Le silence les enveloppait d'une épaisse chape de plomb.

Devant eux fumaient deux tasses pleines d'un chocolat chaud préparé par Sirius, comme promis. Mais il désespérait de voir Remus se défaire de son manteau crasseux et de cette manie de jouer avec la bandoulière de son sac, comme s'il s'apprêtait à partir en courant à tout moment.

Que disait-on à l'homme qu'on aimait après l'avoir soupçonné de trahir les siens ? Éprouvait-il seulement encore quelque sentiment positif pour lui ?

— Merci… Pour le chocolat, dit simplement Remus, les yeux toujours rivés sur le breuvage brûlant.

Sirius crevait d'envie de lui hurler qu'il l'aimait, mais il doutait que ça apaise son interlocuteur d'une quelconque façon. S'il l'aimait, pourquoi l'avait-il laissé à la rue ? lui rétorquerait-il. Et il aurait bien raison. S'il l'aimait vraiment, pourquoi avoir douté de lui ? Cette question hantait Black plus que tout autre. Ce qu'elle disait de lui le mortifiait. Où était passée sa fidélité à toute épreuve lorsque Remus en avait eu besoin ? Devait-il essayer de le reconquérir à tout prix, alors que leur première tentative s'était soldée par un échec aussi douloureux ? Remus méritait-il seulement d'être coincé avec lui, qui avait été incapable de le soutenir ?

— Tu ne les as pas enlevées, fit remarquer Remus d'une drôle de voix en désignant les trois photos mouvantes qui s'étalaient sur le manteau de la cheminée.

L'une d'entre elles représentait les quatre Maraudeurs fraîchement diplômés de Poudlard, riant et se chamaillant. À l'autre extrémité s'agitaient les jeunes James et Sirius qui faisaient les pitres avec leurs balais, fiers comme des paons. Enfin, au centre trônait une photo de Sirius et Remus adultes, un bras autour des épaules, un bras autour de la taille. Si James l'avait déjà vue, il n'avait jamais posé de question. Sans doute cela lui paraissait-il trop invraisemblable que deux de ses meilleurs amis tombent amoureux en cachette.

— Je n'arrive pas à m'y résoudre, s'excusa Sirius d'un sourire coupable. Tout ce qu'on a vécu… Je me demande si ça avait encore de l'importance, pour lui.

— Je préfère ne pas y penser, soupira Lupin en trempant pensivement ses lèvres dans le liquide sucré.

— Ce qu'il nous a fait est impardonnable, gronda-t-il avec fureur.

— Il n'est pas responsable de tout, fit posément remarquer le loup-garou.

Sirius se sentit blêmir, mais Remus ne s'attarda pas sur le sujet, qu'il semblait considérer comme clos :

— Comment vont James et Lily ? Et Harry ? Il doit avoir grandi, depuis la dernière fois…

La dernière fois que Sirius et James lui ont adressé la parole. C'était toute la cruauté que recelait cette ellipse soigneusement formulée ; le lycanthrope était particulièrement habile à cet exercice.

— Bien, très bien, répondit Patmol après un temps. Ils sont libérés d'un fardeau, même si… La vérité a eu son lot de douleurs aussi.

— J'imagine, oui…

Afin de dévier la conversation tendue qui s'annonçait, Sirius s'empressa d'enchaîner :

— Harry marche, maintenant. Et il vole, même ! Tiens, regarde…, lui montra-t-il fièrement en extirpant une petite photo de sa poche, sur laquelle Harry riait aux éclats sur son balai-jouet.

— Le digne filleul de son parrain, sourit furtivement Remus en levant les yeux vers lui.

L'intensité de son regard ambré l'ébranla. Il ressentait son absence jusque dans sa chair ; ça faisait mal, si mal. Sans réfléchir, il lança :

— Tu m'as tellement manqué.

Le regard de Lunard vacilla un court instant, et il baissa les yeux à nouveau.

— Depuis que tu as fait tes valises, je… Je regrette tellement… Même quand j'ignorais si tu étais coupable ou non, je ne pouvais pas m'empêcher…

— Enfin, ça ne t'a pas empêché de ne plus me faire confiance, lança froidement Remus.

— Mais tu ne m'as jamais détrompé !

Le lycanthrope redressa si brusquement la tête que Sirius eut un mouvement de recul devant ses yeux brillants de colère contenue.

— Il aurait fallu que je montre patte blanche pour que tu me croies ? Et comment est-ce que j'étais censé faire ça ? Tout jouait contre moi, ma parole ne valait pas tes préjugés.

— Je n'avais pas de préjugés ! s'exclama Sirius, outré. C'était…

— Et comment est-ce que tu appelles ça, exactement, de soupçonner le plus loup-garou des deux seules personnes suspectes ? Alors que tu m'aimais !

Il avait manqué de hurler sa dernière phrase, gagnée par les accents du désespoir. Sa main se referma convulsivement sur sa tasse alors qu'il cherchait à calmer sa respiration soudain très lourde, sa fureur jusqu'ici rentrée menaçant de déborder à tout instant. D'un geste agacé, il fit jouer son épaule douloureuse, comme un loup furieux chassant une mouche.

— Remus…

Le lycanthrope retira prestement sa main lorsque Sirius tenta d'y poser la sienne.

— Ne me touche pas ! Je t'interdis !

Sa voix tremblait si fort, à présent, que Sirius s'était levé par réflexe, prêt à le prendre dans ses bras.

— Je comprends ta colère, Rem, mais…

— Ne m'appelle pas comme ça, le coupa-t-il d'une voix blanche. Arrête de… Arrête ça.

— Arrêter quoi ?

— De faire comme si… comme si c'était réparable.

Une pierre tomba dans l'estomac de Sirius. Il allait être malade.

— J'ai fait une erreur, admit-il. Mais on pourrait… On pourrait peut-être se donner une seconde chance…

— Là où il n'y a pas de confiance, je ne vois pas où il y aurait quelque relation que ce soit.

— Mais je te fais confiance ! s'écria Sirius, au bord des larmes. Je te le jure ! C'est juste que… que… Je me suis laissé gagner par la peur, voilà ! J'étais terrifié à l'idée que mes meilleurs amis meurent par ma faute, qu'une erreur de jugement tue mon filleul…

— Une erreur de jugement ? releva Remus, la voix enrouée.

— Remus, je t'en prie ! Tu n'es pas… Tu es la meilleure chose qui me soit jamais arrivée !

— Tu as une drôle de façon…

— C'est toi qui es parti ! rugit l'Animagus, d'une voix si rauque et si puissante qu'on eut cru un aboiement.

Un léger silence s'étira.

— Je ne t'ai jamais demandé de partir, je ne t'ai jamais accusé de quoi que ce soit, c'est toi qui…

— Moi qui ai inventé tout ça ? suggéra Lunard d'une voix dangereusement basse.

— Non ! Je… J'avais des doutes, mais tout le monde avait des doutes ! Je t'en ai fait part pour que tu me rassures !

— Pour que je te rassure ?

Remus fut secoué d'un rire sans joie, incrédule.

— C'est à moi qu'on ne faisait plus confiance et c'était à moi de te rassurer ? Qu'avais-je fait, exactement, pour mériter cette méfiance ? Quelle attitude précise a éveillé tes soupçons ? Vas-y, je t'en prie, éclaire-moi.

Son ton était tranchant, sans appel. Sirius hésita.

— Ce n'était pas… ton attitude en particulier.

— Non, en effet, convint Lupin avec un sourire désagréable. C'était ce que j'étais. Un loup-garou. Quel loup-garou ne serait pas tenté de rejoindre Voldemort pour aller mordre et tuer des innocents, hein ? Franchement, quel benêt je fais !

— C'était toi ou Peter ! cracha Patmol, à court de patience. Ta lycanthropie n'a joué aucun rôle là-dedans ! Tu étais simplement le plus doué et le plus charismatique des deux ! On ne voyait pas Voldemort compter sur un minable !

S'ensuivit alors une série de jurons enflammés qui gronda longtemps dans la pièce, alors que Sirius se gonflait.

— C'est ton opinion de James et moi ? De pauvres mecs qui détestent secrètement leur meilleur ami ? Franchement, je pensais qu'on avait fait nos preuves, depuis le temps ! On est devenus des Animagi pour toi ! Je t'aime, bordel de merde, Remus ! Est-ce qu'il faut que je me roule à tes pieds pour que tu me pardonnes ? Tiens, voilà, regarde, profite du spectacle !

Et, aussi incongru que cela puisse être, Sirius Black écarta violemment sa chaise qui valdingua contre un mur, se planta face à Remus et, sans détourner le regard, se laissa tomber à genoux devant lui.

Les yeux écarquillés, légèrement tremblant, Lunard l'observa un instant, mutique. Une fois le choc passé, il leva une main hésitante et tapota l'épaule de Sirius.

— Tu peux… te relever. Merci, Sirius.

Patmol serra les dents et préféra passer sous silence qu'il avait espéré plus qu'une tape amicale sur l'épaule pour saluer sa démonstration. Il se releva néanmoins sans faire de commentaire, le regard toujours noir.

— Je suis prêt à tout, Remus. S'il faut que je répète ce petit manège tous les soirs pour te convaincre que je te fais entièrement confiance et que je te confierais ma vie, je le ferai.

Le lycanthrope ouvrit la bouche, la referma, pinça les lèvres.

— Je ne suis pas certain que ce soit une excellente idée. Tu avais… en partie raison de te méfier de moi.


Le prochain chapitre s'intitulera « Vider son sac ».