Et pour contrebalancer le chapitre plus court de la semaine dernière... :)
Maintenant qu'il l'avait sous les yeux – et qu'il avait eu tout loisir de mettre son nez sur chaque centimètre carré de sa peau –, Sirius notait que son compagnon avait de nouvelles cicatrices. Et pas quelques égratignures, non ! De larges marques de griffures et de morsures, étalées principalement sur ses flancs et son dos.
Comme il les caressait pensivement, les sourcils froncés, Remus lui vola un baiser pour retrouver son attention.
— À quoi tu penses ?
Sirius était adossé à la tête de lit, Remus alangui contre lui, les yeux auparavant fermés pour profiter de ses caresses postcoïtales. Il n'avait relevé le regard qu'en sentant les doigts légers de Patmol s'attarder sur ses plus récentes blessures.
— À ce qui a provoqué ces nouvelles marques. Et au fait qu'il faut qu'on trouve quelqu'un pour réparer cette jambe et cette incisive.
Son amant soupira, hocha la tête et s'étira pour se coucher à moitié sur lui, entrelaçant étroitement leurs jambes nues. L'Animagus s'amusa de le voir respirer sa peau à pleins poumons, visiblement contenté. C'était la première fois depuis leur rencontre au Chaudron Baveur qu'il semblait véritablement heureux.
— Hmmm, ronronna-t-il en passant une main caressante entre les poils noirs de son torse. On aurait dû commencer par ça…
Sirius éclata de ce rire si caractéristique, semblable à un aboiement.
— Tu n'y étais pas très disposé, lui fit-il remarquer. Et à raison.
— C'est toujours comme ça, avec moi, soupira-t-il, l'air agacé. Je fuis d'abord, pour mieux me rendre ensuite. On va dire que ça fait partie de mon charme.
Sa légèreté mettait du baume au cœur de Patmol, mais il n'était pour autant pas prêt à laisser passer cette pointe d'autodétestation qu'il sentait dans sa voix.
— Tu avais raison de ne pas me tomber dans les bras, Remus. Je me suis conduit comme un crétin. Il fallait qu'on parle de tout ça, c'était nécessaire.
Lupin haussa les épaules, embrassant ses pectoraux.
— Je me suis conduit comme un crétin aussi. J'aurais dû mettre les choses à plat au lieu de faire ma valise.
— C'est chose faite, à présent. Et puis… Tu semblais avoir besoin de ce temps loin de tes proches pour réfléchir.
— Sans doute, admit-il, cherchant ses lèvres.
Si Sirius lui rendit son baiser, il détourna habilement la tête pour embrasser sa gorge.
— Il faut que tu me racontes ce qu'il s'est passé pendant ces deux mois et demi, lui rappela-t-il.
Sans surprise, cela arracha un grognement de dépit à son partenaire. Patmol craignit qu'il ne revienne sur sa promesse et leurs bonnes résolutions, mais il soupira :
— Oui, je sais. Et il faudra discuter de l'après, aussi.
Surpris, l'Animagus effleura sa joue de son pouce en se redressant, cherchant ses yeux sans trop y croire. Son cœur battait à tout rompre.
— Tu veux qu'il y ait un après ?
Remus étira un petit sourire, et acquiesça, les yeux scintillant de malice.
— Juste une nuit, c'était pour le côté dramatique.
Sirius ne put empêcher ses lèvres de former un ourlet moqueur.
— Bien entendu, persifla-t-il. Tu n'as pas du tout changé d'avis parce que je t'ai fait grimper aux rideaux et que tu en veux encore.
Le loup-garou poussa une exclamation outrée et frappa son torse du plat de la main.
— Je n'ai pas besoin de t'avoir entre les cuisses pour savoir ce que je ressens pour toi ! C'est juste… plus facile de l'admettre quand je me suis abandonné. C'est comme si… (Il chercha ses mots.) Comme si j'avais l'autorisation.
L'amusement de Sirius s'évapora pour faire place à cette tendresse débordante qui gonflait son cœur chaque fois que son amant s'ouvrait un peu plus à lui.
Il glissa sa main dans son cou et embrassa son nez, paisible.
— Tu as l'autorisation, et même l'obligation, de m'exprimer ton amour. Quand tu seras prêt, ajouta-t-il avec douceur.
Le lycanthrope lui adressa un regard reconnaissant, saisissant sa main pour la presser avec un petit sourire triste.
— Je ne suis pas sûr que tu voudras de mon amour après ce que j'ai à te raconter.
...
3 septembre 1981
Yorkshire du Nord
Figé de terreur, Remus ne parvenait même plus à respirer. Il tressaillit lorsqu'il sentit la pression des dents de Lucian s'accentuer sur sa gorge, avant de pousser un soupir de soulagement étranglé lorsqu'il se recula, l'air inquisiteur.
— Tu as fait ce qu'il fallait instinctivement, le félicita-t-il. Ne pas résister, offrir sa gorge en signe de soumission… C'est très bien.
Ses félicitations lui donnaient envie de lui mettre son poing dans la figure. Au lieu de quoi, il grimaça un sourire et hocha la tête comme pour accepter le compliment.
— Enfile mes vêtements, maintenant, et je t'apprendrai à réclamer la protection d'un autre. Après ça, tu pourras aller à la rencontre de qui tu veux.
— J'ai hâte…, grinça Remus en se déshabillant avec une colère contenue pour enfiler les derniers vêtements de Lucian, essayant d'ignorer le regard insistant sur son corps.
— Tu as de belles cicatrices, louveteau.
— Merci ? Je suppose.
Le grand loup secoua la tête.
— Ce n'est ni négatif ni positif. La plupart des chiens qui réclament asile ici ont ce genre de cicatrices. À force de se jeter contre les barreaux de leur cage pendant la pleine lune. Ça me rend triste.
Sa compassion inattendue prit Lupin au dépourvu. Il leva des yeux interrogateurs vers son visage marqué.
— Vous avez tous des cicatrices, fit-il remarquer.
— Sur le visage, oui, et quelques endroits facilement accessibles du corps humain. Tout le monde a été mordu sans son consentement, que je sache. Mais je n'ai pas de traces d'automutilation.
Remus se sentit pâlir au souvenir de ses nuits déchaînées, se lançant encore et encore contre les protections magiques ou les murs de la Cabane hurlante, à se mordre lui-même par dépit.
Il détourna le regard sous celui perçant de Lucian.
— Ici, pas question de s'enfermer.
Le jeune sorcier eut l'impression qu'on lui plongeait une lame glacée entre les omoplates.
— Comment ça, vous ne vous enfermez pas ? Qui vous empêche d'attaquer des humains ?
L'effroi et la pâleur du nouveau venu firent soupirer son aîné.
— Nous nous installons toujours à bonne distance d'eux. Sans cela, crois-moi que le ministère de la Magie aurait réglé le problème depuis longtemps. Mais comme ils ne savent pas quoi faire de nous, ils nous laissent nous débrouiller.
— Mais ça ne garantit rien ! s'écria Remus, choqué.
— Je t'assure qu'une meute de loups-garous courant en liberté sous la lune au milieu d'autres animaux nocturnes est bien moins dangereuse qu'un loup-garou enfermé et déchaîné.
Le jeune loup voulut protester, mais sa réplique mourut dans sa gorge au souvenir de toutes ces pleines lunes passées aux côtés de ses amis sous leur forme d'Animagi. Les meilleures de sa vie. Un lendemain plus paisible, aucune blessure à déplorer ; rien que la douleur de la transformation.
Comme il semblait lutter contre lui-même, Lucian acheva de s'habiller et le prit par les épaules pour l'obliger à le regarder.
— Si tu veux une existence en dehors du monde humain, tu as frappé à la bonne porte. Ça ne veut pas dire qu'elle réglera tous tes problèmes, mais je peux te promettre que ta qualité de vie sera bien meilleure. C'est une question de choix. Tu n'as pas à te sacrifier pour les autres en permanence, parce que tu as été mordu. Tu ne vaux pas moins qu'eux, ta vie mérite d'être vécue. Tu as le droit au bonheur, à l'égoïsme, à la jubilation d'être libre et indépendant. Ta vie à elle seule vaut autant que celle d'un Moldu ou d'un sorcier ; tu n'as pas besoin de leur approbation.
Plus ébranlé qu'il ne voudrait l'admettre par ces paroles, Remus choisit de détourner l'attention aiguë de son interlocuteur en changeant de sujet :
— Alors, vous êtes tous des sorciers ?
— Tous, sans exception, confirma Lucian en se redressant lentement, sans le quitter des yeux.
Son regard l'avertissait qu'il n'était pas dupe de sa petite diversion.
— Je pensais qu'il y aurait quelques Moldus…
— Non. Ils sont morts.
Remus déglutit péniblement.
— Morts… ?
— S'ils survivent à la morsure, ils constituent la plupart du temps des loups faibles, dont l'espérance de vie est réduite de moitié par rapport à la nôtre. Ils meurent très vite d'épuisement – ou tué par un congénère.
Son élève ouvrit la bouche, horrifié.
— Ça arrive ? D'être tué par…
— Lors de combats, oui. Il y en a très peu sous forme humaine, nos gens sont raisonnables – du moins, dans cette meute. Ils savent où est leur place. En revanche, sous ta forme de loup, ça peut arriver. La plupart du temps, cela survient lorsqu'il y a des tensions entre les membres de la meute – rivalités amoureuses, différends idéologiques… En règle générale, les combats n'aboutissent que très rarement à la mort de l'un des belligérants. Le plus risqué, c'est d'introduire un nouveau loup dans la meute ; il peut revendiquer sa place, et pour cela, ça arrive qu'il défie plusieurs loups, voire les tue. C'est pour cette raison qu'on est très frileux avec l'adoption d'un chien.
Comme Remus semblait de plus en plus pâle, si c'était possible, il ajouta avec douceur :
— Rassure-toi, ça n'arrive qu'avec les loups assoiffés de sang. Des dominateurs en puissance, qui veulent du pouvoir et se délectent de la violence et de la crainte qu'ils inspirent. Si tu restes à ta place avant la prochaine pleine lune, il ne devrait rien t'arriver. Et même si c'était le cas, je te protégerai.
Cette dernière affirmation fit disparaître le poids qui pesait sur la poitrine du louveteau.
— Merci.
Et il était très sincère. Le monde des loups-garous lui semblait violent et inquiétant. Il espérait pouvoir trouver sa place et des aspects positifs à cette vie de reclus.
— Et… aucun de vous n'a de baguette ?
— Non, répliqua aussitôt le grand brun avec une moue indéchiffrable. Personne, ou presque, n'a eu l'occasion d'étudier la magie. Il y a ceux qui sont nés-Moldus et ont été abandonnés par leurs parents effrayés, ceux qui ont été abandonnés par leurs parents sorciers pour les mêmes raisons, ceux qui ont vécu une existence cachée, car leurs parents avaient honte… Il y a mille raisons qui nous empêchent d'accéder à notre droit le plus strict. La plupart de mes loups vivent dans cette meute depuis leur plus jeune âge. Il y a quelques exceptions – dont tu fais partie –, mais eux n'ont en revanche été mordus qu'après leur scolarité. Ils ont abandonné leur baguette en même temps qu'ils ont embrassé ce mode de vie.
— Pourquoi avoir abandonné leur baguette ? Pourquoi ne pas avoir les deux ?
Sa curiosité dévorante fit sourire Lucian.
— Parce qu'ils nourrissent une haine et un dégoût profonds pour ce monde qui les a mis à la rue, abandonnés et détestés.
Sa réponse plongea Remus dans un silence méditatif. Abandonnerait-il lui aussi sa baguette, pour rompre définitivement avec son passé ?
— Alors, je te montre cette demande de protection ou pas ? le relança son professeur avec un certain amusement.
— Euh, oui… Merci.
Lucian saisit ses épaules et le guida jusqu'à ce qu'il soit agenouillé et qu'il penche la tête de côté pour offrir sa gorge.
— Voilà, et tu ne regardes pas dans les yeux, évidemment. Dans cette position, tu donnes le pouvoir à ton protecteur et t'en remets à lui.
Remus acquiesça, se releva et épousseta ces habits trop grands pour lui qu'il avait hâte d'enlever. Il ignorait combien de temps il devrait les porter. Et il ignorait également combien de temps il demeurerait sous la tutelle rassurante de Lucian.
Ce dernier ouvrit la porte de la caravane et lui fit signe de le suivre, avant de refermer derrière eux. Au grand soulagement de son protégé, il le ramena vers Erin, Liam et Robin qui fumaient une pipe qu'ils se partageaient. Sa valise avait été refermée et personne ne semblait s'être attribué l'une de ses possessions.
— Tu peux récupérer tes affaires, lui indiqua Erin d'un geste seigneurial. En revanche, nous vendrons la valise. Elle vaut une petite fortune.
Remus était très surpris.
— Vraiment ?
Si j'avais su…
Mais cette valise était la dernière chose qu'il lui restait de Sirius.
— Elle a une valeur sentimentale ? demanda Erin avec une nonchalance feinte.
Elle semblait lire en lui comme dans un livre ouvert, et cela le mettait singulièrement mal à l'aise.
— Non… Enfin, oui. Mais ça n'a plus d'importance, finit-il par dire, sans conviction.
Personne ne releva le rapport contrarié qu'il paraissait entretenir à son passé. Robin lui tendit plutôt la pipe.
— Tu veux essayer ?
C'était donc aussi simple que ça ? Une fois le test d'Erin et Lucian passé, il était accepté aussi facilement ?
Ordinairement, Lupin aurait poliment décliné, mais il tenait à faire bonne impression et à faire plaisir à ceux qui lui accordaient sa confiance en temps de guerre. Alors, il saisit la pipe, déclenchant un petit rire de Lucian.
— Ça ne se tient pas comme ça. Regarde, le reprit-il en positionnant correctement ses doigts sur l'objet en bois. Prends-en une grande bouffée, lente, tranquille. Ne serre pas trop les dents sur le bec, tu vas avoir du jus. Voilà.
Sans surprise, Remus eut la sensation de se brûler la gorge et la langue, et il écarta la pipe pour tousser comme un forcené sous le rire des autres loups-garous. Pourtant, malgré cet échec, il lui sembla qu'il avait remporté une victoire.
Lorsqu'il releva les yeux, les visages étaient amicaux.
...
14 septembre 1981
Yorkshire du Nord
La vie au camp était assez douce, somme toute.
S'il avait pensé au premier abord qu'il devrait apprendre à rouler des mécaniques pour se faire respecter un minimum, il n'en fut rien. Les vêtements de Lucian découragèrent toute tentative d'intimidation et les autres loups se montrèrent en réalité assez chaleureux après avoir appris que les parents de la meute l'avaient intégré.
Bon vivant, malicieux et bienveillant, il avait su s'attirer la sympathie de la plupart de ses congénères. Cela faisait à présent quelques jours que Lucian l'avait autorisé à remettre ses propres vêtements. Remus avait noté une légère différence de traitement de la part de certains jeunes hommes qui semblaient voir d'un mauvais œil sa bonne entente avec les mères du camp.
Il avait pris l'habitude de se lever tôt, de sortir de la caravane de Lucian qui lui avait installé un lit de fortune, d'aller se laver au ruisseau qui serpentait à quelques mètres du camp et de se promener dans les bois alentour. Lorsqu'il revenait de sa promenade, il rattrapait le groupe des chasseurs – des loups plus âgés, plus calmes – qui ramenait régulièrement du gibier, des fruits et des plantes. Malheureusement, ils manquaient de nourriture à l'approche du changement de saison. Lupin avait cru comprendre qu'il leur faudrait voler des vivres à des Moldus s'ils escomptaient passer l'hiver. Il avait proposé son aide pour préparer la nourriture, ce que les autres loups avaient accepté avec enthousiasme en constatant ses qualités de cuisinier sorcier. De même, il donnait un coup de main pour l'entretien et le bricolage.
Force était de constater qu'ils vivaient dans une extrême pauvreté. Tout était fabriqué de leurs propres mains ou volé à des humains lorsqu'ils n'avaient pas d'autre choix. Robin l'avait prévenu qu'il allait souffrir durant son premier hiver, à cause des températures très basses, mais qu'il vivrait mieux le second.
Remus avait été enchanté d'entendre Robin le compter parmi eux l'année prochaine.
Mais alors qu'il se dirigeait vers le centre du camp, où s'étirait une vaste tente barnum usée et sous laquelle étaient disposées des tables et des chaises pliantes, sa routine fut interrompue par Marley, un jeune homme trapu dont l'épaisse tignasse blonde cascadait sur ses épaules musculeuses. Il faisait partie de ce groupe de jeunes loups qui ne l'avaient pas à la bonne. Il ne cessait de lui lancer des regards appuyés, sans que Remus parvienne à comprendre pourquoi il le détestait tant.
Mina lui avait appris que c'était un homme transgenre. Quasiment personne n'était au courant, car il faisait partie de ces loups si abîmés par les cicatrices que personne n'osait détailler son corps ou poser des questions. Remus s'était contenté d'un hochement de tête factuel. Il n'avait pas d'opinion sur le sujet, et il n'était pas certain qu'il était censé avoir une opinion sur l'identité de qui que ce soit.
— Hey, toi, lança Marley, le regard noir.
Poliment, Remus interrompit sa marche, se dirigea vers lui et le salua avec neutralité. Pour une raison inconnue, il ne parvenait pas à faire preuve de la même chaleur avec lui qu'avec les autres membres de la meute. Il s'était pourtant soumis à la règle de politesse élémentaire édictée par Lucian : il avait laissé Marley le renifler longuement, puis s'était redressé seulement une fois sa curiosité satisfaite. Mais l'agressivité à peine dissimulée du jeune homme l'agaçait.
Cependant, il ne s'était pas préparé à sa réaction. Après l'avoir salué, Remus s'était attendu à ce qu'il lui retourne son « Bonjour » ou à tout le moins qu'il engage la conversation. Au lieu de quoi, Marley le saisit à la gorge et chercha à planter ses crocs dans son cou. Sans réfléchir, Remus le repoussa vivement, mû par la peur, et se retint à grand-peine de lui enfoncer sa baguette dans le plexus solaire pour le stupéfixer.
— Non, mais ça va pas ! rugit-il en se massant la gorge, les yeux écarquillés.
Le brouhaha des conversations qui allaient bon train sous la tente barnum se transforma en silence tendu. Toutes les têtes étaient tournées vers eux. Lupin sentit une sueur froide dégouliner le long de son dos.
Merde.
Ce n'était pas du tout ça, qu'il fallait faire. Il n'aurait pas dû résister, Marley n'allait pas véritablement le mordre. Lucian lui avait dit de rester à sa place.
Son agresseur fit volte-face pour s'éloigner, exsudant une violence qui fit paniquer sa victime :
— Attends…
Mais le regard de bête qu'il lui jeta le cloua sur place.
— Tu es mort, gronda-t-il avant de s'éloigner d'un pas furieux.
Figé, Remus resta un moment sans savoir quoi faire ni quoi dire. Ses yeux agrandis de stupéfaction suivirent le dos tendu de Marley jusqu'à ce qu'il disparaisse de son champ de vision, une main massant toujours sa gorge malmenée.
Pourquoi avait-il résisté ? Quand Lucian l'avait imité, il s'était instinctivement laissé brutaliser. Lui qui avait tant de sang-froid habituellement, pourquoi ne pas avoir sagement suivi les instructions de son protecteur ?
Une fois la gêne sur sa trachée quasiment disparue, il rejoignit la tente barnum malgré les regards qui le suivaient. Les conversations avaient repris, transformées en chuchotements frénétiques. Il s'installa à sa table habituelle, celle où Robin et deux femmes discutaient à voix basse, une assiette fumante de faisan entre eux, qu'ils picoraient avec des doigts graisseux.
— Remus, le salua la plus jeune, enceinte jusqu'aux yeux.
Elle était élancée, de longs cheveux bruns tombant sur ses épaules menues ; ses yeux noisette suintaient la peur. La plus âgée, une trentenaire grande et musclée, avait la tête presque rasée et des yeux d'un vert brillant d'intelligence.
— Mina, lui répondit chaleureusement Remus, essayant de canaliser l'anxiété qui ne le quittait plus depuis l'altercation.
— Tu n'aurais pas dû résister, souligna la plus âgée, Shae.
Lupin pinça les lèvres, serrant les poings.
— Je sais.
— Alors, pourquoi l'avoir fait ? s'exclama Robin, les sourcils haussés.
— Honnêtement, je n'en sais rien, soupira Remus. Je n'ai pas réfléchi, c'était instinctif.
Robin et Shae échangèrent un regard entendu, ce qui agaça inévitablement le dernier arrivé.
— Quoi ? ne put-il s'empêcher de demander.
— Tu n'es peut-être pas un loup aussi conciliant que tu voudrais bien le faire croire, expliqua posément Robin.
— Mais je…
Sa protestation fut coupée par la voix grave de Shae :
— Je ne pense pas qu'il essaie de nous faire croire quoi que ce soit. Je pense qu'il essaie de se faire croire des choses, à lui.
Interloqué, Remus la dévisagea.
— Je n'ai jamais été agressif. C'était juste un réflexe ! N'importe qui aurait le réflexe de reculer s'il se faisait agresser !
— Pas d'un loup à un autre, Remus, le contredit doucement Mina. Tes réflexes se rapprochent de celui que tu es lors de la pleine lune. Et ce que ça dit de toi, c'est que tu ne te laisses pas faire. Ce n'est pas forcément une mauvaise chose ; simplement, mieux vaut que tu te transformes tout près de notre père, ce soir.
Cette pleine lune promettait d'être encore plus anxiogène qu'il ne l'avait prévu. Par sécurité, il avait jeté plusieurs sortilèges Repousse-Moldu autour des bois environnants durant sa promenade. Quoi qu'en dise Lucian, il n'était pas à l'aise de se promener sans garde-fou à l'air libre.
— J'y veillerai, assura-t-il, dépité. Mais je ne comprends toujours pas pourquoi Marley a essayé de me… monter. Il ne m'aime pas, c'est clair, mais il n'avait jamais rien fait de ce genre avant aujourd'hui.
Mina étira un petit sourire désolé et caressa son énorme ventre tendu.
— On a eu une courte histoire il y a quelques mois, et il va m'aider à élever mes louveteaux. Il n'aime pas du tout que nous nous soyons rapprochés.
Estomaqué, Remus produisit un son davantage proche du gargouillement que de l'exclamation surprise.
— Pourquoi ne pas me l'avoir dit ?
— Tu n'as jamais posé la question, rit Mina.
— Je… Je trouvais ça un peu déplacé. Et je ne t'ai jamais vue avec Marley !
— Il va falloir que tu apprennes un peu plus vite, grogna Robin. Tu auras remarqué qu'il y a plusieurs louves gestantes, dans cette meute. Elles portent les louveteaux de divers loups, mais ça ne veut pas nécessairement dire qu'elles sont en couple avec eux ou la personne qui les aide à s'en occuper. C'est souvent contextuel. Bien sûr, il y a quelques couples, mais ce n'est pas la majorité. Et nous avons besoin des petits pour faire vivre la communauté. Plus il y en a, plus il y a de louveteaux qui survivront.
Toujours incrédule, Remus ne savait pas trop quoi répondre à cela.
— Vous… Vous avez une forte mortalité infantile ? À cause… de la malédiction ?
Shae éclata bruyamment de rire.
— Tu es mignon ! De ma vie, je n'ai jamais vu un seul enfant naître loup. Ça nous faciliterait la vie, crois-moi.
Lupin se mordit l'intérieur des joues jusqu'au sang pour ravaler sa réplique acerbe. S'il y avait bien une chose qu'il refusait, c'était de transmettre sa maladie à un enfant. C'était pire que tout ; pire qu'attaquer un humain, pire que mordre un humain, pire que tuer un humain. Il préférerait encore se donner la mort plutôt que risquer d'attaquer un enfant. Les souvenirs de sa propre enfance exilée étaient encore trop douloureux.
— Malheureusement, reprit Shae, il est difficile de garantir la sécurité des enfants pendant les pleines lunes ; surtout lorsqu'ils sont très jeunes. Ils ne comprennent pas très bien le danger. Les enfants plus âgés font ce qu'ils peuvent, mais il y a parfois des accidents.
L'horreur glaça le jeune homme, qui se sentit trembler et pâlir.
Non… Non, non, non. Je dois partir d'ici tout de suite.
Mina posa une main apaisante sur son poignet agité.
— Rassure-toi, ce sont des accidents très rares. La meute se dirige presque toujours vers la forêt.
— Je ne peux pas… Je ne peux pas, balbutia Remus en enfouissant son visage épouvanté entre ses doigts tremblants.
— C'est un risque à prendre, quand on veut des enfants, souligna Robin sans trouble apparent. Et puis, les plus âgés savent quoi faire en cas d'attaque ou d'enfant faufilé hors des caravanes.
— Les plus âgés, marmonna piteusement Remus. Que deviennent-ils, à l'âge adulte ? Je ne crois pas avoir vu d'humain, en dehors des enfants.
Shae haussa les épaules.
— Ils ont le choix entre se faire mordre et quitter la meute. Ceux qui choisissent de rester humains nous viennent régulièrement en aide pour trouver de la nourriture ou des Moldus à voler.
— Se faire mordre ? répéta le jeune loup, horrifié.
— C'est un choix. Personne n'y est forcé, car c'est évidemment très dangereux, précisa-t-elle avec une certaine irritation. À quoi est-ce que tu t'attendais, au juste ? Que nous vivions dans la paix, l'amour et la tendresse ? Personne ne nous a jamais donné les moyens de vivre autrement.
C'était évident, mais Remus était tétanisé par l'effroi. Il n'avait pas pensé que les enfants resteraient aussi près d'eux ce soir. Il avait imaginé qu'ils seraient mis en sécurité, quelque part, n'importe où.
— Je peux lancer des sorts de protection autour des caravanes pour isoler les enfants, lança-t-il avec une farouche détermination. Aucun loup ne pourra s'en approcher, je vous le garantis. Je les ai testés moi-même, aucune chance d'y venir à bout à moins d'utiliser une baguette.
Le regard de Shae s'adoucit, et elle désigna l'échancrure de sa chemise, qui dévoilait une cicatrice de brûlure sur le poitrail. Elle était encore impressionnante, car elle datait de sa dernière pleine lune.
— Je vois ça.
Par réflexe, Remus rajusta son col, un peu embarrassé.
— Ton initiative sera chaudement accueillie, j'en suis persuadée, assura Mina.
Elle ne pouvait pas avoir plus tort.
Sans trop de surprise, le prochain chapitre s'intitulera « La face cachée de Lunard – Partie II ».
