Jaime-copie s'était réfugié dans la salle habituellement utilisée pour les cours d'arts plastiques. Assis à même le sol, il observait la pièce. Les murs étaient entièrement recouverts de dessins réalisés par les pensionnaires au fil des ans. Il pouvait apercevoir quelques-uns de ses gribouillages, des œuvres qu'il jugeait sans intérêt. C'était Tyrion, l'artiste. Pas lui. Il était persuadé que certains petits Soleils dessinaient déjà mieux que lui.
« Hey. »
Tyrion entra dans la salle, se laissa tomber à côté de lui.
« Comment tu m'as trouvé ? »
« Je t'ai suivi, » répondit-il en roulant des yeux. « Avoir accès à ta localisation grâce à ta puce ne m'était aux dernières nouvelles pas encore possible. »
Jaime s'esclaffa, caressant par réflexe la petite bosse dans le creux de son poignet droit.
« Tu m'inquiètes, Jaime, » reprit Tyrion, plus sérieusement cette fois.
Il retint à peine un petit soupir – il s'attendait à un discours de ce genre.
« Hier, tu as disparu pendant plus d'une heure. Cersei t'a cherché partout, tu sais. »
« Oui, elle me l'a fait comprendre... »
Sa jumelle lui avait remonté les bretelles en le traitant d'inconscient pendant une bonne dizaine de minutes. Parce qu'il savait qu'elle s'était inquiétée pour lui, Jaime n'avait pas relevé.
« Tu ne veux toujours pas nous dire où tu es allé ? »
« Non. »
Il regrettait déjà d'avoir enfreint le règlement pour aller voir quelque chose qui lui avait fait plus de mal que de bien, il n'avait pas en plus besoin des remontrances de Cersei, ni des questions de Tyrion.
Ils regardèrent les murs couverts de dessin sans mot dire pendant de longues secondes.
« Cersei m'a dit quelque chose, l'autre jour... » fit Jaime d'une voix monocorde. « Elle m'a dit... que je me contentais de vivoter au lieu de chercher à vivre. Que... que rien ne m'animait. »
Tyrion attendit prudemment qu'il poursuive, sans doute pour comprendre où il voulait en venir exactement.
« Je n'ai pas arrêté d'y penser depuis et... je crois... je crois qu'elle a raison. »
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
« Je veux dire que je n'ai aucune passion, que rien ne m'enchante particulièrement. Je ne suis pas comme toi, Cersei et les autres. »
Il se mordit la lèvre. Une horrible sensation de vide avait envahi son cœur – n'avait-elle pas toujours été là, au fond ?
« Toi et Cersei, vous adorez lire... et tu as toujours aimé dessiner. Brienne adorait la course à pied, Alyssa l'escrime... Elia et Oberyn adorent jouer au football... Robert aime tous les sports. Daenerys et Jorah peuvent passer des heures à jouer à des jeux de société ou à en inventer de nouveaux. Margaery a une voix sublime et pourrait passer des heures à chanter. »
Jaime aurait pu continuer en mentionnant tous les pensionnaires de Hautjardin. Il n'y avait que lui qui faisait tâche dans le paysage, il n'y avait que lui qui était un fantôme, comme avait dit Cersei.
« Rien de tout ça ne m'emballe. Je n'aime pas spécialement lire. Le sport m'ennuie, et je ne cours que parce que j'y suis obligé. J'aime bien jouer à des jeux de société, mais ce n'est pas une passion pour moi. Chanter, ça ne me dit trop rien. Je... je me contente de faire ce qu'on me dit, et c'est tout. »
Il se levait le matin, prenait un petit-déjeuner équilibré, donnait les cours qu'on avait prévus pour lui aux pensionnaires plus jeunes, courait docilement pendant les créneaux prévus à cet effet, se faisait discret et restait dans le rang quand il se rendait en ville. Certes, il sautait régulièrement des repas depuis le départ de Brienne, et il s'était rendu dans un endroit qui leur était interdit, mais ce n'était pas grand-chose, ce n'était pas représentatif de son comportement.
Peut-être que les modèles avaient vraiment raison. Peut-être qu'il n'avait pas d'âme, qu'il n'était qu'une coquille vide programmée pour faire ce qu'on lui dit.
« Ecoute, Jaime, » dit Tyrion avec conviction en posant la main sur son épaule. « Tu n'as simplement pas encore trouvé ce qui t'anime, comme tu dis... mais ça ne veut pas dire que tu n'es qu'un fantôme. Tu finiras pas trouver, je t'assure. »
Jaime lui offrit un pauvre sourire. Même s'il n'y croyait pas vraiment, son cœur s'était un peu réchauffé, et il se sentait un peu moins vide. Juste un peu.
« Toujours en train de voir le verre à moitié plein, hein ? » ironisa t-il.
Un petit rire remonta de la gorge de Tyrion.
« Avec toi qui vois toujours le verre à moitié vide, c'est une nécessité, mon cher frère. »
Quand il lui ouvrit ses bras, Jaime s'y réfugia avec reconnaissance.
« Tyrion ? » demanda t-il d'une voix rauque où pointaient quelques notes amères de chagrin. « Tu sais que je t'aime, n'est-ce pas ? »
Tyrion le serra un peu plus fort.
« Je sais, » souffla t-il. « Je sais... »
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Bouleversée, Cersei-modèle courait presque dans les couloirs dans sa hâte de s'éloigner de Jaime. Des larmes de honte et de désespoir lui brouillaient la vue, et elle trébucha à plusieurs reprises, mais c'était comme si elle se fichait de tomber, comme si elle se fichait de se faire mal, parce qu'après tout, c'était tout ce qu'elle méritait.
Jaime lui avait ouvert son cœur, il avait partagé ses secrets avec elle, et elle avait été incapable de lui rendre la pareille. Oh, ce n'était pas parce qu'elle avait appris pourquoi Robert-copie continuait de respirer qu'elle était dans cet état, ni même parce qu'elle avait eu la confirmation que Jaime et Addam avaient échangé un baiser, aussi insignifiant soit-il.
C'était la honte qui la poussait à fuir ainsi, à se montrer lâche, la honte de ne pas avoir pu laisser son jumeau entrer, la honte de continuer de lui mentir, de mentir à tout le monde, et de laisser ses noirs secrets alourdir un peu plus son cœur et la tirer vers le bas.
Elle pleurait toujours quand elle sortit du pensionnat, courant à l'aveuglette entre les sentiers et les arbres. Son pull trop grand ne la protégeait en aucun cas du froid mordant de novembre. Un point de côté mit fin à sa course folle et la fit se plier en deux, une main posée sur son ventre.
Qu'allait-donc penser Jaime ? Elle l'avait déçu, c'était une certitude. Encore une fois. Il devait penser qu'elle ne lui faisait pas confiance, qu'elle ne l'aimait pas assez pour tout lui confier.
Il ignorait à quel point il la regarderait avec dégoût s'il savait tout, mais Cersei en avait parfaitement conscience. Elle ne supporterait pas de voir cette lueur particulière apparaître dans les yeux de son autre moitié. Ce serait au-dessus de ses forces.
« Qu'est-ce qui se passe ? » s'inquiéta une voix familière.
Cersei fit volte-face. Sa copie, qui l'avait suivie et avait visiblement couru pour ne pas la perdre de vue, s'était arrêtée à deux mètres d'elle. Elle n'était pas essoufflée du tout, ce qui exaspéra Cersei. Elle détestait réaliser à quel point cette Cersei-là était plus mince, plus jolie et plus sportive qu'elle, parce qu'elle n'était qu'une copie, et elle n'était pas censée être meilleure qu'elle dans ne serait-ce qu'un seul domaine.
« Qu'est-ce que tu veux ? » attaqua t-elle rageusement. « Pourquoi est-ce que tu me suis sans arrêt ? Tu ne peux pas me foutre la paix ne serait-ce qu'une journée ? »
Leur étrange moment de complicité de la veille n'était déjà plus que poussière dans son esprit – elle ne pouvait pas se permettre de sympathiser avec sa copie. Elle ignora la voix dans sa tête qui lui souffla que c'était déjà trop tard.
« Je t'ai vue sortir du bâtiment en larmes, » répondit Cersei-copie d'un air digne. « J'ai pensé que tu avais un problème. »
Cersei donna un coup de pied dans un tas de feuilles, mais cela n'eut aucun effet sur la rage qui montait en elle comme de la lave en fusion.
« Un problème ? »
Elle laissa échapper un petit rire sans joie – sa copie eut un imperceptible mouvement de recul.
« Tu veux savoir quel est mon problème ? » gronda t-elle, les yeux étincelants.
« Ecoute, je... »
« Mon problème, c'est de devoir passer mes journées au milieu de toi et de tes semblables en attendant que les putains de chirurgiens de ce trou à rat reviennent de leurs putains de conférences et daignent sauver la vie de mon petit frère. »
Ses propos déplurent à Cersei-copie, qui croisa les bras sur sa poitrine et la fusilla du regard.
« Tu devrais montrer un peu plus de respect envers les pensionnaires de Hautjardin. C'est grâce à mon Tyrion que le tien va s'en tirer, ne l'oublie pas. »
Cersei aurait bien aimé voir la tête qu'aurait fait Baelish s'il avait entendu une copie tenir de tels propos. Estomaquée, elle chercha ses mots pendant quelques secondes. Elle était certaine que son teint avait viré à l'écarlate.
« Du respect ? » s'étrangla t-elle. « Je ne dois absolument rien à ton Tyrion, tu m'entends ? Rien du tout ! »
Ses secrets, ses frustrations, ses peines et ses mauvais souvenirs, tout ça se mélangeait et sortait de sa bouche en un déluge de mots tranchants qu'elle ne parvenait plus à contrôler, et elle n'avait même plus conscience de ce qu'elle disait, elle s'en foutait, tout ce qu'elle voulait, c'était lui faire mal, comme elle avait mal, parce que c'était injuste qu'elle soit la seule à crever de l'intérieur à petit feu.
« Je me fiche de toi et des autres copies. Vous n'êtes rien pour moi, et si je dois ouvrir ton Tyrion en deux moi-même pour lui arracher ses organes, je le ferai ! »
Cersei-copie, retournée par ses paroles, la dévisagea d'un œil étrange.
« Tu as besoin d'aide, » murmura t-elle. « Tu as déjà pensé à voir un psychologue ? »
Cersei en aurait presque ri de dépit. Même alors qu'elle venait de lui jeter des horreurs au visage, sa copie jouait aux apprentis médecins. C'était ridicule.
« Un psy ? Bien sûr que non, » rétorqua t-elle avec un dédain non dissimulé. « Je n'ai pas besoin d'aide. »
« Bien sûr que si. Bon sang, regarde l'état dans lequel tu es... Tu es en colère contre le monde entier, toi y compris. Ça... tout ça pourrait s'arranger si tu en parlais à quelqu'un de qualifié. »
Ses larmes se remirent à couler, mais elle ne se donna même pas la peine de les essuyer d'un revers de la manche.
« S'arranger ? »
Les poings crispés, elle vint se planter à quelques centimètres à peine Cersei-copie.
« Tu es déconnectée du monde réel, parce que figure-toi que tout ne peut pas s'arranger. »
« Je t'assure que... »
Ce qui se passa en suite, Cersei en eut à peine conscience. Tout ce qu'elle savait, c'est qu'elle devait démentir sa copie, lui prouver que la vie n'était pas comme les contes de fées qu'elle écrivait dans son carnet, que la vie, c'était les corps désarticulés de Mya et Gendry Waters dans ce qu'il restait d'une voiture, c'était celui poignardé de Tyrion dans la rue, c'était le poignet foutu de Jaime, c'était son corps et son cœur démolis à coups de poings et de viols. Ce n'était pas le royaume d'Elysium où la tristesse et le chagrin avaient été oubliés depuis longtemps. Ce n'était pas un foutu rêve éveillé.
Alors, Cersei, dans un dernier geste désespéré, releva son pull et découvrit son ventre.
« Tu crois que ça, ça peut s'arranger ? »
Toute colère disparut du visage de sa copie plus vite que la neige ne fondait au soleil. Elle effleura son ventre du bout des doigts sans oser le toucher.
Cersei lui montrait ce que même Jaime n'avait pas vu, elle lui montrait un des secrets qu'elle n'osait pas lui révéler, elle lui montrait quelque chose qu'elle aurait préféré oublier.
Son ventre était arrondi, mais ce n'était pas dû à sa prise de poids. Pas cette fois.
« Tu es enceinte, » déclara simplement Cersei-copie.
A l'écoute de ce mot qui la terrifiait plus que tout, Cersei fondit de nouveau en larmes, et quand les bras de sa copie se refermèrent autour d'elle, elle lui rendit son étreinte.
