— Oui.
Que pouvait-il répondre d'autre ?
James parut désarçonné par sa franchise brutale, mais il ne dit toujours rien.
— On peut redescendre, maintenant ?
— Je suis désolé, Sirius, soupira son ami, défait, les épaules affaissées.
— Désolé de quoi ? répliqua-t-il férocement, sur la défensive.
Alors là, si James lui sortait le speech sur la vie avec un loup-garou, il l'étranglerait de ses propres mains !
Au lieu de quoi, Potter baissa les yeux sur le bout de ses chaussures, l'air sincèrement triste pour lui.
— Ça fait longtemps ?
Sa question le décontenança, mais il parvint à rester en grande partie impassible.
— La fin de notre septième année.
— Tout ce temps, murmura James, passant une main hésitante dans ses cheveux perpétuellement en bataille. Et je ne me suis rendu compte de rien…
— Je ne t'en veux pas, dit Sirius en haussant nonchalamment les épaules. C'est difficile de percer les gens à jour quand on a le nez sur son propre nombril.
Sa pique arracha un rire à James.
— C'est certain que Lily va me le faire gentiment remarquer, rigola-t-il, les yeux brillants.
Si son comportement dénouait le nœud étroit dans la gorge de Sirius, il était en revanche moins tranquille à l'idée qu'il crie son secret sur tous les toits. Si lui n'en avait pas grand-chose à faire, du moment que son meilleur ami ne réagissait pas comme un troll, c'était une tout autre histoire pour Remus.
— Ça te dérangerait de le garder pour toi ?
L'ancien Attrapeur haussa les sourcils, puis les fronça si rapidement que c'en était comique.
— Rassure-toi, je ne vais pas aller déclarer ta flamme à Remus. Ton secret est bien gardé avec moi.
Sirius manqua s'étouffer. James pensait qu'il aimait Remus en secret, sans lui avoir jamais avoué ce qu'il ressentait ? Soit James connaissait très mal Sirius, soit il lui paraissait impossible que le loup-garou éprouve le moindre sentiment pour lui.
Si la situation lui semblait grotesque, il se sentait pourtant mal à l'aise de dévoiler leur relation à James s'il ne l'avait pas devinée. Remus lui en voudrait probablement, et il était hors de question qu'il gâche cette possibilité de seconde chance qui avait allumé une flamme d'espoir ardente dans sa poitrine.
— Quel grand seigneur tu fais, Potter, rétorqua Sirius, narquois.
Patmol décida que ce quiproquo l'amusait beaucoup. Il aviserait plus tard comment démêler ce mensonge par omission.
— Tu sais, mon vieux… Je sais que c'est pas facile à entendre, mais ça me fait vraiment de la peine… C'est peut-être le moment de passer à autre chose. Plusieurs années à aimer sans retour, c'est pas très sain. Qu'est-ce que tu vas faire, quand il se trouvera une jolie fille ?
Bon, très bien, ce quiproquo l'amusait énormément.
Sirius ravala son sourire de sphinx et quitta la pièce sans un mot, laissant croire à James qu'il était dramatiquement blessé.
— Patmol, attends !
Mais Patmol était déjà redescendu, tout à fait serein. Il avait même envie de laisser exploser sa joie partout. James était véritablement un ami précieux, et il lui fallait toute la volonté du monde pour pas se précipiter sur lui pour l'étreindre de toutes ses forces.
Il n'avait rendu leur relation ni compliquée ni bizarre. Tout était exactement pareil.
Et c'était hilarant.
À bien y réfléchir, si James n'avait pas rendu son coming-out au moins un peu drôle, Sirius aurait été cruellement déçu.
...
— Hey, grogna Lupin d'une voix éraillée.
Il était allongé dans la chambre d'amis des Potter, recroquevillé dans un coin du vaste lit aux bonnes odeurs de linge frais. Sirius et James étaient assis de l'autre côté, le fixant d'un drôle d'air.
Combien de temps avait-il dormi ?
Il frissonna, réalisant qu'il était couvert de sueur et qu'il avait mis un sacré bazar dans la literie. Bâillant à s'en décrocher la mâchoire, le jeune homme s'étira longuement. Son épaule l'élançait un peu, mais une agréable fraîcheur diffusée par l'étroit bandage qui l'enserrait rendait cela très supportable.
— Hey, répondit doucement Sirius avec un doux sourire. Comment tu te sens ?
— Trempé, articula pâteusement Remus en frottant ses yeux gonflés.
Et de fait, le pyjama qu'on lui avait enfilé était complètement imbibé de sueur par endroits. Son haut était entièrement remonté sur son ventre et son pantalon jusqu'à mi-mollet. Il avait beaucoup remué.
— C'est la potion de Rogue, grogna James. Je suis sûr qu'il l'a fait exprès. Elle était censée te faire un peu délirer.
— Ah ?
Remus avait le vague souvenir d'avoir été réveillé pour que des mains froides lui fassent avaler quelque chose de très mauvais.
Comme personne ne lui répondait, le lycanthrope se tourna sur le flanc pour dévisager ses amis. James se mordit les lèvres pour ne pas rire, et Sirius le couvait d'un regard si mièvre que Remus se sentit embarrassé.
— Quoi ? insista-t-il.
— Tu… Tu te réveillais de temps en temps et tu nous parlais. Tu parlais beaucoup, finit par dire Potter, les yeux brillants d'hilarité.
— C'était très mignon, assura Sirius avec un sourire gigantesque. Tu avais l'air complètement à l'ouest, mais tu étais très content.
Remus se sentit rougir.
— Qu'est-ce que je disais ?
Il n'était pas certain d'avoir envie de savoir.
Sirius se racla la gorge pour sa plus belle imitation d'un Remus étourdi et gloussant :
— « Je t'aime, et toi aussi je t'aime, et toi je t'aime encore plus… » Ce genre de trucs. On aurait dit que tu étais sacrément bourré.
Le loup enfouit son visage brûlant entre ses doigts, mort de honte.
— Merlin…
— Si ça peut te rassurer, on t'aime au moins autant, si ce n'est plus, ajouta James avec un clin d'œil.
— Même si on doit t'avouer qu'on est un peu jaloux, rebondit Sirius, parce que tu ne parlais pas qu'à nous.
— Oh, oui, tu parlais beaucoup à tes oreillers…
— … et à tes ongles. Tu les aimes vraiment, vraiment beaucoup.
— Lily avait tellement de mal à s'arrêter de rire qu'elle est sortie il y a une heure.
— Et vous m'avez regardé tout ce temps ? s'écria Remus, mortifié.
— Oh, on s'est relayés, assura James d'un air faussement grave. On avait des instructions.
— Interdiction de quitter ton chevet tant que la potion fait effet ! approuva Sirius en hochant vigoureusement la tête. En tout cas, on a bien ri.
— Je vous déteste, gronda Remus en leur lançant le premier oreiller venu.
Sirius l'attrapa au vol, les yeux scintillants de malice.
— Oh, non. Tu nous aimes, tu nous aimes vraiment très, très fort !
Et les deux frères démons éclatèrent de rire, arrachant un sourire irrépressible à leur ami. Ils étaient magnifiques, ils avaient l'air heureux et détendus ; parfaitement à leur place.
C'était doux, facile. Sa poitrine allait éclater de bonheur.
L'accès d'hilarité des Maraudeurs se tarit lorsqu'ils constatèrent que le loup-garou pleurait.
— Oh, hey, Lunard… Pardon, s'excusa précipitamment James. On voulait pas…
Remus secoua la tête, souriant entre ses sanglots.
— Je suis tellement heureux.
Bientôt, trois paires d'yeux furent brouillées par les larmes.
Ému, James tendit la main pour presser celle de Remus ; fort.
— Je suis désolé. Je n'ai même pas de mot assez fort pour exprimer à quel point je le suis. Sincèrement, Rem. Je comprendrais que tu…
— Tu craignais pour ton fils, le coupa Lupin en s'essuyant les joues. Dumbledore débarque et te dit que le traître est forcément l'un de tes meilleurs amis. Je pense que tu n'as pas passé le meilleur moment de ta vie non plus.
James renifla pour ravaler un gros sanglot, pressant davantage la main de son ami.
— Je suis infiniment reconnaissant de vous avoir, tous les deux. Vous êtes ma famille.
La férocité de cette affirmation fit vibrer de fierté le cœur de Remus.
— C'est fou, ces allergies, rigola bêtement Sirius en s'essuyant les yeux du bout des doigts.
— Elles sont particulièrement agaçantes, en ce moment, sourit Lunard avec malice.
James jeta un étrange regard à son frère de cœur, alors qu'il couvait le loup-garou des yeux. Sans prévenir, il tapota la main de Remus et l'épaule de Sirius et se redressa avec détermination.
— Je vais voir si Lily a besoin d'aide avec Harry. Vous devez discuter.
Et sur ces bonnes paroles, il quitta la pièce en refermant soigneusement derrière lui, provoquant un haussement de sourcils de Remus.
— Discuter de ?
Sirius étouffa un rire sonore dans l'oreiller qu'il tenait encore contre lui. Il lui était apparemment très dur de recouvrer son sérieux. Finalement, il redressa la tête et lâcha :
— James croit que je vais t'avouer mes sentiments.
— Quoi ?
Cette fois, c'était au tour de Remus de rire.
— Il a compris que j'étais amoureux de toi depuis notre septième année, mais il pense que c'est à sens unique. Il veut que je te parle de ça pour que tu me mettes un râteau et que je puisse passer à autre chose.
Remus n'en finissait plus de rire. Lorsqu'il redevint à peu près sérieux, le sourire de Sirius avait pâli.
— Alors…, s'enquit-il, la voix un peu vacillante. Tu vas me mettre un râteau ?
Lunard et Patmol s'observèrent un moment, silencieux. Le loup blessé poussa un lourd soupir, dodelinant de la tête.
— Tu n'as pas besoin de répondre maintenant, si la réponse n'est pas claire, précisa-t-il.
— La réponse est claire, Siri, elle n'est juste pas facile à exprimer.
À sa figure, Remus sut que le cœur de Sirius avait manqué un battement. Ses joues étaient soudain pâles et sa respiration plus lourde. Le silence s'étira encore, douloureux, inconfortable.
Il se redressa sur un coude, prenant le temps de s'asseoir en tailleur pour faire face à l'Animagus. Il rajusta son pyjama froissé, cherchant du courage dans les gestes simples.
— Ce n'est pas comme ça que je voulais te le dire, soupira-t-il.
— Remus…
Sa voix n'était qu'un murmure suppliant.
Remus tendit de longs doigts hésitants vers son visage pour caresser ses joues avec une infinie tendresse. Ses grands yeux d'ambre semblaient hypnotiser les prunelles grises.
— Je ne sais pas si c'est la bonne décision, murmura-t-il, mais c'est celle que j'ai envie de prendre. Elle me terrifie par tout ce qu'elle implique, mais si je… Si je veux être heureux, je dois être un peu courageux, n'est-ce pas ?
Les lèvres tremblantes, Sirius acquiesça.
— Je veux que tu sois heureux, affirma-t-il dans un filet de voix.
Remus semblait déterminé.
— Je dois arrêter de fuir à la moindre difficulté, même si cela implique de perdre l'affection de ceux que j'aime. Il faudra… Il faudra que tu m'aides un peu à tenir cette résolution, mais j'ai envie d'essayer.
Il caressa longuement les hautes pommettes du visage pâle et élégant de Sirius, effleurant ses boucles noires comme s'il voulait graver cet instant dans sa mémoire.
— Il faudra le dire à James et Lily. Et je ne veux plus me cacher. J'en ai assez de me cacher. Il me faut au moins un endroit où je puisse être complètement moi-même, et je préfère que ce soit auprès de mes amis.
Les yeux de son amant étincelèrent. Ses lèvres s'entrouvrirent, comme pour dire quelque chose, mais Remus les écrasa des siennes avant qu'il n'en ait l'occasion.
C'était un baiser doux, humide. Un baiser au goût de sel et de rires, dont la chaleur faisait à nouveau pétiller les yeux et le cœur.
Ils ne se séparèrent que pour reprendre leur souffle.
— Juste une nuit, hm ? le taquina Sirius, les yeux brillants comme deux étoiles sur un ciel d'encre.
Remus étira un sourire éclatant, qui fit luire ses prunelles de cette malice qui avait scellé le destin des Maraudeurs, bien des années auparavant.
— Je t'aime, Sirius. Je ne veux pas juste une nuit avec toi, je veux celles d'après et toutes les autres.
Le prochain chapitre sera la première partie de l'épilogue, « Celles d'après et toutes les autres - Partie I ».
