Encouragé par Mina, Remus avait sollicité l'approbation des parents de la meute pour mettre en place son sort de protection. Liam, occupé à fumer avec les parents, avait hoché la tête en sifflant, sans que le jeune sorcier ne sache si c'était de l'admiration ou un avertissement. Lui-même avait trois enfants de quatre, six et huit ans à protéger ce soir ; sans doute était-il favorable au bouclier.

Erin, sans acquiescer, avait demandé à ce que son idée soit soumise à la meute, qui se méfiait toujours de la magie. Ils étaient nombreux à avoir souffert d'elle lors de leur vie parmi les sorciers. Lucian n'avait rien dit, il s'était contenté d'observer Remus avec une intensité qui lui avait fait détourner les yeux.

Ils avaient alors réuni les cinquante-six membres de la communauté pour leur exposer la solution. Remus s'était attendu à quelques inquiétudes relatives aux enfants, mais certainement pas au grondement de protestation qui monta crescendo.

— Il n'y a qu'un sale chien pour proposer une chose pareille ! s'écria une femme à l'air revêche, tenant un enfant par la main. Garde ta laisse magique pour toi ! On s'en sort très bien sans.

— C'est lui qui va soigner nos brûlures ? s'exclama un homme âgé, les sourcils froncés. J'ai déjà vu ce genre de sort à l'œuvre, et je peux vous garantir que ceux qui se seront risqués près des caravanes vont le sentir passer au réveil. Et puis, si un loup s'acharne contre un bouclier, vous pouvez être certains que toute la meute va l'imiter à cause de l'excitation !

Une clameur furieuse noya bientôt tout, y compris les vaines explications de Remus. Il se sentait assommé par l'agressivité qui pulsait de la foule ; des sensations qu'il avait du mal à définir lui picotaient les doigts et la plante des pieds, en même temps que son estomac se tordait d'appréhension.

— Tu veux nous punir pour avoir souffert toute ta vie de chien ! lui hurla Marley. Si tu n'as plus aucune dignité, ce n'est pas le cas de nous autres !

— C'est pour les enfants ! cria Remus en retour, en désespoir de cause.

— Les enfants s'en sortent très bien sans ton sortilège de torture ! rugit un adolescent, les yeux pleins de larmes. Ce n'est pas toi qui soignes ma mère lorsqu'un sort la blesse !

Désemparé et démuni, Remus recula d'un pas sous les regards assassins qui le fixaient. Il n'avait pas pensé que l'excitation du groupe pouvait tous les conduire à se projeter encore et encore contre les boucliers, réveillant la rage des loups-garous déchaînés. Et cela ne faisait aucun doute que ce vacarme allait inquiéter les enfants confinés.

— Je n'avais pas réfléchi à tout ça, je suis désolé ! hurla-t-il pour tenter de couvrir le tumulte de leur colère.

— La prochaine fois, réfléchis avant de nous faire perdre notre calme un jour de transformation ! vociféra Marley en fondant sur lui.

Remus évita sa charge brutale avec souplesse, dans un silence à présent épais et pesant. Que faisaient Lucian et Erin ? N'étaient-ils pas censés l'aider ? Et Liam, Robin, Shae, Mina ? Personne n'allait le défendre ? Il n'avait jamais voulu de tout ça !

Il commit l'erreur de jeter un regard alentour, dans l'espoir de croiser les yeux des parents. Marley en profita pour se jeter sur lui et tenter à nouveau de le soumettre par la force. Tout au fond de lui, Remus savait qu'il devait offrir la gorge et se laisser faire, mais son corps hurlait un tout autre langage, encouragé par les étranges fourmillements dans ses membres et son cœur qui battait au rythme des grondements animaux de la foule.

Il le repoussa de toutes ses forces, mais cette fois son assaillant ne se laissa pas désarçonner par son refus. Il avait enfoncé ses ongles profondément dans ses épaules et luttait pour atteindre sa gorge que Remus lui refusait obstinément, les muscles tendus à l'extrême, le visage crispé dans une grimace de rage qui ne lui ressemblait pas.

Sans qu'il l'ait cherché, son nez était rempli de ces étranges impressions qu'il avait expérimentées il y a peu. Mais cette fois, il ne s'agissait pas de l'identité du loup auquel il faisait face, mais de sons gutturaux qui lui semblaient provenir de sa propre poitrine, une volonté de violence difficilement contenue qui lui martelait les tempes à mesure que des images de loups s'entredéchirant la gorge explosaient dans son esprit. Il avait envie de mordre.

— Non ! s'écria-t-il pour lui-même en détournant la tête pour offrir sa gorge.

Cet effort lui sembla insoutenable, contre-nature. Les deux adversaires tombèrent à la renverse dans un concert de grognements, et Remus dut se faire une nouvelle fois violence pour rester immobile en sentant les dents de Marley s'enfoncer à peine dans le creux de son cou.

Il y eut plusieurs drôles de bruits, comme des aboiements excités. Lupin crut reconnaître les voix des acolytes de son ennemi.

Haletant, il attendit sagement que l'autre loup se redresse, victorieux. Il se redressa sur un coude douloureux, portant la main à son cou marqué. Il n'y était pas allé de main morte, mais au moins ne semblait-il pas blessé. La peau n'était pas fendue.

Une fois complètement redressé, Marley lui lança un regard méprisant.

— Je savais que tu n'étais pas du genre à te rebeller. Tu es plutôt du genre à aimer qu'un homme te monte, hein ?

Toute couleur quitta son visage. Son cœur semblait s'être arrêté. Des murmures s'élevèrent de part et d'autre, tandis que le vainqueur penchait la tête avec amusement.

— Tu crois que personne n'a remarqué tes petits regards répugnants quand on se lave ? Monstre dégénéré, cracha-t-il en lui tournant le dos avec aversion.

Tout se passa très vite.

Sans que personne n'ait eu le temps de noter la façon dont le corps du vaincu se ramassait, ce dernier s'était déjà jeté sur Marley avec une violence inouïe. Il planta ses dents dans sa nuque avec la force que lui conférait toute cette rage qui pulsait dans son ventre, destructrice, incandescente. À nouveau, ils tombèrent dans un concert de grognements ; cette fois, cependant, Marley poussait des gémissements plaintifs et tentait de se dégager en criant quelque chose que Remus n'entendait pas – ou choisissait de ne pas entendre.

Il ne cessa de mordre que lorsque le sang éclaboussa sa langue et ses dents et que les ongles de Marley grattèrent son crâne jusqu'à le griffer profondément. S'il releva la tête, le menton plein de sang, ses yeux voilés indiquèrent pourtant aux spectateurs qu'il n'en avait pas fini avec sa proie.

Sans crier gare, il fut brutalement tiré en arrière par une poigne de fer.

— Ça suffit ! s'égosillait Lucian avec une fureur qui ne lui ressemblait pas.

Ce n'était apparemment pas la première fois qu'il lui criait d'arrêter, car sa voix était éraillée.

Le son revint soudain dans les oreilles de Remus, et il grimaça en rentrant la tête dans les épaules. Tout lui était insupportable. Les sanglots paniqués de Marley, les cris affolés ou indignés des autres loups, l'intensité du soleil qui tapait sur son crâne, l'odeur métallique du sang et de la sueur, le goût de la chair chaude entre ses dents, le frottement de l'herbe entre ses doigts tremblants, toutes ces couleurs qu'il discernait très mal et lui donnait des maux de crâne à s'en faire vomir…

Oh, en fait, il avait déjà vomi.

Lucian poussa un grognement dégoûté en se reculant vivement, puis il l'attrapa par le col de sa chemise pour le forcer à se relever.

Tout tournait beaucoup trop vite. Ses jambes tremblaient, comme avant une transformation imminente. Il se sentait malade.

Lorsque sa vision se précisa, il crut qu'il allait vomir une seconde fois.

Marley était étalé sur le ventre, les bras en croix, convulsé de sanglots et de spasmes de douleur. Erin était penchée au-dessus de sa nuque déchirée, ses chairs écarlates formant un écrin morbide autour de la morsure d'une profondeur écœurante.

Il n'aurait jamais cru entendre une insulte pareille dans la bouche d'un autre loup-garou. Il savait pertinemment combien elle faisait mal. Remus en tremblait encore de fureur. Il pensait avoir trouvé une place ! Il pensait… Il pensait qu'ils comprenaient ce que signifiaient l'exil, la honte et le mépris ! Il n'aurait jamais pensé qu'un autre loup-garou puisse…

Sa colère, comme douée d'une raison propre, rampant sur sa peau et faisant crisser ses os, fut cependant douchée par Lucian. Son protecteur le saisit par la nuque et l'obligea à le suivre à l'écart, presque cinquante mètres plus loin, à l'abri derrière sa propre caravane.

À l'ombre, loin du bruit et des odeurs agressives de tous ces loups surexcités, la tension retomba. Remus eut l'impression de revenir à lui.

Il porta une main tremblante à sa bouche et étouffa un sanglot.

— Oh, Merlin…

Des haut-le-cœur le saisirent lorsqu'il sentit, de l'apex, des bouts de chair coincés entre ses dents.

— Penche-toi, lui conseilla calmement Lucian.

Remus obéit et vomit une seconde fois, le ventre douloureusement contracté. Il sentait à peine ses joues trempées de larmes et ses tempes dégoulinantes de sueur. Tout ce qui l'obsédait, c'était de se débarrasser de ces bouts immondes dans sa bouche. Il y alla avec les ongles, fit saigner ses gencives et gratta jusqu'à s'en faire mal jusqu'à s'être débarrassé du dernier résidu de son crime.

Lorsqu'il essaya de frotter tout le sang qu'il avait sous les ongles, sur les mains, dans les cheveux, sur le visage, il ne parvint qu'à l'étaler davantage. Cette fois, il ne tremblait plus de fureur, mais d'épouvante.

Qu'avait-il fait ?

Qui suis-je?


Le prochain chapitre s'intitulera « Le conseil d'Euphemia ».