Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 11 – Les cicatrices du passé
Partie 2
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Cersei, âgée de neuf ans, jouait dans le sable avec Jaime et Tyrion sous les yeux de leur mère. Comme tous les ans, elle avait tenu à les emmener en vacances et les enfants découvraient cette fois avec joie les rivages d'Essos. Leur père n'était pas avec eux mais ils y prêtaient à peine attention. A leurs yeux, il n'était guère plus qu'un étranger qui leur accordait de temps à autre quelques minutes d'attention avant de se détourner avec indifférence.
« Regarde, Maman, j'ai trouvé un coquillage, » se réjouit Cersei en courant se jeter dans les bras de Joanna.
Jaime et Tyrion, eux, s'étaient lancés dans la construction d'un château de sable, ou plus exactement, Jaime construisait le château pendant que Tyrion essayait maladroitement de l'aider.
« Il est très beau, Cersei, » murmura t-elle en l'embrassant sur le front. « Mais regarde le bord : il est très coupant. Fais attention, d'accord ? »
Cersei acquiesça avant de montrer à sa mère la cicatrice qu'elle avait dans le creux de son poignet droit.
« Je pourrais me faire une cicatrice comme ça avec le coquillage ? »
« Oh, c'est peu probable. Jaime et toi, vous étiez en train de jouer un couteau quand vous vous êtes fait cette cicatrice... mais il n'en reste pas moins que tu pourrais te faire mal, alors il faut que tu sois prudente. »
Avec le plus grand sérieux, Cersei déposa le coquillage sur sa serviette, se promettant de prévenir ses frères de prendre garde à ne pas se faire mal lorsqu'ils déterraient un coquillage.
« Viens dans mes bras, Cersei, » sourit Joanna.
La petite fille enroula volontiers les bras autour du cou de sa mère, qui la souleva et la fit tournoyer dans les airs.
« Je t'aime, » murmura t-elle à l'oreille de Cersei avant de la reposer sur le sol. Jaime les rejoignit alors pour voir de quoi elles parlaient.
« Je vous aime fort tous les deux. »
« Plus fort que tout ? » s'amusa Cersei.
« Plus fort que tout, » confirma Joanna.
Ses yeux se perdirent soudain dans le vague, et sa voix prit une intonation étrange lorsqu'elle reprit, semblant s'adresser à elle-même :
« Je serais morte sans vous. »
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« Par ici, » souffla Cersei-copie.
Son modèle sur les talons, elle s'aventura dans le couloir après s'être assurée que personne n'était dans les parages. A cette heure tardive, l'infirmerie serait en théorie déserte – ou du moins, elle l'espérait. Si Talisa se montrerait probablement compréhensive, il n'en serait pas de même pour Qyburn et Pycelle.
Cersei-modèle ne disait rien et se contentait de la suivre la tête basse. Cersei ne savait que dire et ignorait complètement quel genre d'attitude adopter, aussi se contentait-elle de lui offrir un semblant de soutien silencieux.
Elles atteignirent heureusement l'infirmerie sans encombre. Cersei fit signe à son modèle de s'allonger sur la table d'examen.
« Installe-toi. Je vais... je vais régler la machine. »
Après l'avoir laissée pleurer dans ses bras pendant une dizaine de minutes, elle lui avait tout naturellement proposé de lui faire passer une échographie, heureuse d'avoir une excuse valable pour utiliser ce matériel médical qui lui faisait envie depuis des années.
« Tu sais te servir de ça ? »
Sa voix était circonspecte.
« J'ai observé une de nos gardiennes le faire, une fois, » répondit-elle avec autant d'assurance que possible.
Son modèle, sans toute trop lasse pour lui faire une remarque pleine de piquant, se contenta de hausser les épaules avant de tourner son regard vers le plafond, les mains posées sur son ventre.
« Depuis combien de temps es-tu enceinte ? »
« Trois mois et demi. »
Cersei se mordit la lèvre. Trois mois et demi... d'après ce qu'elle avait lu, il était trop tard pour qu'elle avorte... sans doute le savait-elle, ce qui expliquait son profond désespoir.
Elle fouilla dans un des tiroirs et en sortit un pot du même gel que Talisa avait utilisé sur Brienne il y a quelques années.
« Je peux ? »
« Hmm. »
Elle en étala une dose généreuse sur son ventre, puis reporta son attention sur la machine. Elle avait heureusement une excellente mémoire et fut donc capable de reproduire les gestes de Talisa – le fait de s'être imaginée le faire des heures et des heures durant y était également sans doute pour quelque chose.
« Quand est-ce que tu t'en es aperçue ? »
« Le jour de l'agression de Tyrion. »
Elle n'en dit pas plus, ce qui poussa Cersei à se demander s'il existait un lien entre ces deux événements.
« D'accord... tu es prête ? »
Petit hochement de tête. Cersei posa la sonde sur le ventre de son modèle et toutes les deux observèrent avec attention l'écran où était apparu la silhouette d'un fœtus. Une lueur d'émotion apparut dans les yeux de Cersei-modèle.
« On... on dirait un gros haricot, » gloussa t-elle, le regard brillant.
Elle se détourna soudainement de l'écran, comme mortifiée.
« Je... je ne comprends pas. Je prends la pilule depuis mon mariage. »
« Aucun moyen de contraception n'est efficace à cent pour cent, » lui rappela doucement Cersei.
Elle ne lui fit pas l'affront de lui demander si le bébé était de son Jaime.
« Je ne me suis rendu compte de rien... j'avais l'habitude de perdre un peu de poids, puis d'en reprendre beaucoup... »
Elle se frotta les yeux, sans doute dans l'espoir d'éviter de se remettre à pleurer.
« Qu'est-ce que je vais faire ? » murmura t-elle, terrifiée. « Je ne peux plus avorter... légalement, du moins. Et... je ne veux pas me mettre en danger avec d'autres méthodes. »
Cersei lui pressa doucement la main pour la réconforter.
« Tu en as parlé avec ton Jaime ? »
Au fond, la réponse, elle la connaissait déjà. Pourquoi aurait-elle caché son ventre sous des vêtements trop grands pour elle si elle lui avait tout dit ?
« Bien sûr que non. Je... j'ai peur de sa réaction. J'ai peur qu'il m'en veuille. Si seulement je m'en étais aperçue plus tôt... »
« Qu'il t'en veuille ? Il faut deux personnes pour concevoir un enfant, il me semble... et puis... j'ai vu comment il te regarde... »
Elle trouvait toujours aussi perturbant de voir une telle lueur dans les yeux de Jaime-modèle quand il regardait sa jumelle. C'était comme si son Jaime à elle lui jetait de tels regards, lui laissant une étrange impression.
« Il t'aime. Il t'aime plus que tout. »
Cersei-modèle renifla dans une tentative de ravaler ses sanglots.
« Je ne fais que lui mentir. S'il savait, il ne m'aimerait plus. »
Elle leva de nouveau les yeux vers l'écran et soupira.
« Et toi ? » lança t-elle, curieuse. « Tu... tu aimerais avoir des enfants ? »
Cette question lui fit l'effet d'un coup au cœur. L'espace d'un instant, elle fut transportée au royaume d'Elysium imaginé par son modèle, et elle se vit assise dans un pré parsemé de fleurs multicolores aux côtés d'Alyssa, leurs enfants gambadant joyeusement autour d'elles...
Elle secoua la tête pour chasser cette vision fantasque, puis remonta son chemisier pour dévoiler la cicatrice horizontale qu'elle avait sous le nombril, comme toutes les autres filles.
« Je ne peux pas, » répondit-elle doucement. « Vers nos douze ans, nous sommes tous opérés pour empêcher ce genre de... situation d'arriver. »
« Même les garçons ? »
« Oui. »
Cersei-modèle la dévisagea avec une certaine pitié, ce qui l'étonna.
« Mais tu aurais aimé en avoir ? »
« Je... peu importe. Ce n'est pas... »
« ...ta mission. Oui, j'ai saisi l'idée, merci. Et les étoiles renaîtront, hein ? »
Par réflexe, elle faillit répéter la devise du pensionnat, et craignit que son modèle ne lui pose d'autres questions en lien avec la maternité. Heureusement, elle n'en fit rien, et laissa échapper un drôle de rire amer.
« C'est Jaime, le grand romantique. On s'envoie des lettres, tu sais ? C'est lui qui a eu cette idée, peu après la mort de Robert... il aime les mots d'amour, les pétales de roses et les veillées sous les étoiles, tout ce genre de trucs... Moi, je ne le suis pas tellement. Je ne suis pas douée pour lui montrer que je l'aime. Mon truc à moi avant même qu'on ne se mette ensemble, c'était plutôt lui faire des crises de jalousie et éloigner toutes les filles qui osaient lui tourner autour... »
Ses yeux se voilèrent de nostalgie.
« Et pourtant, malgré ça, avant que je n'épouse Robert, je me mettais parfois à rêvasser... j'imaginais ce que ça ferait de me marier avec lui. Je voyais une robe blanche toute simple, une cérémonie sur la plage avec Tyrion pour seul invité... Je voyais aussi une jolie maison au bord de la mer où on vivrait tous les trois, heureux pour toujours... et puis... je voyais un enfant aux yeux verts et aux cheveux blonds. Un enfant de Jaime qui courrait sur le sable à la recherche de coquillages... »
Cersei lui tendit un mouchoir quand ses larmes franchirent le fragile barrage qu'elle avait tenté d'instaurer.
« Des rêves ridicules, en somme. »
« Je... je ne trouve pas ça ridicule du tout, » glissa Cersei, qui pensait à ses propres rêveries.
« Ça l'est, pourtant. Un... un enfant issu de l'inceste... on le traiterait de monstre, on lui jetterait des pierres... et c'est moi et Jaime qu'on traiterait de monstres si jamais notre relation venait à s'ébruiter... »
Elle nota que son modèle parlait au conditionnel, comme si la situation lui paraissait toujours irréelle.
« Quelqu'un... quelqu'un comme moi n'est pas censé vouloir devenir médecin. »
Quelqu'un comme elle n'était pas censé s'écarter du rang et vouloir autre chose que la renaissance de ses étoiles.
Quelqu'un comme elle n'était pas censé avoir d'âme.
Cersei-modèle fut étrangement troublée par ses paroles. Elles échangèrent un regard d'une profondeur jamais atteinte auparavant entre elles, comme si, d'un monstre à l'autre, elles se comprenaient.
« Ma... ma mère nous aimait plus que tout. Je... je ne pense pas que je pourrais être comme elle. »
« On ne peut jamais être exactement être comme une autre personne... enfin, regarde-nous. Nous sommes identiques génétiquement parlant et pourtant... »
Cersei laissa sa phrase en suspend et lui jeta un regard équivoque – ça les fit rire toutes les deux.
« Parles-en à ton Jaime, » conseilla t-elle.
Il était difficile de croire qu'à peine une heure plus tôt, elles se disputaient et se fusillaient du regard.
« Tu veux que je t'imprime un cliché de l'échographie ? »
Cersei-modèle se tordit les mains, comme déchirée par un dilemme impossible.
« J'aimerais beaucoup ça, » approuva t-elle d'une toute petite voix.
Une fois cela fait, Cersei la raccompagna jusqu'à la porte de l'infirmerie. Son modèle serrait le cliché avec force, comme pour s'y accrocher, et s'éloigna lentement.
« Cersei ? »
Cersei sursauta, abasourdie. C'était la première fois que son modèle l'appelait par son prénom – leur prénom.
« Merci. »
Et elle reprit sa route sans plus se retourner.
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« Je ne veux pas y aller ! »
Alors que Talisa essayait de lui prendre la main pour l'emmener vers l'infirmerie, Tyrion se débattait avec l'énergie du désespoir pour lui échapper.
« S'il te plaît, Tyrion... sois raisonnable, » glissa la gardienne. « Ce n'est qu'une toute petite opération pour t'aider à grandir. Tu ne sentiras rien, je te le promets... »
Cersei et Jaime, qui avaient été chargés d'escorter leur petit frère jusqu'à l'infirmerie, échangèrent un regard impuissant. Alors qu'ils étaient presque arrivés à destination, Tyrion avait pris peur et les avait suppliés de ne pas laisser quiconque le toucher.
Jugeant qu'il était temps qu'elle intervienne, Cersei attrapa son petit frère par les épaules et l'attira contre elle.
« Ça va aller, Tyrion. Comme on te l'a déjà dit, Jaime et moi, on est passés par là il y a deux ans. »
Elle souleva son t-shirt pour lui montrer la cicatrice qu'elle avait sous le nombril.
« Toi, puisque tu es un garçon, tu n'auras même pas de cicatrice ! » le rassura t-elle en lui ébouriffant les cheveux.
« Ça ne fait pas mal, » promit Jaime. « Ce soir, tu seras déjà complètement rétabli. On pourra jouer aux échecs si tu veux. »
Cersei savait que Jaime n'était pas un grand fan des échecs, mais il savait que jouer avec lui ferait plaisir à Tyrion. Elle approuva son initiative d'un hochement de tête.
« On pourra lire ensemble après ta partie d'échecs. Qu'est-ce que tu en dis ? »
Les joues mouillées de larmes, Tyrion finit par acquiescer.
« Merci, » leur souffla Talisa, pleine de reconnaissance, avant de s'éloigner avec Tyrion, qui cette fois-ci consentit à la suivre.
« Une opération pour l'aider à grandir... » murmura Cersei.
C'était ce qu'on leur avait dit à eux aussi, dans un premier temps. Puis, une fois l'opération effectuée, on leur avait expliqué que désormais, ils ne pourraient jamais avoir d'enfants, parce qu'enfanter ne ferait que les détourner de leur mission sacrée, que ce n'était pas digne d'eux. Ils avaient accepté l'explication d'un hochement de tête avant de retourner s'amuser avec les autres.
« Qu'est-ce que ça fait d'avoir des enfants, à ton avis ? » demanda Cersei à Jaime.
Des films où évoluaient des familles, elle en avait vus à la pelle, et elle avait lu encore plus de livres, mais ce n'était pas pareil.
Jaime haussa les sourcils, pris au dépourvu, ce qui indiqua à Cersei qu'il ne s'était jamais posé la question auparavant.
« Aucune idée... »
« Et des parents ? Qu'est-ce que ça fait d'avoir des parents ? »
Ils avaient été élevés par les gardiens du pensionnat, qui leur avaient appris à parler, à marcher ou encore à lire et qui s'étaient toujours assurés qu'ils ne manquent de rien, mais Cersei sentait que ce n'était pas la même chose, qu'on ne pouvait pas les considérer comme une famille.
« Je ne sais pas, mais ce n'est pas très important, » conclut Jaime. « Pourquoi est-ce que j'aurais besoin de parents alors que je vous ai, toi et Tyrion ? »
Et il lui offrit un sourire resplendissant, que Cersei ne put que lui rendre.
Ce n'était pas exactement la réponse qu'elle attendait, mais c'était quelque chose, alors elle laissa Jaime la prendre dans ses bras.
« Je serai toujours là pour vous, » promit-il.
Cersei sentit son cœur se réchauffer.
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Enfermée dans sa chambre, Cersei-modèle observait avec intensité le cliché du bébé qui grandissait actuellement dans son ventre. Des sentiments contradictoires lui déchiraient le cœur.
Elle n'avait pas voulu tomber enceinte. Aimer Jaime était déjà briser un grand tabou à Westeros, alors faire un enfant avec lui...
Elle ne comprenait toujours pas comment cela pouvait lui arriver à elle. Robert l'avait violée presque tous les soirs et jamais elle n'était tombée enceinte, tandis qu'elle ne faisait que rarement l'amour avec Jaime.
Contrairement à ce qu'elle avait initialement pensé, elle était parvenue à redevenir intime avec lui, mais cela avait pris du temps. Quand cela arrivait, Jaime devait montrer des trésors de patience avec elle pour ne pas qu'elle se crispe soudainement, assaillie par le souvenir du corps de Robert écrasant le sien. Elle avait besoin qu'il l'embrasse tendrement et la rassure avec des mots doux, qu'il la caresse comme si sa peau pouvait se déchirer aussi facilement que du papier. Elle avait besoin qu'il la regarde dans les yeux pour se convaincre que c'était bien lui qui la tenait serrée contre lui, qu'il n'était pas Robert revenu d'entre les morts pour la briser un peu plus, que jamais il ne lui ferait de mal.
Son test de grossesse lui avait indiqué qu'elle était enceinte d'environ trois mois et demi. L'enfant avait donc été conçu au début de l'été... Cersei tenta de déterminer laquelle de leurs étreintes était responsable avant d'abandonner. Après tout, ce n'était pas comme si il y en avait eu des dizaines, et puis à quoi cela l'aurait-il avancée de le savoir ? Il était trop tard pour revenir en arrière.
Sa copie avait raison, évidemment. Il fallait qu'elle en parle à Jaime. Elle n'allait de toute façon pas pouvoir se cacher indéfiniment sous des vêtements amples qui dissimulaient son ventre. C'était déjà un miracle que son jumeau ait pris l'arrondi de son ventre pour des rondeurs ordinaires...
Plop. Plop. Plop.
Comme souvent lorsqu'elle était seule, le son qui avait tout fait basculer retentissait dans son esprit. Encore autre chose qu'elle ne parvenait pas à dire à Jaime.
Les larmes aux yeux, elle laissa tomber le cliché de l'échographie à côté d'elle sur le matelas, puis se recroquevilla sur elle-même.
Elle n'avait pas été capable de s'occuper convenablement de Tyrion.
Bon sang, comment pourrait-elle s'occuper d'un enfant ?
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Jaime observait le paysage nocturne par la fenêtre de sa chambre quand Cersei y entra. Il était tard – Tyrion venait d'aller se coucher.
« Il neige encore, » lui fit remarquer son jumeau. « Un jour, je vous emmènerai passer Noël à Essos... on déballera nos cadeaux sur la plage au lieu de les ouvrir devant la cheminée. »
Cersei se laissa tomber sur le lit.
« Moi, j'aime la neige, » répondit-elle. « J'aime faire des batailles de boules de neige et construire des bonhommes... »
Elle faisait référence à ce qu'ils avaient fait dans la journée. Jaime était rentré de l'université une semaine plus tôt pour les vacances et partager ces moments de rire et de complicité avec son jumeau lui avait fait beaucoup de bien.
Jaime se tourna vers elle et acquiesça.
« C'est vrai... on s'est bien amusés. »
« Noël sera parfait, Jaime, neige ou pas, » le rassura t-elle. « Avec toi, il ne peut qu'être parfait. »
Cersei essaya de ne pas songer au Noël de l'an dernier, qu'elle avait passé avec Robert et ses frères. L'ambiance avait été glaciale, d'autant que Stannis était venu seul, ce qui avait contrarié Robert. Cersei avait compris – elle non plus n'aurait pas voulu infliger le supplice qu'était cette soirée à un enfant, si elle en avait eu un.
Elle avait dû développer des trésors d'imagination pour dissimuler les bleus sur ses bras et le tremblement de ses mains dès que Robert se penchait vers elle pour lui murmurer une réflexion sur son attitude, qu'il faisait passer pour un mot doux aux yeux de Stannis et Renly. Ils n'étaient sans doute pas dupes, mais cela n'avait rien changé. Cersei était prisonnière, ni plus ni moins, et personne ne pouvait la sortir de là.
« Tout va bien ? » murmura Jaime en s'asseyant à côté d'elle, la ramenant à la réalité.
Elle hocha la tête pour le rassurer. Il ne servait à rien de penser à Robert maintenant. Jaime était là, à ses côtés, et c'était tout ce qui devait compter.
Cersei passa les bras autour de son cou et captura ses lèvres d'un baiser.
« Tu m'as tellement manqué... » souffla t-elle.
Ils continuaient de s'échanger des lettres, bien sûr, et ils se téléphonaient une fois par semaine, où ils discutaient longuement, mais ce n'était pas pareil que de l'avoir en face d'elle, que de l'embrasser et le serrer dans ses bras, d'autant plus que Jaime s'entraînait très dur pour la finale nationale de baseball, qui aurait lieu en avril prochain et qui occupait souvent toutes ses pensées.
« Toi aussi, tu m'as manqué, » répondit-il en l'embrassant dans le cou.
Il s'écarta cependant rapidement, soucieux de respecter ses limites. Cela faisait un peu moins de six mois que Cersei lui avait avoué ce qui lui était arrivé pendant son mariage et pas une seule fois il n'avait tenté d'aller plus loin lorsqu'ils échangeaient des baisers ou même lorsqu'ils dormaient dans les bras l'un de l'autre. La confiance qu'elle avait en lui était totale, ce qui la poussa à chercher de nouveau ses lèvres et la sensation de leurs deux corps pressés l'un contre l'autre. La dernière fois qu'ils avaient été si proches physiquement remontait à avant que Cersei n'épouse Robert, mais cette fois, elle n'avait pas peur. Elle se sentait bien, elle se sentait aimée et respectée et, pour un temps, ces émotions délicieuses retrouvées vinrent éclipser ses terribles souvenirs.
Cersei passa les mains sous le t-shirt de Jaime et caressa la moindre parcelle de son torse et de son dos, se réappropriant le corps qu'elle connaissait jadis aussi bien que le sien.
« Cersei... » haleta Jaime, les yeux brumeux de désir.
Elle lui sourit timidement, se sentit rougir. Se montrait-elle trop audacieuse ? Serait-elle seulement capable d'aller jusqu'au bout ?
Cersei sentit Jaime durcir contre sa cuisse et en éprouva un étrange soulagement. Il la désirait toujours, malgré le temps qui avait passé, malgré ce qui lui était arrivé, malgré les kilos qu'elle avait pris. Elle lui retira son t-shirt et déposa une pluie de baisers sur sa clavicule.
« Cersei... » gémit-il de nouveau.
Il la saisit néanmoins doucement par les épaules et lui demanda avec beaucoup de prévenance :
« Est-ce que tu es sûre ? Ne te force pas si tu sens que tu n'es pas encore prête. »
Touchée, Cersei lui caressa la joue.
« Je... j'aimerais essayer... » souffla t-elle. « Mais... je ne te promets rien. »
Jaime acquiesça doucement.
« Si tu veux arrêter, dis-le moi aussitôt, et nous arrêterons. A n'importe quel moment. D'accord ? »
« D'accord... »
Elle attira de nouveau son autre moitié contre elle et l'embrassa avec passion, une main posée sur sa nuque. La sensation brûlante au creux de son ventre qu'elle croyait disparue à jamais était de retour après tout ce temps, ravivée par l'amour éternel que lui jurait quotidiennement Jaime et sa patience avec elle.
« Je peux ? » demanda t-il en posant les mains sur son haut de pyjama.
Cersei acquiesça et s'obligea à ne pas croiser les bras sur sa poitrine pour lui dissimuler ce corps qu'elle avait désormais en horreur. Jaime, comprenant les choses sans qu'elle ait besoin de les lui dire, l'allongea doucement et déposa mille baisers sur son ventre et ses hanches, déclenchant un envol de papillons de feu dans son ventre.
« Tu es magnifique, Cersei. Magnifique. »
Elle savait qu'il était sincère, ce qui lui fit verser quelques larmes.
« Ça va ? » s'inquiéta t-il aussitôt en s'allongeant près d'elle.
« Ça va... c'est juste que... je suis grosse, et les filles que tu côtoies à l'université... »
« Je me fiche des autres filles, » coupa t-il en essuyant tendrement ses larmes. « Je ne les vois même pas. C'est toi que j'aime, toi et toi seule. »
Comme pour le prouver, il traça un chemin de ses lèvres depuis le creux de son cou jusqu'à ses seins. Cersei ne put retenir un gémissement quand sa langue titilla ses mamelons.
« Oh, Jaime... »
Ça n'avait absolument rien à voir avec ce que Robert lui faisait subir. Son mari ne voyait en elle qu'un corps destiné à assouvir ses besoins sexuels.
Jaime vénérait son corps là où Robert n'avait fait que le souiller, il se souciait de son plaisir avant le sien, s'assurait sans cesse qu'elle se sentait à l'aise et qu'elle voulait aller plus loin.
Il l'aimait, tout simplement.
« Est-ce que tu veux toujours continuer ? » demanda Jaime alors qu'il allait lui retirer son bas de pyjama.
Cersei lui prit la main et entrelaça ses doigts aux siens.
« Oui... oui. »
Elle sentit son teint virer à l'écarlate quand elle se retrouva nue devant lui, effrayée qu'il finisse par être dégoûté par son gros ventre ou ses grosses cuisses.
« Tu n'as pas à avoir honte, » souffla Jaime en lui mordillant légèrement le lobe de l'oreille, ce qui lui arracha un nouveau gémissement. « Tu es magnifique. La plus belle femme du monde, c'est toi. »
Cersei ne se sentait pas écrasée par son poids, et son corps ainsi au-dessus du sien était pour elle synonyme d'amour et de sécurité. Aussi, quand ils ne firent qu'un, elle ne ressentit nulle douleur et eut la curieuse sensation de rentrer à la maison. Les yeux dans les yeux, tous deux se mouvaient lentement, fermement enlacés, tout en s'embrassant tendrement et en échangeant des mots doux.
Jaime ne s'écarta pas d'elle quand il retomba à son côté et la serra contre lui, caressant doucement ses cheveux.
« Est-ce que tout va bien ? » murmura t-il.
Le visage de Cersei se fendit d'un sourire.
Elle se sentait bien, ici, dans les bras de Jaime, le seul endroit du monde où elle voulait se trouver.
« Tout va bien. »
