Notes.
Originellement publiée il y a de cela un demi-millénaire (ou presque) sur AO3, mais avec mes problèmes de santé actuels et les difficultés entraînées par celles-ci pour me concentrer afin de poursuivre l'écriture sur mes histoires longues et complexes (Downtown Abyss et Les Gwishins) et que tout cela engendre, j'ai songé que transvaser mes travaux en anglais sur FFN et en français pourrait me permettre de garder un pied dans l'étrier tout en maintenant un degrès de motivation à peu près raisonnable.
Je sais que cette série s'est terminée il y a des années et que j'arrive un peu tard sur la scène, mais c'était la seule façon pour moi de faire face à la fin de la troisième saison. J'ai tellement aimé la dynamique Roman/Peter que je n'ai pas pu m'en empêcher.
Le titre est tiré d'une chanson d'un groupe américain appelé The Midnight (se trouvant aussi être mon favori). Le titre de la chanson est "Monsters". J'ai trouvé que ça se prêtait bien à l'ambiance.
En vous souhaitant une excellente lecture !
Thought I smelled your ghost in my winter coat (Monster)
Roman prend conscience que les choses ont changé après la disparition de Nadia.
Il pense à Miranda, mais à peine. La petite occupe les trois quarts de ses inquiétudes. Pas sa faute : elle est totalement dépendante et elle sait tout juste mettre un pied devant l'autre, ou dire ce qu'elle veut. Elle peut bien écrire son nom, et les cubes de grosses lettres le narguent (NADIA) mais elle est minuscule et dépendante et elle est sa fille, même s'il ne le veut pas, même s'il n'a rien demandé.
Il ne se rassure qu'en se disant que Miranda a suffisamment de volonté pour la protéger, au moins un temps, mais ce sont des conneries que les adultes disent aux gosses quand ils ont aussi peur qu'eux. Contre Spivak, ça ne vaut pas grand chose, mais c'est toujours bon à prendre, et Roman a désespérement besoin de choses bonnes à prendre.
Au début, il pense que Peter va mettre les voiles en traitant toute la ville de ramassis de cinglés, et franchement, il aurait été difficile de lui en vouloir, parce qu'Hemlock Grove abritait effectivement un pourcentage de névrotiques et de psychosés frôlant les records nationaux (chère maman), mais il n'arrive à s'empêcher d'avoir peur et d'être à cran.
Ça n'a aucun sens. Il a l'impression d'être la corde d'un violon ou d'une harpe tendue à l'excès, et prête à se rompre d'une minute à l'autre sous la pression. Peter est déjà parti une fois, donc il n'y a rien de nouveau sous le soleil, et puis c'est un gitan, et les gitans ne se fixent jamais (ils prennent la bague de ton doigt et l'amour de ton coeur), mais Roman demeure à cran, demeure une corde tendue, comme il l'a toujours été, et comme il le sera probablement toujours. Le mécanisme est trop bien ancré pour le lâcher maintenant.
Et puis c'est de famille.
Il se souvient de sa mère et de ses crises de nerfs parce que Shelley était rentrée deux minutes trop tard, parce qu'il avait parlé à telle personne, parce que la nappe avait un pli de travers. Ce n'est pas un truc de Godfrey, mais c'est probablement un truc d'upir Godfrey. À l'exception de Shelley, parce qu'elle est la seule avec un cerveau et une moralité, toute la famille semble fonctionner à l'hystérie. Un temps, Roman avait pensé que c'était le propre de sa mère, mais les années passent, on lui dit qu'il est bien le fils d'Olivia, et il se dit qu'il faudrait peut-être qu'il arrête de se voiler la face avant de passer pour abruti fini.
Spivak disparaît avec Nadia dans une serre et Miranda dans l'autre, du sang dégoulinant de ses seins et de ses yeux (NADIA), et Peter reste, même si personne ne le lui a ordonné. Quand il se lève, quand il se couche et quand il fait n'importe quoi d'autre, Roman calcule pour combien de temps, et ce qu'il faudrait pour qu'il parte.
Il pense à Letha.
Il ne veut pas, mais elle vit dans les murs de sa maison de verre et dans le berceau de Nadia et dans les yeux de Peter quand il regarde devant lui. Il fait toujours des cauchemars et doit prendre des douches tellement longues et tellement brûlantes que sa peau rougit et s'irrite, mais Letha ne disparaît pas. Pas de sa faute non plus. Il revoit le berceau entouré de son voile noir et sa mère qui murmure "Souviens-toi" et il se sent seul et perdu et il a l'impression de ne plus jamais pouvoir retrouver un semblant de raison.
Pourtant, il aime la petite.
Elle lui fait peur, et il sait qu'il lui fait peur, et ils se terrorisent mutuellement parce qu'aucun des deux n'a demandé à avoir l'autre dans sa vie, mais il est incapable de lui être totalement indifférent.
Elle a de petits pieds et des petites mains et de toutes petites jambes qu'elle agite frénétiquement à chaque fois que quelqu'un entre dans sa chambre capitonnée, et elle a des yeux trop bleus pour être une enfant normale, et il repense à la main de Peter contre le ventre de Letha, et parfois il rêve qu'il est à la place de Letha, que son ventre est gonflé et que la main de Peter l'entoure et le caresse.
Rien de nouveau sous le soleil, donc. Surtout pas en ce qui concerne Peter. Il y a des choses qui changent, et d'autres qui perdurent, qu'on le veuille ou non.
Peter crèche chez Destiny et c'est auprès d'elle qu'ils se tournent en premier pour retrouver la petite. Destiny tente des trucs tous plus glauques les uns que les autres (essayez de sentir les ondes disposez les pierres dessinez les symboles ramenez-moi une entrecôte ça fait partie du délire) et se foire pitoyablement, mais elle essaie et c'est gentil de sa part.
J'ai une dette envers toi, dit- elle à Roman, et Roman sent sa main plonger dans les entrailles du loup pour aller chercher Peter, l'odeur du sang noyant ses narines, comme une sensation fantôme que sa mémoire aurait refusé d'effacer. Peter ne s'était pas retransformé depuis, et il fallait être le dernier des débiles pour ne pas voir qu'il avait peur que le vargulf le bouffe tout entier. Ils se décident à engager un détective privé. Pas la police, dit Roman à Peter, avant de rentrer après une énième soirée infructueuse à inhaler de la fumée et à agiter des grigris en attendant que Nadia se manifeste, il faut qu'on reste discrets. Peter hoche la tête pour exprimer son approbation.
Il a des cernes monumentales sous les yeux. Chaque fois que Roman le voit, Letha se joint à la fête. Ça n'efface pas la colère et le sentiment d'abandon, mais il peut comprendre que Peter ait choisi de quitter la ville.
Lui-même la supporte à peine. Il se demande ce que ça ferait de partir à New-York, d'aller en Europe. Sa mère lui parlait tout le temps de l'Europe d'un ton supérieur, comme elle parlait à peu de tout ce qui concernait sa vie avant de mettre bas. Shelley aimerait l'Europe. Il se demandait si un fantôme pouvait le suivre jusque sur un autre continent.
Letha n'avait jamais été particulièrement têtue, mais sa présence est intraitable. Fait avec, ordonne t-elle, et Roman fait avec, et prend des douches interminables et se sent seul et pleure souvent et fait des cauchemars.
Nadia a disparu depuis plusieurs semaines déjà et Peter et lui se voient par intermittence, essentiellement pour chercher la gamine.
Mais le terrain devient neutre.
Avant, avec Nadia, avec Miranda, avec Letha, il y avait toujours un sujet de complications, quelque chose pour interférer entre eux et les non-dits. Maintenant que les trois sont abonnées absents, tout repart de zéro. Nadia devient le nouveau vargulf, Hemlock Grove retrouve les relents malsains et inconnus du temps du lycée.
Roman a à peine vingt ans, mais il a la sensation que des siècles se sont écoulés depuis que Peter a débarqué pour la première fois en ville et qu'Olivia a rejeté d'un mouvement sec ses couverts pendant le dîner en le traitant lui et sa mère de "racailles". Il a son propre siège à l'institut Godfrey et ce siège lui fait prendre trente ans en l'espace extraordinaire de quelques secondes.
Sa mère fait des tentatives pour le contacter : il les ignore et espère qu'elle crévera la bouche ouverte.
Parfois, il veut mourir.
Shelley arrive à l'apaiser, malgré son choc, et il vient la voir souvent, et parle très doucement et pose parfois sa tête sur ses genoux. Il s'inquiéte quand elle va habiter chez leur mante-religieuse de mère. Elle ressemble à Frankenstein, mais elle est plus douce et plus gentille que le monde, et souvent, quand Roman pense qu'il serait pertinent de s'ouvrir les veines et d'attendre, il pense à Shelley et se dit qu'il lui ferait de la peine s'il en arrivait là, et il ne veut pas lui faire de la peine, alors il range sa vieille lame de rasoir et va s'allonger en essayant de ne penser à rien.
Parfois, ça marche.
Le plus souvent, c'est un fiasco, et il termine la nuit dans un bar à calculer quelle quantité d'alcool pourrait lui être fatale s'il se débrouillait suffisamment bien, ou s'il était encore capable de mourir d'un coma éthylique.
Un soir, Peter lui dit que Destiny se marie.
Roman répond "Sheeee-it", parce que c'est le protocole pour ce genre de choses, et Peter le lui renvoie, puis lui demande s'il peut venir habiter chez lui, sous prétexte que les amoureux ont besoin d'intimité, mais surtout parce qu'il a l'air de flipper à l'idée d'entendre sa cousine avoir une vie sexuelle. Roman lui accorde l'argument.
Il pense à Letha en robe de mariée (c'était un ange). Elle est assise sur le tabouret à côté et les regarde ensembles de la même façon que Roman l'a vue avec Peter.
My casa and shit, lui répondit-il, et il sait que sa voix est trop douce, il sait comment il regarde Peter, et quelque chose au fond de lui palpite et panique et gémit et il fait de son mieux pour l'ignorer, parce que c'est son modus operanti, et qu'au point où il en est, mieux vaut encore ignorer les choses. Vous venez ? Avait dit Miranda, probablement une éternité auparavant.
Ils n'en avaient jamais reparlé, parce que c'était le protocole.
Et donc ça restait entre eux, dans le silence et l'embarras et le désir, au point de se déployer comme un énorme nuage d'orage qu'ils se seraient trimbalé au dessus de la tête. On va pas en faire tout un plat, avait affirmé Miranda, et elle était de bonne volonté, mais elle ne savait pas dans quoi elle s'était embarqué, ni ce qu'elle avait enclenché, et pourquoi il fallait en faire tout un plat. C'était la spécialité des Godfrey, d'en faire tout un plat.
Elle se trompait complétement, mais elle avait aussi dit "tu es un enfant brisé" à Roman, et là-dessus, elle avait raison, donc peut-être qu'elle n'avait pas foncièrement tort. Peut-être que ce n'était pas nécessaire d'en faire tout un plat. Elle fait nos rêves, avait-il dit à Peter. Nos rêves.
Miranda s'était installé chez Roman presque par défaut.
Peter demande.
Il fallait en faire tout un plat.
Ils continuent de chercher Nadia et le détective s'embourbe et Roman prend son concentré, perd du poids et s'inquiète, et ça n'a rien de nouveau, mais les choses changent. Le soir où il voit Annie pour la première fois, il dit à Peter "m'attends pas", et il espère que Peter dira "tu ne préfères pas rentrer à la maison ?" (rentrer à la maison), et il aurait dit oui et tout aurait été réglé, mais Peter rentre seul et lui perd sa proie, avant d'en dénicher une autre. Sa langue est chaude et sa bouche est moite mais elle n'a pas de visage et aucun sens.
Il y a des choses qui ne changent pas.
Elle perd sa substance dès la seconde où sa bouche recule et il voit Letha juste en face de lui et il a envie de vomir et de pleurer et (Peter) il laisse la fille sur le trottoir, comme si elle n'avait jamais existé.
Il pense à Nadia (NADIA).
Il prend le volant en ayant faim et en ayant voulu ne jamais avoir existé non plus. Il veut la mort de sa mère (dis-moi ce dont tu as besoin mon chéri Peter). C'est une vieille rengaine, à présent, les paroles n'ont pas changé et le rythme est toujours le même. Roman conduit jusqu'à sa maison de verre et de vide, et il y a un fantôme sur le siège à côté de lui, qui le regarde de ses grands yeux de biches et qui sait.
Peter est dans la chambre d'amis et il a l'air d'un intrus, mais dans le bon sens du terme, si tant est qu'il y en est un.
Quand Roman rentre, il a déjà pris des marques hésitantes et s'est calé dans le lit avec autant d'aisance qu'un chien dans un panier pour chat.
La pleine lune est dans moins de trois jours (je peux regarder ?).
Roman se débarasse de son manteau, boit son verre de concentré comme le bon petit upir qu'il ne sera jamais, et rejoint Peter dans la chambre. La maison est pleine de silence et de murmures. Peter le voit hésiter dans l'encadrement de la porte, lui dit "Viens" sans une once de surprise (ils prennent l'amour dans ton coeur et un gitan est et restera un gitan), et Roman vient à lui comme s'il fonçait droit dans un mur, et le fantôme de Letha s'efface à la seconde où le bras de Peter entoure ses épaules et où Roman enfouit son visage dans le creux de son cou, là où il entend les battements de son coeur et du sang qui l'alimente.
Il sent la maison, et le familier, et tout ce dont Roman a besoin pour tenir la peur et la peine à distance.
Il se presse contre lui et appuie sa main contre le torse de Peter et sent sa joue contre son front.
C'est une chose nouvelle, et pas tant que ça en même temps. Peter ne dit rien, glisse sa main le long de sa colonne vertébrale, regarde le plafond, pose sa main sur la sienne.
Ils ne parlent pas.
Ce n'est pas le protocole.
Quand Roman se réveille, Peter est déjà loin. Roman va chercher la fille qu'il a vu au bar, parce qu'il est ce qu'il est, que Peter est ce qu'il est, et qu'ils le savent tous les deux.
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La deuxième fois, Annie a passé la nuit chez lui.
Elle est sombre et belle et étrange, et upir jusqu'au bout des ongles, mais il lui manque le côté torturé que Roman s'est forgé depuis sa transformation, et elle a l'air bien dans ses baskets, suffisamment pour rester chez lui et lui sourire. Il a essayé de la séduire au bar, mais elle s'est éclipsé et il se dit que c'est parce qu'elle a senti que sa séduction avait un parfum de forêt et de fourrure de loup.
La pleine lune est passée, et il repense à la première métamorphose de Peter, au loup et au sang, s'en languit avec tout le dramatique qui le caractérise. Pour l'instant, nourris-toi à l'ancienne, lui a dit Pryce, et Roman a des hauts-le-corps à l'idée de planter ses dents dans la nuque de quelqu'un, tout en frissonnant de plaisir en parallèle.
Peter a laissé des affaires chez lui, mais il déménage par à-coups, et il ramène de nouveaux trucs à chaque fois qu'il se pointe. Roman retrouve ses t-shirts et ses pulls dans sa lessive.
Il lui pique un sweat, sans vergogne, y plonge son nez et se dit qu'il devrait probablement suivre une thérapie.
Annie lui sauve la vie et elle reste inexpliquablement et Peter arrive le lendemain sans savoir qui, pourquoi ni comment. Il a découché, probablement chez Destiny, et Roman lui en veut un peu (ils prennent l'amour de ton coeur), donc il joue au con et n'appelle pas de taxi à sa "conquête".
Je suis comme toi, lui a t-elle dit la veille, avec un sourire complaisant. Elle a remarqué les t-shirts de Peter, probablement senti son odeur partout dans la maison et sur Roman. Elle les regarde de loin comme Letha et comme Miranda, mais elle comprend ce qui se passe mieux qu'elles, parce qu'elle n'est pas directement entre eux, à jouer des coudes pour se faire une place. Elle jette sur Peter un regard entendu, les observe s'isoler, et Roman se doute de ce qu'elle voit, de ce qu'elle conclut, et du danger des secrets, surtout quand ils sont vieux et si profondément ancrés comme celui-là.
Ce n'est pas un secret, pense t-il en rétrospective, c'est juste quelque chose dont on ne parle pas.
Il ferait probablement la ruine d'un psy. L'idée lui plait, même si elle a un côté déprimant.
Peter sent la peur quand il l'avertit à propos d'Annie, et une jalousie subtile, latente, tenue en laisse.
Roman envisage l'hypothèse que le statut upir d'Annie puisse représenter une menace : il n'a jamais rencontré le moindre de ses congénères, et le premier qui lui tombe entre les mains est une femme superbe qui recherche à l'évidence sa compagnie. Il y a toujours eu des femmes, mais pas des comme ça, et c'est la connexion davantage que le désir qui inquiète Peter.
Si tu lui fais peur, je ne saurais jamais quel est son rôle dans toute cette histoire, encore moins le mien, lui avoue t-il. Il se sent seul tout le temps, et Peter ne va pas rester éternellement à Hemlock Grove pour l'enlacer la nuit et ne rien lui dire et garder les monstres sous son lit. Roman le sait. C'est simplement une question de temps. Mais Peter hoche la tête à sa confession, tend les mains, les pose autour de la taille de Roman, et lui dit "fais gaffe, quand même", et Roman manque de lui dire qu'il l'aime dans un élan de désespoir et de fatigue.
Je ne peux pas m'en empêcher, lui expliquerait-il probablement, c'est plus fort que moi. Mais c'est probablement la seule chose qui soit réellement bonne dans sa vie, jusqu'à un certain point. C'est toujours une question de contexte, en fin de compte.
Il entoure le visage de Peter de ses paumes et appuie son front contre le sien et laisse Peter l'embrasser dans le cou et pense "Pour toujours, pour toujours".
Quand ils reviennent, Annie a une lueur dans l'oeil, et Roman sait qu'elle sait.
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Ensuite, les choses prennent un looping, se gâtent et font un demi-tour qui les fait dérailler.
Pryce annonce l'existence d'un cancer des upirs avec une fascination morbide qui traduit l'urgence d'une désintox, et Anne a un regard étrange quand il lui propose de rester chez lui sous les yeux de Peter. Il y a quelque chose dans l'agencement de ses traits et dans ses expressions que Roman a l'impression de connaître, sans savoir pourquoi.
Quand Peter retourne à ses affaires après le passage d'Ochoa, il embrasse Roman sur la bouche, et Roman ne s'en étonne même pas, et répond à son baiser avec une telle désinvolture qu'il se demande un moment si l'attaque du upir sauvage ne lui a pas grillé quelques neurones. Ce n'est même pas un baiser possessif. Il ne contient que du soulagement, et de l'habitude, et de la tendresse. Roman pense "reste, serre-moi, ne me quitte pas" et se déteste, même si la réflexion n'a rien de neuf.
Quelques heures plus tard, il avale une cuillère de soupe de sang avec d'autres upirs qui vivaient près de chez lui et dont il n'avait jamais entendu parler, et qui discutent nourriture comme dans un groupe d'échanges de recettes. Il pense à Peter et à ce qu'il dirait "Mec, c'est d'un dégeu bourgeois", et se promet de tester le potage un jour chez lui, juste pour voir sa réaction.
La suite est un enchevêtrement de catastrophes.
Il pleut des upirs zombies sur la jolie baraque contemporaine où la tribu s'était réuni et ils s'en tirent à deux, Annie et lui, et Roman ajoute paresseusement le traumatisme à tous les autres alors que, de loin, Letha contemple en silence et patiente.
Nadia lui manque.
Peter aussi, lorsqu'ils sont encerclés par les barjos. Il se demande si ça peut se transmettre aux loups-garous.
Il dit tout à Annie parce que Letha devient tangible, et quand il se met à pleurer, sous la tension et l'épuisement et le fait que Peter ne soit pas là, elle est gentille avec lui et il comprend qu'il est complétement cassé et qu'il n'y aura probablement jamais rien pour recoller les morceaux (ils prennent la bague de ton doigt). Elle lui dit "ne te torture pas avec ça", mais c'est trop tard, et de toute façon, s'il n'y avait pas Letha, Roman saurait se torturer avec autre chose.
Il rajoute le fait de coucher avec Annie à la liste.
C'est quasiment instinctif. Il boit du sang et il est dans un état second à demi-délirant et Peter lui manque, jusqu'à ce qu'Anne remplisse le vide. Il sent qu'il fait une erreur monumentale dès la seconde où elle l'embrasse. Il ne l'arrête pas pour autant. Il n'a jamais vraiment su arrêter les choses, juste les casser.
Les mains de Peter ont laissé des marques sur sa taille que personne ne voit.
À son retour, il hésite à aller voir Shelley, à lui dire qu'il se passe quelque chose avec Peter et qu'il s'est passé quelque chose avec Letha et Miranda et Nadia et Annie et Maman, et qu'il n'arrive à gérer ni l'une, ni l'autre, puis il se ravise en pensant à l'expression horrifiée qui pourrait se peindre sur le visage de sa soeur, et conclut qu'elle a suffisamment de problèmes comme ça.
Il se ravise aussi en pensant qu'Annie et lui ont fait quelque chose beau.
Peut-être que ça l'est.
Au moins, Annie était consciente, et lui aussi. Il essaie de l'appeler, parce qu'il a envie de lui parler et de s'excuser pour le type de la morgue et de la voir et (que Peter est absent).
Le soir, en rentrant de la Tour Blanche, il retrouve Peter affalé comme une étoile de mer dans le lit de la chambre d'ami, endormi au dessous des couvertures. Perplexe, Roman cherche la date de la pleine lune, la trouve prévue d'ici plusieurs jours, mais Peter a l'air mort et quand Roman touche son épaule, il réagit à peine.
Il se couche près de lui, appuie sa tête contre son épaule, le respire et se sent épuisé.
Le bras de Peter glisse autour de sa taille.
J'ai fait une connerie, murmure t-il contre ses cheveux, et Roman lève la tête pour embrasser ses lèvres et répond "tais-toi, dors, on y pensera demain", et se presse de tout son long contre lui en souhaitant qu'il sentira son odeur toute la semaine, surtout quand il verra Annie.
Ils dorment un peu plus de dix heures.
C'est lui qui se réveille avant Peter, qui roule sur le flanc pour plonger le nez dans le creux de sa nuque et chuchoter "je te vois après ma réunion de midi", et Peter grogne une réponse en appuyant sa joue contre son front. Roman le traite d'enfoiré, sourit dans son cou.
C'est lui qui part de la maison en premier. Il se demande comment réagira Peter en voyant qu'il est seul dans le grand lit. Probablement mieux que lui, dans tous les cas. Peter a toujours été plus indépendant.
Il se dit que sa mère a du tomber amoureuse d'un gitan et se faire larguer pour leur en vouloir autant. Pas moi, pense t-il (ils prennent la bague et l'amour). Il essaie de se rassurer en se persuadant qu'il est un peu moins salope que sa mère.
Letha est toujours là.
Elle rit au moindre de ses arguments.
Ils sont dans la même voiture et Roman parle pendant que Peter ne dit rien.
Il refuse l'appel de Destiny. Roman sent l'angoisse sur lui, et son regard est hanté. J'ai fait une connerie. Quand il lui demande si ça va, Peter regarde devant lui et ne répond pas. Roman hésite à mettre sa main dans la sienne. Ils commencent tout juste à être relativement rodés en ce qui concerne le lit, mais en dehors, le territoire est hostile et inconnu.
En outre, ils n'en ont pas parlé.
Ça ne semble pas véritablement essentiel à Roman, parce que ce serait parler d'une évidence, et qu'ils se connaissent suffisamment pour savoir ce qu'il en est, mais peut-être qu'une mise au point pourrait simplifier les choses. Pour une fois, Roman ne dirait pas non à des choses simples.
La réaction de Peter aux insultes d'Ochoa quand ils le chopent dans l'entrepôt a des airs de complexité ahurissante. Il sent le loup et il est dans une rage folle qui prend Roman de court et contraste avec la nuit qu'ils ont passé dans le même lit. Je voudrais le calme et le silence. Peter sort les griffes et pleure dans la voiture. Roman, habitué à être d'ordinaire à sa place, ne sait pas comment réagir.
Après de longues minutes de mutisme, Peter range les crocs, parle de l'exécution d'Andréas, jure qu'il n'avait pas le choix.
Oh, chéri, si tu savais, pense Roman, les mains aggripées au volant.
Ils trouvent le corps, le balancent quelque part. Roman suggère l'endroit. Il y a quelque chose de presque hystériquement hilarant dans le fait de se débarrasser d'un corps avec un pote, parce qu'on dirait un cliché, sauf que ce n'en est pas un, que du temps a passé depuis le lycée, et le moment devient morbide, se dilate entre eux en une substance noire et gluante qu'ils traineront toute leur vie, une de plus.
On est là-dedans ensembles, se souvient Roman, et il pense que c'est l'une des rares choses qui sont totalement vraies dans son existence, en plus de son amour pour Peter. Tu veux venir à la maison ? Lui demande t-il timidement. On pourrait être ensembles, il pense, juste tous les deux, et laisser le monde brûler et devenir fou, quelle importance, après tout ?.
Mais Peter a besoin de voir Destiny, et la nuit est perdue.
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Pryce lui dit que sa mère va mourir lentement, en agonisant beaucoup, et il se surprend à ressentir quelque chose de vieux et d'enfantin en pensant à la femme qui jouait avec lui et qui souriait quand il ramenait des bonnes notes de l'école. Elle est un monstre de pouvoir et d'égoïsme, mais il a été un temps où elle était sa mère, et elle est aussi celle de Shelley.
Roman se demande comme le dire à sa soeur.
À l'enterrement d'Andreas, il retrouve Annie, qui ne l'a pas rappelé depuis qu'ils sont revenus de la morgue. Il se jette sur elle comme une bête mourante. Peter est tout à sa douleur et à sa culpabilité, et Roman est tout à sa solitude. Chacun son problème. En attendant, il assure à Annie que tuer le garde "ne lui ressemblait pas", mais il repense à tout ce qu'il a fait avant, et une part de lui, qui a la voix de Letha, lui murmure que si, ça lui ressemble, mais que ce n'est pas complétement de sa faute.
Et puis sa mère arrive et elle fait ce qu'elle sait faire de mieux, tout casser.
Elle parle et crache son venin et Annie regarde sans intervenir, muette d'hébétude.
Dans le coin de la pièce, Letha observe, et elle sourit, et son sourire est tordu et effrayant.
Deux de tes soeurs.
Roman s'enfuit. Il coche le traumatisme dans sa tête, se dit : quelle différence ? Il se sent déjà en morceaux. Même Peter ne pourra pas recoller ceux-là (chéri, dis-moi ce dont tu as besoin Peter).
Il voudrait tenir Nadia dans ses bras.
Il trouve Shelley devant sa porte et elle tient dans le sourire qu'elle lui adresse quelques fragments de sa raison. C'est la seule soeur dont il ait eu connaissance, et il l'aime, et il ne l'a jamais touchée.
Il s'y raccroche désespérement.
Il a l'impression qu'on lui ment sans arrêt. Des secrets sous des secrets sous des secrets. Il la veut auprès de lui, pour tenir un peu le gouvernail de son esprit en chute libre, mais elle lui apprend qu'elle est partie de chez Olivia, et il est trop en colère et trop anéanti pour voir qu'elle a juste besoin d'être écoutée. Il ne fait pas attention à ce qu'il dit. Roman finit par comprendre qu'ils sont à présent définitivement séparés par leurs traumatismes respectifs et le degrés de mal qu'Olivia leur a fait.
C'est elle qui fait ça, c'est Olivia, tout est de sa faute, tout est toujours de sa faute, elle me bouffe, pense t-il avec frénésie, en voulant s'arracher les cheveux, en regrettant que la lame de rasoir ne l'ait pas tué. Sa mère a décidé de le rendre aussi cinglé qu'elle, peut-être plus.
Elle allait très probablement réussir. Encore une soeur cachée et Roman était prêt à parier que toute sa raison finirait engloutie.
Shelley s'en va, déçue et fâchée. Roman pleure pendant des heures.
Il veut Peter.
Peter ne vient pas.
À la place, Annie se pointe, dégoulinante de repentir et d'explications inutiles. Tu savais, se dit-il en la regardant, mal à l'aise et peinée, entourée des murs de sa maison vide. Elle lui dit qu'elle attendait le bon moment pour lui faire part de leur lien de parenté et Roman se retient de lui lâcher que tous les moments étaient bons, à compter du moment où ils s'étaient croisés.
Elle lui dit "mes sentiments pour toi sont complexes" et Letha, dans son coin, s'écroule de rire.
Roman s'efforce de ne pas penser à Peter. Il conclut de l'hilarité de Letha qu'il n'y a rien de complexe dans les sentiments : ils sont ou ils ne sont pas, point barre. Et il n'y a rien d'excusable dans ce qu'a fait Annie, pas plus que ce que lui a fait. Il n'y a pas d'échappatoire, pas plus qu'il n'y a de compréhension. Il lui a dit pour Letha en pensant qu'il n'aurait pas besoin de revivre une horreur de ce genre. Annie l'y a foutu la tête la première, et le sachant très bien, et en s'en foutant royalement.
Il n'y a pas d'excuses.
Elle en fait, mais elles n'ont pas de sens.
Roman a déjà trop de monstres sous son lit, et celui-là peut bien venir en s'excusant, ça ne changerait rien, ça reste un monstre. Elle lui rejette sa mère au visage. Les gens lui rejette toujours sa mère au visage pour leurs propres conneries. Ils s'insultent et se battent et couchent ensembles et Roman se perd se perd se perd.
Peter ne revient pas.
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Il lui donne rendez-vous pour prendre un verre le surlendemain et Roman grince des dents en pensant qu'il ne peut pas rester à cause de cette foutue réunion.
Il se lave de façon obsessive, maintenant.
Sa peau est irritée sur ses bras et sur ses épaules. Il a racheté des lames de rasoirs.
Peter a l'air de ne pas avoir dormi pendant un siècle. Ses doigts s'agitent encore plus que ceux de Roman. Roman se demande si Annie a senti son odeur sur lui, si elle a sentit le loup, et si elle en a eu peur. Il a envie de rentrer à la maison avec lui, de se laisser tomber contre lui, de sentir ses mains sur sa taille et ses bras autour de ses épaules et d'arrêter de penser.
Peter veut dire la vérité à Destiny à propos d'Andreas, et quelque chose dans le ventre (coeur) de Roman se tord et s'affaisse. Tu peux pas faire ça, lui dit-il sèchement (si tu te mets en danger s'il t'arrive quelque chose je deviendrais fou je deviendrais fou je mourrais pourquoi tu ne veux pas comprendre). Il manque de patience.
Ils se quittent amers et fâchés.
Ce n'est pas nouveau.
Roman pleure dans la voiture et Letha admire sa détresse depuis le siège passager (tu l'as bien mérité).
Tu as l'air triste, remarque Pryce pendant la réunion. Roman hésite à lui répondre qu'il est toujours triste, mais que c'est juste la première fois que ça se voit vraiment et qu'il devient trop fatigué pour le cacher. Ensuite, Pryce s'engage sur un terrain glissant (c'est un beau garçon) et Roman dresse une muraille de Chine entre lui et la curiosité du médecin, persuadé que sa désintox lui monte au cerveau.
Ça ne le concerne pas, décrète t-il, ça n'a jamais concerné personne d'autre que lui et moi. Pryce empiète. Il sait (il sait parce que ça se voit) mais il ne comprendra jamais et c'est là toute la consolation que Roman peut trouver.
Nadia lui manque.
Spivak attaque ouvertement via l'un de ses minions, mais il lâche un indice et Pryce l'agrippe avec son efficacité habituelle. Je devrais probablement lui offrir un truc, un jour, se dit Roman quand le médecin passe gentiment sa veste autour de ses épaules. Pour encourager la productivité et le bien-être salarié. Il envisage de lui parler de Peter, de lui dire ce qu'il se passe, de lui demander comment on fait pour dire à quelqu'un qu'on l'aime même s'il est un peu crétin, comment on pourrait vivre avec ce quelqu'un sachant qu'on a fait des trucs affreux qu'on oserait même pas avouer à un psy (et que ces mêmes trucs ont fait des trous dans notre structure, du genre impossible à reboucher).
Il rentre chez lui.
Annie l'attend comme si elle possédait toute la baraque. Il a envie de l'étrangler, envie de voir Peter à sa place. Elle le nargue et jette du sel sur ses coupures de rasoir et ouvre la porte à Destiny qui se rue sur lui toutes griffes dehors, lui dit que Peter ment, "depuis que vous avez remis le couvert".
Il est trop à cran, trop en colère, trop malheureux, et Destiny le pousse dans ses retranchements sans savoir dans quoi elle s'est embarquée (il y a toujours quelqu'un qui gâche tout toujours toujours). Il maudit Peter et sa couardise et le fait qu'il ne soit jamais là quand on a besoin de lui, surtout quand Roman a besoin de lui.
Quand elle le frappe, il réagit d'instinct, sans même pouvoir prendre le temps de réaliser ce qu'il fait.
Elle se casse et Annie se précipite, saisissant le beau rôle. Ses pensées se bloquent, tournent en boucle.
Peter m'en voudra pour toujours.
Il brise la nuque de Destiny, l'ajoute à sa conscience, la sent qui défaille dangeureusement.
Peter ne m'aurait jamais pardonné.
Il préfère le secret à l'abandon.
Annie ne comprend pas, parce qu'elle ne voit pas. Elle se replace en victime. Il pleure quand il enterre Destiny, recouvre de terre les risques qu'elle impliquait pour lui, pour Peter, pour eux de manière générale. Il prie pour que Peter ne l'apprenne jamais, mais se doute que les dieux l'ont laissé tombé depuis longtemps. C'est juste une question de temps. Peter est naïf, mais ça ne veut pas dire qu'il est stupide, et il aime farouchement sa cousine.
Il finira par trouver d'une manière ou d'une autre.
Il l'enterre et enferme Annie dans la chambre de Nadia, où elle ne dit rien, se contentent de le juger entre ses cils.
Tant pis, pense t-il.
Il se trouve des justifications toutes faîtes auxquelles même lui ne croit, mais il dit la vérité à propos de Peter, et il lui semble qu'Annie saisit la nuance, plus encore qu'avant, et elle se met à lui parler de Dieu, de pardon divin et d'autres conneries qui ne servent à rien quand on a trop de choses à trimballer derrière soi. Il sait que son geste va lui coûter l'amour de Peter.
Il y a un compte à rebours dans sa tête : quand il sera terminé, Roman pense qu'il perdra la raison.
Quand Peter arrive et lui parle de Destiny, il manque de se jeter à ses pieds et de tout avouer. Son orgueil fait barrage, avec son égoïsme, et sa peur intense et démesurée de voir Peter disparaître pour toujours. Rien de nouveau sous le soleil. Il lui tend les indices laissés par Spivak sur la localisation de Nadia et Miranda au guise d'appâts, tandis que dans le coin de la pièce, Destiny se tient aux côtés de Letha. Elles contemplent de loin les horreurs qu'on fait par amour.
Peter est focalisé sur Destiny (comme un loup). Roman monte un mensonge de la taille de la tour de Babel et s'étonne encore de sa prodigialité dès lors que la situation concerne Peter de près ou de loin. Ils attaquent Milan, qui a le profil du bouc émissaire parfait. Roman saisit l'occasion avec le désespoir d'un futur noyé.
Il sait que l'eau monte et qu'il ne pourra l'en empêcher de toute façon.
Il prend les options qu'il peut, et choisit de garder Peter autant que possible.
Il mord Milan et il croit voir une jubilation cruelle dans les yeux de Peter (loup). Ses yeux flamboient jaune. Ils sont la même catastrophe, la même horreur. Roman n'a jamais aimé personne comme il aime Peter. Il pense qu'il n'aura pas le temps d'en aimer d'autre, et conclut de toute façon qu'il n'en a pas envie.
Quand Peter craque, Roman force des aveux imaginaires, parce que Peter a meilleur fond que lui, et qu'il n'ira pas jusqu'à infliger une douleur sadique à Milan en croyant qu'il puisse dire la vérité. Celui-ci finit par comprendre ce qu'ils (ce que Roman) attendent de lui et invente l'histoire de toutes pièces, jusqu'à ce que Peter le massacre. Il fait ça proprement, avec des coups de poings bien placés.
À un moment, Roman pense voir des griffes.
Ils tuent Milan à deux et Roman voit le désastre qui s'annonce, peut le sentir dans ses os et ses muscles et son coeur.
Il espère que sa mère a mal, qu'elle meurt dans la peur et la solitude.
Il parle à Peter du bois où il a enterré Destiny, lui donne de quoi faire son deuil et revenir. Peter ne rentre pas de la nuit, mais Blinsky trouve la planque de Spivak. Peter est là le lendemain, transpirant la culpabilité et la douleur, mais il est là. Nadia et Miranda ont besoin de toi, lui dit Roman (j'ai besoin de toi tout le temps).
Ils s'introduisent dans le chalet de Spivak et découvrent des cadavres, et des lettres énormes sur des cubes de couleur (NADIA). Ils trouvent le corps de Miranda, immédiatement après que Peter ait extrait du venin d'upir de sa bouche pour neutraliser Spivak (ses gestes sont prudents quand il touche Roman, et très doux, et Roman voudrait l'embrasser sur les lèvres et se sentir sa barbe piquer ses joues). Roman a peur que Peter ne s'effondre, mais il se contente de fumer sa détresse.
C'est le problème avec les corps : plus il y en a, et plus ce sont juste des corps, pense t-il en regardant celui de Miranda sous sa bache.
Le venin fonctionne sur les créatures de Spivak, et ils trouvent l'entrepôt.
Peter s'approche avant d'entrer, l'informe qu'il doit lui dire quelque chose (quoi, on en parle maintenant ?). Tu m'as toujours soutenu, remarque t-il, et Roman, insatisfait, lui répond "t'es comme un frère".
L'affirmation ne passe pas : Peter pince les lèvres et hoche la tête pitoyablement et le mouvement suffit pour donner à Roman l'envie délirante de se presser contre lui, de l'embrasser à pleine bouche, de mordre son cou et de le traiter d'abruti pour avoir pensé qu'ils étaient juste fraternels.
L'ambiance n'y est pas, mais le réflexe est toujours là.
Tu dois être le seul idiot qui ne voit rien, pense t-il, avant d'y réfléchir à deux fois. Peut-être que Peter voyait très bien. Peut-être que c'était lui qui ne voyait pas.
Ils tombent sur Spivak, habillé d'un pull de noël ridicule, qui menace leurs deux espèces, et qui ne se rend pas compte qu'il parle à un seul cataclysme, à un seul cauchemar. Peter verse le venin dans la cuve et le laisse se répandre et tire sur Spivak quand il attaque Roman, et Roman mord à pleines dents dans la peau visquese de sa nuque.
Ils le détruisent à deux.
Nadia lui tend les bras quand elle le voit et regarde Peter avec un air d'incrédulité heureuse quand ils accourent pour la récupérer. Elle a grandi dans ses bras, mais ses mains sont toujours petites et ses yeux toujours bleus. Peter lui caresse les cheveux, sa main rencontre celle de Roman.
À nous, dit le geste. Nadia babille comme si elle avait vécu dans un jardin d'enfant en les attendant.
Ils rentrent à la maison et Peter reste.
Ils nourissent Nadia, la changent, jouent un peu avec elle, la couchent. Elle s'endort à la seconde où ils la posent dans son berceau, et sa main agrippe le doigt de Roman. Il embrasse ses doigts minuscules.
Peter passe une main dans son dos, la laisse dans le creux de ses reins. Roman voudrait la découper et la clouer là pour toujours.
Ils vont dans la chambre de Roman et s'étendent sur le lit ensembles, enlacés, le bras de Peter autour des épaules de Roman, le visage de Roman enseveli dans son cou.
La maison est calme, tranquille.
Ils s'embrassent et Roman murmure contre les lèvres de Peter "il n'y a personne d'autre", et il parle de la maison, mais d'eux aussi.
Peter caresse la longue jambe que Roman a glissé entre les siennes. C'est tout ce que je veux, pense Roman, en écoutant le coeur de Peter et son sang, Nadia endormie dans son berceau dans la pièce adjacente. Il s'empêche de pleurer. Il sait qu'Annie attend quelque part, comme Letha, comme Destiny.
Il ne peut plus y avoir que la destruction, maintenant.
