3 septembre 1981
Yorkshire du Nord

Remus s'écroula dans les hautes herbes, hors d'haleine.

Un point de côté lancinant lui brûlait tout le côté gauche. Son champ de vision tanguait dangereusement, parsemé de petites taches blanches qui dansaient insolemment. Ses oreilles étaient remplies du rire gras des autres loups-garous, qui le rattrapaient avec une facilité déconcertante, comme s'ils étaient portés par quatre jambes au lieu de deux.

Rassemblant toute son opiniâtreté, il se ramassa sur lui-même, prit appui sur ses mains et s'élança à nouveau avec l'énergie du désespoir.

Cours, idiot! Allez, plus vite… Stupides jambes humaines…

Il fut saisi d'une étrange frustration : celle de ne pas être un loup.

La sueur collait à ses vêtements, inondant sa peau fatiguée par deux mois de vagabondage et de nuits très courtes. Après être parti de l'appartement, il avait longuement erré dans les rues de Londres sans savoir quoi faire. Où pouvait-il aller ? Pas chez les Potter, qui avaient visiblement perdu confiance en lui. Dumbledore, l'instigateur de la méfiance de Sirius ? Hors de question ! Sa fierté l'avait suffisamment aiguillonné pour l'empêcher d'aller frapper au quartier général de l'Ordre. Si Dumbledore était persuadé qu'un Maraudeur les avait trahis, les membres de l'Ordre du Phénix n'allaient certainement pas l'accueillir à bras ouverts. Et puis il y avait Peter. Mais si le traître était un Maraudeur, que ce n'était ni Sirius ni lui… Cette pensée l'avait troublé, et il l'avait chassée pour ne plus avoir à y réfléchir.

Il avait d'abord enchaîné quelques nuits au Chaudron Baveur. Puis, constatant que sa maigre fortune fondait à vue d'œil, il avait décidé de chercher du travail parmi les Moldus et de quitter Londres, dont les prix étaient exorbitants. Il avait eu un mal fou à se faire embaucher, ne serait-ce que pour quelques jobs offerts par des employeurs douteux : livreur de journaux pour un obscur journal extrémiste du Surrey, serveur dans un boui-boui miteux de l'Essex, agent d'entretien dans un bureau de poste perdu du Norfolk…

Ce temps perdu à voguer d'un comté à l'autre dans l'espoir de trouver du travail – et d'être épargné par la guerre en évitant les grandes agglomérations et les rassemblements de sorciers – lui fut toutefois bénéfique, quoiqu'il le vida de sa colère pour le remplir de désespoir. Personne ne voulait de lui (un employé malade chaque mois de l'année, qui en voudrait ?), mais cela lui permit de mettre le doigt sur quelque chose (tout en continuant de fuir toute pensée relative à l'Ordre, James, Harry, Lily, Dumbledore… Sirius). Les sorciers n'étaient pas les seuls à le mettre au ban de la société ; les Moldus en faisaient tout autant. Le problème, ce n'était finalement pas les sorciers eux-mêmes, mais les êtres humains.

Comment serait-il accueilli par une meute de loups-garous ?

Et voici comme il s'était retrouvé dans le Yorkshire, après avoir suivi à la trace des rumeurs et des ragots évoquant une communauté de loups-garous ayant miraculeusement échappé à la suprématie de Voldemort. Si la crainte de recroiser le chemin de Greyback, son bourreau, était forte, il ne pouvait faire taire cette envie puissante – cette obsession, en réalité – d'intégrer une communauté lycanthropique. Et si sa place était parmi eux, après tout ? Et si toute cette bestialité, toute sa monstruosité devait être libérée plutôt que contenue ?

Qu'avait-il à perdre, de toute façon ? Ses meilleurs amis lui avaient tourné le dos. Dumbledore, qui avait pourtant été le premier à lui tendre la main, avait lui-même instillé le doute dans le cœur de Sirius. S'il ne pouvait se résoudre à imaginer le directeur de Poudlard l'accuser directement, son affirmation selon laquelle un Maraudeur avait trahi l'Ordre avait fait voler en éclats le dernier bastion qu'il lui restait dans cette guerre.

Son cœur avait saigné si souvent durant les premiers mois d'errance qu'il avait purement et simplement fermé la porte à toute pensée concernant son ancienne vie. À l'idée que James, Lily, Dumbledore et Sirius ne lui faisaient plus confiance, il ne pouvait s'empêcher de fondre en larmes comme un môme perdu dans un centre commercial. Il avait lutté toute sa vie pour obtenir cette confiance, et il l'avait perdue après s'en être longuement délecté. Après tout, n'était-ce pas un coup du sort mérité ? Il avait bafoué la confiance de Dumbledore en vagabondant sous sa forme lupine aux côtés de ses meilleurs amis. La confiance de ses meilleurs amis était-elle d'ailleurs méritée, lorsqu'on savait qu'il avait accepté aussi facilement de les mettre en danger pour la raison enfantine de s'amuser ?

Et Sirius…

Son cœur était silencieux, à présent.

Il avait retourné tout ça dans sa tête un bon millier de fois. Il s'était cependant rapidement rendu compte qu'il ne pouvait s'offrir le luxe de passer ses nuits à pleurer, car la pleine lune approchante se chargerait bien assez vite de le vider de ses forces. S'il avait eu l'inespérée chance de bénéficier de l'éclipse lunaire de juillet (qui l'avait tout de même rendu malade les jours précédents) pour reculer l'échéance, il n'avait cependant pas réussi à échapper à l'inévitable. La nuit du 15 août, il avait dû trouver en catastrophe une maisonnette abandonnée pour s'y enfermer à l'aide de tous les sortilèges de sa connaissance. Il y avait passé l'une des plus atroces nuits de transformation de toute sa vie : à son réveil, personne n'était là pour panser ses blessures, l'aider à se nourrir, à se remettre. C'était la première fois depuis sa morsure, alors qu'il n'avait que quatre ans. Jusqu'ici, il avait toujours eu quelqu'un pour prendre soin de lui à son réveil : ses parents, Mme Pomfresh, James, Peter, Sirius.

Cette fois-là, il s'était retrouvé nu, étalé sur le sol poussiéreux d'une maison délabrée, frissonnant de froid et de douleur en gémissant comme un animal blessé. Les souvenirs de sa nuit lui avaient fait monter les larmes aux yeux : il se revoyait se jeter de toutes ses forces contre les barrières magiques qu'il avait dressées, se brûlant à chaque fois davantage le museau, les flancs et les pattes en jappant, grondant, hurlant de douleur. Cela ne lui était pas arrivé depuis sa cinquième année à Poudlard, durant laquelle ses meilleurs amis, devenus des Animagi, avaient accompagné le loup-garou lors de sorties canailles.

Pourtant, un soulagement était né de toute cette souffrance : il était capable de s'empêcher de faire du mal aux autres, sans l'aide de personne. Le prix restait élevé : il s'était écoulé une journée entière avant qu'il ne parvienne à se traîner jusqu'à sa baguette, posée sur ses vêtements soigneusement pliés sous la carcasse du lit que le loup avait éventré. Il avait réparé comme il le pouvait son épaule déboîtée, sa jambe cassée et ses incisives fissurées, mais cela ne valait clairement pas la magie de Mme Pomfresh. Depuis, sa jambe était toujours raide et il avait encore mal à l'une de ses incisives lorsqu'il croquait dans un morceau de pain trop dur.

Heureusement, il lui restait encore un peu plus d'une semaine pour convaincre la communauté de loups-garous de le prendre sous son aile avant la prochaine pleine lune. Peut-être disposaient-ils de meilleurs moyens de vivre la métamorphose ?

C'est mal barré pour le moment, grogna-t-il intérieurement en sautant par-dessus une souche.

Le matin même, il l'avait trouvée. Nichée au creux d'une vallée désertée par les Moldus et les sorciers, tout un campement s'y dressait, émaillé de caravanes, de cris d'enfants et de grandes tentures sous lesquelles fumaient paisiblement des groupes d'adultes.

Remus ne parvenait pas à les distinguer, aussi avait-il envisagé de se rapprocher, mais il s'était figé en se demandant tout d'un coup s'il ne risquait pas de se faire attaquer. Quelle cervelle de troll ! Il voulait intégrer une communauté de loups-garous sans même réfléchir à la façon dont il convenait de se présenter à eux, qui fuyaient visiblement la guerre et le reste du monde.

Alors qu'il réfléchissait à toute vitesse, tapi derrière un épais fourré à l'orée de la forêt qui surplombait la vallée, il avait été interpellé par un sifflement mauvais.

Sursautant, il s'était retourné en se redressant à la vitesse de l'éclair, sa valise à ses pieds.

Trois hommes et une femme lui faisaient face. Ils étaient tous les quatre vêtus de vêtements moldus rapiécés, une épaisse capeline de laine sur les épaules, les bras croisés sur la poitrine, un sourire moqueur aux lèvres. Remus fut choqué par leurs visages : marbrés de cicatrices comme le sien, à l'exception près que certaines balafres et griffures étaient récentes. Une intuition aiguë lui révélait le loup derrière les visages inquisiteurs.

Les trois hommes étaient impressionnants (grands, massifs, menaçants), mais c'était la femme qui l'intimidait le plus. Petite, mais trapue, elle possédait encore davantage de cicatrices que les autres et semblait surtout plus âgée ; Lupin aurait parié sur une quarantaine d'années. Une autorité incontestable émanait de son regard dur, d'un bleu cristallin. Ses cheveux, d'un blanc de neige malgré son âge, étaient relevés en une coiffure complexe, faite de tresses et de bois de cerf. Son front était marqué d'un rond blanc, niché au creux d'une fine demi-lune écarlate.

Le jeune sorcier ne put faire autrement que détourner le regard et courber l'échine, ses entrailles brûlantes d'une émotion qu'il ne parvenait pas à identifier. Il tenta de lutter, mais son dos s'arrondit instinctivement, son menton rejoignit sa poitrine et ses épaules s'affaissèrent en une espèce de révérence.

— Tu nous espionnes ? aboya le plus grand des trois hommes.

La peau noire, il portait de longs cheveux bruns à la manière d'une crinière, ses yeux sombres étincelant d'une férocité qui donnait envie à Remus de baisser à nouveau les yeux. Son nez épais, sans doute cassé de multiples fois, était cabossé en son centre.

— Non, les détrompa le Maraudeur en mettant ses deux mains en évidence. Je vous cherchais.

Les yeux vifs de la femme brillèrent d'une étrange lueur.

— Et peut-on savoir pour quelle raison ? Mangemort ? lança-t-elle avec un ton cassant qui ne laissait aucune place à l'interprétation.

— Non, pas Mangemort, assura-t-il. Je suis un loup-garou, moi aussi.

— Ça, on l'avait déjà deviné, ricana celui qui avait déjà pris la parole.

Il tapota son nez abîmé.

— On t'a reniflé, le chien.

Était-ce une insulte ?

Devant l'air perdu de Remus, la femme expliqua :

— Tu as vécu parmi les sorciers. Tu sens la magie à plein nez.

Lupin cilla. La magie pouvait-elle se sentir ? S'ils en étaient capables, il aurait aimé demander comment.

— Oui. C'est vrai, confirma-t-il, sans savoir si c'était une bonne ou une mauvaise chose. Mais je ne vous veux pas de mal. Je cherche un refuge.

Les quatre lycanthropes s'entreregardèrent, sans que Remus puisse déterminer s'il devait fuir ou les remercier.

Finalement, la femme, qui devait vraisemblablement commander, reprit :

— Que cherches-tu à fuir ?

Si Remus aurait voulu davantage de temps pour réfléchir à sa réponse, il sut d'instinct qu'ils prendraient ce temps de pause pour de la malhonnêteté.

— Les humains, répondit-il spontanément.

L'homme au nez cassé s'esclaffa. Les deux autres hommes échangèrent un sourire. La femme, cependant, resta impassible.

— Pour quelle raison ? s'enquit-elle d'un ton neutre.

— Le rejet, la méfiance, la pauvreté, énuméra-t-il avec une facilité qui l'accabla.

— Ah, le chien s'est rendu compte que ses maîtres n'étaient pas si gentils que ça, commenta Nez-Cassé avec un sourire goguenard.

Remus fronça les sourcils et contre-attaqua aussitôt, hérissé :

— Je ne suis pas un chien, et personne n'est mon maître.

Nez-Cassé fut secoué d'un rire si sonore que Lupin sursauta comme s'il l'avait giflé. Si le rire de Sirius ressemblait à un aboiement, le sien était un aboiement. Son trouble sembla réjouir les trois hommes. La femme demeurait insondable.

— Tu veux faire tes preuves, hein, le chien ? le tança Nez-Cassé en s'approchant de lui, décrivant un cercle autour de sa valise qu'il fixait avec une certaine avidité.

Par réflexe, Remus brandit sa baguette devant lui, prêt à se défendre.

Nez-Cassé haussa les sourcils, s'immobilisant avec une souplesse étonnante pour sa carrure. Les deux hommes restés en arrière émirent un grognement qui n'avait rien d'humain. Les regards de Nez-Cassé et de la femme avaient radicalement changé à la vue de la baguette. Remus sentit des sueurs froides dégouliner le long de son dos.

— Je ne vous veux pas de mal, assura-t-il d'une voix pas rassurée. Mais je ne me laisserai pas insulter ou voler sans rien dire.

Nez-Cassé étira un sourire plein de dents, croisa sagement ses bras derrière son dos et hocha la tête d'un petit air appréciateur.

— C'est bien, le chien. Avoir du répondant, c'est une bonne chose. Maintenant, montre-nous ton loup.

Il émit un grondement profond, sourd, qui roula dans sa gorge et fit frémir d'horreur Remus sans qu'il sache précisément pourquoi. Aussitôt, les deux hommes en retrait bondirent et se lancèrent sur le Maraudeur avec une expression qui ne laissait aucun doute sur leurs intentions : s'il ne voulait pas se faire étriper, il devait fuir.

Abandonnant sa valise dans la panique, Remus dévala le talus sur lequel il s'était posté et s'élança à toute vitesse droit devant lui sans trop réfléchir à ce qu'il devait faire. Les loups-garous n'avaient visiblement pas aimé la vue de sa baguette, mais les paroles de Nez-Cassé lui faisaient pressentir qu'il s'agissait d'une épreuve, et non d'une chasse à l'homme – ou au loup, peu importe.

Il devait courir se mettre à l'abri – et ne surtout pas transplaner, ce qui serait sans doute interprété comme un aveu de faiblesse –, se défendre sans faire de dégâts – de préférence sans utiliser la magie, qu'il savait que la plupart des loups-garous ne maîtrisaient pas par faute d'entraînement – et espérer que cela suffise pour mettre un pied dans la communauté lycanthropique.

Sauf que ces deux molosses ont l'air bien décidés à me croquer les mollets, songea-t-il avec horreur.

Il était déjà trop tard lorsqu'il prit conscience que les loups-garous l'avaient obligé à fuir du côté de la route qui descendait dans la vallée, droit vers le campement. Le Maraudeur ne pouvait pas rebrousser chemin, il devait continuer à galoper malgré ses poumons en feu et les larmes de douleur qui lui piquaient les yeux. Sa jambe raide l'élançait terriblement, et il savait que tôt ou tard elle causerait une nouvelle chute.

Sans véritable surprise, sa jambe traînante se prit dans une racine et il s'étala de tout son long sur la route poussiéreuse, le souffle coupé.

Cette fois, il ne parviendrait pas à se relever. Ses bras et ses jambes tremblaient, et il peinait à reprendre son souffle, cherchant vainement de l'air en ahanant bruyamment.

— Tu cours vite ! s'exclama l'un des deux loups-garous partis à sa poursuite lorsqu'il le rattrapa, s'agenouillant près de son visage.

Une puissante odeur de fauve émanait de lui.

Avant que Remus ait pu formuler une réponse cohérente, il poussa un cri de douleur lorsque le second loup-garou les rejoignit et posa un pied triomphant sur sa jambe douloureuse.

— Ah, dommage pour toi ! Ta patte folle nous aura permis de te rattraper. Un loup à trois pattes, ça survit pas bien longtemps…

— T'as même pas réussi à courir jusqu'à la tanière, se désola le premier loup-garou arrivé en secouant la tête avec une moue désapprobatrice.

— Désolé, le chien. Ce sera pas pour aujourd'hui.

Pour faire bonne mesure, il lui donna un coup de pied négligent dans la jambe et s'en fut en sifflotant. Le deuxième homme lui emboîta le pas en l'interpellant au sujet d'un enfant, comme si rien de tout ça n'avait interrompu leur quotidien.

Toujours couché sur le ventre en plein milieu de la route, Remus reprenait difficilement son souffle. Foutu pour foutu, autant rester là jusqu'à se sentir mieux avant de tenter de se redresser.

Mais avant qu'il puisse relever le nez, Nez-Cassé et la femme passèrent devant lui d'un air tranquille. Nez-Cassé portait sa valise, l'air satisfait. Il lui fit un clin d'œil et s'éloigna sans un regard en arrière, suivant fidèlement la femme.

Remus se sentit découragé et humilié.

Mais, pour la première fois depuis des semaines, l'espoir gonflait sa poitrine : la promesse d'un lieu où il pourrait vivre parmi ses semblables, sans mentir sur ce qu'il était, sans chercher à s'épuiser en gentillesses pour plaire, le remplissait d'une joie intense.

Il allait récupérer cette valise, et faire ses preuves.


Le prochain chapitre s'intitulera « La tanière ».