14 septembre 1981
Yorkshire du Nord
— Voilà précisément pourquoi nous ne recueillons presque jamais de chiens. Ils sont trop instables, imprévisibles. Rongés par l'enfermement, la dissimulation, dévorés par une souffrance incommensurable.
Remus tremblait encore violemment. Agenouillé près du ruisseau, il se lavait frénétiquement le visage et les mains, débarrassé de sa chemise tachée de sang. Lucian était debout à côté de lui, les bras croisés, le regard dur. Le jeune loup aurait aimé qu'il le punisse, qu'il lui fasse mal. Cela lui paraissait fondamentalement mal qu'il ne subisse rien en retour de son comportement inqualifiable.
Lucian poussa un grondement agacé et s'accroupit près de lui, toujours occupé à frotter sa peau jusqu'au sang.
— Tu n'as appris qu'à détester ce que tu étais. Embrasser ta lycanthropie te permettrait de mieux la maîtriser. La rejeter sans cesse – exactement comme tu es en train de le faire –, c'est ça qui a provoqué ta réaction. Tu encaisses sans rien dire jusqu'à exploser. Ça ne peut pas être bon, tu comprends ? Même un humain serait d'accord avec moi. Bon sang, arrête de…
Ses épaisses mains s'emparèrent des poignets de son protégé pour l'empêcher de frotter. Sa peau était écarlate par endroits.
— Parle, lui ordonna-t-il d'un ton peu amène. Si tu t'enfonces davantage en toi-même, tu ne remonteras plus à la surface. Et crois-moi que je te virerai de cette tanière à grands coups de pied au cul.
Lunard déglutit, l'air hagard.
— Je ne peux pas, croassa-t-il. Je ne veux pas être cette personne…
— Tu le deviendras, que tu le veuilles ou non, si tu persistes à cacher, mentir, refouler, ignorer ce qu'il se passe là.
Lucian lâcha l'un de ses poignets frissonnants pour tapoter sa tempe.
— Être un loup-garou, ça ne veut pas dire lutter contre ses instincts. Ça signifie les écouter, y être attentif, et garder le contrôle. Exactement comme lorsqu'un être humain en colère n'en vient pas aux mains avec un autre ; c'est une question de maîtrise. Ça s'apprend.
— Mais je n'ai jamais… Je ne suis pas…
Ses bégaiements semblèrent irriter davantage Lucian.
— Tu n'es pas comme ça, tu n'es pas agressif, tu te maîtrises très bien d'habitude, bla, bla, bla. Je sais tout ça. Tu es un être humain remarquablement maître de lui-même. Cela étant, tu ne t'es jamais retrouvé entouré de tes semblables surexcités. La première semaine en immersion dans une meute est souvent compliquée, parce qu'elle implique des comportements spontanés que tu te n'autorises plus depuis longtemps. Ce n'est pas la première fois que je vois un chien acculé devenir littéralement fou de rage. Si tu n'étais pas aussi violent avec toi-même, ça ne se serait certainement pas passé comme ça. Oh, ne me regarde pas comme ça, louveteau… J'ai été un chien, moi aussi.
Son aveu prit Remus de court.
— Je pensais que…
— Tu penses trop, mon ami. Maintenant, rends-toi présentable et va t'excuser.
— Lucian…
Il avait tellement de questions. Mais son protecteur arborait un visage fermé, qui ne laissait aucune place à la souplesse.
— Dépêche-toi. Et tu ferais mieux de lui demander sa protection, si tu ne veux pas te retrouver pourchassé par ses amis cette nuit.
Cette perspective n'effraya pourtant pas Remus autant qu'elle l'aurait dû. Au fond de lui, il aurait aimé être puni pour ce qu'il avait fait. Dévoré par ses congénères déchaînés ou laissé pour mort sous forme humaine, quelle importance ?
Il traversa le camp à pas mesurés, sous le regard lourd de défiance de ceux qui l'appréciaient encore quelques heures plus tôt. Lucian l'arrêta devant une vaste tente, où étaient assis en cercle les acolytes de Marley. Erin s'affairait à bander l'impressionnante plaie de leur meneur, courbé sur une chaise, le front luisant de sueur. Ses yeux étrécis de douleur tremblèrent de fureur lorsqu'ils se posèrent sur la haute silhouette agitée de Remus.
Il était clair que seule la présence des parents empêchait le groupe de se jeter sur lui pour lui régler son compte.
— Je suis désolé, lâcha Lupin d'une voix blanche. Je suis sincèrement et profondément désolé. Je peux faire quelque chose ?
— Je t'interdis de t'approcher de moi, sale clebs dégénéré, gronda Marley.
L'insulte lui fit l'effet d'une gifle, mais il tressaillit à peine. Il l'avait méritée. Il le méritait.
Avant que Lucian ait pu l'attraper par la peau du cou pour l'en empêcher, Remus s'avançait vers Marley malgré son avertissement. Ses amis bondirent sur leurs pieds, prêts à le ceinturer s'il le fallait, mais il n'y en eut nul besoin.
Le loup repenti se laissa tomber aux pieds de Marley, sans chercher son regard, et lui offrit sa gorge.
— Fais ce que tu veux de moi. Je le mérite.
Remus entrevit les doigts d'Erin s'enfoncer avec autorité dans les épaules de Marley, sans doute pour l'astreindre au calme. S'il devait l'égorger, là, tout de suite… Eh bien soit. Il avait déjà tout gâché, de toute façon.
— Ce que je veux ? finit par répéter sa victime, une note indéfinissable dans la voix.
— Oui, lui confirma Lunard du bout des lèvres, vaincu.
Une tension presque insupportable contractait les muscles de tous les loups présents, alors que le silence s'étirait, dans l'attente morbide du sifflement annonçant le couperet.
Malgré l'évidente douleur qui convulsait ses traits, le loup blessé dit d'une voix doucereuse :
— Tu t'imagines sans doute que je vais t'accorder une mort tragique de héros torturé, Remus ? Que je vais abréger tes souffrances ? Tu mises sur le mauvais cheval.
Le dos raide, les muscles contractés par la souffrance, il tendit une main et, du bout des doigts, releva le menton de son agresseur soumis pour le forcer à rencontrer son regard.
— Ce que je veux de toi, répéta-t-il, c'est que tu deviennes mon serviteur dévoué.
Remus sursauta. Il ne s'était pas attendu à ça. Il sentit Lucian s'agiter derrière lui, mais il n'intervint pas. Erin avait relâché les épaules de Marley. Sans doute avait-il échappé au pire, après tout.
— Alors ? Tu acceptes ? le relança-t-il, haussant un sourcil. Ma protection contre ta servitude ? Je serai un maître enthousiaste si tu es attentionné, assura-t-il sans sourire.
— J'accepte, dit-il d'une voix lointaine.
— Parfait !
Marley fit claquer sa langue de satisfaction en se renfonçant dans son siège, grimaçant.
— Tu peux commencer par me trouver un endroit confortable où poser mes pieds. Et tu pourras changer mon bandage d'ici deux heures.
...
Dès la nuit tombée, les loups enfermèrent les enfants dans les caravanes les plus solides, se déshabillèrent et se dirigèrent vers la forêt dans une étrange procession animée. La nudité tant redoutée par le jeune sorcier semblait finalement naturelle – de simples corps, dont personne ne semblait faire particulièrement cas.
Remus avait froid et peur, mais Lucian lui répétait sans cesse que les enfants étaient à l'abri. Il gardait une poigne exagérément ferme sur son biceps, lui faisant clairement sentir qu'il bouillonnait encore de l'initiative de son protégé. Ils n'avaient pas eu l'occasion de discuter en tête à tête, car Marley avait profité toute la journée durant des services appliqués de son nouveau jouet.
Lunard s'était notamment attaché à le soigner avec la plus grande délicatesse, et avait servilement obéi à la moindre de ses injonctions. Apporter à boire, à manger, lui faire la lecture, lui trouver un coussin plus confortable, le soutenir lorsqu'il marchait un peu trop longtemps au goût de sa peau tiraillée, appliquer cet étrange baume malodorant sur la morsure…
S'il se sentait humilié, Lupin s'efforçait de lui donner entière satisfaction – par culpabilité, mais aussi par honnêteté. Il lui avait assuré faire tout ce qu'il voudrait. Après la façon dont il l'avait mutilé, avait-il le droit de s'y refuser ?
Enfin, les loups-garous parvinrent au cœur de la forêt, agitée de bruits nocturnes. Il ne put s'empêcher de chercher Marley des yeux. Il était entouré de ses amis, qui l'avaient fait asseoir sur le sol feuillu pour soulager la tension de son cou meurtri et de ses épaules tendues. Le loup blessé souffrait énormément, c'était évident. La honte enfonça ses griffes acérées dans l'estomac de Remus.
Il ne put s'empêcher de noter le nombre impressionnant de cicatrices que Marley arborait sur l'intégralité du corps ; c'était bien plus que la moyenne des loups qui l'entouraient.
Avant que l'effroyable douleur de la transformation n'enfouisse sa conscience très loin, Lucian lui marmonna, les dents serrées :
— Je me demande si tu sais faire autre chose que des conneries.
Le prochain chapitre s'intitulera « L'homme derrière le loup ».
