Bonjour,
Bienvenue sur cette fanfiction consacrée à ce cher Regulus Black.
J'ai déjà publié le début ici il y a quelques années, puis supprimée. Je voulais la retravailler, j'étais persuadée que Regulus et Annabeth méritaient bien une fanfiction presque aussi conséquente que La Fin du Beau et du Vrai (d'ailleurs elle se déroule dans le même univers), mais disons que j'ai revu mes ambitions haha. J'ai pensé que l'histoire méritait quand même d'être publiée (ne serait-ce que pour offrir une dose supplémentaire de Regulus à qui veut) alors j'ai taillé dans le vif les descriptions et j'ai revu totalement le style pour aboutir à ces petits fragments expérimentaux.
Merci beaucoup à RhumFramboise qui m'a décidé à la reposter !
Il n'y aura que quelques chapitres. Bonne lecture et vive Regulus Black. :)
Disclaimer : L'univers de Harry Potter est la propriété de J. K. Rowling.
Warnings : violence, troubles alimentaires.
Les désirs martyrisés
« On peut donner bien des choses à ceux que l'on aime. Des paroles, un repos, du plaisir. Tu m'as donné le plus précieux de tout : le manque. Il m'était impossible de me passer de toi, même quand je te voyais tu me manquais encore. »
Christian Bobin
Tout avait été trop beau, trop brillant et c'était pourquoi la chute avait été aussi dure. Annabeth Greengrass avait toujours pensé que les événements de sa vie n'étaient en fait que de nouveaux tremplins destinés à l'amener au sommet. Ce n'était pas seulement dû à l'arrogance typique d'une enfant issue d'une illustre famille Sang-pur, mais aussi à l'ignorance de l'échec résultant d'une existence trop protégée. Ainsi, lorsque le brillant Regulus Black s'était immiscé dans sa vie, l'ascension avait été plus fulgurante encore. Les deux jeunes gens se côtoyèrent dès leur enfance, en compagnie de tous les jeunes et riches Sang-pur anglophones, lors des graves réceptions où leurs parents les emmenaient pour ensuite les livrer à leurs semblables.
Ils se rapprochèrent réellement durant leurs premières années à Poudlard, comme ils furent tous deux répartis à Serpentard, faisant la fierté de leurs familles. Ils s'entourèrent du même groupe d'amis, eurent plus ou moins les mêmes expériences. Leur passé commun, leurs similitudes ainsi que la beauté aristocratique de Regulus ne laissèrent aucun choix à Annabeth : elle tomba amoureuse. Et, finalement, en sixième année, Regulus la distingua à son tour. Elle ne s'en rendit pas compte sur le moment, mais elle était arrivée au sommet tant désiré de son existence. Ils avaient glissé dans cette intimité avec tant de facilité que tout le monde les pensait faits l'un pour l'autre. Ils formaient un couple parfait : fiers, élégants, intelligents, séduisants. L'année fila comme un rêve. Annabeth, qui avait passé des années à admirer Regulus, n'aurait pu être plus heureuse. Elle avait sans hésiter plongé dans le monde qu'on lui destinait : un monde impitoyable, rempli de monstres, de demeures glacées, de magie noire et de complots. Annabeth était prête à tout affronter, du moment qu'elle restait avec lui.
Du point de vue d'Annabeth, le ciel bleu est strié de raies noires. Dans la forêt, sous la voûte formée de ces bras de bois qui se tendent vers l'azur, elle se sent bien. Tout en suivant le sentier, elle devine déjà le clapotis du petit ruisseau quelques centaines de mètres plus loin ainsi que la fraîcheur de la mousse et la dureté rassurante du vieux chêne. Regulus doit déjà y être. Il n'aime pas marcher comme elle a l'habitude de le faire, il a dû transplaner au lieu de rendez-vous habituel. Après un énième tournant, elle l'aperçoit, adossé au tronc de l'arbre centenaire. Il porte une chemise dont il a retroussé les manches, ses bras ont pris un hâle d'été et elle le trouve aussi beau qu'au premier jour. Annabeth accélère le pas et lui sourit, mais il reste impassible. Peut-être encore une dispute avec ses parents ? Cela arrive parfois, depuis que Sirius s'est enfui.
Elle l'enlace et, comme à chaque fois, leurs deux corps fusionnent parfaitement ; elle hume l'odeur de son eau de toilettes, sa chaleur réchauffe sa peau désespérément froide. Il se laisse faire un instant, puis la repousse et ils redeviennent deux entités distinctes.
— Il faut qu'on parle.
Obéissante, Annabeth se recule et s'assied sur une racine à moitié sortie de terre – on dirait la tentacule d'un monstre souterrain. Debout, Regulus lui apparaît soudain immense, un géant d'ivoire aux légers cheveux d'ébène, vibrant de force. Elle ne fait pas attention à sa pâleur, ni aux cernes violacés sous les éclats d'ardoise de ses yeux.
— Annabeth, écoute.
Il serre les lèvres, évite son regard. Elle ne comprend pas sa gêne.
— Qu'est-ce qu'il y a ?
— Je pense qu'on devrait arrêter de se voir, toi et moi.
Annabeth cligne des yeux sans comprendre.
— Quoi ? Mais pourquoi ?
La nouvelle est aussi brutale qu'une gifle. Cela lui semble si improbable qu'elle n'assimile pas l'information.
— Je suis désolé. Nous deux, ça ne fonctionne plus.
Il passe une main dans ses cheveux, l'air gêné ; ce geste qu'elle trouve habituellement si charmant lui semble déplacé. Annabeth ne dit rien, cherche le dysfonctionnement dans leur relation, n'en trouve aucun. Et pourquoi parler de dysfonctionnement ? Ne forment-ils qu'une machine ? Ne sont-ils qu'un assemblage de corps ? Pour elle, ils sont tellement tellement plus.
Elle l'entend à peine réitérer ses excuses, lui expliquer qu'ils sont trop différents, lui promettre qu'elle trouvera quelqu'un qui lui correspond davantage. Elle est incapable de trouver les mots et fixe le sol, s'attendant presque à voir surgir les chiens de l'enfer par une brèche enflammée. Regulus est en train de la quitter, ça ne peut être que l'apocalypse. Mais le bois est incroyablement calme, il n'y a que ses jolies sandales qui sont couvertes de poussière.
— Je suis désolé, Annabeth, il répète encore.
Je suis désolé désolé désolé. Il ne peut pas être désolé et lui faire ça. Il lui pose une main sur l'épaule, la forme de sa paume se grave dans sa chair à travers le tissu de son corsage, puis il s'en va. Regulus est parti. Pas de dernières paroles, pas d'étreinte consolatrice. Il a juste disparu. C'était leur dernier contact. Annabeth, étonnamment vide, reste assise jusqu'à ce que le soleil décline et disparaisse.
|...|
Dans l'obscurité de sa chambre, tout se bouscule, les émotions se confondent, les rêves de ce qui aurait pu être se mêlent aux souvenirs de ce qui a été, la réalité se distord. Il y a la confusion, le chagrin, le déni, le désespoir, la colère, puis encore le déni et le désespoir, mais il n'y a pas d'acceptation. Pas une seule seconde de résignation.
Annabeth ne peut pas accepter.
Personne ne rejette Annabeth Greengrass et sûrement pas Regulus Black. Parce que Regulus est fait pour Annabeth et qu'Annabeth est faite pour lui.
|...|
Pour la première fois de sa vie, Annabeth Greengrass ne veut pas réellement retourner à Poudlard. La tête posée contre la vitre froide du wagon, elle n'écoute plus les voix de ses camarades. Dehors, il y a de l'orage et les éclairs zèbrent le ciel, illuminent par moment les vallées sauvages que le train parcourt. Elle songe avec amertume qu'elle-même n'est qu'un horizon barré défilant trop vite.
— Annabeth, tu m'écoutes ?
— Je te demande pardon ?
Edith Travers pousse un soupir et secoue la tête avec désapprobation. Ses courtes mèches blondes virevoltent et dévoilent joliment son cou pâle ; sa nouvelle coiffure lui va bien.
— Barty a osé me saluer alors même qu'il était en compagnie de Clifford !
— Oh, fait Annabeth.
Elle ne sait pas quoi dire d'autre. Le monde autour d'elle lui paraît trop lointain. La tempête en son for intérieur accapare toute son attention.
— Tu es sûre que ça va ? demanda Evrett Gibbon.
Il a relevé la tête de son manuel de Quidditch pour tourner des yeux compatissants vers elle.
— Bien sûr que non, elle ne va pas bien ! Réfléchis Evrett ! le réprimande Edith.
— Tout va bien, assure Annabeth d'une voix enrouée. Ça fait un mois maintenant, c'est de l'histoire ancienne.
Un mois que Regulus n'existe plus dans le monde d'Annabeth. Il a laissé un trou noir à sa place et Annabeth n'arrive pas à le combler. Edith claque de la langue avec force :
— Ce Regulus, je vais le…
À la mention de son nom, Annabeth se crispe, elle sent son cœur se froisser douloureusement jusqu'à n'être qu'une vulgaire boule de papier.
— C'est bon, Edith, ce sont des choses qui arrivent.
Ces choses-là arrivent aux gens normaux. Cela n'aurait pas dû arriver à Annabeth et Regulus, ils n'ont jamais été normaux. Regulus est extraordinaire et elle l'est, elle aussi. Personne ne peut lui être plus destiné qu'elle-même.
— C'est notre dernière année ici, hors de question que tu la gâches à cause de lui, nous sommes d'accord ?
— Évidemment.
Elle dit ça, mais elle pense au fait que c'est la première année où ils ne font pas le trajet jusqu'à Poudlard ensemble. Regulus s'était toujours assis près d'elle, auparavant. Ils avaient ri ensemble sur cette même banquette. À quoi pense-t-il en ce moment ? Est-il impatient de la revoir ? Pourquoi l'a-t-il chassée de sa vie ?
|...|
Les sombrals s'arc-boutent contre leurs colliers sous la tempête qui fait rage. Les collines boisées résonnent de la colère du ciel, les branches noires s'agitent pour attraper les élèves et le vent hurle sur le chemin. Annabeth ne peut s'empêcher de voir en cette tempête l'apocalypse dont Regulus est responsable.
Regulus Black, Annabeth Greengrass, Edith Travers, Corban Yaxley, Evrett Gibon ont été les petits rois et reines de Serpentard, isolés dans leur bulle de noblesse qu'ils avaient érigée depuis l'enfance. Ils ont tout affronté ensemble, tout vécu, jusqu'à la cérémonie de la Marque qui a fait d'eux de jeunes mangemorts. Leurs âmes se sont souillées ensemble, se sont liées au milieu du sang qu'ils ont également répandu.
Et voilà que Regulus, le soleil de leur petit monde, est en train de tout faire exploser.
Mais pour Annabeth, Regulus n'est pas seulement le soleil. Il est aussi le ciel de nuit infini, parsemé d'étoiles, qu'on aime admirer à minuit, la vaste plaine qui souffle l'envie d'aventure, le haut sommet qu'on craint les jours d'orages, la forêt obscure qui murmure le soir et le vent qui soupire et caresse les cheveux. Regulus parti, c'est le monde entier d'Annabeth qui disparaît.
|...|
Au dîner de rentrée, le chagrin se fait vif, cuisant. Regulus apparaît comme un mirage, bien vivant, plus beau et inaccessible que jamais, alors que les autres visages restent tristement flous. Il n'y a que la présence royale de Regulus au milieu des ombres.
— Tu devrais manger quelque chose, suggère Edith.
— Je n'ai pas faim.
— Tu n'as jamais faim, remarque Evrett, la bouche pleine.
Il hausse les épaules sous le regard exaspéré d'Edith.
— Tiens-toi correctement. Nous devons montrer l'exemple aux première année.
Edith désigne le bout de leur table, où de jeunes Serpentards mangent sagement. Un garçon aux cheveux blonds vient s'asseoir à côté d'elle et glisse une main autour de sa taille. C'est Corban Yaxley et Edith rosit de plaisir.
— Tu n'es pas passée me voir, dans le train, chuchote-t-il avec un air mutin.
Ce qui fascine Annabeth, ce sont les mêmes yeux d'un vert d'eau qu'arborent Edith et Corban. Comme s'ils sont deux âmes complémentaires et que chacun se retrouve dans le regard de l'autre.
Annabeth n'a pas les mêmes yeux que Regulus ; il a un regard gris uni, perçant et flou en même temps, un regard fascinant qui transperce l'esprit ; elle a des yeux bleus brouillés à la chaleur relative qui ne brillent jamais qu'avec lui.
-Je crois que je vais aller me coucher, marmonne Annabeth en se levant de table.
Elle veut dormir pour plonger dans un gouffre d'oubli. Peut-être que lorsqu'elle se réveillera demain, elle réalisera que tout ceci n'est qu'un affreux cauchemar. Ou peut-être pas.
|...|
À son réveil, rien n'a changé, elle sent la perte de Regulus jusque dans ses os. Le dortoir trop bruyant résonne de la rumeur des autres filles qui se préparent, les sons agressent ses tympans, malmènent ses pensées. Elle n'a pas la force de lancer un sort contre tout ce bruit, alors elle attend les yeux levés vers le plafond, les bras croisés sur la poitrine, un peu comme elle s'imagine qu'elle sera dans son cercueil.
— Annabeth ? Tu ne viens pas déjeuner ?
Sa bouche desséchée n'offre pas de réponse. Pendant quelques minutes, elle reste morte, anticipe les cris d'horreur de ses camarades de chambre quand elles la trouveront gisante sur le matelas, sans souffle, éteinte. Une fois le dortoir vide, elle se ranime et s'enroule dans un peignoir, va se poster à la fenêtre qui donne sur les profondeurs du lac. Ça fait plus de six ans qu'Annabeth ne peut voir de sa chambre que des algues s'agiter dans les fonds vaseux, sans jamais un rayon de soleil, juste cette lueur verdâtre qui envahit tout : les draps, les rideaux, la moquette, les canapés et le feu de la salle commune.
Même le sortilège d'Avada Kedavra est vert.
Elle est à deux doigts de jurer que son sang est de la même couleur.
|...|
La salle est déjà presque pleine quand elle entre, le cœur battant. Ses yeux scrutent les silhouettes qui se détachent dans la vapeur des chaudrons, mais une seule, élégante, élancée, attire son attention et elle se dirige vers elle sans la quitter des yeux, s'agrippant à cette vision comme un naufragé à son rocher. De près, nimbé de fumée et le visage assombri par le manque de lumière, Regulus Arcturus Black apparaît grand et terrible, mais Annabeth n'a pas besoin d'une telle vision pour être impressionnée par le jeune homme. Alors qu'elle le dévore du regard, il ne lui accorde qu'une œillade distraite, encore plongé dans un de ces livres qu'il lit en-dehors des heures d'étude.
Elle ouvre son manuel de potions et le place entre eux, sachant pertinemment que Regulus n'aura pas daigné amener le sien. Ils avaient tout fait pour pouvoir travailler ensemble, l'année dernière. Regulus le regrette-t-il, désormais ?
Elle s'était juré de ne pas lui parler. Elle avait pensé préserver ce qui lui restait de dignité et s'était dit que, drapée dans son arrogance, elle attendrait que Regulus entame la conversation. Mais en étant si près de lui, elle craint soudain qu'il ne lui adresse jamais la parole et elle se débarasse de son orgueil. Regulus est son monde. Elle abandonnerait tout pour lui.
— Salut, Regulus.
— Annabeth.
Sa voix n'est qu'un murmure, mais elle a l'impression qu'il a crié son prénom et il lui faut quelques secondes pour se remettre de sa petite victoire.
— Tu as passé une bonne fin de vacances ?
Ce qu'elle veut lui demander, c'est s'il a passé son dernier mois d'été à geindre dans ses draps comme elle l'a fait, mais elle connaît déjà la réponse.
— Plutôt oui, merci.
Il ne lui retourne pas la question et elle n'a d'autre choix que d'encaisser l'insulte.
— Moi aussi, j'ai passé un mois d'août formidable. Nous sommes allés en France avec mes cousins, tu les avais déjà rencontrés une fois, je crois ?
Comme Regulus ne répond pas, elle continue :
— Il a fait très beau et les français sont des gens on ne peut plus charmants. Il y avait des élèves de Beauxbâtons aussi et je dois avouer que leurs manières sont exquises. Ça change de la racaille qu'on trouve ici, je t'assure.
Elle ne peut plus s'arrêter de parler, mais elle s'imagine presque le ruban de ses paroles établir un pont au-dessus du vide qui les sépare.
— D'ailleurs, en parlant de cela, ma mère a invité la famille Henry-Carrance en décembre, comme ils sont de passage en Angleterre. Je crois qu'elle va organiser une grande réception pour Noël. Toi et ta famille serez évidemment inv…
— Annabeth, l'interrompt Regulus, l'air crispé.
Il n'a pas le temps de finir car le professeur Slughorn fait son apparition dans un concert de badineries.
|...|
Les jours passent, lents et douloureux. Regulus ne parle plus à Annabeth et Annabeth n'ose plus adresser la parole à Regulus. À chaque fois qu'elle est sur le point de le faire, une horrible boule lui obstrue la gorge et elle se met à suffoquer. Ils en sont venus, par un accord tacite, à s'éviter purement et simplement. Les seuls moments où ils continuent à se fréquenter sont les leçons de potions, tous les lundi et vendredi après-midi. Ces heures sont toujours riches en émotions pour Annabeth car elle s'imagine alors que rien ne les a séparés et elle s'enivre de cette réalité qu'elle se tisse. Elle rêve les sourires de Regulus, les paroles aimables qu'il pourrait lui adresser, les taquineries qu'il pourrait lui réserver. Elle le frôle de l'épaule, plonge par miroirs interposés dans ses iris métalliques, caresse des yeux la ligne de sa mâchoire et le temps ralentit un peu pour qu'elle en profite.
A la fin, elle ressort toujours saoule et un sourire hagard collé aux lèvres.
|...|
Certains jours, ça ne lui suffit plus. Elle meurt d'envie d'en avoir plus – plus de Regulus, plus de sa voix basse qui apaise ses angoisses, plus de sa prestance princière qui sature les pièces où il se trouve. À la place, elle se consume lentement sur le marbre gelé du château.
Chaque dédain de Regulus est une petite mort ; elle se sent décliner à chaque fois qu'il ne lui rend pas son salut discret dans les couloirs, fondre comme une bougie qu'on a laissé brûler trop longtemps. Chaque évènement sans sa présence est morne et rempli de fantômes ; chaque jour passé loin de lui s'envole dans l'oubli, insignifiant. Les minutes se transforment en heures et les heures en jours, les jours en semaines. Annabeth glisse dans un abîme sans fin et il n'y a qu'un petit fil d'airain pour la retenir : l'espoir qu'il reviendra.
|...|
En arithmancie, le professeur Vector lui tend sa copie d'un air mécontent et elle se hâte de cacher le « désolant » tracé en rouge au fond de son sac. Puis elle voit Regulus recevoir un sourire du professeur et elle serre les dents parce qu'elle comprend qu'il a gagné ce combat-là aussi.
Elle passe le reste du cours à observer son dos, l'ondulation discrète des muscles entre ses omoplates, tandis qu'il se penche légèrement pour copier la leçon au tableau. Quand la sonnerie retentit, son propre parchemin est toujours vierge.
Mrs Vector lui fait un signe et Annabeth ne peut pas faire semblant de ne pas l'avoir vue – elle a déjà fait ça la semaine dernière :
— Miss Greengrass ?
Vector la jauge du regard, assise à son grand bureau de chêne et Annabeth a envie de lui faire remarquer que son père a un bureau trois fois plus grand, mais elle colle simplement un sourire poli sur ses lèvres :
— Oui, professeur ?
— Vos premières notes ne sont pas encourageantes, Miss. Et pourtant, ce n'étaient que des révisions.
Annabeth a la présence d'esprit de baisser les yeux.
— Oui, professeur. Je vais faire de mon mieux pour y remédier.
Vector l'observe un temps interminable derrière ses lunettes carrées.
— Vous feriez bien, ou je serais contrainte de prendre les mesures qui s'imposent. Vous savez que vos parents ont insisté pour que vous obteniez un Optimal lors des A.S.P.I.C. Ils m'ont écrit personnellement à ce sujet.
— Je sais. Je l'aurai, ne vous en faites pas.
— Si vous n'avez pas une note correcte au test de la semaine prochaine, je serai dans l'obligation de prendre des mesures.
— Bien, professeur.
|...|
Les chuchotements. Elle les perçoit toujours quand elle marche dans les couloirs remplis d'élèves qui lui jettent des regards de travers. Elle ne sait pas ce qu'ils se racontent, parce qu'il y aurait tellement à dire sur elle qu'elle-même ne saurait par où commencer. Evrett lui a dit de faire attention, parce qu'un petit héros pourrait trouver amusant d'essayer de lui jeter un sort par derrière, mais elle s'en fiche. Si quelqu'un ose faire ça, elle s'assurera de lui arracher la tête ensuite et elle est sûre que sa défiance se lit sur son visage, parce que personne ne l'embête jamais.
— Annabeth, ose appeler quelqu'un.
C'est un Gryffondor qui s'échappe de la mêlée écarlate et court à sa hauteur. Gaspard Summerby, riche sang-mêlé au physique trop banal : un corps petit et trapu malgré les exercices physiques auxquels il s'astreint, des cheveux blond foncé coupés très courts, un nez un peu large au milieu de joues rondes et pleines. Elle le connaît pour l'avoir vu à quelques réceptions auxquelles sa famille et elle se sont rendues. Ce n'est qu'un petit parvenu qui n'aura jamais la noblesse décernée par une lignée irréprochable.
— Comment vas-tu, Summerby ?
Ses dents grincent tandis qu'elle fait un effort surhumain pour rester aimable.
— Bien, je te remercie et toi ?
— Très bien.
Elle se doute de ce qu'il a en tête, parce que c'est presque écrit sur sa figure, et elle en a la nausée. Ils sont presque devant la Grande Salle, peut-être que si elle presse le pas…
— En fait, je me demandais…
Summerby jette des regards prudents autour de lui pour vérifier qu'ils sont seuls.
— Tu sais, maintenant que Regulus et toi n'êtes plus ensemble, je me demandais si tu accepterais de te rendre à Pré-au-lard avec moi le week-end prochain ?
Il lui faut toute la volonté du monde pour garder un visage lisse et courtois. Elle a envie de le gifler de toutes ses forces. Comment ose-t-il croire qu'il arrive ne serait-ce qu'à la cheville de Regulus ?
— C'est très gentil à toi, Gaspard. Je dois en parler à mes amis, car nous avions prévu quelque chose ensemble. Je te tiendrai au courant. On se voit plus tard ?
En entendant son soupir déçu, elle se dit qu'il est à peine moins bête que ce qu'elle croyait.
|...|
Edith est déjà attablée en face d'Evrett et fixe son assiette d'un air dégoûté.
— Je déteste la purée. Et les petits pois aussi. Qu'est-ce que je vais manger ? Non merci, pas ça, c'est bien trop gras.
Elle repousse d'une main le canard que Corban Yaxley lui tend.
— Tu ne manges pas, Annabeth ?
— Je n'ai pas faim.
C'est faux, elle sent son ventre se tordre à la vue de la nourriture. Quand elle va céder et prendre une bouchée, elle remarque Regulus qui passe devant elle pour s'installer plus loin. Elle détaille sa silhouette élégante et athlétique, qui, à défaut d'être aussi solide que celle d'Evrett, lui donne une grâce féline ; elle devine ses épaules finement musclées, ses bras fermes sous son pull ; elle observa ses mains fortes et délicates se saisir des couverts devant lui. Non, décidément, elle est incapable d'avaler quoi que ce soit.
— Edith, devine qui est venu me voir, tout à l'heure ?
Annabeth affiche un sourire en coin, sachant pertinemment que sa voix a porté suffisamment loin. Les prunelles de son amie étincellent, signe qu'elle a reçu le message.
— Qui ?
Annabeth prend le temps de redresser le menton. Elle se plaît à penser qu'il y a beaucoup de possibilités, parce qu'elle est de sang pur, parce qu'elle est riche, parce qu'elle est belle et qu'elle fait absolument tout pour le rester ; en pratique, il n'y a jamais eu personne d'autre que Regulus.
— Summerby. Le Gryffondor.
— Il n'a pas perdu de temps, remarque Edith, un sourire en coin.
— Qu'est-ce qu'il voulait ? demande Evrett, qui n'a visiblement pas compris le sous-entendu.
— M'inviter à Pré-au-lard, répond Annabeth d'un air nonchalant.
À ce moment, elle glisse un œil du côté de Regulus, ce qu'elle regrette derechef. Il a attendu son regard et la fixe en souriant à moitié, à mi-chemin entre amusement et irritation.
— Quoi ? Mais on a dit qu'on y allait tous ensemble ! grogne Evrett.
— Ne t'inquiète pas, je n'ai pas dit que j'allais accepter, pas pour l'instant en tout cas.
Et en voyant Regulus se détourner pour reprendre son repas, elle réalise qu'il faudra peut-être qu'elle soit plus convaincante.
|...|
Elle a eu un P. Piètre. Partout sur la copie, l'encre rouge se répand et cerne le noir. Mrs Vector ne le regarde pas, mais Annabeth la devine qui jubile intérieurement. La petite princesse gâtée est en train de tomber de son piédestal.
— Miss Earl ? appelle Mrs Vector.
Une fille s'approche timidement. Au début, Annabeth ne se rappelle plus vraiment de son identité. Elle a des yeux de hiboux avec ses épaisses lunettes qui mangent son visage parsemé de taches de rousseur.
— Miss Greengrass, il est impératif que vous preniez le temps de travailler en dehors des cours avec un de vos camarades. Il se trouve que Miss Earl ici-présente a d'excellentes notes et veut bien vous accorder un peu de son temps. Nous en avions déjà parlé, n'est-ce pas Miss ?
Earl acquiesce et Annabeth continue de la reluquer avec désapprobation. Son œil expert passe sur les vêtements de Serdaigle trop amples qui cachent ses formes, s'attarde sur ses chaussures abîmées, sur son sac effiloché et sur sa crinière rousse emmêlée. Ce n'est pas le genre de fille avec qui Annabeth parle habituellement, elle n'a pas l'intention de commencer maintenant.
— Je vous remercie, Mrs Vector, mais je pense pouvoir travailler toute seule.
Elle agrémente sa réponse d'un mince sourire, trop sûre de son petit effet. Ça ne marche pas, évidemment, Mrs Vector connaît bien les pestes dans son genre.
— Ce n'était pas une proposition mais un ordre. J'ai écrit à vos parents et ils sont d'accord avec moi.
Annabeth se mord la langue, la muselle à l'intérieur de sa bouche pour l'empêcher de cracher son venin sur Mrs Vector. Cette vieille mégère a osé… Elle se retrouve mise à nue, gênée, honteuse et se met à détester Earl, parce qu'elle a tout vu.
— Très bien, dans ce cas.
— Je préfère ça, Miss. Vous feriez bien de vous mettre d'accord tout de suite.
Earl a sorti un gros agenda aux pages colorées et le parcourt un moment.
— Quand est-ce que tu serais disponible ? Moi, je peux te proposer le mercredi et le vendredi, pour commencer. À moins que deux fois par semaine, ce soit trop ?
L'air sérieux, elle se tourne vers Mrs Vector, qui secoue la tête :
— Au contraire, deux fois par semaine c'est très bien.
— Le mercredi, je ne…
Annabeth s'interrompt. Autrefois, le mercredi, elle allait toujours voir Regulus, Evrett et Corban à leur entraînement de Quidditch, mais elle n'y est pas allée depuis le début de l'année. En fait, depuis que Black l'a quittée, elle n'a plus rien de programmé.
— Non, c'est bon. Va pour mercredi et vendredi.
— Dix-huit heures, cela te convient ? Avant, je ne peux pas, j'ai un cours d'étude des runes et le vendredi j'ai de l'étude des moldus et de l'histoire de la magie en fin d'après-midi.
Annabeth a une moue de dégoût à la mention de l'étude des moldus, mais elle aurait dû s'y attendre. Si ses souvenirs sont bons, Earl possède presque aussi peu de sang sorcier que l'autre Sang-de-bourbe de Samantha Reynolds.
— Dans ce cas, je n'ai pas le choix, fait remarquer Annabeth d'un ton sarcastique.
Mrs Vector intervient :
— Non, en effet, Miss. Et je compte sur vous pour utiliser ces heures au mieux.
En quittant la salle, Annabeth se remémore avec un plaisir sauvage la fois où Corban avait mis le feu aux cheveux d'Héloïse Earl.
|...|
— Tu savais que Les Sorciers Débaguettés envisageaient une tournée européenne ? baille Edith.
— Depuis quand tu écoutes ça ?
— Tu es folle ! Mes parents me renieraient si c'était le cas.
Les Sorciers Débaguettés, un groupe de rock déjanté dont les membres se targuent de vivre de façon moldue, font la une des journaux de seconde zone. Annabeth voit leur photo mouvante sur le dos de la couverture de Sorcière Hebdo avec un gros titre : "Les Débaguettés marchent sur Glasgow !" Vêtements moldus moulants, noirs et fluos, coupes excentriques, piercings, tatouages, ils incarnent une rébellion de mauvais goût contre la respectabilité.
— Tu ne perds rien, je t'assure. Ils ne sont pas si géniaux, remarque Evrett, qui travaille à côté.
Evrett, en tant que garçon, a beaucoup plus de libertés dans sa famille qu'Edith et Annabeth n'en auront jamais. Ça aurait le don de dégoûter n'importe qui et dans ces moments-là, Annabeth le déteste.
— Tu es déjà allé à un de leurs concerts ?
— Pas encore. Mais Corban veut s'y rendre, mettre un peu de bazar. Après tout, ils sont presque anti-sorciers. Je crois qu'il nous a déjà pris des places.
— Et vous n'y allez pas avec Regulus ?
— Non, il ne voulait pas venir.
Evrett a l'air gêné et Annabeth sent son cœur palpiter d'un faible espoir. Est-ce qu'elle manque encore à Regulus en fin de compte ? Autrefois, il n'aurait jamais raté une occasion de défendre les valeurs Sang-pur.
— Au fait, Annabeth, je t'ai attendue tout à l'heure au premier étage, reprend Edith. Tu sais, pour voir Ronnie Mitchell perdre au tournoi de Bavboules.
— Excuse-moi, Mrs Vector m'a retenue.
— Je sais, Regulus me l'a dit.
Elle vit ça comme une petite trahison et Edith le remarque :
— Je ne voulais pas lui parler, je t'assure. C'est lui qui est venu me voir pour me le dire.
— Vector m'oblige à prendre des cours particuliers. Elle a écrit à mes parents.
— Non, déjà ? Nous ne sommes qu'en octobre.
— Tu vas la voir en-dehors des cours ? demande Evrett.
— Certainement pas, quelle vieille harpie ! Elle veut me mettre avec une Serdaigle. Earl.
Edith fronce les sourcils, l'air de chercher qui cela peut être, puis son visage s'illumine.
— Attends, Héloïse Earl ? La fille trop bizarre qui vit le nez plongé dans ses bouquins ?
Evrett pouffe et Annabeth s'assombrit.
— Vector ne m'a pas donné le choix. Mais avec un peu de chance, ça ne devrait pas durer très longtemps, n'est-ce pas ?
— L'avantage, c'est que tu ne trouveras personne de plus sérieux, remarqua Gibbon. J'ai passé toute ma cinquième année à copier ses notes en histoire de la Magie. Elle ajoutait même des compléments au cours de Binns.
— Ah, c'est de là que vient ton Optimal, je suppose, maugrée Edith.
— Et tu ne nous as jamais laissé copier sur toi ! s'offusque Annabeth.
Gibbon lève les mains, l'air offensé :
— Je ne t'ai pas donné mes cours, Annabeth, car tu as passé l'année à flirter avec Reg' au lieu de te rendre au cours de Binns.
Il baisse les yeux, semblant regretter ses paroles. Une plaie douloureuse se rouvre dans le cœur d'Annabeth et tout son ressentiment envers Earl s'envole pour changer de cible. Edith change de sujet :
— Comment as-tu fait pour qu'Earl accepte ? Tu passais ton temps à faire des avions en cours !
— Je lui ai demandé. Bon, elle avait peut-être un faible pour moi.
Le sourire d'Evrett étincelle. Il est sûrement séduisant comme ça, avec ses yeux mordorés et ses mèches brunes. C'est ce qu'Annabeth se dit en se mettant à la place d'Earl, mais elle pense à Regulus et même si Evrett la regarde elle, c'est Edith qui se moque de lui.
— Tu ne devrais même pas t'en vanter. C'est d'Earl qu'il s'agit. Tu parles d'une conquête !
Annabeth se surprend à éclater de rire.
— Ça reste une fille, Edith. Tu sais bien que je suis affamé.
— Sûrement. Surtout après toutes les filles du club poésie.
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C'est bientôt Halloween et le froid humide d'automne est désormais incrusté dans les murs de Poudlard. Il suffit de tendre la main contre les murs pour avoir les paumes glacées ; Annabeth se demande si son cœur gèlera de la même façon, si elle ose s'allonger nue sur le sol de marbre une nuit entière à attendre dans l'obscurité et le silence.
Mais les jeunes filles bien élevées ne se promènent pas dans les couloirs la nuit et encore moins dénudées.
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Héloïse Earl prend son repas en bout de table, seule, un livre à la main, inconsciente du regard méprisant d'Annabeth qui vient de tomber sur elle. Elle affiche un air concentré, les sourcils froncés et penchée à l'extrême sur le manuscrit. Annabeth se demande vaguement ce qu'elle peut lire, mais au fond, elle se fiche bien de la vie d'Earl et préfère ricaner en songeant qu'Earl va finir bossue si elle ne fait pas attention. Une fille laide et bossue cachée dans un laboratoire jusqu'à ce que le monde extérieur l'oublie, voilà ce qu'Earl va devenir. Earl fait partie des perdants, mais Annabeth ne suivra jamais ce chemin.
Elle est une Greengrass et les Greengrass ne perdent pas.
Et pour cela, il faut que cette situation cesse une fois pour toute.
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Edith a abordé le sujet de Halloween à table.
— On pourrait bizuter quelques petits Sang-de-Bourbe, suggère Corban sur le ton de la plaisanterie.
Il a ce rictus carnassier qu'il a toujours quand il projette de faire du mal aux autres, mais personne ne le voit à part Annabeth, car Evrett et Edith se mettent à glousser. Il n'y a que Regulus qui fronce les sourcils et son menton se durcit.
— C'est ridicule, Corban.
Tout le monde s'arrête de sourire.
— Détends-toi, je plaisante. Je ne suis pas comme Rosier et sa bande. Tant qu'on est à l'école, on se fait discret.
— On pourrait faire une fête dans la salle commune, comme l'année dernière, propose Edith.
— Ou alors on pourrait déguster notre whisky entre nous.
La perspective plaît bien à Annabeth. Elle s'imagine dans l'ombre d'un couloir, une bouteille à la main, avec Regulus à côté d'elle, tandis que l'alcool enflamme leurs veines et que la lumière des torches enjolive leurs visages de porcelaine.
— Une fête serait plus appropriée, à mon avis, tranche Regulus.
— Et pourquoi ça, je te prie ?
C'est plus fort qu'elle, elle n'arrive pas à le laisser gagner. Il se tourne vers elle, incroyablement froid ; ses yeux sont deux abruptes falaises de granit.
— Parce que ce serait affreusement embarrassant pour toi et moi si nous passions la soirée ensemble.
Elle se sent pâlir, cherche en vain une réponse appropriée, mais le sol s'ouvre sous ses pieds, son cœur chute ; dans sa perdition, elle ne peut que le laisser quitter la table.
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La bibliothèque est bondée car la pluie s'abat sur la région depuis trois jours sans interruption. L'eau s'engouffre par le moindre carreau entrouvert, par les grandes portes du hall, par les ailes détrempées des hiboux qui affluent pour apporter le courrier.
— Toute cette eau versée, on dirait que l'Ecosse a un grand chagrin d'amour, plaisante quelqu'un.
L'atmosphère est surnaturelle ; des dizaines de mains grattent simultanément sur des parchemins, les flammèches des bougies tremblotent alors que dehors le vent pourchasse férocement les nuages sombres et lourds. Earl fait signe à Annabeth, assise dans un coin, entourée d'une impressionnante pile de manuscrits – peut-être que si Annabeth les déplace de son côté, personne ne la reconnaîtra.
— Salut, fait-elle d'un ton sec en s'asseyant en face de la Serdaigle.
Elle sent des regards curieux lui picoter le dos, mais moins que ce qu'elle a imaginé. Earl ouvre un très vieil exemplaire de Numérologie et grammaire alors qu'Annabeth brandit le sien, neuf et brillant, avec une pointe de fierté qu'elle ne prend pas la peine de cacher.
— Par quoi veux-tu commencer ? Si on revoyait le Nombre d'Expression ?
Earl lui donne une liste de célèbres sorciers et sorcières.
— Essaie de trouver leur Nombre d'Expression et d'en déduire leurs grands traits de personnalité.
Annabeth tend la main pour tourner une page de son manuel mais Earl l'arrête avec de grands yeux étonnés.
— Tu ne devrais pas avoir besoin de ton livre pour ce genre d'exercice !
— Je ne connais pas la signification de tous les chiffres par cœur, qu'est-ce que tu crois ?
— Vraiment ? Dans ce cas, comment fais-tu lors des examens ?
— Je les révise un peu avant, comme tout le monde.
— Justement, tu devrais les apprendre au fur et à mesure. Oublie ce que je t'ai dit, on va commencer par là. Commence par reproduire l'alphabet de Tripoli et écris tout ce dont tu te souviens sur la signification des chiffres.
Le monstre en-dedans d'Annabeth se hérisse et grandit d'un coup. Elle s'attend presque à le voir dans son ombre, mais quand elle tourne la tête pour vérifier, elle ne le trouve pas.
— Mes parents ne te paient pas pour me regarder apprendre mon cours, Earl. La prochaine fois qu'on se verra, j'aurai appris tout ça. Maintenant, passons au Nombre d'Expression.
Elle a toujours eu un don pour se faire écouter ; Héloïse Earl, pourtant un peu plus grande qu'elle, se ratatine sur sa chaise. C'est presque trop facile.
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Le plafond magique n'est qu'un amas de nuages noirs qui cachent les étoiles.
— Il y a eu un meurtre ? plaisante Evrett, l'air malicieux, en la voyant arriver.
— Comment c'était ? renchérit Edith, qui adore les ragots.
— C'était merveilleux. Je n'ai rien à ajouter. Je ne vois vraiment pas pourquoi Mrs Vector veut que j'étudie avec cette fille… Je pense que je vais écrire à mes parents.
Devant le silence compatissant de ses amis, Annabeth poursuit :
— Ils ne seront assurément pas heureux d'apprendre que je suis forcée de traîner avec ce genre de vermine… Non mais regardez-la !
Earl vient d'apparaître à la porte de la Grande Salle, manquant de rentrer dans un groupe d'élèves. Les épaules voûtées, la tête rentrée, elle file s'asseoir chez les Serdaigle.
— C'est vrai qu'elle est, commence Edith, cherchant ses mots.
— Pitoyable, crache Annabeth.
Le son sonne agréablement contre sa langue. Pitoyable pitoyable pitoyable. Que c'est bon d'être Annabeth Greengrass et pas Héloïse Earl.
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— On pourrait se déguiser, propose Edith.
— On n'a plus douze ans…
— Tu aimais bien te déguiser pourtant. L'année dernière, tu étais parfaite en dame grise.
— S'il y a d'autres élèves que les Serpentard, c'est différent.
— Corban a proposé ça, mais il n'a pas trouvé de lieu.
— Une salle de classe ? Il y en a plein de désaffectées au premier étage. Ou alors on pourrait forcer la porte d'une des remises des cachots.
— On pourrait aussi aller sur la tour d'astronomie.
— Non, pas là.
— Pourquoi ?
— Pas là, c'est tout.
La tour d'Astronomie, elle y avait été avec Regulus, l'année dernière. Il avait amené des bougies et il les avait faites léviter autour d'eux, comme si leur observatoire était un immense gâteau d'anniversaire. Ils s'étaient assis sur une couverture et s'étaient raconté des histoires effrayantes, mais Annabeth finissait toujours par éclater de rire, arrachant un sourire à Regulus.
— Qu'est-ce qui te fait peur ? Tu peux me le dire, la pressait Regulus.
Et elle riait et souriait sans lui dire qu'elle avait seulement peur qu'il l'abandonne.
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A quelques mètres d'elles, à l'écart de la foule d'élèves déambulant dans le couloir bruyant, il sourit.
Regulus Black sourit et le corridor se pare de milles couleurs chatoyantes. Il sourit d'un sourire si éclatant qu'Annabeth se demande comment les autres font pour ne pas être éblouis.
Il sourit, mais pas à elle.
L'air narquois, il penche la tête vers une fille. Taille moyenne, maintien humble, visage quelconque, cheveux auburn coupés courts, joues cramoisies par la timidité.
Mais surtout, surtout, surtout, elle a des yeux gris. Comme Regulus.
-Qui est-ce ? crache Annabeth.
La peine et la colère ont afflué en elle si brutalement qu'elle en a le souffle coupé. Edith réagit au quart de tour en percevant la menace dans le ton de son amie.
— Conley. Une Sang-mêlé. Ne fais pas attention.
Ça lui revient. Une Serdaigle de leur année, inintéressante, terne, invisible. Une fille au sang si souillé qu'elle ne vaut pas mieux que n'importe quel Sang-de-bourbe. Annabeth se rappelle avec délectation l'avoir persécutée par le passé, en compagnie de Yaxley.
Un horrible nœud se forme dans son estomac tandis qu'elle fixe les deux jeunes gens, livide, impuissante, les poings serrés.
— Ce n'est probablement pas important, tente de nouveau Edith. Cette fille n'est rien.
Tout le problème est là. N'importe quel rien devient quelque chose, dès lors que Regulus s'y intéresse.
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— J'ai raté quelque chose ? s'alarme Evrett.
— Il semblerait que nous ayons raté plusieurs choses.
Annabeth désigne Regulus et la fille à côté de lui. Un démon s'est réveillé dans ses entrailles ; elle le sent griffer furieusement ses viscères et se démener pour sortir. Des interrogations la tourmentent, assaillent son esprit et elle a l'impression d'étouffer de ne pas savoir. Parlent-ils ensemble pour la première fois ? Qu'est-ce qu'ils peuvent bien se dire ? Depuis combien de temps se connaissent-ils ? Regulus est-il entiché d'elle ou simplement trop poli ?
Mais Regulus n'est pas quelqu'un de faussement affable comme Corban, il est sincère et droit. Alors bien sûr, quelque chose ne va pas. En fait, plus rien ne va.
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Au cours suivant, ils sont encore ensemble. Annabeth enrage, vaguement consciente qu'elle n'est pas loin d'avoir la bave aux lèvres tandis qu'elle lance des œillades effarées en direction de Regulus. La fureur lui donne envie de vomir, et elle s'attend à régurgiter le sang noir du démon qui déchire ses boyaux.
— Je ne sais pas ce qu'il est en train de faire, elle grince.
Son encrier bascule du bureau et se brise par terre avec fracas, répandant toute l'encre qu'il contenait. Une petite marée noire progresse jusqu'à ses pieds, elle a envie de plonger les mains dedans et de se tartiner le visage.
— Recurvite, souffle Evrett à côté d'elle.
— Tu pourrais aller lui demander, toi, poursuit Annabeth comme si ce n'était jamais arrivé.
— Regulus ne me dira rien. Il ne me fait pas confiance, quand il s'agit de toi.
Il lui lance un sourire ironique et se tourne à nouveau vers sa théière ; il murmure la formule appropriée et une pellicule d'argent parsemée de pierres précieuses recouvre l'objet.
— Mais, si jamais il te disait quelque chose, tu me le dirais, n'est-ce pas ?
Elle pense qu'il ne va pas répondre, parce qu'il garde le silence un moment, tandis qu'il tourne sa théière dans tous les sens pour admirer son œuvre.
— Tu peux me faire confiance, Annabeth.
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— Son père est moldu et sa mère est une Sang-de-bourbe, c'est ça ? Edith me l'a dit. Peut-être devrais-je en informer la mère de Regulus.
Elle ne peut pas se concentrer sur quoi que ce soit d'autre. Une curiosité malsaine s'est emparée d'elle, elle veut tout savoir sur Wendy Conley et sa relation avec Regulus.
— Walburga sera furieuse en apprenant avec quoi s'affiche son fils chéri quand elle n'est pas là pour le surveiller.
C'est jubilatoire. Elle imagine déjà la furie de Mrs Black, la gifle pleine de bagues qu'elle assénera à Regulus. Evrett ne partage pas son enthousiasme.
— Tu devrais laisser tomber, tu ne crois pas ? Regulus a peut-être simplement besoin de souffler un peu.
— Tu crois ?
— Évidemment. Qu'est-ce qu'il pourrait lui trouver de toute façon ? Je suis prêt à parier que dans une semaine ou deux, on la verra errer en larmes dans les couloirs.
Il a raison, inutile de s'inquiéter. Regulus remettra cette fille à sa place bien assez tôt – dès qu'il n'en aura plus besoin.
Elle examine une dernière fois la posture maladroite de Conley, avide du moindre défaut supplémentaire qu'elle peut dénicher. Son pull est de piètre qualité et sa chemise dépasse légèrement de sa jupe. Comment cette potiche s'est-elle habillée ce matin ?
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C'est Halloween et Annabeth a finalement consenti à se déguiser, même si elle ne sait pas exactement en quoi. Elle a mis une robe noire et elle a tracé des sillons rouges le long de ses bras. Elle s'est dessinée une fausse entaille sanguinolente dans le cou et quand on lui demande ce qu'elle est, elle répond :
— Je suis la veuve guillotinée.
Et elle se met à s'esclaffer comme une folle alors que ses interlocuteurs ont des moues perplexes. Si seulement elle pouvait leur faire une démonstration de l'efficacité de la guillotine sur Wendy Conley. Évidemment, elle ne peut pas suggérer ça, alors elle se ressert un verre, elle se tait et elle surveille la salle dans l'espoir de surprendre l'arrivée de Regulus.
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Regulus n'est pas venu. Elle a bu et bu et bu et, avec le verre de trop, une idée lumineuse lui vient – une idée soufflée par les ombres qui se coulent sur les murs des cachots. Elle pointe sa baguette sur son visage et l'instant d'après, c'est le masque de métal des mangemorts qui recouvre son visage. Aussitôt, elle se sent vivante, exaltée, entière et elle est prête à exhiber la Marque qui patiente au creux de son bras, prête à aller régler son compte à cette petite traînée de Conley, à l'humilier suffisamment pour qu'elle parte et ne revienne jamais.
— C'est pas vrai, Annabeth, enlève ça, siffle Evrett en lui attrapant le poignet. On va te voir.
Il lui arrache le masque qui s'évapore. L'ivresse retombe. Elle a envie de hurler et de casser les murs.
Voilà, si ça vous a plu, n'hésitez pas à me le dire ! La suite arrivera d'ici deux ou trois semaines.
