Chapitre 23 : la pilule de pierre

« Les poisons du chasseur de vampires

Le travail de vampire hunter n'est pas sans risques. Nous savons tous que le risque du métier est qu'un jour, un vampire parvienne à nous neutraliser, nous mordre et nous transformer en l'un des leurs. Devenir un vampire ou une goule, soit les choses qu'ils ont juré de combattre est la pire angoisse de la plupart des vampires hunters. Du coup, l'association a travaillé à l'élaboration de poisons qui pourraient prévenir et/ou adoucir ce sort pire que la mort lors de situations critiques. Chaque hunter, avant chaque mission, a le droit de demander un bracelet avec les trois poisons conçus par l'association afin d'abréger leurs souffrances en cas d'extrême nécessité et d'emporter leurs agresseurs dans la tombe, si ce n'est que de les dissuader de profaner d'avantages leurs corps.

Les scientifiques ont largement réfléchit à la pertinence du poison utilisé. Il est avéré que l'acte de boire le sang d'un mort est un poison mortel pour les vampires. Du coup, les concepteurs de poisons ont décidé d'utiliser non-pas un poison fulgurant qui tue le hunter en cinq secondes, mais d'autres plus subtils. Leurs choix se portèrent sur deux poisons. Le premier, celui du « sommeil de mort » (ou d'après le folklore de l'union du Saint-Empire Germanique, poison de Blanche-Neige) et prenant l'apparence d'une gélule rouge simule est un poison quasi-instantané mais qui donne au cadavre l'impression d'une personne endormie pour environ 7 jours. Tout vampire mordant le corps de la victime pendant ce laps de temps ingère un poison mortel, ce qui permet au hunter défait d'emporter plusieurs adversaires dans la mort.

Le deuxième poison choisit est la « pilule de pierre », que les équipes scientifiques ont réussi à synthétiser sous forme d'un comprimé cristallin. Un hunter capturé, mais dont le vampire décide de différer la morsure et le temps de la mort, peut avaler ce comprimé qui le transformera en moins de 12 heures en statue de pierre. Le poison prend le temps de circuler dans le sang avant d'atteindre la peau et de pétrifier la victime en profondeur. Elle ne tue pas le hunter, elle le fige dans le temps. Cela ne va pas de même pour le vampire dont l'organisme ne marche pas de la même façon. Si, chez l'humain, c'est la peau qui se cristallise en premier, chez le vampire, ce sont les organes. Donc, le vampire qui séquestre sa proie la croit saine, la mord et absorbe le poison sans se méfier. Les molécules chimiques tuent le démon en moins d'une heure en pétrifiant cœur et foie. Le hunter qui a été mordu est alors libéré de sa malédiction. Pour peu qu'un commando récupère le corps du hunter pétrifié, les laboratoires de l'association peuvent alors annuler la métamorphose de leur collègue. Le hunter aura tué son agresseur et aura annulé les conséquences de la morsure. C'est de loin le poison le plus utilisé par les vampires hunters, pas tous si déterminés à mourir pour de bon.

Les laboratoires ont également développé une pilule similaire pour contrer les effets des morsures des vagabonds loups-garous : l'AcAg. C'est un savant condensé d'aconit et d'argent, les deux substances les plus efficaces connues contre les lycanthropes. Le mélange de ces éléments à la fois neutralisant de leurs pouvoirs de régénérations et poison mortel est infaillible. Il s'agit de la perle argentée sur le bracelet.

Journal de K »

Quand K reprit conscience, il commença par entendre le vrombissement d'un moteur. Et ensuite, il sentit le vent sur son visage. Et puis, il sentit que son corps tanguait légèrement. Il mit un moment à comprendre qu'il se trouvait sur une machine volante et qu'il avait dormi à même le sol. Bizarre, il ne se rappelait pas être monté dans un vaisseau aussi bas-de-gamme. Le dirigeable qui le menait à Baïdum appartenait à une prestigieuse compagnie et en tant que vampire hunter, il avait droit à un compartiment privé de classe d'affaire.

Il tenta d'ouvrir les yeux mais sentit que ses membres étaient douloureux, ankylosés. Il ne pouvait pas bouger sans souffrance. Depuis combien de temps dormait-il ainsi ? Comment avait-il pu s'endormir dans des conditions pareilles, sur du bois et au milieu des courants d'air ?

Et il finit par se rappeler. L'hôtel à Baïdum, Gladys et Omokage, le commentaire de l'homme qui l'avait mis hors de lui, sa décision d'arrêter cette stupide mission, la fenêtre ouverte, son intention de fuir… et le noir. Il réalisa que quelque chose n'allait pas et il parvint enfin à ouvrir les yeux. Il était effectivement allongé au milieu d'une « jonque » de bois flottant dans les airs grâce à un ballon, était propulsé grâce à un moteur et dirigé via un système de voiles.

De là où il était allongé, il ne pouvait voir qu'Omokage occupé à sculpter quelque chose dans ses mains. Il entendait Gladys parler avec quelqu'un d'autre mais le bruit du moteur cachait leur conversation. Le vaisseau semblait fait de pièces recyclées. Était-ce du Made in Ryuseï ?

Ils l'avaient transporté dans ce rafiot alors qu'il était inconscient ? Son sommeil était-il seulement naturel ? Il s'était évanoui au bon moment et il ne s'était pas réveillé avant que la machine ne décolle et ne soit loin dans le ciel. L'état de ses muscles en était la preuve. Il avait l'intuition que ce n'était pas une coïncidence. « Bande de pourritures », pensa-t-il, plus par rancœur pour son désagréable réveil que pour le fait d'avoir été trainé sur le bateau sans lui demander son avis. Mais en y réfléchissant, pourquoi l'avaient-ils fait plutôt que d'attendre tranquillement son réveil à l'hôtel ? Gladys avait certes dit qu'ils devaient partir tôt pour ne pas rater les courants d'air froids du matin. Mais il y avait moyen de le réveiller… Non, ce n'était pas un sommeil normal. Il avait désormais la certitude qu'il avait été maintenu dans un sommeil artificiel. Gladys chantait juste avant qu'il ne s'endorme. La mélodie était régulièrement revenue dans ses rêves. Ils l'avaient fait dormir pour qu'il ne puisse pas s'échapper. Ils le ramenaient au Ryuseï de force !

Un spasme de colère vint le parcourir. K sentit le pouvoir d'Apophis bruler à travers ses yeux entrouverts et se répandre dans ses veines. Ses muscles se réchauffèrent. Il put à nouveau bouger et cela n'échappa pas à Omokage.

« Ah, notre princesse se réveille. »

« Encore un commentaire de ce genre et je te balance par-dessus bord ! » le menaça K.

« Tsss tsss, est-ce vraiment une manière de traiter ses compagnons d'armes ? » répondit le marionnettiste.

« Les compagnons d'armes n'insultent pas leurs compagnons en les traitant de prostitués et ne les plongent pas dans des sommeils hypnotiques ! »

« Tu vois ! Je vous avais dit qu'il n'allait pas apprécier ! » déclara Gladys en bondissant au chevet de K. Elle lui tendit une main pour l'aider à se lever. « Tu te sens mieux ? »

K repoussa sa main violemment.

« Je devrais me sentir comment après avoir été maintenu dans un sommeil hypnotique au milieu des courants d'air ? Ne fais pas ton innocente ! J'étais furieux, tu as chanté et en instant, je me suis évanouis.»

La rousse sembla un peu bousculée mais elle s'expliqua.

« Tu t'apprêtais à faire une bêtise. Je t'ai endormi car j'ai estimé que ton saut d'humeur était en partie lié à la fatigue et l'accumulation de stress. Je voulais attendre que tu te réveilles à l'hôtel pour en discuter mais le n°2 n'a rien voulu entendre. Il a exigé que nous rentrions sans perdre de temps. »

Soit, c'était une explication cohérente, mais K ne l'aimait pas, car cela voulait dire que ce taré de Feitan se fichait royalement de son état…

Et de remarquer que la voix de la selkie était un peu enrouée.

« Mal à la gorge ? »

Elle eu un regard embarrassé un bref instant mais expliqua que c'était les courants d'airs et qu'elle avait du chanter pour les orienter correctement.

Mais K ne put s'empêcher de noter qu'elle détournait le regard en donnant ses explications. Il n'était pas un spécialiste du langage du corps, mais il savait que cela pouvait signifier qu'elle cachait quelque chose.

Et Omokage de s'en mêler : « Gladys, je ne sais pas si tu es la muse de la musique ou de l'éloquence. Tu as vraiment le don des mots… »

Elle le fixa d'un regard sévère.

« Pas comme toi dont la moindre phrase provoque des malentendus. Maintenant tu vas t'excuser à Kurapika pour la façon dont tu as parlé de lui. C'est ton partenaire et les membres de la brigade ne se dénigrent pas entre eux ! Nous sommes une équipe unie !»

« Ne sois pas si naïve. Personne dans la brigade n'a la même opinion vis-à-vis de notre nouvelle recrue. Pour les deux dhampires, il reste la ration d'urgence de leur paternel et leur nouvelle belle-mère qu'ils doivent apprendre à supporter. Pour Machi, il est le parasite qui vient lui voler tout ses rêves d'amour. Phinks et Sharnalk font des paris sur le temps qu'il va mettre pour tomber sous le charme et les canines du boss et en parlant du boss … Tu sais très bien de quoi je veux parler. »

« Mais tu es insortable ! Je me mets en quatre pour rétablir la confiance et toi, tout ce que tu fais, c'est essayer de le dégoûter d'avantage. »

« Nous savons tous comment cette histoire va se terminer. La sécurité du Ryuseï passe avant tout et le boss…

Gladys mit brusquement ses mains sur les oreilles de K. Il entendit une mélodie brouillée et ne fut pas affecté par le chant. Par contre, Omokage tomba comme un sac de pomme de terre sur le sol. La selkie relâcha K et alla s'asseoir.

« Voilà. Il va cesser de t'embêter pour la suite du trajet. Je suis désolée pour ce qu'il t'a dit. Il n'a aucun sens de la communication et aucune empathie pour les autres. »

« Personne ne m'aime ici, ce n'est pas nouveau. »

« Ca va leur prendre du temps pour que tu sois vu comme un membre de la famille. J'ai rejoint la brigade il y a plusieurs années et j'ai toujours l'impression d'être jugée et de devoir prouver mon utilité en permanence. »

« Comment ça ? Tu commandes aux vents ! Et tu endors les gens encore plus vite qu'un vampire. »

« Il y a deux mois, j'ai entendu les garçons dire « Sa gentillesse gâche tout. » Je suis trop honnête et empathique pour une bande de voleurs vampires, apparemment. Je veux dire… c'est vrai que je n'aime pas participer à leurs pillages. Je n'ai pas signé pour tuer des gens. Mon rôle est strictement limité au pilotage des dirigeables et à la diplomatie. Mais même dans la diplomatie, Feitan et les autres trouvent que je pourrais obtenir beaucoup plus si je faisais abstraction de mon éthique. »

La rouquine semblait de plus en plus amère.

« Et de la même façon, cette nuit, quand j'ai estimé que tu étais parfaitement capable de reprendre ton calme, ils m'ont encore reproché mes états d'âmes. Ils ne m'écoutent jamais quand je leur suggère la méthode douce. »

K resta silencieux. La vie de la Selkie avait l'air tout aussi pourrie que la sienne.

« Tu n'as jamais pensé à faire comme moi hier soir ? A partir et les laisser se débrouiller sans toi ? »

« Je ne peux pas me permettre de fuir. Mon clan a besoin de cet accord de soutien et aucune autre fille n'est aussi douée que moi. »

« Mais il y en a qui seront moins « gentilles ». Et ils ont l'air de privilégier la morale douteuse au talent. »

« Ce qu'ils ne pigent pas, c'est que les Selkies ne « commandent » pas aux vents. Elles sollicitent humblement leur aide. Si la chanteuse fait passer sa soif de pouvoir dans ses chants, elle fâchera les dieux des vents et ne provoquera que des tempêtes. Et la plupart des filles qui voudraient prendre ma place dans la brigade le font par soif de pouvoir et/ou de vengeance et sont donc incapables d'assurer le pilotage des dirigeables. Bref… je suis la seule qui convienne pour ce poste et je veux protéger mon clan. Je pourrais être égoïste et fuir, mais les conséquences seraient trop graves. »

K réfléchit un peu au choix qu'il s'apprêtait à faire la nuit précédente. Sa défection n'aurait pas eu de conséquence directe sur personne, mais à long terme, aurait-il pu revenir à l'Association, retrouver ses amis ? La brigade l'aurait-elle traqué ? Que seraient devenus les habitants du Ryuseï auxquels K voulait sincèrement apporter son aide ? Pas d'améliorations, mais pas de dégradations de leurs conditions de vie non-plus… Et s'il avait sauté du dirigeable dans un instant de panique ? Car quelques minutes plus tôt, il avait cru être ramené en tant que prisonnier. Et il avait considéré un instant appliquer la procédure d'urgence d'avaler sa pilule de pierre, l'ultime recours des vampires hunters lorsqu'ils perdent un combat contre un vampire. Et il se demander s'il devait avaler cette gélule.

Ils restèrent silencieux quelques temps, bercés dans la jonque et le ronronnement du moteur, puis la jeune fille reprit la parole, comme si elle avait deviné ce à quoi K pensait.

« Si tu fuis vraiment la brigade, le Ryuseï va traverser une crise sans précédent et ne sera plus jamais le même. »

« Pourquoi ça ? »

« Parce que le boss a développé une addiction… à ton sang. »

Un frisson parcouru K. Il ne savait pas si c'était de peur, de dégout ou… d'excitation. On lui avait parlé du phénomène en long et en large à l'Association. FB lui avait parlé de sa relation avec son vampire tsundere et Pariston misait largement dessus pour influencer les négociations avec la cité de l'étoile filante. Il avait écrit deux pages sur le problème dans son journal et avait gardé trois pages blanches pour y ajouter des informations supplémentaires au cas où. Un vampire qui buvait régulièrement le sang d'une personne en particulier finit tôt ou tard par mélanger sentiments, émotions et besoin et développe alors une addiction à son sang. Le sang d'autres proies sont incapables de le rassasier. A moins de s'abreuver de la source de son addiction, le vampire s'affaiblit inexorablement jusqu'à être si faible qu'un simple mortel sans grâce puisse lui planter un pieu dans le cœur. Mais Kuroro n'avait bu son sang que deux fois (et encore, la deuxième, c'était une coupure de rien du tout au doigt). Comment…

« Apparemment, il a passé tout le mois à respirer l'odeur de ton sang sur tes anciens vêtements… »

Définitivement un frisson de dégoût.

« … Ce qu'Omokage voulait dire tout à l'heure, c'est que la brigade est particulièrement divisée sur la façon dont le problème doit être résolu. Franklin dit que si le boss ne te voit pas pendant plusieurs mois et qu'il ne boit pas la moindre goute de ton sang pendant ce laps de temps… en gros, s'il fait une cure de désintoxication, l'addiction partira. Mais il n'y a que 3 personnes qui sont vraiment en faveur de cette méthode. Franklin, Kurotopi et Bonorenof. »

K fronça un sourcil.

« Et pas toi ? »

« Je ne sais pas si c'est réaliste comme stratégie. Le boss s'affaiblit de plus en plus et avec toutes ces menaces extérieures, nous prenons un gros risque. Moi, je suis dans l'équipe « prélèvement sanguin », mais le problème est que nous n'avons pas l'équipement pour le faire et le conserver. Les dhampires, eux, veulent te garder au château en tant que garde-manger. Et les autres espèrent juste que tu finisses par tomber sous le charme du boss… enfin sauf Machi qui ne dit rien, mais cela crève les yeux qu'elle veut simplement ta peau. Si le boss meurt de malnutrition, c'est Feitan qui reprendra les rênes et je crois que tu connais suffisamment le personnage pour te faire une idée de la politique qu'il va appliquer.»

Frisson de peur. Il se doutait que le dhampire psychopathe ne serait pas tendre avec ses « sujets » et que ses opérations à l'extérieur seraient sanguinaires. Il ne devait pas prendre la succession de Kuroro. Heureusement, Pariston avait anticipé la tournure des événements. Il n'avait pas hérité du titre du cardinal du Rat pour rien. D'un coup d'œil, il s'assura que ses nouveaux collègues avaient apporté ses deux bagages.

« Ta solution est pourtant la plus réalisable et celle envisagée par l'association. »

Il ouvrit la mallette noire, révélant une petite machine d'extraction de sang, plusieurs sacs et fioles.

« L'association est prête à fournir ce genre de matériel si cela signifie que la Brigade Fantôme accepte de négocier une paix. »

La rouquine fut frappée par un tourbillon d'émotions. K crut y voir de la stupéfaction, de la joie, de l'angoisse, du dégoût, de l'amertume et même une étincelle de triomphe dans ses yeux.