Après l'échec culinaire de Sirius et la révélation saisissante de la désertion de l'appartement, Remus semblait s'être considérablement radouci. S'il se conduisait quelques heures plus tôt avec hostilité ou indifférence, il semblait cette fois un peu plus amical. La vision de l'alliance intouchée, placée comme un précieux trésor sur la table de chevet, paraissait également lui avoir fait un choc.
Il savait à présent sans aucun doute que Sirius avait été tout aussi malheureux que lui au cours des derniers mois. Cette découverte les mettait – presque – sur un pied d'égalité, et l'embarras du lycanthrope avait quasiment disparu au profit d'une jovialité un peu forcée.
Enfin délesté de son manteau, il s'était décidé à cuisiner à son tour, après que Sirius eut fait apparaître des ingrédients directement tirés de la cuisine des Potter. Il s'affairait d'une marmite à l'autre, préparant un bon ragoût d'il ne savait trop quoi. En tout cas, ça sentait drôlement bon et son ami avait retrouvé quelques couleurs et un peu d'entrain. Sirius lui tournait autour comme un chien gourmand, ravi de le voir babiller en lui expliquant ce qu'il faisait.
S'il s'était écouté, Patmol se serait collé à son dos pour enfouir son nez dans son cou et lui murmurer qu'il l'aimait, encore et encore et encore et encore. Mais, d'une part, Remus se serait braqué et probablement enfui, et d'autre part, il devait bien avouer que son meilleur ami avait une hygiène assez douteuse qui lui picotait les narines.
— Tu prends ta douche le matin ou le soir ? demanda-t-il innocemment en s'appuyant négligemment sur un rebord du plan de travail.
Il savait très bien que Remus John Lupin prenait sa douche le matin, à 7 h 30 précises, se brossait les dents sous l'eau en sifflotant et étouffait un juron lorsque Patmol venait se coller à lui avec son haleine du matin pour réclamer un baiser – et pourquoi pas une étreinte sauvage contre l'une des parois de la douche.
Mais il était autrement plus poli de lui demander cela l'air de rien, plutôt que de lui indiquer qu'il pouvait prendre une douche quand il le souhaitait – sous-entendu : va prendre une douche, tu pues. Il savait également que l'hygiène était très importante pour son ami, et que son état actuel était une source de honte suffisamment cuisante pour lui sans avoir à le lui rappeler.
— En ce moment, je la prends plutôt le soir, répondit posément Remus, non sans une pointe de gêne.
— Ah, parfait ! Tu n'auras qu'à y aller après manger.
Pour désamorcer tout à fait l'embarras qu'il pressentait chez son meilleur ami, il lui vola la cuillère en bois dont il se servait pour goûter la sauce et la fourra dans sa bouche à son tour sous l'œil scandalisé de Lupin.
— Hm, pas mal, pas mal, convint Black en hochant la tête d'un air satisfait.
Et, avant que son compagnon ne s'énerve, il fit un virage à trois cent soixante degrés :
— Tu veux apprendre quelque chose de complètement fou ?
Remus récupéra la cuillère en bois avec un certain mécontentement et, du bout de sa baguette magique, la remit au travail. La curiosité l'emporta cependant :
— Dis-moi.
— J'imagine que tu n'as pas eu le détail de l'arrestation de Peter…
— Non, en effet, admit Remus avec une certaine surprise.
— Eh bien figure-toi que j'ai fait équipe avec Servilus pour le coincer. Tu y crois, toi ?
Remus manqua s'étouffer, éclata de rire pour la première fois (un son si doux qui fit rosir Sirius de plaisir), puis exprima un profond choc en constatant le sérieux de son ami.
— Mais non… Vraiment ?
Il semblait effaré.
— Je t'assure, confirma Black avec le petit air supérieur de ceux qui savent, attendant impatiemment que Remus le bombarde de questions avides.
Mais il n'en fit rien, pensif.
— Tu ne veux pas que je te raconte ? insista Patmol, quelque peu déçu.
— Mais si, mais si, sourit Remus avec un petit rire. Je sais que tu en meurs d'envie.
Le voir à nouveau sourire et rire réchauffait tellement le cœur de Sirius qu'il se sentait prêt à faire des roues sans discontinuer dans tout l'appartement si ça pouvait le maintenir dans cet état de joie simple et de décontraction.
Il se rengorgea et se lança dans le récit détaillé de sa folle aventure, entre alliance improbable, stupeur face à la vérité et combat acharné contre des Mangemorts.
— Tu as eu une chance incroyable de te trouver chez Lily et James au moment où Voldemort vous a attaqués…, fit remarquer Lupin après avoir bu ses paroles.
— Oui, j'ai pris Harry et me suis enfui, ça a laissé tout loisir à James et Lily de partir sans demander leur reste. Ils n'avaient plus besoin de le protéger.
Son ami hocha la tête, très sérieux.
— Et c'est dès le lendemain que Severus vous a contactés pour vous proposer de faire alliance ?
Sirius leva les yeux au ciel.
— En réalité, il n'est pas venu lui-même offrir ses services de Mangemort pathétique. C'est Dumbledore qui nous a exposé le plan le surlendemain. A priori, Servilus s'est lassé de Face de Serpent.
Remus ne put s'empêcher de sourire.
— Ton analyse est très sommaire – partiale, même. Je crois plutôt que Severus n'a jamais cessé d'aimer Lily et que l'attaque de Voldemort sur les Potter l'a nettement refroidi. Il a sans doute eu la peur de sa vie.
Sirius émit un reniflement dédaigneux.
— Quoi qu'il en soit, on a coincé ce sale traître de Peter trois jours plus tard. Servilus nous a confirmé qu'il était le traître, mais à présent que Voldemort avait pénétré la maison des Potter, ça ne pouvait qu'être lui.
— Je trouve ça incroyable que tu aies décidé au dernier moment de convaincre James de désigner Peter pour être le Gardien du Secret…
Comme Sirius pâlissait, Remus s'empressa d'ajouter :
— Je trouve que c'était un coup de bluff génial ! La preuve, personne ne l'aurait jamais soupçonné si nous n'en avions pas eu la preuve irréfutable.
— Et si je n'avais pas commis l'erreur monumentale de lui faire confiance, on aurait évité une nuit de terreur, grogna Black, renfrogné. Peut-être que personne n'est mort, cette nuit-là, mais je peux t'assurer que j'ai vécu la pire nuit de toute ma vie.
...
31 octobre 1981
Godric's Hollow
Sirius était hilare.
Harry avait dévasté l'intégralité de sa chambre à l'étage en volant sur son balai-jouet. Si Sirius avait essayé de contenir le petit acrobate démoniaque au début, plus les objets tombaient, plus la catastrophe prenait de l'ampleur, plus il hurlait de rire. Il s'était écroulé à demi sur le sol, son rire semblable à un aboiement semblant encourager Harry à aller de plus en plus vite.
— Qu'est-ce que vous fabriquez, là-haut ? cria Lily depuis le rez-de-chaussée, une inflexion légèrement inquiète dans la voix.
— Rien, rien, Harry vole ! Vole, Harry ! l'encouragea Sirius, des larmes d'hilarité sillonnant ses joues rosies de joie.
— Sirius Black, je ne t'ai pas accueilli sous mon toit pour que tu encourages mon fils à…
Mais le cri de Lily se perdit dans une plainte glaçante. Sirius se redressa aussitôt, sentant le sang quitter son visage.
— Voldemort !
Il y eut un bref silence, puis des pas précipités qui se rapprochaient.
— Prends Harry ! Je vais le retenir ! hurla James en entraînant Lily dans l'escalier avec une violence arrachée à l'urgence.
Sirius surgit dans le couloir de l'étage, haletant, les cheveux dans les yeux, et rugit à son tour, Harry dans les bras :
— Je prends Harry, fuyez ! Fuyez!
James et Lily transplanèrent au moment où Voldemort surgissait dans un bang retentissant, faisant voler la porte en éclats. Sirius eut tout juste le temps d'entendre son mugissement de rage avant de transplaner à son tour, son filleul dans les bras.
L'étau se resserra lorsqu'il se retrouva accroupi derrière un buisson jouxtant l'allée principale de Pré-au-Lard. Il tenait Harry fermement serré contre son cœur battant douloureusement. Il avait l'impression qu'il allait vomir ses entrailles, les joues glacées.
Machinalement, il caressa les cheveux du petit qui commençait à pleurer, perturbé par le changement brutal de comportement de son parrain et la désagréable sensation du transplanage.
Ma baguette…
Dans la confusion, il avait oublié sa baguette sur le sol de la chambre du petit.
Sirius dut prendre quelques minutes pour reprendre ses esprits, le cœur au bord des lèvres. Comment… Comment… Peter. C'était forcément Peter. Non ! Non ! Ça ne pouvait pas… Ça ne se pouvait pas… Peter n'aurait jamais… Et Remus… Oh, Remus…
Ravalant des gémissements paniqués, il se redressa comme un ressort et se mit à courir comme un dératé dans le village de sorciers. Les gens le fixaient avec des yeux ronds, alors que la nuit commençait tout juste à tomber. Mais il n'avait qu'un seul but, il ne devait pas dévier de sa course une seule seconde, ni même réfléchir à ce que tout ça signifiait : d'abord, il devait mettre Harry en sécurité. Ensuite, il tenterait de contacter James et Lily pour s'assurer que tout allait bien de leur côté.
— Harry… haleta-t-il alors que l'enfant braillait à présent à gorge déployée.
Il dérapa devant les Trois Balais, et se mit à hurler d'une voix méconnaissable, transfigurée par la terreur :
— Quelqu'un, n'importe qui ! Appelez Albus Dumbledore ! Immédiatement !
Madame Rosmerta surgit du pub, l'air affolé.
— Sirius ? Mais enfin…
— Pitié, vite ! lui cracha-t-il au visage, trois octaves trop haut.
Il lui tendit Harry, comme preuve d'il ne savait trop quoi.
Devant son état d'épouvante avancé, Mme Rosmerta ne chercha pas à discuter et envoya son Patronus chercher Dumbledore.
Durant les longues minutes qui s'écoulèrent, Sirius dut rassembler tout son courage pour ne pas fondre en larmes ou hurler sans discontinuer. James, Lily, Remus, Harry, James, Lily, Remus, Harry… Peter.
Il n'arrivait pas à y croire. Ça ne se pouvait pas. C'était impossible.
— Sirius, vous devriez entrer vous asseoir, proposa aimablement Mme Rosmerta en l'examinant avec une inquiétude grandissante. Vous êtes tout pâle…
Qu'est-ce que j'ai fait?
L'horreur infiltrait ses doigts glacés dans ses entrailles. Comment avait-il pu… Pourquoi…
— Sirius, dit soudain la voix douce de Dumbledore, surgi d'on ne savait où.
Trop hagard pour poser des questions ou s'en soucier, Sirius ouvrit la bouche, la referma, puis fondit en larmes. Pleine de sollicitude, Mme Rosmerta prit Harry dans ses bras avec délicatesse tandis que Dumbledore posait une main apaisante sur son épaule secouée de sanglots.
— J'ai fait une horrible erreur, hoqueta-t-il, incapable de canaliser ses pensées qui tourbillonnaient en lui donnant la nausée.
— Que s'est-il passé ? demanda posément le directeur de Poudlard, les yeux étincelants derrière ses lunettes en demi-lune.
— Voldemort, souffla-t-il dans un borborygme à peine compréhensible.
Madame Rosmerta étouffa avec peine un petit cri, les yeux écarquillés.
— James et Lily… ? interrogea gravement le professeur.
— Enfuis, répondit péniblement Sirius en cherchant de l'air pour se calmer. Je ne sais pas où… Ils sont partis avant moi, j'espère qu'il ne les a pas rattrapés… Oh mon Dieu…, gémit-il, à deux doigts de vomir.
— C'est très bien, Sirius, le rassura Dumbledore en pressant plus fort son épaule. Tu as fait ce qu'il fallait. Harry est avec toi, en sécurité, et Lily et James sont suffisamment intelligents pour s'enfuir là où il ne pourra pas les atteindre.
— Mais… mais…, voulut protester confusément Sirius.
— Nous savons à présent qui vous a trahis, murmura le directeur d'une voix indéchiffrable.
Sirius voulut hocher la tête en signe d'assentiment, mais il ne parvint qu'à la secouer vivement, agité de tremblements incontrôlables.
— C'est pas possible, coassa-t-il, ça ne se peut pas…
— C'est la seule explication, lui assura Dumbledore avec une sollicitude qui donnait à Sirius l'envie de lui arracher sa barbe et de la lui faire manger.
— Remus, finit-il par lâcher, le ventre tordu de culpabilité.
— Parons au plus pressé, décida le vieil homme avec pragmatisme. Si je ne dis pas de bêtise, je devrais… Ah, oui, voilà, très bien… Très bien, sourit-il alors qu'un Patronus de chat venait à sa rencontre.
Le chat argenté se planta devant Dumbledore et lança de la voix de Minerva McGonagall :
— Albus, les Potter sont là.
Et le chat s'évanouit, aussi simplement que cela.
Le poids qui écrasait la poitrine de Sirius s'allégea sérieusement.
— Suis-moi, lui enjoignit le professeur.
Lorsque Sirius aperçut ses meilleurs amis à l'autre bout du hall de Poudlard, il lui semblait que le sang affluait à nouveau à ses tempes. Il se précipita vers eux pour les prendre dans ses bras, mais il fut dépassé par les parents inquiets qui se ruèrent sur Dumbledore, qui avait récupéré Harry.
Un seul soupir de profond soulagement monta de leurs gorges, et ils se tournèrent ensuite vers Sirius, figé, qui se sentait soudain si mal qu'il aurait préféré disparaître sous terre. Comment pouvait-il être surpris qu'ils lui en veuillent ? C'était sa faute si…
Mais ses lèvres n'eurent pas le temps de trembler davantage, car Lily s'était jetée dans ses bras en murmurant des « Merci » hoquetants. Sirius cilla, puis l'enveloppa de ses bras en lui rendant son étreinte.
— Lily, je suis tellement désolé…, murmura-t-il, accablé.
Lorsqu'il croisa le regard de James par-dessus l'épaule de sa femme, il ne sut pas quoi dire tant son regard était dur, métallique.
— James, je suis…
— Mon bon vieux Patmol, soupira James en passant une main tremblante dans ses cheveux déjà ébouriffés. Je crois… Je crois qu'on a perdu un ami, ce soir.
— Je suis tellement désolé ! répéta Sirius en s'écartant de Lily pour se rapprocher de son ami. J'aurais dû… Ou plutôt, je n'aurais pas dû…
— Comment pouvais-tu savoir ? Oh, par Merlin, Sirius…
Et sans un mot de plus, il l'étreignit à son tour comme un frère. Son cœur battait aussi fort que le sien en cet instant.
— Peter… J'arrive pas à y croire, murmura l'ancien Attrapeur, le regard troublé.
— Moi non plus. Jamais je n'aurais pensé… Je croyais…
— Lorsque Remus est parti sans donner de nouvelles, j'ai cru qu'on avait identifié le traître. Je… Je m'en veux tellement, soupira James en secouant la tête avec lassitude. Quelle stupidité d'avoir pensé une seule seconde qu'il nous aurait trahis ! Remus a toujours été si…
James ne parvint pas au bout de sa phrase.
Sirius était à court de mots. Il n'aurait jamais dû le laisser quitter l'appartement sans chercher à le retenir. Où pouvait-il être ? Était-il seulement en sécurité ?
— Comment auriez-vous pu envisager une seule seconde la trahison de l'un de vos meilleurs amis ? les interrompit Lily. Ce n'est pas votre faute si l'un d'entre eux a changé de camp ! Je suis certaine que Remus sera compréhensif. Il était aussi affecté que vous à l'idée que l'un des Maraudeurs se retourne contre nous.
En cet instant, Sirius brûlait d'envie de leur dire que Remus n'était pas que son meilleur ami, mais l'amour de sa vie qu'il avait laissé filer. Et dire qu'il s'était infligé tous ces mois de solitude et de désespoir pour rien ! Mais pourquoi le loup-garou était-il parti, s'il n'était pas coupable ?
Le prochain chapitre s'intitulera « Sa vérité ».
