Merci aux lecteurs et lectrices qui prennent le temps de laisser des reviews, ainsi qu'à celles et ceux qui suivent silencieusement les updates.
J'espère que la suite vous plaira autant. :)
18 novembre 1981
Londres
À cette question lancinante, Remus ne détourna pas les yeux. Sirius en fut soulagé – surpris, mais agréablement.
— Pourquoi je suis parti, répéta lentement le lycanthrope, détachant chaque syllabe avec précaution.
Il semblait réfléchir à sa réponse, alors qu'ils s'étaient attablés pour déguster le délicieux repas qu'il leur avait mitonné. L'Animagus ne le lâchait pas des yeux, suspendu à ses lèvres.
— Ce n'était peut-être pas évident pour toi, je m'en rends compte maintenant, admit Lupin en pinçant les lèvres. Si tu le veux bien, je vais donc te raconter ma version de l'histoire. Mais ne m'interromps pas, l'avertit-il en levant un doigt impérieux alors que Sirius ouvrait déjà la bouche.
Contrit, mais avide de savoir, Patmol acquiesça.
...
10 juillet 1981
Londres
Encore un refus.
Remus balança rageusement la lettre apportée par le hibou du ministère de la Magie, s'affalant dans le canapé en enfouissant le visage dans ses mains.
Quand arriverait-il seulement à décrocher un seul emploi ? Et pas par l'intermédiaire de James ou Sirius ! Un véritable emploi, qui corresponde à ses compétences et à ses études. Il ne parvenait pas à se résoudre à postuler à n'importe quoi. Il avait bien le droit de travailler comme un sorcier normal, non ? Il n'était ni le plus stupide ni le plus jeune ! Il avait vingt et un ans, deux diplômes de l'une des plus prestigieuses écoles de sorcellerie et du talent, bon sang !
C'était de pire en pire. Auparavant, il parvenait à décrocher des entretiens pour se défendre, mais maintenant, c'était tout juste si on ne refusait pas qu'il dépose sa candidature. Son nom commençait à circuler, c'était certain. C'est Lupin, mais si, tu sais, le loup-garou… Ah, oui, on va peut-être éviter de le prendre, alors… Franchement, qui serait assez fou pour embaucher un loup-garou? Admettons qu'il ne fasse pas de mal à une mouche, ça veut quand même dire qu'il n'est pas là pendant plusieurs jours une fois par mois! Tu te rends compte? C'est pas la charité, ici.
Dumbledore avait promis qu'il essaierait d'intercéder en sa faveur, mais par les temps qui couraient, il avait tout simplement d'autres choses plus importantes à gérer. Même si Remus devait bien admettre qu'il nourrissait une certaine rancœur à son égard après avoir constaté être de moins en moins convié aux missions de l'Ordre. À quoi servait-il, s'il ne pouvait ni aider à lutter contre Voldemort ni contribuer d'une quelconque façon au bon fonctionnement du monde magique ?
Il n'aurait jamais dû venir à son premier entretien un lendemain de pleine lune. Quelle naïveté ! Il aurait dû le repousser, quitte à ne pas être pris. Son examinateur, un Auror au regard vif, avait aussitôt posé des questions intrusives, noté ses cicatrices, la façon dont il essayait de paraître naturel malgré les douleurs qui le tenaillaient… Puis il avait relevé la coïncidence avec la pleine lune. Remus s'était senti suer à grosses gouttes, de plus en plus pâle à mesure que l'Auror faisait pression sur lui.
Il avait tenu bon, évoqué une maladie chronique, mais c'était trop gros pour un chasseur de mages noirs et de créatures dangereuses. Lorsqu'il était sorti de l'entretien, Remus avait attendu d'être revenu à l'appartement pour fondre en larmes dans les bras d'un Sirius désemparé et furieux.
Il s'était préparé pendant des mois à cet entretien décisif. Il voulait devenir Auror, comme ses deux autres amis.
Désespéré en constatant qu'il n'avait pas été retenu, contrairement à James et Sirius, il avait sollicité un rendez-vous pour discuter de sa « situation spécifique » et jouer cartes sur table. On lui avait assuré que cela n'avait rien à voir avec sa lycanthropie, qu'il ne correspondait tout simplement pas au poste.
L'Auror avait dû le répéter à tout le monde. Lui qui avait simplement voulu bien faire… Et voilà ce que ça valait, de faire six fois plus d'efforts que les non-loups-garous ! Rien, rien du tout. Du vent.
Il poussa un juron, se redressa, déchira la lettre et la fourra à la poubelle. C'était peut-être là qu'était aussi sa place, après tout.
Amer et désemparé, il décida de lire la Gazette du jour pour s'occuper l'esprit, s'empêcher de penser que Sirius était au bureau des Aurors avec James, à suivre leur formation d'apprentis tandis que lui ne parvenait même pas à dépasser les entretiens d'embauche. Pathétique…
Mais la lecture du journal ne lui apporta aucun réconfort. On y parlait en long, en large et en travers de Voldemort, de ses partisans, des sortilèges d'Imperium qui déchiraient les familles et le ministère, des loups-garous qui rejoignaient les Mangemorts…
Lorsque son regard tomba sur un paragraphe particulièrement insultant pour les « gens de son espèce », il referma la Gazette avec hargne et bondit sur ses deux pieds pour se ruer dans la chambre. Tant pis, il lirait du bon vieux divertissement, puisque le monde réel s'acharnait à lui faire comprendre qu'il n'était pas le bienvenu.
Où avait-il bien pu mettre ce foutu livre ? Il était presque sûr de l'avoir laissé dans la chambre ce matin. À moins que… Il se souvint confusément que Sirius l'avait attrapé par la taille pour le jeter sur le lit alors qu'il avait le nez dans son livre, et que ses baisers et ses mains lui avaient fait oublier ne serait-ce que la faculté de lire et de parler. Un petit sourire béat flotta un instant sur ses lèvres, puis il se reprit et s'agenouilla pour chercher le bouquin introuvable.
Il l'aperçut sous le lit, mais il avait glissé du côté de Sirius. Il se redressa en soupirant, fit le tour du lit et s'agenouilla à nouveau, se tordant pour attraper le livre du bout des doigts. Il aurait très bien pu se servir de sa baguette pour s'épargner tous ces efforts, mais il préférait s'occuper manuellement le plus longtemps possible. Autrement, il revenait sans cesse à ses pensées noires.
Lorsqu'il parvint à s'en saisir dans un « Ah ! » victorieux, il se redressa si vite qu'il heurta la table de nuit de Sirius, dont le tiroir à moitié défoncé s'ouvrit et manqua de l'assommer.
— Par Merlin ! s'écria Remus avec exaspération.
Quand allait-il enfin réparer ce maudit tiroir ? Il lui suffirait d'un simple Reparo ! Il n'allait certainement pas le faire pour lui. Ce n'est pas parce qu'il tournait en rond à la maison qu'il allait devenir sa bonniche. Irrité, il s'apprêtait à refermer le tiroir lorsque ses yeux se posèrent sur le contenu du tiroir.
Une alliance…
Son cœur manqua un battement, et il resta stupéfait plusieurs secondes.
— Une alliance…, répéta-t-il à haute voix en s'en emparant pour l'examiner.
Il constata avec davantage de stupeur qu'à l'intérieur étaient gravées les initiales « R. J. L. & S. B. ». C'était donc bien à lui qu'il la destinait ! Mais pourquoi diable… ? Quel besoin… ? À quelle occasion… ?
Sirius était un grand sentimental, au fond, mais il n'aurait jamais cru qu'il puisse symboliquement le demander en mariage. Ce dernier mot résonna étrangement à ses oreilles, qui se mirent à tinter. Un mélange d'intense bonheur et de terreur pure se disputèrent son cœur, mais un « crac » sonore le fit sursauter et remettre précipitamment l'alliance dans son tiroir d'origine.
— Remus ?
Le loup-garou s'éclaircit la gorge et voulut se redresser avant de lui indiquer sa position, mais Sirius s'était déjà engouffré dans la chambre, le visage inquiet. Il s'éclaira presque aussitôt en le voyant.
— Tu étais là !
— Euh, oui…
— Qu'est-ce que tu faisais ? ajouta aussitôt Sirius d'un air soupçonneux en avisant le tiroir entrouvert et la position compromettante de Lupin.
— R-Rien du tout, bafouilla Remus en se redressant comme si un insecte invisible l'avait piqué. Je cherchais mon livre, indiqua-t-il en brandissant l'ouvrage.
— Ah oui, le fameux livre de ce matin, ricana Patmol au souvenir ému de leurs ébats improvisés. D'ailleurs, je suis arrivé tellement en retard que j'ai cru que…
Il s'interrompit en constatant que la pâleur de son compagnon persistait, comme s'il avait appris une terrible nouvelle. Son regard gris se posa à nouveau sur le tiroir entrouvert, et il sembla perdre un peu de sa superbe habituelle.
— Tu as vu l'al…
— Le journal ! s'écria Lupin en l'interrompant, passant à pas pressés devant lui pour échapper à cette discussion qu'il n'était pas prêt à aborder.
— Mais Remus…
— Tu as vu ce que dit le journal ? poursuivit le loup-garou en lui agitant la Gazette sous les yeux après l'avoir récupérée.
— Euh, oui, rien de bien neuf…, répondit piteusement Sirius en cherchant désespérément un moyen de réengager la conversation au sujet de l'alliance qu'il avait aperçue.
— Oui, c'est dingue, hein ! s'écria Lupin d'une voix trop aiguë pour être naturelle. Je vais me doucher, ajouta-t-il en prenant la fuite vers la salle de bains.
— Mais tu as déjà…
La porte se referma sur le nez de Sirius dans un clac! retentissant.
— … pris ta douche ce matin.
Paniqué, le cœur battant à tout rompre, Remus resta un instant adossé à la porte de la salle de bains pour essayer de se calmer. Il fit mine de ne pas entendre Sirius gratter à la porte comme un chien laissé seul sous la pluie, et fit couler l'eau pour faire bonne mesure.
Il fallait qu'il réfléchisse.
Sirius voulait qu'il s'engage. Sérieusement. Pour la vie, probablement.
Mais ses meilleurs amis ne savaient même pas qu'ils étaient ensemble ! C'était ridicule… Comment pourrait-il… Il faudrait s'afficher ouvertement, assumer son homosexualité et sa lycanthropie.
C'était au-dessus de ses forces.
Il ferma les yeux un instant, à la fois furieux et triste.
Ils étaient si bien dans leur bulle, pourquoi Sirius voulait-il la faire voler en éclats ?
Et puis franchement, il se voyait au bras d'un sorcier médiocre, au chômage, doublé d'un loup-garou ? Sirius était tellement… Il méritait tellement mieux. Il ne pourrait jamais soutenir le regard de James lorsqu'il apprendrait que Sirius voulait passer sa vie avec lui, l'enfermant dans une existence faite de peur, de douleur et d'humiliation. Chaque mois, Remus souffrait le martyre, peinait à s'en remettre, était infect avec tout le monde ; et c'était sans compter les jours précédant la métamorphose, durant lesquels il était si anxieux qu'il devenait inapprochable ! Voulait-il vraiment infliger cela à Sirius pour le reste de sa vie ? Et puis… Et puis… C'était certain que sa réputation allait en pâtir ! L'héritier Black (bon d'accord, déshérité, mais quand même) amoureux d'un homme, un Sang-Mêlé, un loup-garou… On marchait sur la tête.
— Remus, je t'entends paniquer d'ici, gémit la voix inquiète de Sirius. Laisse-moi au moins t'expliquer.
Il laissa filer quelques secondes, durant lesquelles il espéra très fort que Sirius s'en irait et ferait comme s'il ne pouvait pas entendre ce qu'il disait sous l'eau chaude. Mais, après tout c'était un Black, aussi il persista et signa :
— Tu veux bien sortir pour qu'on en parle ? S'il te plaît…
— Est-ce que tu peux me laisser un moment ? Rien qu'un peu, glapit Remus, se maudissant de sonner aussi suppliant.
À nouveau, quelques secondes s'écoulèrent, puis il entendit distinctement un soupir et ses pas s'éloigner.
Légèrement soulagé, Remus se laissa glisser au sol, sonné.
Non, il n'était pas prêt. Il ne serait jamais prêt ! Comment pourrait-il assumer les retombées que cela aurait inévitablement sur Sirius ? Comme si ses propres déconvenues n'étaient pas suffisantes !
Il prit alors la décision qu'il estimait la plus raisonnable et la moins douloureuse : ignorer purement et simplement l'existence de cette alliance.
Il se laissa encore quelques minutes pour reprendre ses esprits et une certaine contenance, puis il coupa l'eau, enfila son pyjama pour faire bonne mesure et sortit de la salle de bains comme si de rien n'était.
Sans surprise, Sirius fondit aussitôt sur lui.
— Je peux t'expliquer…
Mais sa tentative de dialogue fut étouffée par deux lèvres insistantes, qu'il ne chercha pas le moins du monde à repousser. Il se laissa entraîner jusqu'au canapé, où il bascula avec son amant dans un concert de grognements qui se muèrent bientôt en soupirs.
...
Un moment plus tard, Sirius ronronnait de plaisir en caressant les cheveux de Remus, son corps nu avachi contre le sien devant la télévision allumée. C'était un achat qu'il avait adoré faire, lui qui n'y connaissait strictement rien en technologie moldue. Et il s'était pris de passion pour ces soirées paisibles passées devant des histoires incarnées sur cette boîte magique incroyable, le souffle paisible de Remus dans son cou, soupirant de plaisir à chaque fois qu'il passait ses doigts dans ses cheveux.
Non sans malice, il fit glisser sa main jusqu'à la croupe rebondie de son amant – partie ô combien délectable de son anatomie –, ce qui lui valut un grognement.
— Tu n'en as pas eu assez ? le gronda le loup en levant un œil vitreux vers lui.
— Je n'ai jamais assez de toi, roucoula Sirius avec un clin d'œil exagérément séducteur.
Remus leva les yeux au ciel, mais un large sourire éclairait son visage à moitié enfoui dans son torse. L'Animagus se pencha en avant pour l'embrasser ; il ne rencontra aucune résistance lorsque sa langue effleura ses lèvres pour exciter ses bas instincts une seconde fois. Les premières fois, il avait été surpris de la gourmandise spontanée de Remus. Depuis, il avait appris à s'en délecter.
Comme son corps se tendait à nouveau contre le sien, ses hanches se mettant à onduler instinctivement, Sirius passa un bras entre leurs deux corps pour prendre les choses en main. Mais ils furent interrompus par de gros coups frappés à la porte d'entrée, qui les firent sursauter tous les deux.
Remus bondit sur ses deux pieds et enfila nerveusement son pyjama, agitant sa baguette un peu partout pour nettoyer les preuves du crime. Il en profita aussi pour diffuser de charmantes odeurs fleuries afin de masquer l'odeur forte de sexe qui imprégnait la pièce, tandis que Sirius se rhabillait péniblement, bougon.
Cette visite ne pouvait-elle vraiment pas attendre le lendemain, lorsqu'il aurait fini d'explorer toutes les parcelles de peau délicieusement frissonnantes de son compagnon ?
De nouveaux coups furent frappés, et Sirius grogna un « J'arrive, j'arrive » agacé. On lui donna le mot de passe et il désactiva temporairement les protections magiques qui entouraient l'appartement. En même temps qu'il ouvrait la porte, il rabattit négligemment son pull sur son ventre, sans se soucier le moins du monde de ses cheveux en bataille. Il se sentit néanmoins rosir en croisant le regard de Dumbledore. Que faisait-il ici, à cette heure ? Derrière lui se tenait James.
— Oh, désolé, s'exclama celui-ci, un brin amusé en le découvrant aussi débraillé. Une nouvelle conquête ?
Sirius étira un sourire grimaçant.
— Pas vraiment…
Lorsqu'ils entrèrent et que les yeux de James se posèrent sur le canapé, dans lequel Remus regardait très sagement la télévision, dans son pyjama à rayures impeccablement repassé, il marqua un temps, un peu confus.
En se tournant vers eux, Remus s'empressa de rebondir pour éviter au silence embarrassé de s'étirer :
— Ah, James ! Et… Albus ?
— Bonsoir à tous les deux, les salua le professeur d'un air imperturbable.
Sirius aurait juré l'avoir vu réprimer un sourire.
— Nous étions venus discuter avec Sirius, mais nous avions l'intention d'aller voir Remus ensuite. C'est parfait, donc, expliqua simplement le directeur de Poudlard.
— Qu'est-ce qu'il se passe ? s'enquit Sirius, les sourcils froncés.
James mit un certain temps avant de détacher ses yeux de l'accoudoir du canapé, puis toussota et recouvra son sérieux :
— Rien de très grave, simplement ce qui nous pendait au nez depuis quelque temps. La maison va être placée sous le sortilège de Fidelitas. On… Je, rectifia-t-il après un regard de Dumbledore, voulais que ce soit toi, Sirius, qui devienne notre Gardien du Secret.
— Oh, fit faiblement le concerné, battant des cils.
— Mais cela n'a pas besoin d'être fait ce soir, assura tranquillement Dumbledore. Je vais également avertir Peter. Bonsoir à tous.
Et sur ces bonnes paroles, il quitta l'appartement et transplana.
Remus était très sceptique. Dumbledore se déplacerait-il simplement pour transmettre une telle information ?
Ses sourcils ne se défroncèrent que lorsqu'il entendit James s'exclamer :
— Quelqu'un peut m'expliquer ça ?
Par « ça », il entendait la tache blanchâtre sur l'accoudoir du canapé. Remus se sentit rougir violemment. Sirius éclata de rire et, nonchalamment, expliqua :
— Oh, tu sais, c'était assez gênant devant Dumbledore, mais toi, ça va, je peux te le dire.
Remus voulut l'empêcher de confier leur secret à leur meilleur ami, mais il fut plus rapide que lui :
— Remus était en train de lire dans la chambre, et il a déboulé sans prévenir pour me dire je sais pas quoi, sauf que moi, tu vois… J'étais plutôt occupé, finit Sirius avec un air redoutablement fier de lui.
James fronça le nez et lui donna une bourrade.
— T'es franchement dégueu ! Je sais pas comment fait Remus pour survivre ici. (Lupin étira un sourire crispé.) Au moins il a la politesse de te laisser sa chambre, admit-il en coulant un regard dégoûté à son ami. Mec, t'es répugnant, franchement… Tu pourrais faire ça dans la salle de bains, je sais pas, moi !
Remus les laissa se chamailler, profondément absorbé par ses pensées. Il était certain que Dumbledore était venu pour tout autre chose, mais que sa présence l'en avait empêché. Qu'est-ce que James et Dumbledore pouvaient bien lui dissimuler ?
...
Le lendemain matin, Remus fut réveillé par des éclats de voix. Il décida d'abord de les ignorer, trop fatigué pour avoir les idées claires, et se rendormit dans un sommeil comateux. Mais le creux formé par l'absence de Sirius dans le lit eut raison de Morphée et il ouvrit péniblement les yeux.
Il se sentait encore confus, endormi. Rien d'anormal à cela après avoir passé la soirée à jouer aux échecs sorciers avec ses meilleurs amis et une bonne partie de la nuit à califourchon sur les cuisses très enthousiastes de Sirius. James les avait quittés tard dans la soirée, mais Remus avait craint un instant que la faveur de la nuit attise les confidences et l'envie de son compagnon d'aborder à nouveau le sujet de l'alliance. Il l'avait fait taire de la façon la plus efficace qui soit, ce dont l'Animagus ne s'était pas plaint. Il avait toutefois souligné son appétit exceptionnellement vorace en comparaison des précédents mois, mais Remus avait fait mine de dormir.
Il n'en était pas très fier, mais il n'avait aucune envie de remettre le sujet sur la table.
Le lycanthrope s'étira, repoussa les couvertures et enfila son pyjama avant de rallier le salon. Il se figea en croisant le regard rouge et gonflé de Sirius, replié sur lui-même dans le canapé.
— Sirius !
Il se précipita sur son amant pour le prendre dans ses bras, mais il le sentait d'une extrême raideur.
— Sirius, qu'est-ce qu'il se passe ? Parle-moi…
Remus prit son visage entre ses mains, les sourcils arqués d'inquiétude, caressant ses joues de la pulpe du pouce. Il lui sembla que Sirius devait rassembler toute la volonté du monde pour parvenir à lui confier ce qu'il avait sur le cœur :
— James et Dumbledore sont repassés ce matin.
Une pierre tomba dans l'estomac de Remus. Son pressentiment s'était confirmé. Ils lui cachaient quelque chose.
— Ils ont de nouvelles informations sur le traître dans l'Ordre.
— Oh.
Que pouvait-il dire de plus ? S'il était exclu de la conversation, il était évident qu'on le suspectait. Cela expliquait d'ailleurs pourquoi il était de moins en moins sollicité pour venir en aide à l'Ordre du Phénix.
— Ils pensent… Enfin, Dumbledore a d'excellentes raisons de croire que le traître est un ami intime de James.
— Oh, répéta Remus, cette fois plus platement.
Ses oreilles bourdonnaient. Sirius avait-il des doutes sur lui ?
— Il est… persuadé qu'il s'agit d'un Maraudeur, acheva tristement Patmol dans un murmure.
— Pas toi, visiblement, puisqu'ils t'ont proposé d'être le Gardien du Secret, fit remarquer Remus d'une voix qui lui parut très lointaine.
Sirius sembla s'apprêter à dire quelque chose, puis il se ravisa. Cette décision eut l'air de lui coûter, car son visage se couturait d'ombres.
Remus sentit les larmes lui piquer les yeux, malgré tous les efforts qu'il fournissait pour les refouler.
— Tu me caches quelque chose, toi aussi !
L'écœurement et le désespoir perçaient dans sa voix.
— Je n'ai pas le choix, Remus, j'ai promis…
— Tu as promis… ! À qui ? James, Dumbledore ?
Sirius acquiesça sombrement, ce qui tira une exclamation de mépris à Lupin.
— Donc ils ne me font plus confiance non plus.
Ils t'ont laissé tomber, eux aussi, susurra une voix perfide dans les recoins de son esprit embrumé.
— Tu ne comprends pas ? reprit Sirius d'une voix blanche. Si Dumbledore a raison – et il a toujours raison –, ça veut dire qu'un Maraudeur a trahi les Potter !
Remus le dévisagea, interloqué.
— Mais il ne pense pas que ce soit toi. Il reste donc Peter.
— Et toi, ajouta Sirius sans grande conviction.
— Ce n'est pas moi ! se récria Lupin en se levant d'un bond, son corps tout entier tremblant de fureur. Tu leur as dit, pas vrai ?
Patmol baissa les yeux, l'air malheureux.
— Peter n'a pas le bon profil, expliqua-t-il d'une petite voix, qui ne lui ressemblait pas.
Remus eut l'impression de suffoquer. La pièce tournait furieusement autour de lui, et il dut se raccrocher à l'un des accoudoirs du fauteuil pour tenir debout.
Alors, c'était comme ça. Entre le loup-garou et le sorcier, c'était lui.
Forcément. Ça ne pouvait pas en être autrement, pas vrai ? Qui s'était jamais soucié de le croire innocent ? On ne voulait même pas de lui pour récurer des toilettes ! Comment pourrait-on croire qu'il était digne de confiance dans un seul domaine important ?
Il attendit, éperdu, que Sirius proteste, prenne sa défense, mais seul le silence remplissait son cœur.
— D'accord, dit-il finalement d'une voix atone.
— D'accord ? répéta Sirius, pas certain de comprendre.
Remus tourna les talons mécaniquement, comme si son propre corps savait mieux que lui ce qu'il fallait qu'il fasse à cet instant. Il entendit la voix de Sirius qui l'interpellait, mais elle paraissait provenir d'une dimension lointaine, ténue. Il retira son pyjama, s'habilla et retourna les placards pour rassembler ses maigres possessions qu'il fourra dans une valise.
Sirius se tenait dans l'encadrement de la porte de la chambre, pâle comme la mort.
— Qu'est-ce que tu fais, Remus ?
Fallait-il vraiment qu'il réponde ? N'était-ce pas évident ?
— Remus ? insista Patmol d'une voix tremblante.
— Je m'en vais.
— Pourquoi ?
— Si tout le monde pense que je suis le traître, il vaut mieux que je m'en aille, non ? répliqua-t-il d'une voix froide.
— Tout le monde, répéta Sirius d'une voix pâteuse.
Pendant un instant, son cœur se gonfla de l'espoir qu'il le retienne, qu'il lui crie qu'il ne croyait pas une seule seconde qu'il pouvait les trahir, qu'il le défendrait… mais il n'en fit rien.
Alors, il acheva de faire sa valise dans un silence épais et la traîna jusque dans l'entrée, suivi d'un Sirius désincarné, fantomatique. Il n'avait pas l'air de savoir quoi faire de ses membres, sidéré.
— Remus, appela-t-il d'une voix enfantine, bien loin de son habituel timbre rauque et assuré.
Le loup-garou se chaussa, s'enroula dans son manteau et son écharpe, puis saisit la poignée de sa valise. Son regard d'ambre plein de défi croisa les yeux gris éteints de Sirius. Ses cicatrices faciales ressortaient nettement sur son visage rendu livide par la colère, et son compagnon semblait ne pas parvenir à les regarder en face.
— Tu n'es pas obligé, commença-t-il d'une voix chargée de sanglots.
— Tu te fous de moi ? gronda Lupin, sortant brutalement de ses gonds.
Sirius sursauta, avant de répondre, sur la défensive :
— Tu crois que c'est facile, pour moi ? Ce matin, on m'annonce qu'un de mes meilleurs amis est forcément un traître, et toi, tu… Tu… Tu t'enfuis ! Qu'est-ce que je suis censé penser ?
Les sourcils de Remus se levèrent si haut qu'ils disparurent sous ses cheveux châtains encore en bataille.
— Ce que tu es censé penser ? Que je t'aime, que je ne ferai jamais de mal à personne, que tu as confiance en moi ! se récria-t-il d'une voix pleine de supplications qu'il détesta.
— Et… Et je le crois, mais…
Remus serra si fort les lèvres à l'entente de ce « mais » que sa bouche se confondit en une fine ligne pâle.
— Mais est-ce qu'un traître n'aurait pas tenté de séduire l'un des meilleurs amis de James, tout en s'arrangeant pour que personne ne soit au courant pour ne pas attirer les soupçons ?
Estomaqué, Remus sentit ses bras lâcher la valise et retomber le long de son corps. C'était donc l'opinion qu'il avait de lui ?
— Et puis tu es très maussade depuis notre sortie de Poudlard, tu peines à t'intégrer en société parce que tu es un loup-garou et… Et Voldemort vous fait miroiter des choses…
« Vous ». Ça y était, il n'était plus Remus, son ami, son amant, son confident. Il était « vous, les loups-garous ».
Sirius croisa les bras dans une attitude de défense, les yeux brillants de larmes.
— Tu aurais une motivation, les moyens, le talent… Toutes ces choses que n'a pas Peter. C'est ce que… C'est ce qu'ils m'ont expliqué, ce matin.
Remus voulut d'abord hurler, s'emporter, le frapper, pourquoi pas lui jeter un maléfice du Saucisson et le laisser se débrouiller jusqu'à ce que quelqu'un ne le trouve, mais finalement il se contenta de saisir sa valise et de quitter l'appartement sans un regard en arrière.
Le prochain chapitre s'intitulera « La blessure ».
