Et les étoiles disparaîtront
Chapitre 12 – Vivre
Partie 1
oOo
Tyrion-copie parcourait les rayonnages de la bibliothèque du pensionnat. Ils étaient bien entendu moitié moins fournis que ceux de la bibliothèque municipale, mais tout de même... c'était ici qu'il avait aimé se réfugier dès qu'il avait été capable de lire seul. Ah, les après-midi qu'il avait passés ici avec Cersei, juste tous les deux... Souvent, ils parvenaient à convaincre Jaime de les rejoindre, et même s'il n'aimait pas spécialement lire, il acceptait pour leur faire plaisir. Penser à son frère et à ses tourments lui serra le cœur. Jaime, quoi qu'il en dise, n'était pas vide, et Cersei avait manqué de délicatesse quand elle lui avait jeté ce mot au visage. Un jour, il trouverait quelque chose qui le passionnait et le motivait, quelque chose qu'il aimerait vraiment, Tyrion en était persuadé.
Il songea à regret qu'il ne serait plus là pour le voir. Il espérait que son frère et sa sœur ne pleureraient pas trop. Après tout, la renaissance des étoiles des autres était quelque chose dont il fallait toujours se réjouir, peu importe l'heureux élu.
Tyrion caressa du bout des doigts la tranche de ses livres préférés, regretta de ne pas avoir le temps d'en relire certains. Il se demanda si Cersei penserait à lui quand elle poserait les yeux dessus à l'avenir, s'il lui manquerait beaucoup.
Il entendit quelqu'un entrer dans la bibliothèque et se dirigea vers la porte de la pièce, curieux. Son cœur s'emballa un instant devant les cheveux dorés qu'il aperçut, puis une certaine déception remplaça l'excitation.
C'était bien Cersei qui se tenait face à lui, mais ce n'était pas celle qu'il avait espéré voir.
« Je ne pensais pas qu'il y aurait quelqu'un, » lâcha t-elle.
Son corps était étrangement crispé, ses yeux fuyants. Comme toujours, elle répugnait à le regarder. Tyrion n'en fut pas surpris. Il avait l'habitude, maintenant, mais cela ne l'empêcha pas de ressentir un léger pincement au cœur. Une lueur si froide dans des yeux pourtant si aimés... il ne s'y faisait toujours pas.
« Je viens souvent ici, » répondit-il en haussant les épaules. « Tu cherches quelque chose en particulier ? »
Cersei-modèle se détourna de lui et pencha la tête pour observer les titres des livres qui se trouvaient à proximité de là où elle se tenait.
« Non, » lâcha t-elle avec une certaine réticence. « J'étais curieuse de voir quels livres vous avez ici, c'est tout. »
Tyrion sentait que ce n'était pas l'entière vérité mais n'insista pas.
« Tu aimes lire ? »
Elle l'intriguait. Sa personnalité n'avait rien à voir avec celle de sa Cersei, comme il avait eu l'occasion d'en faire l'amère expérience, mais cela ne pouvait pas dire qu'elles ne pouvaient pas avoir quelques points communs.
« Qu'est-ce que ça peut te faire ? » rétorqua t-elle, les dents serrées.
« Tu es véritablement un modèle de gentillesse et d'amabilité, » ironisa t-il.
Cersei-modèle fit volte-face, les yeux plissés.
« Mon Tyrion n'est jamais sarcastique. »
« Eh bien, ça tombe bien, puisqu'il se trouve que je ne suis pas ton Tyrion. »
Sa voix était plus sèche qu'il ne l'aurait voulu. Cersei acquiesça sèchement.
« En effet. »
Il espérait presque qu'elle renonce à lui adresser la parole et songeait même à quitter la bibliothèque quand elle reprit :
« Tu aimes les romans d'amour ? »
Il haussa les sourcils, pris au dépourvu.
« Ça dépend lesquels. Pourquoi ? »
« Mon Tyrion aime ça. »
Il comprit que malgré toute la répugnance qu'il lui inspirait, malgré le fait qu'elle ne le voyait que comme un réservoir à étoiles sans âme dont elle pouvait disposer à sa guise pour sauver son petit frère, elle ne pouvait s'empêcher d'éprouver la même curiosité à son égard qu'il ressentait pour elle.
« Il... il pense qu'aucune fille ne voudra jamais de lui. Sa seule petite-amie n'est sortie avec lui que pour se moquer de lui. »
Sa voix se faisait plus faible, plus mesurée, et Tyrion y entendait une étrange douleur. L'image de son modèle branché à toutes ces machines qui bipaient sans arrêt surgit dans son esprit, et il eut soudainement de la peine pour cet autre Tyrion dont il ne connaissait pourtant presque rien.
« Tu as quelqu'un, toi ? »
Son hostilité avait faibli, ce qui poussa Tyrion à lui répondre avec prudence.
« Non. Aucune fille n'aurait jamais voulu sortir avec moi. »
« Pourquoi ? A cause de ta taille ? »
Il secoua la tête de droite à gauche, mal à l'aise. En parler à sa Cersei était une chose, en discuter avec celle-ci en était une toute autre.
« C'est juste que... quelque chose ne va pas, chez moi. Je ne suis pas normal. »
Sa sœur l'avait un peu rassuré mais il ne parvenait pas à se défaire de l'idée qu'il possédait une anomalie dont il devait avoir honte.
« Qu'est-ce que tu veux dire ? »
Il hésita, puis décida qu'il n'avait plus rien à perdre. Ses étoiles allaient renaître à la fin de la semaine. Qu'est-ce que ça pouvait bien faire, que le modèle de Cersei connaisse la vérité ? Elle le voyait déjà comme un monstre...
« Je... je n'éprouve jamais aucune attirance. Pour personne. Le... Le sexe ne m'intéresse pas du tout. Je suis anormal. »
Il se sentit rougir et se perdit dans la contemplation du parquet. A sa grande surprise, Cersei-modèle n'éclata pas de rire, et quand il leva les yeux, elle le regarda bien en face et déclara :
« Tu n'es pas anormal. Tu es asexuel. »
« Qu'est-ce que ça veut dire ? »
« Exactement ce que tu m'as expliqué. Tu n'éprouves pas de désir pour les autres. Elle n'est pas très répandue, mais c'est une orientation sexuelle comme une autre. »
Perplexe, il garda le silence pendant de longues minutes, pensa même qu'il était possible qu'elle lui raconte n'importe quoi pour se moquer de lui. Quand il vit dans ses yeux qu'elle ne mentait pas, ce fut comme si le nuage confus qui lui encombrait l'esprit s'était en partie évaporé. Un drôle de soulagement le poussa à sourire comme un idiot.
Il n'était pas anormal. Il était asexuel, et c'était une orientation sexuelle comme une autre. Sa Cersei avait eu raison, comme toujours. Rien ne clochait chez lui.
« Je... je suis amoureux, » avoua t-il, les joues en feu, craignant que ce détail l'exclue de cette nouvelle identité qu'il venait juste de trouver.
« Ça ne change rien. L'amour et le désir, c'est différent. Les asexuels peuvent très bien être amoureux. Ne pas pouvoir l'être, ça s'appelle l'aromantisme, et c'est autre chose. »
« Comment est-ce que tu sais tout ça ? » demanda Tyrion, un peu perdu par tous ces nouveaux concepts dont il n'avait jamais entendu parler.
Il espérait que Cersei-modèle ne lui demanderait pas de qui il était amoureux – il ne pensait pas être capable de le lui dire.
Elle haussa les épaules et, pour éviter de lui répondre, posa une autre question :
« Ils ne vous apprennent pas ce genre de choses, ici ? »
« Euh... non. »
« Ça ne m'étonne pas, » s'esclaffa t-elle. « On ne nous apprend pas ça non plus, à l'école. Mais vous avez bien des cours d'éducation sexuelle, non ? »
Tyrion n'aimait pas beaucoup ce sujet. Tout ce qui touchait au sexe le mettait généralement mal à l'aise, et les remarques régulières de Bronn sur sa virginité n'avaient pas contribué à améliorer la situation. Cersei-modèle remarqua alors son expression gênée.
« Ne me réponds pas si ça t'angoisse trop, » marmonna t-elle d'un ton bourru en regardant ailleurs.
Etonné qu'elle fasse preuve d'un tant soit peu de prévenance à son égard, il lui répondit néanmoins.
« Oui, on a des cours de ce genre... les gardiens nous expliquent la théorie, et nous expliquent l'importance des préservatifs. »
« Alors ils ne vous empêchent pas de coucher ensemble ? »
Sa curiosité était visiblement plus forte que sa faible envie de lui épargner cette discussion plus qu'embarrassante pour lui.
« Non... en fait, ils nous encouragent à faire... ça entre nous plutôt que d'aller chercher quelqu'un en ville. Bien sûr, ça n'empêche personne de le faire quand même, mon ami Bronn par exemple. »
« Hmm... »
Ayant appris ce qu'elle voulait savoir, elle se désintéressa de lui et se dirigea vers la porte. Avant de sortir, elle se retourna une dernière fois.
« J'ai appris ça dans un livre, » lâcha t-elle du bout des lèvres. « Moi aussi, j'aime lire. »
Et elle s'éclipsa, comme soucieuse de s'éloigner de lui aussi rapidement que possible.
.
Cersei-modèle dévala rapidement les escaliers. Sa discussion avec la copie de Tyrion avait pris une tournure qui ne lui plaisait pas vraiment. Elle ne comprenait même pas pourquoi elle n'avait tout simplement pas tourné les talons lorsqu'elle s'était aperçue qu'il était dans la bibliothèque. Ça aurait été la chose la plus raisonnable à faire.
A la place, elle s'était laissé entraîner dans une conversation avec lui et elle l'avait même aidé à comprendre qui il était.
Elle avait donné son vieux lecteur de cassette à sa copie et lui avait confié un de ses secrets et maintenant, elle rassurait celle de Tyrion. Elle débloquait complètement. Elle n'était pas là pour sympathiser avec les copies, elle était là pour son petit frère.
Elle espérait ne pas croiser Jaime. Elle ne lui avait pas reparlé depuis qu'elle n'était pas parvenue à lui révéler tout ce qui lui pesait sur le cœur, craignant trop de voir la déception s'emparait des traits de son visage. Elle se montrait lâche, encore et toujours.
Cersei allait sortir du pensionnat quand sa copie, qui revenait du réfectoire, l'aperçut. Elle la dévisagea aussitôt d'un air soupçonneux.
« Tout va bien ? »
Elle faillit rétorquer que lui avoir fait passer une échographie ne lui donnait pas le droit de se mêler sans cesse de ses affaires mais parvint à se retenir.
« Oui, » répliqua t-elle en roulant des yeux, sans chercher à cacher son agacement.
« Où est-ce que tu vas ? »
« En ville. J'aimerais trouver un livre pour Tyrion... pour quand il se réveillera. »
« Oh. Je vois. »
Elle paraissait soulagée, ce qui dérouta Cersei. S'était-elle imaginé qu'elle allait faire quelque chose de stupide ?
S'était-elle inquiétée pour elle ?
Malgré elle, Cersei se radoucit.
« Pourquoi tu ne viendrais pas avec moi ? » se surprit-elle à proposer.
Cersei-copie écarquilla les yeux.
« Vraiment ? »
« Oui. Ce sera drôle... on nous prendra pour des jumelles. »
Sa copie finit par hocher la tête, une lueur réjouie au fond des yeux.
« C'est d'accord. »
« Parfait. »
Alors qu'elle allait la suivre à l'extérieur, elle se figea soudainement.
« Tu n'as toujours pas emporté de veste. Comment peux-tu toujours sortir sans te couvrir ? »
Les poings sur les hanches, elle ressemblait à une mère grondant son enfant, et voir une telle expression sur son propre visage était si comique que Cersei se contenta de lever les yeux au ciel. Elle consentit à retourner dans sa chambre pour récupérer son manteau et, à son grand soulagement, ne tomba pas sur Jaime ce faisant.
« C'est la première fois que je monte dans une voiture, » fit remarquer Cersei-copie quand elles arrivèrent sur le parking du pensionnat.
« Tu as besoin que je t'attache ? » railla Cersei.
« Non, c'est bon, merci, » répondit-elle en bouclant sa ceinture, feignant de ne pas avoir entendu le sarcasme dans sa voix.
Sa copie observa l'habitacle du véhicule sous toutes les coutures pendant la courte durée de leur trajet. Cersei aurait évidemment pu s'y rendre à pied, mais ses faibles capacités sportives l'en avaient dissuadée. Et puis, à quoi bon avoir une voiture si ce n'était pas pour s'en servir ?
Elle savait qu'il y avait au moins une librairie à Hautjardin pour être passée devant avec Jaime le jour de leur arrivée au pensionnat.
« Tu es déjà venue ici ? » demanda t-elle à sa copie en se garant.
« Non. Les gardiens nous donnent un peu d'argent de poche, mais on préfère le dépenser autrement que pour acheter des livres, Tyrion et moi, puisqu'on peut en avoir gratuitement à la bibliothèque.
« Ça se tient. »
Cersei préférait ne pas penser à ce que le libraire dirait s'il comprenait qu'elle était rentrée dans sa boutique en compagnie de sa propre copie et décida qu'il valait mieux adopter une attitude confiante. Ce fut donc la tête haute qu'elle salua le libraire en passant devant lui. Sa copie eut le bon sens de faire de même et de ne pas se comporter comme si elle n'était pas à sa place ici.
Cersei se dirigea directement vers la section Fantasy de la boutique. C'était le genre de livres préféré de Tyrion et elle voyait déjà son regard s'illuminer lorsqu'elle lui ferait cadeau d'un nouvel ouvrage, à son réveil.
Tu oublies qu'il ne sera sans doute pas heureux de te voir... lui murmura une petite voix, qu'elle s'efforça d'ignorer.
Elle ne pouvait pas laisser la culpabilité la submerger, elle ne pouvait pas se permettre de songer que Tyrion la détestait probablement de toute son âme, à présent, qu'elle avait réussi à détruire toute l'affection qu'il lui avait jamais portée, qu'elle était allée trop loin.
Non, elle devait se concentrer sur son opération et son rétablissement. Le reste, c'était secondaire pour le moment, ou du moins essayait-elle de s'en convaincre.
« Ton Tyrion aime la fantasy ? » s'enquit sa copie, qui s'était visiblement mis en tête de la suivre.
Cersei soupira intérieurement. Elle avait été stupide d'imaginer qu'elle ne lui collerait pas aux basques.
« Oui. »
Sa réponse laconique ne la découragea pas.
« Tu cherches quelque chose en particulier ? Je pourrais peut-être t'aider. »
Cersei rechignait à encore accepter l'aide de sa copie, l'impression insupportable de lui devoir quelque chose étant déjà assez pénible comme cela. Après quelques secondes d'hésitation, elle jugea qu'au point où elle en était, ça ne changerait plus grand chose...
« Tyrion aime les histoires qui se finissent bien, avec des relations fraternelles fortes et une jolie romance. »
Formuler les préférences de son petit frère à voix haute lui fit un drôle d'effet. Au fond, Tyrion recherchait dans les livres une version idéale de sa réalité, un monde où il trouverait l'amour et où lui, Jaime et Cersei seraient heureux pour toujours.
Un peu comme elle quand elle écrivait les aventures de Mya et Gendry dans son carnet, même si son Elysium à elle était né de la culpabilité et non de l'espoir.
Cersei-copie acquiesça et se mit à parcourir attentivement les étagères avant de saisir un roman et de le lui tendre. Il s'intitulait Le voyage de Songefeu.
« D'après mes souvenirs, il remplit tous tes critères. »
Un peu circonspecte, Cersei observa la couverture, qui représentait une jeune fille chevauchant un dragon, puis lut le résumé. En effet, ça avait l'air d'être un livre qui plairait à Tyrion... décidant qu'il ne valait mieux pas perdre davantage de temps, elle le coinça sous son bras.
« De rien, » ironisa sa copie.
Cersei fronça les sourcils. C'était tout à fait le genre de remarque qu'elle aurait pu faire. Ces points communs qu'elle se découvrait avec son alter ego lui déplaisaient fortement.
Comprenant qu'elle avait besoin d'espace, sa copie s'éloigna et déambula un peu au hasard dans la librairie. Cette fois, ce fut au tour de Cersei de la suivre, à distance cependant. Elle s'arrêta devant un étal où étaient disposés plusieurs recueils de poésie et en saisit un immédiatement. Se demandant quel livre avait ainsi retenu son attention, Cersei s'approcha, et constata qu'il s'agissait d'un recueil de Percy Bysshe Shelley, l'auteur d'Ozymandias.
Cersei-copie le feuilletait avec un intérêt évident.
Se fustigeant intérieurement pour ce qu'elle s'apprêtait à faire, elle lui prit le livre des mains et se dirigea vers la caisse.
« Mais... » tenta de protester Cersei-copie.
Elle ne l'écouta pas et se contenta de payer les deux livres, puis de se diriger vers la sortie avant de lui tendre le fameux recueil qui lui avait tapé dans l'œil.
« Tu n'étais pas obligée de faire ça. »
« De toute évidence, » ironisa t-elle.
Toutes deux remontèrent dans la voiture. Cersei jeta un coup d'œil à sa montre – elles n'étaient parties du pensionnat que trois quarts d'heure plus tôt.
« Est-ce que... est-ce que tu es si riche que ça ? » demanda sa copie en rougissant sur le trajet du retour.
« Plus encore, » s'esclaffa t-elle.
Elle repensa au sac rempli de plusieurs millions abandonné dans un coin de sa chambre. Tout cet argent que Baelish aurait pu avoir si seulement il avait consenti à rappeler les chirurgiens pour qu'ils opèrent Tyrion sur le champ... tout cet argent qu'il avait rejeté pour une stupide série de conférences...
« On dit que l'argent ne fait pas le bonheur. »
« Qu'est-ce que tu en sais, toi ? » rétorqua Cersei avec agacement.
Sa copie haussa les épaules.
« Pas grand chose. L'argent est... futile pour quelqu'un comme moi. Mais toi, tu es riche, et tu n'es pas heureuse. »
Nier ne lui traversa même pas l'esprit. Ses doigts se crispèrent sur le volant. Elle voulait être heureuse, elle voulait fermer les yeux et se réveiller dans le royaume d'Elysium aux côtés de Jaime et Tyrion, elle voulait oublier Robert et ses bleus invisibles, elle voulait oublier les cadavres de Gendry et Mya Waters, elle voulait oublier le bébé qui grandissait dans son ventre, elle voulait laisser s'échapper ses souvenirs et les regarder s'envoler vers le ciel comme des bulles de savon avant d'éclater, perdus pour toujours.
Cersei grimaça, amère. Elle avait voulu beaucoup de choses, au cours de sa courte vie. Elle avait voulu que Maman revienne, que Père ait un peu de considération pour elle, elle avait voulu aller à l'université et faire un métier qui lui plaisait.
Elle n'avait rien eu de tout ça. La seule chose qu'elle avait véritablement désirée et qui était en sa possession, c'était le cœur de Jaime – mais pour combien de temps encore ?
Le silence régna jusqu'à ce qu'elles reviennent au pensionnat. Sans se soucier de savoir si sa copie la suivait ou nom, Cersei vagabonda quelques instants entre les arbres, le nez en l'air. Le ciel était d'un bleu éclatant et le soleil brillait, comme un pied-de-nez aux nuages noirs qui obscurcissaient son humeur. Comme si son corps était devenu trop lourd, elle se laissa tomber dans l'herbe, les bras étendus, et se perdit dans la contemplation de cette infinité d'azur. Cersei-copie, après quelques instants d'hésitation, s'allongea à ses côtés.
« J'aimerais être un oiseau, » murmura Cersei. « J'aimerais être libre et pouvoir m'envoler quand bon me semble. J'aimerais vivre au lieu de survivre. »
« Tu peux vivre, si tu t'en donnes les moyens. »
Comme toujours, sa copie faisait preuve d'une naïveté sans égal. Cersei laissa échapper un petit rire sans joie, mais se laissa malgré tout happer par une rêverie.
Vivre, ce serait partir loin d'ici avec Jaime et Tyrion. Exactement comme elle le faisait quand elle n'était encore qu'une adolescente, elle imagina une jolie maison en bord de mer où ils s'installeraient tous les trois. Vivre, ce serait épouser Jaime et pouvoir afficher leur amour au grand jour. Vivre, ce serait élever leur enfant au milieu des éclats de rire et des coquillages. Vivre, ce serait protéger Tyrion de la cruauté du monde et faire en sorte qu'il oublie ce qu'était la tristesse.
Vivre, c'était aussi et surtout un fantasme qui lui était inaccessible, parce qu'elle ne pourrait jamais épouser Jaime, parce que leur enfant était issu d'un crime, parce qu'il la détesterait s'il connaissait toute la vérité, parce que Tyrion la détesterait à son réveil.
Elle ne vivait plus depuis qu'elle avait épousé Robert, mais sa rêverie ne la quitta pas, et elle ferma les yeux pour s'y perdre davantage.
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Sept heures.
Cersei entendit Robert se lever pour partir au travail. Crispée, elle feignit le sommeil, priant tous les dieux ayant jamais été imaginés pour qu'il se contente de sortir de la chambre sans s'intéresser à elle. Elle devina qu'il attrapait des vêtements dans l'armoire, puis l'entendit sortir de la chambre. Petit soupir de soulagement. Elle aurait un peu de répit jusqu'à ce soir.
Elle resta prostrée dans le lit jusqu'à ce que le son de la porte d'entrée qui claque lui indiqua qu'elle pouvait se lever sans risque. Elle fit la grimace quand elle se redressa en position assise. Tout son corps était douloureux, comme à chaque fois que Robert forçait un peu trop sur la boisson, c'est-à-dire presque tous les jours.
Huit heures.
Cersei trouva la force de se traîner jusque la cuisine, ouvrit le frigo, grimaça en constatant qu'il était presque vide. Elle allait devoir sortir faire des courses... Une vague d'angoisse monta aussitôt en elle. Après avoir ouvert un paquet de biscuits et avalé son contenu sans réel appétit ni plaisir, elle se dirigea vers la salle de bains. Une fois face à son miroir, elle se déshabilla et laissa son pyjama tomber sur le sol. D'un œil inquisiteur, elle inspecta son corps sous toutes les coutures à la recherche des nouveaux bleus ayant fleuri sur son corps depuis la veille. Celui qu'elle avait sur la tempe allait poser problème...
Cersei, qui n'avait jamais beaucoup aimé le maquillage, était désormais une experte en la matière. D'un air absent, elle saisit les divers fonds de teint qu'elle avait amassés au fil des semaines et entreprit de recouvrir ces taches couleur de ciel qui soulèveraient trop de questions si quelqu'un les apercevait.
Dix heures.
Cersei sortit de la maison en vérifiant une dernière fois que le résultat était satisfaisant grâce à son téléphone portable. Après avoir marché quelques minutes, elle grimaça. Son pantalon était trop petit pour elle... elle avait encore grossi... les pots de pâte à tartiner et autres aliments gras et sucrés qu'elle avalait y étaient pour beaucoup... cela suffirait-il pour repousser Robert ? Probablement pas...
Arrivée à destination, elle remplit son caddie d'un air crispé, comme si elle s'attendait que quelqu'un ne découvre toute la vérité rien qu'en lui jetant un regard. Elle sursauta violemment quand un homme la bouscula par inadvertance en marmonnant de vagues excuses. Le cœur battant, elle se dépêcha se terminer ses courses, sans oublier d'acheter en quantité des biscuits, pâtisseries et autres aliments bourrés de calories.
Midi.
En guise de déjeuner, Cersei avala une tablette de chocolat, puis s'empressa de commencer à récurer la maison, qui était pourtant d'une propreté éclatante. Il ne fallait pas que Robert trouve la moindre poussière ou petite tache. Son épaule se souvenait douloureusement de la fois où il avait jugé qu'il y avait trop de désordre dans la cuisine. Cersei s'activa en ne cessant de regarder sa montre. Il fallait qu'elle aille vite, toujours plus vite, au cas où il rentrerait à l'improviste. Ça s'était déjà produit et ce n'était jamais plaisant pour elle.
Quinze heures.
Epuisée, elle s'écroula dans le canapé et se recroquevilla sur elle-même. En regardant son téléphone portable, elle s'aperçut que Jaime lui avait envoyé un message. Il lui demandait de ses nouvelles, s'inquiétait un peu de ne pas en avoir plus de sa part. Les larmes lui montèrent aux yeux tandis qu'elle lui répondit en lui assurant que tout allait bien, qu'il ne fallait pas qu'il s'inquiète. La terreur lui étreignit le cœur en songeant à ce qui se passerait s'il découvrait toute la vérité. Robert entrerait dans une colère noire telle qu'elle n'en avait jamais connue. Elle se voyait déjà gisant sur le carrelage de la salle de bains, couverte de bleus, le visage en sang... il lui fallait continuer de mentir à tout prix, même si ça lui déchirait le cœur, même si le désespoir l'engloutissait un peu plus chaque jour, même si Jaime lui manquait à en crever.
Dix-huit heures.
Cersei s'attelait à la préparation du dîner. Là encore, il fallait que tout soit parfait, que Robert n'ait pas la moindre remarque à lui faire. Depuis qu'elle l'avait épousé, elle avait fait des progrès considérables en cuisine. Le jour où elle avait par étourderie oublié un gratin dans le four, elle avait récolté une gifle qui l'avait fait valser à travers la pièce.
Vingt heures.
Cersei finissait de mettre la table quand elle entendit la porte d'entrée s'ouvrir. Ses mains tremblaient tellement qu'elle manqua de laisser tomber l'assiette qu'elle tenait.
« Bonsoir, » dit-elle d'une voix mesurée.
Il lui répondit par un léger signe de tête et se laissa tomber sur une chaise, les yeux rivés sur son téléphone portable.
« Ton père est un emmerdeur de première. »
Cersei se garda bien de répondre et se contenta de poser la casserole sur la table avant de saisir l'assiette de Robert et de la remplir. Oh, que le temps où elle se plaignait de son père lui semblait loin... elle se demanda brièvement ce qu'il dirait s'il savait avant de juger qu'elle connaissait déjà la réponse. Il n'en aurait rien à faire. Il n'en avait jamais rien eu à faire d'elle.
Elle s'assit prudemment, sentant les yeux bleus qui la terrifiaient plus que tout la clouer sur place.
« Tu as encore grossi. »
Elle se mordit la lèvre.
« Je ne sais pas. »
« Moi, je sais. Bientôt, tu ne passeras plus les portes. Tu as de la chance que je t'aie épousée – quel homme aurait pu vouloir de toi, sinon ? »
Cersei laissa glisser l'insulte, prétendit que ça ne l'atteignait pas. Elle observa avec appréhension Robert goûter le ragoût qu'elle avait mis plusieurs heures à préparer.
« Ça manque de sel, » constata t-il d'un ton négligent.
Elle se crispa aussitôt, l'estomac noué. Heureusement pour elle, Robert semblait toutefois trop accaparé par son téléphone pour s'intéresser davantage à elle.
Son assiette terminée, il se leva et, sans lui jeter un regard, s'éloigna. Quelques minutes plus tard, la porte d'entrée claqua de nouveau. Il avait sans doute rendez-vous avec sa maîtresse ou un coup d'un soir quelconque. Cersei ne parvint pas à se détendre pour autant et, après avoir fait la vaisselle, elle monta à l'étage.
Vingt heures.
Elle prit sa douche en se savonnant délicatement, prenant garde à ne pas appuyer trop fort sur ses bleus. Puis, elle s'allongea sur le lit et regarda le plafond. Elle était trop angoissée pour essayer de se détendre avec un livre. De toute façon, elle avait perdu l'envie de lire. Même ça, il lui avait pris.
Finalement, elle ouvrit le tiroir de sa table de chevet et en sortit le petit flacon d'essence de belladone que son médecin lui avait prescrit quand elle lui avait confié avoir des problèmes de sommeil. C'était le somnifère le plus puissant sur le marché – trois gouttes à peine la plongeaient dans un sommeil de plomb. Elle veillait à en prendre chaque soir, parce qu'être sur le point de sombrer dans l'inconscience rendait les assauts de Robert un peu plus supportables.
Plop. Plop. Plop.
Les gouttes tombèrent dans son verre d'eau, qu'elle avala sans hésiter.
Vingt-trois heures.
Robert était de toute évidence à moitié ivre lorsqu'il tituba dans la chambre. Cersei, dont les paupières commençaient à se faire lourdes, se contenta d'attendre. Une fois débarrassé de ses vêtements, il grimpa sur le lit et, sans lui demander son avis, l'écrasa de son poids, exactement comme il le faisait presque tous les soirs.
Elle s'était défendue, au début, mais lutter ne faisait qu'aggraver les choses et elle n'en récoltait que davantage de bleus. Quand il s'introduisit en elle, elle étouffa le gémissement de souffrance qui remontait de ses entrailles, elle ignora la douleur causée par ses mains qui enserraient ses bras, elle prétendit être ailleurs et regarda le plafond jusqu'à ce qu'il se déverse en elle et retombe sur le côté, repu.
L'essence de belladone la délivra des sanglots qui remontait dans sa gorge avant qu'elle ne craque. Le lendemain, tout recommencerait, et le jour suivant, et le jour d'après, et celui d'après, jusqu'à la fin des temps. Cersei ne pouvait pas divorcer, elle ne pouvait pas s'enfuir, elle ne pouvait parler à personne de ce qui lui arrivait.
Il n'y avait aucune échappatoire.
Alors qu'elle sombrait dans le sommeil, une larme solitaire roula sur sa joue.
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Cersei-copie, allongée à côté de son modèle, l'observait à la dérobée. Elle avait de la peine pour elle. Etait-ce son désir caché de devenir médecin qui la poussait à essayer de soulager ses souffrances, ne serait-ce qu'un peu ?
Elle se demanda si son modèle trouverait la force de recommencer à vivre au lieu de survivre, si elle parviendrait à s'extirper de la dépression dans laquelle était tombée, si elle irait chercher l'aide dont elle avait besoin, à commencer par celle de son Jaime, à qui elle cachait visiblement beaucoup de choses.
Un petit nuage vint cacher le soleil pendant quelques minutes. Bien malgré elle, Cersei se demanda ce que ça ferait de l'observer depuis d'autres contrées, elle qui n'avait jamais connu que Hautjardin.
Le soleil brillait-il de la même façon à Braavos ? Un peu honteuse, elle se plut à s'imaginer l'observer jouer à cache-cache avec les nuages depuis l'université de la ville. La brochure que Mme Sorren lui avait donnée l'obsédait. Elle l'avait bien évidemment lue, et l'avait même relue encore et encore, jusqu'à la connaître par cœur. La perspective de pouvoir se promener dans les couloirs de l'université, de s'assoir dans des amphithéâtres et de réviser pour ses examens faisait battre son cœur un peu plus vite.
Vivre, pour elle, ce serait tout ça. Ce serait aider les humains d'une autre façon que celle pour laquelle on l'avait créée, ce serait devenir comme Talisa. Ce serait emmener Tyrion loin du pensionnat et convaincre Jaime de venir avec eux.
La culpabilité avait le même effet sur elle qu'un entrelacs de ronces autour de son cœur. Elle ne devait pas penser à ce genre de choses, elle le savait, et pourtant... et pourtant...
« Le jour où on s'est croisées pour la première fois... » avança Cersei-modèle. « Tu m'as dit qu'on ne pouvait pas prendre ton Tyrion. »
Elle se mordit la lèvre.
« Je n'aurais pas dû dire ça, » répondit-elle vivement. « C'était... c'était déplacé de ma part. »
Cersei n'avait pas réfléchi, ce jour-là. Ce n'était pas sa raison qui l'avait poussée à se jeter ainsi devant son petit frère, mais elle savait que ses sentiments auraient dû rester dissimulés.
Son esprit troublé lui faisait l'effet d'un champ de bataille. Elle devait se réjouir de la renaissance des étoiles de Tyrion, et c'était une illusion qu'elle parvenait à maintenir la plupart du temps, mais il y avait autre chose qui se frayait un chemin en-dessous, quelque chose d'interdit et qu'elle avait de plus en plus de mal à réfréner... Elle voyait le sourire de Tyrion et les étoiles dans ses yeux dès qu'il la regardait, entendait le son de sa voix et celui de ses éclats de rire, sentait la chaleur de son corps contre elle quand il l'enlaçait, et elle ne voulait pas que toutes ces choses disparaissent, et elle savait qu'elle n'avait pas le droit de vouloir cela, et elle était perdue, complètement perdue...
« Tu l'aimes. »
Ce n'était pas une question, c'était juste un constat simple et évident, et qui paraissait pourtant exceptionnel et étrange d'après le ton de Cersei-modèle...
« Bien sûr que je l'aime. C'est mon petit frère. »
Son modèle se redressa et planta ses yeux dans les siens, les sourcils froncés.
« Je pensais que les copies ne pouvaient pas aimer. »
Les larmes montèrent aux yeux de Cersei. Elle aimait, oh, bien sûr qu'elle aimait, elle aimait de multiples façons, elle aimait Tyrion et Jaime, elle aimait Alyssa et elle aimait Brienne et elle aimait Robert et elle aimait tous les autres pensionnaires, elle aimait l'étrange famille qu'ils formaient tous, elle les aimait par-delà la renaissance de leurs étoiles...
« Eh bien, » répondit-elle d'une drôle de voix. « Tu pensais mal. »
Cersei-modèle ne la vit pas fondre en larmes, elle partit en courant bien avant.
