10 novembre 1981
Yorkshire du Nord

Libérée de sa dette, de l'hostilité de Marley et de la menace de Voldemort, la vie de Remus était d'une tranquillité euphorisante. Il avait repris un quotidien paisible, retrouvé des visages amicaux et une place au sein de la communauté.

À midi, Lucian était revenu survolté de son expédition alimentaire à Richmond, alertant l'intégralité de la meute qui avait cessé toute activité pour se rassembler autour de leur père, avide de savoir ce qui provoquait cette gaieté.

— Voldemort, c'est fini ! s'était-il écrié, les yeux brillants d'une joie féroce. Envoyé à Nurmengard, fini !

Les loups-garous avaient hurlé leur bonheur : ils n'avaient plus à craindre de se voir accoster par des Mangemorts, plus à se cacher au fin fond du Yorkshire en espérant échapper à Voldemort, plus à craindre la moindre sortie en ville pour acheter, troquer ou voler de quoi survivre. La meute avait fêté la nouvelle toute la journée, dans une ambiance de sarabande électrique. La pleine lune prévue le lendemain promettait d'être intéressante.

Depuis son altercation avec Marley, Remus était parvenu à mettre en place un système de boucliers à l'intérieur même des caravanes. Ainsi, les loups-garous ne se blesseraient que s'ils parvenaient à atteindre les enfants ; ces derniers n'auraient plus qu'à se réfugier derrière la barrière en cas de défection du bouclier naturel constitué par les caravanes. Cette solution avait contenté tout le monde et tranquillisé le sorcier.

Depuis, Lupin avait noué des liens solides avec plusieurs loups-garous, dont Lucian, Mina, Shae, Robin et Marley. Celui-ci avait d'abord gardé ses distances un moment, avant de passer du temps avec lui lors de ses promenades matinales. Ils discutaient beaucoup, et Remus avait même fini par lui parler de Sirius – et de ces sentiments qui ne s'en allaient pas malgré la colère. Sentiments auxquels il avait été brutalement confronté le soir même, alors qu'il avait emprunté la Gazette du Sorcier chapardée par Lucian pour la lire au calme, avant de dormir.

Ses yeux tombèrent sur un article détaillant la liste des Mangemorts envoyés à Azkaban ; parmi les noms qu'il connaissait, un en particulier lui donna une nausée si puissante qu'il dut courir dehors pour vomir, alertant Lucian, interloqué.

Lorsqu'il revint dans la caravane, s'essuyant encore la bouche d'une main tremblante, son protecteur se dressa sur un coude pour mieux l'observer.

— La pleine lune ?

— Oui, mentit-il en s'asseyant sur son lit de camp, avant de changer d'avis. Non. J'ai vu un nom familier dans la liste des Mangemorts envoyés à Azkaban.

Lucian grimaça.

— Désolé. Ça craint.

— Oui…, murmura Remus, ébranlé.

Peter. Ça ne pouvait qu'être lui, après tout, si ce n'était ni Remus ni Sirius. Pourtant, le lycanthrope ne l'avait jamais conscientisé jusqu'à aujourd'hui. Comment avait-il pu… ? Il avait assisté au mariage de James et Lily, offert des cadeaux à Harry ! Il était leur meilleur ami !

La nausée revenait, en même temps qu'un abîme de tristesse.

Voldemort, c'était fini. Et les Maraudeurs aussi.

...

11 novembre 1981
Yorkshire du Nord

— Je me demande s'il va bien, avoua Remus, penaud.

Marley lui jeta un regard par en dessous, prenant soin d'enjamber les ronces qui leur barraient le passage.

— Tu as cherché son nom dans l'hommage aux morts de la guerre ?

Le sorcier tressaillit, une impression de froid s'insinuant entre ses côtes. La Gazette qu'il tenait roulée à la main lui paraissait peser une tonne.

— Non. Je n'ai pas pu. J'avais trop peur que…

— Donne, lui ordonna Marley en tendant la main.

Hésitant, Remus finit par la lui tendre, attendant anxieusement son verdict alors qu'il parcourait les – trop – longues colonnes des morts. Son regard finit par s'arrêter, et il lui sembla que son cœur remontait dans sa gorge.

— Son nom, c'est bien Sirius Black ? Black comme la fameuse famille Black ?

Remus acquiesça, la gorge serrée en un nœud étroit.

— Pas là, dit Marley en haussant les épaules. Ton gars est en vie.

Le soulagement indescriptible qu'il ressentit dut se lire sur son visage, car son interlocuteur poussa une drôle d'exclamation.

— T'es raide dingue de lui, hein ?

L'amertume de sa voix piqua désagréablement Remus, réveillant la colère qui sommeillait, lovée comme un serpent venimeux au creux de son ventre.

— J'aimerais bien ne plus l'être, tu peux me croire ! lança-t-il d'un ton qu'il ne put empêcher d'être cassant. Même s'il venait me trouver demain en me suppliant à genoux de le pardonner, je ne sais même pas si j'en serais capable. Alors à quoi ça sert, de l'aimer, si je lui en veux à ce point !

Il envoya valser un caillou d'un grand coup de pied rageur, ce qui eut au moins le mérite de radoucir les traits de Marley.

— Tu as envie de lui pardonner.

Ce n'était pas une question. Le mince loup soupira, croisant les bras d'un air contrarié.

— Oui. On était tous à cran. Mais j'aimerais… J'aimerais qu'il me prouve que j'aurais raison de nous donner une seconde chance.

Son ami sourit, marchant à reculons sans le quitter des yeux.

— En attendant, il n'est pas là. On va dire que ça me laisse l'occasion d'essayer encore un peu.

Remus lui rendit son sourire doux-amer, ses épaules s'affaissant.

En cet instant, il pouvait envisager un avenir pas si lointain fait de promenades aurorales, de mains qui s'effleurent et de baisers volés à l'ombre des ramures. Mais… Avait-il envie de reproduire ce schéma ? Cacher son bonheur aux autres, craindre qu'on découvre leur relation ? Avait-il envie d'être confronté à un miroir, qui lui renverrait ses propres démons à l'aube de sa relation avec Sirius ? Marley n'était clairement pas ouvert à l'officialisation de quoi que ce soit. Tandis que de son côté, il avait fait un peu de chemin…

Si c'était à refaire, probablement aimerait-il vivre sa relation au grand jour. Au moins mettre ses proches dans la confidence.

Il fut tiré de ses réflexions par des bruits de bottes et des voix fortes. Il fronça les sourcils et manqua de heurter Marley de plein fouet, qui s'était figé net, les yeux écarquillés et les narines dilatées.

Greyback, chuchota-t-il précipitamment.

Sa terreur fit écho à celle de Remus, qui eut l'impression qu'un poing invisible lui broyait les intestins. Il se sentit suer à grosses gouttes, pâlissant à vue d'œil. Sa peau le brûlait partout où Greyback avait planté ses crocs et ses griffes, seize ans plus tôt.

Le plus silencieusement possible, Marley le tira par la main pour l'enjoindre à le suivre et à se baisser pour s'éloigner. Ils retinrent leur souffle jusqu'à parvenir hors de portée des Mangemorts. Remus avait tiré sa baguette magique de sa ceinture, aux aguets, tandis que son camarade tendait l'oreille, les yeux alertes. Que faisaient des Mangemorts ici, après la fin de la guerre ? Et surtout, que cherchait Greyback ? Certes, il n'avait pas lu son nom dans la liste des partisans de Voldemort arrêtés la nuit dernière, mais pourquoi venir ici ?

Alors que les deux loups-garous s'éloignaient silencieusement, courbés en deux et attentifs, Lupin lui fit part de ses questions à voix très basse.

— Greyback contrôle toutes les meutes du Royaume-Uni par la peur, chuchota Marley tandis qu'ils voyaient avec soulagement le camp se dessiner devant eux. Celle de Lucian et Erin a toujours échappé à sa domination, car nos parents sont de féroces opposants – et j'entends par là qu'ils sont capables de s'opposer à Greyback en termes de puissance. Nous sommes la dernière meute libre d'Angleterre, et la plus grande aussi. Il a déjà essayé de nous recruter pour la guerre de son maître, soi-disant pour nos propres intérêts, mais Lucian et Erin l'ont envoyé sur les roses bien comme il faut. Si tu veux mon avis, ils auraient dû montrer un peu plus de respect. Là, ça craint, ça craint vraiment beaucoup. Greyback et sa meute qui viennent rôder près d'une tanière un jour de pleine lune… C'est son mode opératoire : il va tuer tout ce qui se trouve en travers de son chemin.

Remus déglutit péniblement, le cœur tambourinant contre ses côtes.

— Il veut se venger, traduit-il, livide.

Marley hocha la tête.

— Maintenant qu'il n'a plus de soutien, il ne lui reste que le tribut du sang… Et je n'ai aucun doute sur le fait qu'il s'en donnera à cœur joie.

— Le tribut du sang ? répéta Remus, sans comprendre.

Sombre, son ami lâcha du bout des lèvres :

— Participer à sa guerre contre les humains ou mourir. Ce qui signifie, entre autres, lui livrer tous les enfants de la meute pour qu'il les contamine – ou les tue.

— On ne peut pas…, commença Remus, gonflé de colère.

D'une main apaisante, Marley lui saisit le poignet pour l'inciter au calme.

— Je sais. Viens.

Une fois les premières caravanes en vue, ils se précipitèrent jusqu'à la grande tenture où Erin et Lucian passaient le plus clair de leur temps – qu'il s'agisse de se détendre, discuter des vivres, des réparations ou prévoir le prochain lieu d'établissement du camp au cas où des sorciers viendraient fureter de trop près.

Sans surprise, Liam entretenait une discussion animée avec Robin et les parents au sujet des problèmes d'isolation qui avaient manqué tuer un nourrisson deux nuits plus tôt. Le froid était un ennemi redoutable et redouté. Cependant, lorsque Remus et Marley déboulèrent comme des fous furieux, exsangues, ils interrompirent leur discussion.

— Qu'est-ce qui se passe ? s'enquit Erin en fronçant les sourcils.

— Greyback.

Marley avait largué la bombe.

Robin et Liam poussèrent un grognement animal, tandis que Lucian bondissait sur ses pieds.

— Où ça ?

— Dans la forêt, à l'est. Ils sont vraiment proches, insista Marley. À deux cents mètres de l'orée, maximum.

Erin ferma les yeux dans un profond soupir, frottant son front ridé.

— Évidemment, les sorciers n'auront pas daigné nous épargner la seule véritable menace qu'il restait. J'imagine qu'ils ont suivi les pièges posés par les chasseurs pour remonter jusqu'ici. Et ensuite, il ne leur restait qu'à flairer notre odeur. Combien sont-ils ?

— Je dirais une dizaine, à l'oreille, réfléchit le sorcier.

Marley secoua la tête.

— J'en ai senti douze, mais ils pourraient être plus. Ils font du repérage, assura-t-il. Il y en aura davantage ce soir.

Remus cilla, surpris par la fine analyse de son ami.

— C'est là que tu vas nous être utile, Marley, gronda Lucian. Fais ce que tu as à faire.

D'une main, le loup trapu réclama la carte étalée entre eux. Les parents la firent glisser vers lui, et il la consulta un instant avant de hocher la tête et de relever le nez.

— On a une heure pour faire nos bagages. Un sac par personne. À mon signal, tout le monde prend la fuite vers l'ouest.

Erin détacha la vieille montre qu'elle avait au poignet et la lui lança. Marley l'attrapa avec agilité, la consultant d'un œil.

— Prévenez discrètement les autres. Remus, avec moi.

Interloqué, Lupin emboîta cependant le pas à son ami tandis que les quatre autres s'éparpillaient aux quatre coins du camp pour remplir leur tâche, l'air de rien. Marley avait l'air déterminé, le pas allongé et sûr. Remus peinait presque à le suivre, malgré ses longues jambes.

— Qu'est-ce qu'il va se passer ?

Marley lui jeta un regard par en dessous alors qu'il écartait les pans de sa tente pour remplir un vieux sac d'affaires.

— Greyback attaquera à la nuit tombée, une fois lui et ses sbires transformés. Il fera un maximum de dégâts matériels, visera en priorité les enfants et isolera Erin et Lucian pour les égorger. Alors, sa domination sur la meute sera totale. Sa tactique est très bien rodée, et il dispose probablement encore d'un stock de Tue-Loup gracieusement offert par Tu-Sais-Qui pour mettre son plan à exécution. Autrement, il n'agirait pas comme ça. Notre seule option, c'est fuir dès maintenant, avant la nuit.

Remus était sidéré, dévisageant Marley comme un inconnu. Son ami lui glissa un regard désolé et étira un sourire triste.

— Eh oui, j'ai fait partie de la bande de Greyback. Désolé que tu l'apprennes comme ça.

— Greyback m'a contaminé, lâcha-t-il d'une voix blanche.

Il n'avait pas pu s'en empêcher. Le visage de Marley se décomposa, le corps raidi.

— Remus, je… Je suis désolé…

— On en parlera plus tard, le coupa-t-il, les dents serrées à s'en faire mal.

Marley acquiesça, rembruni. Il ne cessait de lui jeter des regards suppliants, mais Remus fixait obstinément le sac, la mâchoire crispée. Ça expliquait beaucoup de choses. Son agressivité mal gérée, dirigée contre lui-même, la facilité avec laquelle il sortait de ses gonds, son incapacité à gérer ses sentiments, sa façon très évasive d'évoquer son passé… Il était complètement paumé.

— Si on fuit maintenant, on se transformera en cours de route. On risque d'attaquer quelqu'un, peut-être même tout un village, releva Remus, toujours sans le regarder. Et les enfants, s'ils ne sont pas rattrapés par Greyback avant, seront les premières victimes. On ne peut pas faire ça ! Il faut rester ici et contre-attaquer.

Marley grimaça.

— Je le déconseille. Je n'ai jamais vu une seule meute résister à Greyback, même lorsqu'elle s'était préparée à son attaque.

— Et tu en as vu combien se faire déchiqueter, au juste ? demanda Lupin d'une voix égale, où couvait une colère froide et dangereuse.

Son camarade baissa les yeux, suspendant ses gestes dans un soupir.

— Trop.

Le sorcier pressa étroitement ses lèvres l'une contre l'autre pour s'empêcher de lancer une dispute, malgré sa vive envie de laisser exploser sa fureur. Toutes ces matinées passées à ses côtés, et pas un seul mot sur son passé de tueur ! C'était sans doute la raison pour laquelle Marley, malgré l'évidente jalousie qu'il nourrissait à l'égard de Sirius, s'était toujours positionné en faveur du pardon. Il testait ses réactions.

— Je t'assure qu'il faut fuir, c'est notre meilleure chance, reprit Marley face à son silence. C'est la seule tactique qui ait jamais fonctionné. On improvisera en cours de route.

— Très bien. Je vais faire mon sac, lui répondit Remus, glacial.

Il tourna les talons sans rien ajouter, sentant la brûlure de son regard sur sa nuque alors qu'il quittait la tente.

Parvenu à la caravane de Lucian, il attrapa le vieux sac élimé qu'Erin lui avait donné après qu'elle eut vendu la valise de Sirius et y enfouit tous ses biens de valeur ainsi que le strict nécessaire. Il ne se passa guère plus de dix minutes avant que Lucian lui-même ne le rejoigne et l'imite.

— Tout le monde est prévenu, ils vont faire leurs sacs les uns après les autres. J'espère que les crétins de la meute de Greyback ne se rendront compte de rien.

— Tu savais, pour Marley et Greyback.

L'affirmation sortie de nulle part de Remus fit relever les yeux à Lucian, occupé à imiter Lupin avec son propre sac.

— Ouais. Le passé de Marley était autant une raison de le mettre à l'épreuve plus sévèrement que les autres que de lui ouvrir les bras pour bénéficier de ses connaissances. Il s'est soumis à toutes nos demandes sans broncher et il a fait ses preuves. Ce n'est plus ton ennemi, si c'est ta question. Finis de faire ton sac et concentre-toi, maintenant. Vous vous engueulerez si on est encore en vie demain.

Les lèvres pincées, Remus ne relança pas la discussion et obéit. Quel choix avait-il ?

Il hissa son sac sur son épaule, prit ses affaires les plus chaudes et les plus confortables, et sortit à l'extérieur une fois Lucian préparé. La meute s'était rassemblée en un temps record dans l'allée principale, l'air sinistre mais résigné. Remus était impressionné par leur efficacité ; ce n'était probablement pas la première fois qu'ils devaient fuir.

Erin et Lucian prirent les commandes, faisant signe au groupe d'avancer vers l'ouest. Les premiers kilomètres furent tristes et silencieux ; des enfants pleuraient, les loups étaient abattus. S'ils étaient habitués à être chassés de leurs maisons, rien ne semblait alléger leurs cœurs à la vue du camp déserté, qui disparaissait un peu plus à chaque pas. Le cœur de Remus était aussi serré que le leur, lourd de l'impression de n'avoir aucun foyer, aucun endroit où il serait accueilli à bras ouverts.

Il ne pouvait cependant pas s'empêcher de réfléchir à un plan pour la nuit à venir. Il pourrait lever des boucliers autour des enfants, mais si les sbires de Greyback se réveillaient avant eux – ou si aucun loup de la meute n'avait survécu –, la sécurité des petits était compromise. Et même s'il jetait des sortilèges de Repousse-Moldu, les loups n'allaient certainement pas sagement rester dans le périmètre sécurisé. Quoi qu'ils fassent, il y aurait des blessés, peut-être même des morts. Ils étaient pris en tenaille entre Greyback et leurs potentielles victimes.

— Remus ! l'interpella, un peu essoufflé, Marley.

Il releva aussitôt le nez, quoiqu'avec réticence. Le loup trapu avait passé la plus grande partie du trajet avec les parents, à discuter avec animation.

— Je sais que tu m'en veux, mais j'ai besoin de toi. Je voulais t'en parler dans la tente, avant que tu…

— Oui, l'interrompit-il avec une pointe d'agacement. Dis-moi.

Son ami – était-il encore son ami ? – l'entraîna à l'écart de la procession, tout en continuant à marcher. Il lui exposa son plan pour limiter les dégâts, et surtout protéger les enfants. C'était un peu chaotique et il y avait des risques, mais Remus n'avait rien de mieux à proposer. Alors, il accepta.


Le prochain chapitre s'intitulera « L'attaque Partie II ».