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Chapitre 2
Mon cœur se serre comme s'il allait s'ossifier dans mes entrailles, et rester un rocher pour l'éternité.
Lorenzaccio, Alfred de Musset
Deux semaines passent et personne n'a encore vu Wendy Conley en pleurs dans les couloirs. Le triomphe tant attendu d'Annabeth ne vient pas ; chaque jour la voit trébucher dans les voilures amères d'une nouvelle déception. Sa tragédie s'épaissit, devient tangible, elle s'attend presque à en saisir le voile funèbre entre ses doigts.
Elle avait pourtant cru que ça ne lui arriverait jamais.
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Elle est lovée dans un fauteuil de la salle commune, réfléchissant à la lettre incendiaire qu'elle enverra à ses parents, lorsque Fergus Mac-Mahon vient la voir. Il gesticule avec un air préoccupé, son teint blafard à peine rehaussé par l'éclat criard de ses cheveux roux.
— Tu sais s'il y a un problème avec Edith ? Elle ne me parle plus.
Je ne devrais rien dire, songe Annabeth. Qui fera nos devoirs de sortilèges si je dévoile la mascarade ? Fergus a la face dépitée de ses périodes mélancoliques – Edith a dû lui parler trop durement, ou peut-être qu'il l'a vue trop proche de Corban.
— Je crois qu'elle n'a pas apprécié de te voir en compagnie de Flora Dwight.
Infliger une énième blessure à Fergus est irrésistible ; Annabeth le contemple avec délice chanceler sous le poids de la culpabilité. Edith voue une haine tenace à Flora, leur camarade de chambre, depuis qu'elle la soupçonne d'avoir volé son chemisier préféré la veille de son premier rendez-vous avec Corban. Annabeth avait trouvé ça si distrayant de voir les deux filles se déchirer qu'elle n'avait pas dit que le chemisier se trouvait au fond de l'armoire. Flora n'a jamais pardonné à Edith la façon dont elle l'avait traitée ce jour-là, la manière dont elle l'avait hargneusement insultée de petite idiote impure. Tant mieux – Annabeth préfère avoir Edith pour elle seule.
En ce moment, elle devine facilement les tourments de Fergus, elle voit ses remords bouillonner à la surface : c'est ma faute si Edith est en colère contre moi, si j'avais été plus aimable, elle m'adresserait encore la parole, ma faute, j'ai tout gâché, ma faute, uniquement ma faute. Et c'est si amusant pour Annabeth ! Si amusant de le voir persuadé qu'il pourrait transformer le dédain d'Edith à son égard, le changer en affection, ne serait-ce qu'en un seul centième de ce qu'il éprouve pour elle, si seulement elle lui parlait encore ; si amusant de le voir s'enterrer et se démener dans ses propres illusions.
Chaque année, la scène se répète, une fois, deux fois, trois fois, et Fergus Mac-Mahon n'apprend jamais ; il mendie l'attention d'Edith à la manière d'un pauvre toxicomane, se traîne dans son sillage en gémissant comme un chiot abandonné ; il n'a toujours pas compris qu'il ne serait jamais à la hauteur.
— Peut-être que si tu lui offres quelque chose, elle te pardonnera, reprend Annabeth. Il y avait bien cette montre, à la bijouterie de Pré-au-lard… Oh, j'imagine que ce n'est pas dans tes moyens…
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Quand Fergus s'éloigne avec la ferme intention de dépenser toutes ses économies, Evrett apparaît, un sourcil levé – il n'a jamais approuvé ce qu'elle faisait subir à Fergus. Elle ne sait elle-même pas pourquoi elle éprouve tant le besoin de piétiner ce pauvre garçon, mais à chaque coup de talon, elle se sent plus légère alors c'est une raison suffisante.
— C'est moi ou tu parlais avec Mac-Mahon ?
— Il court encore après Edith, ce benêt…
Evrett ricane, mais Annabeth secoue la tête, soudain lasse :
— Ce n'est pas drôle. Et si j'étais dans la même situation que Fergus ? Ça m'énerve.
A-t-elle l'air aussi pitoyable que lui ? Merlin, elle ne pourrait jamais se le pardonner, elle mourrait de honte si c'était le cas. Son ami feint la surprise :
— Tu veux dire que tu es un petit puceau timoré qui se tripote chaque soir sur une photo d'Edith ?
Ils éclatent tous les deux de rire ; leurs jeunes épaules sont parcourus de tressaillements nerveux et leurs yeux luisent également d'une sombre connivence – celle de deux loups réalisant qu'ils sont seuls au monde.
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Comment Regulus peut-il regarder cette fille ? songe Annabeth en les épiant dans un couloir. Elle est si laide à transpirer la banalité, avec ses mains de roturière, ses jambes lourdes et maladroites et ce cou rustique qui se dresse avec la rudesse d'un tronc.
Son sang est si sale qu'en lui ouvrant les veines, on trouverait des immondices au milieu.
Et elle demande à Edith, à Evrett, à Corban :
— Ne suis-je pas bien plus belle ?
Ils lui assurent que si, qu'elle est ravissante, éblouissante, que sa taille est plus fine, sa silhouette plus gracieuse, que ses cheveux brillent davantage, que ses iris sont plus profonds, que sa peau est d'un ivoire inaltérable ; toutes ces louanges, ils les lui répètent inlassablement, chaque jour, jusqu'à ce que ça ne suffise plus. Une autre voix résonne plus fort, assourdit toutes les autres et dévore Annabeth de l'intérieur : Si c'était vrai, Regulus ne serait pas parti.
|...|
— Alors, Corban s'est renseigné ?
Dans le couloir, Annabeth a baissé la voix pour que personne ne les entende. Le risque est faible, les élèves discutent joyeusement, car la journée de cours est finie et les chanceux n'ont plus de souci. Edith lui lança un regard gêné :
— Oui.
— Et alors ?
Elle veut absolument savoir. Comprendre. Relancer la grande roue de son destin qui s'est arrêtée.
— Il a simplement dit… Il n'a vraiment pas dit grand-chose, tu sais. Il a dit qu'il préférait aller à Pré-au-lard avec Conley ce week-end.
Les mots ont jailli avec brusquerie de la bouche d'Edith et ils se jettent en cascade froide sur la tête d'Annabeth. Elle vacille d'hypothermie.
— C'est juste une sortie, tu sais, ajoute Edith avec prudence.
On dirait qu'elle a peur de voir Annabeth exploser. Toutefois, Annabeth n'explose pas, elle implose en silence et se vide de toute sa substance au milieu du couloir bondé.
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Elle se tient devant le miroir, le bas du pull relevé, observant son ventre. Sous sa peau pâle, on peut compter les côtes – ces anneaux du gros serpent qui sévit en elle. Et pourtant, elle sait que ce n'est pas suffisant. Elle se trouve ignoble, bouffie, maladroite, devient malade en voyant tout cet amas de chair qui la cloue au sol. Elle se trouve lourde, encombrante – un gros cube qui empêche les autres de s'approcher. Pas étonnant que Regulus l'ait quittée, il ne pouvait même plus la toucher.
|...|
Il a gelé la nuit dernière et la terre du chemin s'est transformée en pierre, les flaques se sont changées en miroirs éphémères. Annabeth, Evrett, Corban et Edith slaloment entre leurs surfaces et leurs silhouettes déformées les poursuivent de psychés en psychés. Quand les arbres s'évanouissent, Pré-au-lard apparaît, avec ses maisons grises, ses toits déchiquetés, ses vitrines hantées assaillies par le froid – l'ensemble est austère, désespéré.
Ils errent entre les boutiques bondées à la manière des spectres. Annabeth se sent vidée de toute émotion ; un volcan gronde dans ses entrailles, elle se demande simplement quand il explosera. En sortant de chez Zonko, Evrett lui tend un sachet de bonbons, qu'elle repousse d'un geste écoeuré.
Comme si un bonbon pouvait l'aider.
— Tu es toute pâle, insiste Evrett. Prends-en un, ça te fera du bien.
Il capture ses mains froides et misérables dans les siennes chaudes, rugueuses, et place une sucrerie dans sa paume. Le bonbon déclenche un feu d'artifices sur sa langue et elle avale.
— Tu vois, ce n'était pas si terrible, sourit Evrett.
Son visage confiant remplit la vision d'Annabeth. Pendant quelques secondes, tout ne paraît plus si inhospitalier. L'instant d'après, elle manque de s'étrangler quand ils aperçoivent Regulus, qui marche à côté de Wendy Conley. La fille a l'air ravi, rigolant à une plaisanterie qu'il vient de lui confier et Black lui répond par un sourire amusé. Le corps d'Annabeth se pétrifie, son sang gèle aussi sûrement que la sève morte des arbres des collines ; seul son cœur se débat sauvagement, précipitant le moment fatidique – le moment où Regulus croisera son regard. Même à une dizaine de pas, elle capture l'éclat d'argent de ses iris et le noie dans les eaux tourmentées des siens.
— On devrait passer chez Scribenpenne aussi, propose Edith, mal à l'aise. Il te faut de nouvelles plumes, Annabeth, tu me l'as dit avant-hier, tu te rappelles ?
Annabeth ne sent pas la main d'Edith tirer la manche de son manteau. La rue s'est vidée, le monde n'est plus qu'une longue allée pavée qui la mène à Regulus. Ça pourrait ressembler au paradis, s'il n'y avait pas cette ignoble petite Conley toujours dans le tableau.
— Des plumes ? siffle-t-elle froidement. Comme si des fichues plumes allaient m'empêcher de crever les yeux de cette traînée.
Elle a levé la voix et ses amis se tendent, Evrett s'empare de son bras parce qu'il a peur qu'une part d'elle se jette sur Wendy Conley. Et comme elle en a envie ! Elle meurt d'envie de lui griffer le visage, de creuser des sillons ensanglantés dans ses joues rebondies, de scalper son petit crâne vide et ridicule. Elle rêve de lui arracher la peau, de la traîner nue et écorchée sur les pavés.
Ivre de cette perspective, ses veines palpitent, diffusent une noire et violente énergie, mais elle n'amorce pas un geste. Pas un geste parce qu'il y a Regulus, avec son regard d'acier qui la fige sur place. Elle est persuadée qu'il a entendu, mais il tourne les talons et s'éloigne avec la fille.
L'enchantement se dissipe et, une fois libérée de son regard, elle peut hurler sa colère :
— Reviens, Regulus ! Reviens nous présenter ta nouvelle petite copine ! On va bien s'amuser tous ensemble !
Elle a un large sourire de folle, mais elle est terrifiée qu'il puisse l'écouter et faire demi-tour. Elle jurerait que Regulus le sait, parce qu'il ne se retourne pas, et elle s'empale sur la pointe de sa miséricorde.
|...|
La cabane hurlante gémit imperceptiblement sous le vent – ses lamentations sont audibles pour ceux qui souffrent aussi. Annabeth a fui Pré-au-lard, a trouvé refuge sur les marches poussiéreuses de l'escalier tandis que le soleil décline par la porte d'entrée entrouverte. Dans le jour à l'agonie, elle écoute s'effondrer les derniers édifices de son cœur. Il ne reste qu'une plaie béante et obscure, une absence qui s'affirme de minute en minute.
Personne ne pourrait deviner qu'elle est ici à part lui. Ils ont passé des heures dans cette maison, à redessiner le monde, à s'imaginer un horizon partagé. Elle hésite à fuguer, transplaner et fuir Poudlard, mais aucun autre endroit ne lui a jamais paru si chargé de promesses. C'est grâce à Regulus qu'elle a tenu le coup jusqu'à maintenant, c'est pour lui qu'elle s'est érigée une existence parfaite, qu'elle s'est hissée sur ce trône à la force du poignet. Pour qu'il la remarque, pour qu'il l'admire. Pour qu'il l'aime.
S'il n'est plus là, ces efforts n'ont plus aucun sens, ils revêtent les tons lugubres d'un quotidien sinistre ; s'il n'est plus là, autant tout arrêter.
|...|
Les heures passent et alors qu'elle allait renoncer à tout, Regulus lui apparaît un peu comme un fantôme. Dans ce presque rêve, il a bravé les ombres chuchotantes de la Cabane Hurlante et est revenu la chercher.
— Annabeth ?
Elle ne répond rien, incapable de le fixer, honteuse de s'être laissée aller. Pourtant, c'est le seul à qui elle a déjà montré ses larmes. Désormais, elle ne se laissera plus consoler, personne ne méritera jamais plus sa confiance.
— Il faut rentrer. C'est presque l'heure du dîner. Edith s'inquiète.
Le songe se dissipe doucement ; au milieu de la fumée, il y a cette plaie béante et obscure qui raille son impuissance.
— Alors c'est Edith qui devrait être ici, remarque Annabeth.
— Elle m'a demandé de l'aider à te chercher.
Il fait un pas vain dans sa direction. Désormais que vaut un pas, alors qu'ils sont à des années-lumière l'un de l'autre ? Ils pourraient marcher droit devant pour toujours sans jamais se rencontrer.
— Tu n'avais pas à accepter.
Regulus soupire légèrement, la brume de son souffle s'évapore délicatement dans la froideur du soir.
— Moi aussi, je me faisais du souci.
Le chagrin floue la vision d'Annabeth, sans qu'elle ne puisse rien faire pour s'y soustraire. Elle pleure de rage et d'impuissance ; elle pleure alors qu'elle aimerait lui hurler dessus ; elle pleure parce que le monde ne tourne plus comme il avait promis de tourner.
— Quel menteur tu fais !
— Tu sais que c'est vrai, insiste-t-il, tendant une main vers elle. Viens. Rentrons ensemble.
Sa paume, si claire au milieu de la pénombre, ressemble à un îlot salvateur. Tout souffle à Annabeth qu'elle pourrait s'y réfugier pour fuir la tempête, mais on ne l'y prendra plus ; elle se lève et recule, recule, fuit en montant un peu plus l'escalier bancal menant au premier étage.
— Donne-moi une seule bonne raison d'accepter de rentrer avec toi.
— Tu auras une retenue, sinon.
Elle se met à ricaner, essuie d'un revers de la manche ses joues barbouillées de larmes, car, confrontée à une telle insensibilité, sa peine devient absurde. Elle se sent stupide, si insupportablement stupide et soudain elle n'en veut plus au monde, mais à elle-même. Elle enfonce ses ongles dans ses poings, jusqu'à sentir les piqûres sur sa chair meurtrie. Tu n'es qu'une grosse idiote, Annabeth. Une grosse idiote qui devrait avoir honte.
— Tu n'as rien de mieux ?
— Annabeth…
Elle secoue la tête, s'écarte encore à la manière d'un animal blessé. Il lui faut l'obscurité et la solitude pour panser ses blessures.
— Va-t'en.
— Je ne rentrerai pas sans toi, tu le sais bien.
La voix de Regulus est un ruban de velours à ses oreilles. L'espace de quelques battements de cils, son animosité fond au contact d'une telle douceur ; il lui faut toute la volonté du monde pour continuer à se révolter.
— Et moi, je ne rentrerai pas avec toi.
Regulus passe une main dans ses cheveux, froidement exaspéré. Elle n'avait jamais remarqué à quel point il pouvait avoir l'air glacé.
— Ne fais pas l'enfant. Tu vas attraper froid.
— Je n'ai pas besoin de toi.
Il s'agace, s'agite ; elle l'observe avec plaisir se débattre dans son insuffisance, mais avec la peur secrète qu'il abandonne.
— Vraiment ? Alors pourquoi tu as fait cette scène toute à l'heure ? Merlin, Annabeth ! Et tu te demandes pourquoi je t'ai quittée ?
Annabeth, pétrifiée, le fusille du regard, le défie de continuer.
— Tu as toujours été comme ça, à dramatiser, à croire que le monde est contre toi ! Tu es toujours la même enfant gâtée et égoïste que lorsqu'on avait douze ans. Regarde, je suis venu jusqu'ici pour toi et tu n'es même pas capable de…
— Pas capable de quoi, Regulus ? rétorque-t-elle et sa voix se fait menaçante. De te remercier ? Tu veux que je te remercie, c'est ça ? Après que tu es allé flirter devant moi avec cette vermine, cette Sang-de-bourbe ?
— N'emploie pas ce mot. Tu ne sais même pas ce qu'il implique.
Annabeth frémit, déstabilisée par la violence de son ton, l'intransigeance et le mépris qui en suintent. Il n'a jamais été comme ça avec elle auparavant. Elle reprend plus bas, vibrante de rancœur :
— Comment veux-tu que je l'appelle ? C'est ce qu'elle est. Presque toute sa famille est moldue. Comment peux-tu tolérer sa présence, étant donné nos valeurs ? Aurais-tu oublié la marque sur ton bras ? Aurais-tu oublié notre devoir ?
C'est un mangemort, comme elle. Ils ont été marqués ensemble. Et s'il a pu mettre un terme à leur relation, il ne pourra jamais nier cet héritage qu'ils partagent. Jamais. Leurs âmes sont liées, offertes à Lord Voldemort. Il n'y a pas de retour en arrière.
— Mêle-toi de tes affaires, Annabeth. Si jamais tu lui manques encore de respect...
C'en est trop. Elle explose littéralement :
— Quoi ? Qu'est-ce que tu feras ? Tu ne la connais que depuis quelques semaines ! Tu la préfèrerais à moi ? Après toutes nos années passées ensemble ? Comment peux-tu dire ça ? Après tout ce qu'on a vécu ? C'est moi que tu es censé privilégier !
Sa voix tremble de rage et d'ahurissement. Regulus ne peut pas effacer leurs années de coexistence. Il paraît se reprendre, une ombre voile son beau visage.
— Plus maintenant. Regarde-toi, tu es aussi folle que les autres.
Annabeth pince les lèvres, piquée au vif :
— Je ne suis pas folle !
Il se met à ricaner – une moquerie sombre et désillusionnée qui achève de lui briser le cœur.
— Laisse tomber. C'est juste que j'ai mis du temps à ouvrir les yeux.
— Comment oses-tu me parler ainsi ? Quand les autres sauront avec qui tu…
— Tu ne diras rien du tout, la coupe Regulus, lui jetant un regard glacial. Cela ne te concerne pas.
Pour la première fois, elle hésite. Regulus a toujours été indulgent envers elle, mais leur complicité ne brille plus, elle le sent soudainement capable de n'importe quoi.
— Qu'est-ce qui t'arrive, Regulus ? gémit-elle. Qu'est-ce que t'as fait cette fille ?
— Elle n'a rien fait, réplique-t-il plus doucement. Laisse-la en-dehors de ça, c'est juste une amie.
La jalousie se ranime dans la poitrine d'Annabeth, un démon l'embrase de l'intérieur. Une amie ?
— Pourquoi je la laisserais ? Te voilà à peine libre qu'elle te saute dessus…
— C'est faux ! s'énerva Regulus. Elle ou une autre, ça ne change rien, tu comprends ? Ça n'a aucune importance.
— Non, je ne comprends pas. Je ne comprends pas ce que tu lui trouves, je ne comprends pas ce qu'il t'arrive.
Tout à coup, Regulus abandonne ; elle voit nettement la cassure dans son attitude. Il laisse tomber, soupire et son rictus amer fend tristement dans la pénombre.
— C'est bien ça le problème, Annabeth. Tu ne peux pas comprendre. Tu n'as qu'à faire ce que tu veux.
Il s'engouffre par la porte et disparaît aussi subitement qu'il est apparu. Elle reste abrutie à fixer l'entrée, se demandant s'il va revenir.
Mais il ne revient pas et peut-être ne reviendra-t-il jamais – elle n'arrive plus à envisager les choses autrement.
L'attente se brise et sa quiétude avec elle. Tout devient insupportable. Elle dévale les marches grinçantes et se rue à l'extérieur, dans l'humidité froide du début de soirée. Elle se met à courir, coupant par la forêt, fuyant les affreuses visions qui s'imposent à elle. Regulus avec Conley. Regulus qui la quitte. Un avenir sans Regulus. Ça ne peut pas être réel et pourtant ça l'est autant que les troncs noirs des sapins qui se dressent autour d'elle, autant que les branches qui s'agrippent à son manteau et lui giflent le visage, autant que les ronces qui accrochent méchamment ses chevilles pour la faire chuter. Elle court jusqu'à l'essoufflement, jusqu'à ce que son cœur oublie sa peine pour réclamer un repos vital. Elle s'effondre dans la terre molle, s'enterre parmi les tas de feuilles mortes, se sent aussi éteinte, aussi décolorée qu'elles. La désolation et la tempête se disputent son esprit et le ciel pèse de tout son poids sur elle. Elle est arrivée au bord du chemin menant à Poudlard et derrière les derniers arbres, elle voit le château au sommet de la colline, coiffé de ses hautes tours qui piquent les nuages assombris. Cette vision, la douceur de la nuit tombée, l'immobilité de la forêt – toute cette nature souveraine l'apaise. Elle entend à nouveau les battements patients de son cœur qui ne l'a pas abandonné – elle se sent en vie.
Peut-être qu'elle pourrait le faire – vivre sa vie sans Regulus.
Peut-être.
Ou peut-être pas.
Elle finit par se relever, ses vêtements sont couverts de boue. Les grilles des portes de Poudlard se dressent devant elle, solitaires. Les branches des arbres pendent tristement sous un mince rideau de pluie. Elle écarte les bras tel un grand épouvantail. Tout est morne et dépeuplé.
Regulus est définitivement parti. Son monde s'est écroulé.
|...|
Elle est de retour à la bibliothèque avec Héloïse Earl, s'emmure dans le silence, incapable de se concentrer ; son esprit a été broyé par la défaite, il s'est transformé en un orage noir et douloureux qui ne se dissipe pas.
Quelques jours seulement après sa confrontation avec Regulus, elle ne peut penser à rien d'autre qu'à lui. Elle se repasse les moments qu'ils ont passés ensemble, l'été dernier. Elle n'avait pas vraiment remarqué qu'il avait l'esprit ailleurs. Elle les revoit se baigner dans un étang en forêt, le sourire qu'il arborait alors qu'il l'éclaboussait, ses yeux nuageux éclairés par le soleil ; elle se rappelle l'odeur des pins qui bordaient le lac, la douceur de la vase sur la rive et la caresse des herbes sur ses jambes nues.
Était-ce leur dernière belle journée ? Elle ne se rappelle plus.
Le rire d'une fille éclate dans l'atmosphère épaisse de la salle et l'humeur d'Annabeth dégringole. Une sourde colère balafre sa rêverie désespérée, remplace le visage de Regulus par celui de Wendy Conley. Elle songe à saisir le crâne de Wendy et à le fracasser contre le mur. Encore. Encore. Et encore. Jusqu'à ce qu'il craque, que ses affreux cheveux deviennent poisseux de sang ; jusqu'à ce que le corps de Conley s'affaisse sans vie sur le sol. Et elle imagine obliger Regulus à regarder, elle s'imagine sa souffrance, sa colère, son impuissance. Serait-ce suffisant ? Elle veut le voir agonisant.
— Tout va bien ? demande Earl, qui l'observait d'un air prudent.
— Très bien.
— Tu n'as rien écrit depuis tout à l'heure, alors je me demandais… Si quelque chose te tracasse, nous pouvons reprendre une autre fois.
Mais Annabeth a bien trop de fierté pour accepter.
— Je te dis que je vais bien.
— D'accord, d'accord. C'est juste que… Très bien.
Earl a trop hésité pour qu'Annabeth, même centrée sur elle-même, ne le remarque pas.
— C'est juste que quoi?
— Rien d'important, je t'assure.
— Parle, siffla Annabeth. Termine ce que tu as commencé, aie un peu de courage.
Ces mots semblent agacer Héloïse, qui réplique :
— Je suis au courant, pour ton ancien petit-ami. Regulus Black, c'est ça ? Wendy est dans ma maison, je te rappelle.
Une bouffée de haine submerge Annabeth.
— Vraiment ? Et qu'est-ce qu'elle t'a dit ? Elle t'a raconté comme elle l'aiguichait ?
— Il paraît qu'ils sont justes amis, indique raisonnablement Earl.
— Et tu vas la croire ? Je la déteste. Je les exècre tous les deux.
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Regarde-toi, tu es aussi folle que les autres.
Elle s'affronte tous les jours dans le miroir, s'observe sous toutes les coutures et se demande sans relâche ce que Regulus trouve d'affolant dans ces yeux bleus ternes, ce visage dérouté aux joues creuses, cette bouche ronde et boudeuse, gercée à force d'avoir été mordue.
Elle s'examine et tente de trouver ce qui ne va pas avec ce visage que tout le monde trouve si beau.
Pas assez beau.
Chaque matin, le constat est le même : rien n'a changé, mais ce n'est pas suffisant.
|...|
En potions, Annabeth est résolue à ne plus adresser la parole à Regulus. Elle ne veut plus distinguer son ombre au-dessus d'elle, sentir son parfum louvoyant entre les fumées des potions, reconnaître sa voix égale qui perce le vacarme. Elle désire balayer sa présence, lui donner l'impression qu'il n'existe plus, qu'il a cessé d'exister en même temps qu'elle quand ils se sont séparés.
Tremblante de rage contenue, elle s'installe à sa place, compte les secondes qui lui restent. Elle est si furieuse à l'idée de le voir que les larmes lui piquent la vue, mais jamais elle ne les laissera déborder. Ses yeux deviennent les murailles qu'elle a érigées trop tard – jamais rien ne les traversera plus. Elle l'entend arriver, mais n'esquisse aucun mouvement, fixe ses doigts fins affreusement recourbés, ses ongles plantés dans le bois du bureau, les veines saillantes de ses mains. Elle se sent comme une bombe dont le compte à rebours est sur le point de s'achever.
— Annabeth ?
Il ose lui adresser la parole. Il ose !
— Tu aurais le manuel ? Nous avons une potion à préparer.
— Je ne l'ai pas.
Elle a fait exprès de ne pas le prendre – il ne s'en sortira pas comme ça. Un long soupir se fait entendre, se meurt et se disperse lentement à la manière des courants d'air des cachots.
— Écoute, pour ce que je t'ai dit l'autre soir... Je reconnais que c'était méchant et même cruel de ma part.
Une part d'Annabeth se liquéfie face aux excuses chaleureuses, elle se dit qu'elle pourrait tout lui pardonner, le voir récidiver et lui pardonner encore de la même façon ; mais il y a encore une pointe douloureuse et fière qui lui interdit de rendre les armes, parce que Regulus n'est toujours pas de nouveau à elle, qu'il l'a quittée sans se retourner, alors à quoi bon le gracier ? À quoi bon ?
— Tu peux t'en aller ? C'est la place d'Earl, maintenant.
— Quoi ?
— J'ai demandé à Slughorn de changer de partenaire. Va donc te trouver un Sang-de-bourbe avec qui sympathiser.
— Arrête de les appeler comme ça.
Mais sa voix manque de conviction tandis qu'il ramasse son sac et passe à la table de derrière.
|...|
— Tu es sûre que tu veux travailler avec moi ? marmonne Héloïse avec perplexité.
— Évidemment que j'en suis sûre. Ne sois pas idiote.
Et elle s'applique à être la plus aimable possible avec Earl, bien que cette simple idée la fasse frémir. Elle lui tend les ingrédients, coupe les racines et les cœurs de grenouille en s'imaginant à chaque fois que ce sont les doigts de Regulus, lui pose des questions du bout des lèvres quand le silence se fait trop pesant. Le message est clair : Earl vaut mieux que toi, Regulus. N'importe qui vaut mieux que toi, après ce que tu m'as fait.
Elle a l'impression de sentir son regard disséquer son dos pendant toute l'heure, il lui faut une volonté d'acier pour ne pas se retourner.
— Excellent Miss Earl, Miss Greengrass, se réjouit Slughorn en remuant sa moustache. La couleur est parfaite, Mr Black. 10 points pour Serpentard !
Lorsque la sonnerie de fin retentit, les élèves se transforment en bruyant troupeau sombre et se ruent à l'extérieur. Elle croise le regard de fer de Regulus, perd contenance. Elle s'était attendue à de l'indifférence, de la colère, de l'incompréhension ; elle s'était attendue à tout sauf à un sourire.
|...|
Elle rêve qu'elle est avec Regulus quand l'été revient. Ils sont à assis dans un champ de blé qui s'étend jusqu'aux pieds des collines et les herbes luisent d'un éclat d'or sous la chaleur. On dirait que tout l'or des rois a été déposé ici, entre les collines boisées, pour en faire un paradis. Rien que l'azur pur et incroyablement nu et ces herbes précieuses qui se dressent vers le ciel et qui murmurent sous les caresses des bourrasques.
— Est-ce que tu resteras avec moi pour toujours ? s'entend-elle l'interroger.
Au fond d'elle, quelque chose remue, lui reproche de poser cette question. Elle connaît la réponse, n'est-ce pas ? Ne connaît-elle pas déjà la réponse ? Il lui offre un de ces sourires éclatants qu'il n'arbore que dans ses rêves, souffle des mots volés par le vent.
— Tu seras toujours avec moi, n'est-ce pas ?
Ses peurs s'éparpillent sur ses genoux tandis qu'elle parle. Il lui serre la main.
À l'aube, elle a encore l'impression de sentir sa paume dans la sienne.
|...|
Elle pensait que ce pourrait être différent après ce rêve. Elle imaginait que Regulus aurait fait le même, que l'or de la prairie aurait ravivé les battements indolents de son cœur. Elle s'invente une scène où il viendrait à elle de son pas de conquérant et l'emporterait loin de tout.
À la table des Serpentard, il déjeune le menton haut, les lèvres dédaigneuses et des éclats d'épée dans les iris. S'il est toujours le diamant de son jardin de rêves, les ronces ont poussé autour de lui et elle ne peut plus l'atteindre.
|...|
Un premier matin de décembre dans les couloirs. Pas un flocon, mais un blizzard infernal qui enveloppe le château et le coupe du monde. Les murs de pierre se pressent les uns contre les autres pour se réchauffer, créent une arène infernale dont on ne sort pas. La petite Wendy, avec ses airs d'ingénue, évolue inconsciemment au milieu de la foule – Annabeth aperçoit le ruban bleu dans ses cheveux, l'expression allègre qui met le feu à ses joues. Le soleil n'atteint pas encore les fenêtres.
— Regarde qui voilà, gronde Annabeth à Edith.
Elle jubile de ce qu'elle s'apprête à faire, sent l'excitation courir dans ses veines. Wendy passe en trottant comme un faon malhabile, elle n'a qu'à donner un coup d'épaule pour la faire s'effondrer au sol. Les parchemins se répandent en bruissant, les plumes volent, les livres s'écrasent.
— Regarde où tu vas la prochaine fois.
Annabeth a un léger sourire en voyant sa victime au sol, mais cela ne suffit pas à laver sa rancœur. Elle repense avec délectation à ses divagations éthérées lors desquelles elle la faisait souffrir.
— C'est toi qui m'as poussée, s'énerve la fille.
Annabeth se met à ricaner, elle perçoit avec fierté le rire d'Edith qui s'ajoute au sien.
— Et alors, Conley ? Tu n'avais qu'à dégager le passage.
La Serdaigle blêmit mais serre les dents tandis que son bourreau la toise de toute sa hauteur. Annabeth attend une seconde de trop pour lui écraser les mains.
— Je sais pourquoi tu fais ça. Regulus m'a dit de faire attention à toi.
Sa voix n'a pas porté ses derniers mots, mais si elle avait crié, l'humiliation n'aurait pas été plus cuisante. Regulus m'a dit de faire attention à toi. Annabeth l'envoie heurter le mur d'un tour de poignet et ramasse un pot d'encre tombé à terre.
— Tais-toi, petite sotte. Tu n'es rien, tu entends ? Regulus s'en apercevra bien assez tôt.
Elle renverse le flacon au-dessus de Conley, qui hurle de stupeur alors que l'encre se met à couler sur son visage, imbibe ses cheveux. Voilà qu'un masque noir et gluant recouvre toute sa laideur, jusqu'aux paupières fermées sur ses insupportables yeux gris. Des élèves s'arrêtent pour regarder et se joignent aux rires moqueurs d'Edith. C'est ainsi qu'Annabeth est le mieux – quand elle sent le monde plier.
— Tu es nettement plus jolie comme ça, crois-moi.
D'autres rires. L'apogée de son triomphe. Les traits visqueux d'encre de Wendy se crispent – Annabeth jurerait qu'elle est sur le point de pleurer. Elle patiente avec avidité, prête à se repaître de tout le désespoir qui se déversera de ce visage ingrat.
— Espèce de tarée, bafouille Wendy.
La réaction est immédiate, viscérale. Les cordes jaillissent de la baguette d'Annabeth, s'enroulent autour du cou de Conley. Il y a des cris qu'Annabeth n'entend pas. Elle voit les liens se resserrer, étrangler la fille et elle songe avec délectation à la délivrance imminente. Comme tout ira mieux dès qu'elle expirera ! L'air sera de nouveau respirable quand cette horrible mâchoire ne crachera plus son haleine viciée, quand cette vilaine tête ne hantera plus les couloirs. Déjà, ses lèvres bleuissent, des plaques rouges et violettes fleurissent sur son cou. Elle sera plus belle dans la mort que dans la vie – Annabeth profanera sa tombe pour s'assurer que la médiocrité la suive jusqu'aux Enfers.
Tout à coup, quelqu'un repousse Annabeth avec fermeté, lui agrippe le col. Elle reconnaît tout de suite le parfum de Regulus et fait l'erreur de se détendre – un quart de seconde seulement.
— Qu'est-ce qui te prend ? Tu es complètement malade.
Annabeth serre les dents, à nouveau furieuse.
— Je remets cette petite peste à sa place.
Elle contemple le visage fermé de Regulus se durcir encore tandis qu'il la lâche et recule d'un pas.
Complètement malade.
Elle a soudain une conscience aiguë du nombre de témoins. Ils sont tous là, à tourner vers eux leurs gros yeux éberlués et aveugles, ceux-là même qui l'adulaient quelques minutes plus tôt. Annabeth croise les bras, s'arme comme elle peut contre le seul adversaire qu'elle ne peut pas combattre ; au fond, c'est elle qui a envie d'éclater en sanglots.
— Sinon quoi ?
Il ne daigne pas répondre, ni la regarder. Elle ne voit que son profil royal et acéré ; les dernières ombres du jour tirent ses traits, lui conférant un aspect terrifiant. La foule se disperse en bourdonnant comme des abeilles furieuses.
Annabeth reste subjuguée alors qu'il se penche vers Wendy. Le démon de la jalousie dévore ses entrailles, hurle à la mort pour qu'elle le laisse sortir ; elle subit ses assauts sans frémir tandis qu'elle assiste à cette horrible scène de traîtrise, qu'un lourd sentiment d'injustice la fait suffoquer. Elle le voit tendre à Conley une main secourable, la hisser sur pieds et disparaître au détour d'un corridor.
Edith, à côté d'elle, reste désespérément muette. Tout est étouffé, les sons ne lui parviennent plus. Il n'y a que le sang qui pulse contre ses tempes. Bam bam bam. Et le démon qui gronde dans son ventre. Elle se jure de se venger, en silence, avec une ferveur d'aliénée.
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Le reste de la journée, elle devient une pestiférée. On lui jette des regards en coin, on s'écarte. Elle surprend les mouvements de foule que ses déplacements suscitent. À l'instar de la lune, elle crée des marées dans les couloirs mangés par l'obscurité.
Elle se rend aux toilettes après le déjeuner et vomit tout le contenu de son estomac. Le monstre qui y loge ne lui laisse pas le choix, il s'agite et refuse de céder du terrain. Elle se sent un peu plus légère ensuite, mais toujours dégoûtée. Quelque chose en elle tourne en rond comme un fauve enfermé. Ça fait les cent pas autour du cadran de l'horloge en quelques pulsations. Ça tourne, ça tourne, ça tourne, sans jamais s'arrêter.
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Evrett la trouve quelque part au troisième étage – elle ne se rappelle pas comment elle a échoué entre ce couloir-ci et celui d'après. Elle s'y est installée, a balancé ses jambes d'un côté, ses affaires de l'autre et le temps s'est évaporé.
— C'est quoi cette histoire ? Tout le monde raconte que tu as agressé Conley.
Pendant une seconde, elle fixe son visage de marbre qui saille de la pénombre et le confond avec Regulus.
— Alors j'imagine que c'est vrai.
Il se laisse tomber à côté d'elle, précautionneusement, comme s'il avait peur qu'elle s'effarouche.
— C'était stupide.
— Elle m'a provoquée.
— Franchement, devant tout le monde… Tu aurais pu être expulsée.
— Au moins, je n'aurais plus eu à voir sa sale face jour après jour.
— Ne dis pas ça… Regulus a obtenu d'elle qu'elle garde le silence.
Elle a un ricanement cruel, qui creuse fatalement les failles dans son cœur, dans sa gorge, dans sa tête.
— Que c'est galant de sa part.
Elle pense, mortifiée : qu'est-ce que ça lui a coûté ?
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Bien sûr qu'elle envisage d'aller le remercier. Quand elle l'aperçoit piégé dans les nœuds du château, elle s'imagine poser une main délicate sur son bras, récolter son attention, être engloutie dans les ciels froids de ses yeux. Rien ne lui vient jamais après.
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Lorsque les lettres arrivent, elle veut saisir l'occasion. Elle voit Regulus décacheter la sienne dans la salle commune des Serpentard. Qu'il est impressionnant ainsi, tout baigné de la luminescence émeraude du lac, incroyablement droit, imperméable aux chahuts puérils de ses camarades. On dirait qu'il a grandi seul depuis qu'il les a quittés ; Annabeth est persuadée que c'est lui qui les faisait évoluer. Un jour, il s'est lassé, les a abandonnés sur le bord de la route – ils y sont restés.
— Est-ce que tu vas venir ? ose-t-elle l'interroger.
Sa voix croassante le fait tressaillir. Elle remarque le tremblement qui parcourt son échine, la façon dont il réalise lentement qu'elle s'est approchée de lui.
— Je suppose que je n'ai pas vraiment le choix.
Le silence qui les sépare a des accents mélancoliques.
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La nuit, les mots de la lettre se pressent autour d'elle, se gravent au fer rouge sur son front brûlant. Vous êtes conviée à Hayton Hold pour le premier de l'an. Elle aurait pensé que cela lui ferait plaisir. N'attendait-elle pas cette invitation depuis si longtemps ? Hayton Hold. Une terreur indicible se glisse sous sa peau, elle la sent ramper comme un ver, creuser d'autres sillons dans sa chair abîmée. Sans Regulus, l'épreuve semble insurmontable. Elle se lève discrètement pour la salle de bain, régurgite tout ce qu'elle peut, choit lamentablement sur le carrelage. L'angoisse lui vrille l'estomac, fait tanguer la pièce aveuglante comme un navire qui prend l'eau.
C'est Edith qui l'entend et la rejoint dans un bruissement de soie.
— Oh Annabeth, regarde dans quel état tu te mets, lui murmure-t-elle affectueusement. Il faut que tu retournes te coucher.
Elle l'enlace, la soutient, tente de la redresser. Un petit effort, Annabeth, reste avec moi, encore quelques pas. Quelle idée de marcher quand on est en train de couler ?
Ce deuxième chapitre s'était perdu dans une faille temporelle, c'est la seule explication...
Merci énormément pour vos retours généreux Baccarat V, jane9699, feufollet, Stelladream-x et MarlyMcKinnon (j'espère que les descriptions de Regulus te conviennent haha).
Pour celles qui lisent La Fin, vous savez déjà ce que Hayton Hold signifie. :') À bientôt avec la suite.
