Chapitre 8


Le présent


L'instant pesait, lourd. Aucun souffle n'était perceptible, comme si le temps s'était figé sur un fil de rasoir, aigu, douloureux. Carry regardait le sol, toujours à genou, cachant sa frayeur derrière une impassibilité de composition. Luna tenait toujours la manche de Voldemort, yeux écarquillés, son bleu des iris se perdant dans le vide. Elle se sentait pétrifiée, incapable de bouger le moindre de ses muscles. Quant au mage noir, il respirait profondément, essoufflé par la barbarie qu'il venait de commettre de ses propres mains, n'utilisant pas même la magie pour tuer.

Il se redressa de toute sa hauteur, regarda d'un air dur le cadavre de son ancien mangemort. Sans un coup d'œil à la jeune femme, il émit un geste large dans le vide en lui disant :

- Va prendre un bain chaud Luna.

L'instant d'après, elle se retrouva dans une immense salle de bain qui n'était pas la sienne, dans laquelle reposait une baignoire si grande qu'elle aurait pu être une petite piscine. Elle se retrouva hébétée, sa main toujours serrée, mais cette fois-ci elle n'agrippait plus que le vide.

L'eau se mit à couler en trombe, la sortant de sa torpeur, sursautant. Elle se tourna vers la baignoire qui laissait déjà s'échapper des volutes de fumée, la chaleur s'installant peu à peu dans la pièce. Comme une automate, elle se délesta de sa robe trempée, de ses sous-vêtements et rentra dans la baignoire. L'eau l'engloutit, apaisante, l'enveloppant d'une couverture chaude qui contrastait vivement avec le froid de sa tentative de fuite, contrastant avec le glaçant de la situation qu'elle venait de vivre. Elle s'assit avant de plonger sa tête sous l'eau. Elle reprit pied peu à peu avec la réalité.

Elle réalisa ce qu'il lui avait dit. Son père était vivant, il avait fui et était hors de sa portée. Elle souffla dans un sourire mélancolique.

- Papa... Chuchota-t-elle.

Elle se sentit tout d'un coup bien plus légère, bien que son corps lui faisait mal. Elle avait des bleus et se sentait faible. Faible de fatigue mais pas que... Elle commençait à avoir mal à la gorge, elle avait attrapé froid au-dehors.

Elle réfléchissait à Tom, à sa colère, à ce qu'il lui avait dit se retenant dans sa fureur... Il avait besoin d'elle. Elle ne l'avait presque pas vu depuis qu'il l'avait enlevée, pourtant, malgré les trente ans de son absence, il s'ouvrait à elle simplement. Comme toujours. Comme auparavant. Hargneux, passionné, ravagé. Toujours le même bien que, désormais, il montrait sans détour toute sa cruauté.

Lorsque sa peau commença à flétrir, elle sortit de son bain, parfaitement réchauffée. Elle mit un peignoir d'un bleu majestueux et sortit.

La pièce attenante était dans la pénombre. La chambre était plus sombre que la sienne, une seule bougie éclairait faiblement le lieu. Elle le vit néanmoins, attablé à un bureau majestueux, d'un ébène profond. Il lisait à la lueur de la chandelle, nullement perturbé par le manque de lumière, déchiffrant avec une rapidité effrayante le parchemin posé devant lui. Ses cheveux avaient séché, tombaient toujours en ondulation légère autour de son visage. Sa peau semblait plus blanche que jamais, spectrale.

Il ne tourna pas la tête lorsqu'elle entra en fermant la porte doucement derrière elle. Elle observa la pièce, le lit en baldaquin également majestueux près d'elle. Tout le mobilier détonnait franchement avec le sien, si doux, si blanc. Ici, tout caractérisait la force. Et surtout, cela sentait le bois. Elle aspira plus que nécessaire, elle aimait cette odeur.

Un bruit étrange retentit à ses pieds, un touché froid la fit reculer. Un énorme serpent noirâtre tacheté de vert glissait tranquillement au sol. Elle le regarda avec des yeux curieux, étonnée de voir un tel animal ici. Il était si imposant, si beau dans sa froideur qu'elle aurait imaginé parfait pour l'effigie de la maison serpentard. Elle ne sut pourquoi mais elle sentait qu'il ne lui ferait rien. Elle ne bougea alors plus, jetant un nouveau coup d'œil à Tom. Sa main tenait sa tête tranquillement, il ne lisait plus, semblait réfléchir, un brin mélancolique.

Cet air la frappa. Depuis qu'elle était ici, elle n'avait lu sur son visage que de la dureté ou de la colère. Et là, il semblait si humain qu'elle en perdit totalement pied. Son cœur se pinça si fort qu'elle se retint de ne pas appuyer sa main sur sa poitrine.

Son aura toujours aussi puissante émettait de longue vague qui entrait en elle comme dans un temple sacré.

Elle s'approcha vers le bureau doucement, ses pieds nus faisant craquer par moment le vieux parquet. Ce ne fut que lorsqu'elle fut près de lui, qui leva les yeux vers elle, visiblement fatigué. Un regard mêlant la dureté de son âme ainsi qu'un profond dépit. Elle ne put dégager son regard de ses prunelles brunes, hypnotiques. Elle posa sa main sur le bureau, et l'instant dura plusieurs longues secondes. Plusieurs secondes où elle put enfin contempler son visage, sans que rien ne viennent les déranger. Oui c'était Tom, bien lui. Il avait juste mûri. Il était un homme fait maintenant. Mais le temps ne semblait pas avoir de prise sur lui, comme le disait les rumeurs, il avait réussi à stopper la vieillesse.

C'était la même ossature, la même mâchoire parfaitement découpée, son nez élégamment dessiné. Ses cheveux étaient plus longs et elle aimait la longueur de ses cheveux. Et son aspect maladif ne changeait en rien sa beauté. Elle ne put s'empêcher de le trouver toujours séduisant. Elle se mordit légèrement la lèvre face à cette pensée. La fatigue qui se lisait sur ses traits accentuait que trop la séduction qui s'opérait en elle.

Il promenait ses pupilles sur le visage de la jeune femme, toujours accoudé au bureau, une main tenant sa tête. Plus rien de la haine qui avait été sienne moins d'une heure auparavant subsistait en lui. Il semblait simplement las. Terriblement las. Il aurait tant voulu que les choses se passent autrement entre eux.

- Tu n'as pas peur de Nagini. Mon serpent, dit-il alors à voix basse.

Elle fit non de la tête.

- Tu as raison, il ne te fera rien.

L'instant d'après, elle sentit sa longue chevelure séchée sous l'effet d'un sort informulé.

- Merci, dit-elle du bout des lèvres.

Un léger rictus apparut sur les lèvres de l'homme avant de disparaître aussitôt. Elle s'aperçut que sa propre baguette reposait patiemment sur le meuble. Il se leva, lui imposant toute sa grandeur.

- Tu ne m'as toujours pas dit pourquoi tu as fait ça... Dit-il, lugubre, en s'approchant d'elle un tantinet menaçant.

Elle ne recula pourtant pas et répondit avec une simplicité abasourdissante :

- Tu sais très bien pourquoi. Tu sais très bien que je devais essayer, qu'il ne pouvait en être autrement.

Oui, il le savait. Elle l'avait bien affronté il y avait un an, pourquoi pas aujourd'hui ? C'était dans sa nature, elle était dissidente. Incroyablement dissidente. Pourtant, cela l'avait atteint, beaucoup plus qu'il l'aurait cru. Il avait senti cette pointe dans son cœur, insidieuse et sournoise qui prenait totalement possession de lui. Il avait oublié ce que cela faisait de souffrir. Et là, il en était fatigué, si las qu'il aurait pu dormir dans la seconde si seulement il posait sa tête sur un oreiller.

Il la regarda un tantinet hautain, de ce même air habituel qu'il portait sur son visage lorsqu'il était jeune. Plus elle le voyait, plus elle se sentait émue de retrouver le jeune Tom qui avait subsisté et se cachait dans ses traits adultes.

- Va te coucher, lui ordonna-t-il dans un chuchotis presque cruel. Ici, rajouta-t-il en lui désignant son lit. Je te garde à l'œil.

En guise de toute réponse, elle posa sa main sur sa joue. Elle n'avait pas réfléchi à son geste, elle se sentait morcelée, ailleurs. La fatigue qui s'emparait de son corps, du moindre de ses muscles, de ses tendons, rendait la réalité cotonneuse. Sans parler de cette chambre, dans cette pénombre, à la lueur d'une seule bougie. Puis lui, lui, c'était lui. Elle en aurait suffoqué. Elle était magnétisée au point de presque oublier ce qu'il venait d'advenir. Il la considéra interdit tandis que la lumière émanait de son tendre sourire. Luna, si douce, si parfaite.

- Je ne partirai plus Tom, dit-elle tranquillement, plongeant ses yeux bleus dans les siens comme pour lui faire imprimer son message.

Elle était sincère. Déjà, elle savait qu'elle n'aurait plus cette chance, qu'elle l'avait laissé passer. Puis, ses mots tambourinaient dans sa tête, encore et encore. « J'ai besoin de toi ». Elle se sentait le devoir d'être à ses côtés, peu importait qui il était, peu importait l'horreur de leur liaison aux yeux du monde, peu importait... Elle n'avait d'autres places qu'ici. Puis, c'était lui, malgré tout. Avec cet aveu, quelque chose s'était réparée, un pont avait relié leur trente ans d'absence.

Il lui attrapa le poignet le serrant plus qu'il ne l'aurait voulu. Son visage se déforma dans une moue de colère.

- Pourquoi j'en doute ?

Elle ne laissa rien voir de la douleur qu'il lui procurait, ou de la peur qu'il pouvait faire naître en elle. Elle continua tout simplement à le regarder.

- Parce que tu as peur d'avoir mal.

La colère s'intensifia en lui. Elle avait raison et il ne le supportait pas. Il la colla alors à lui avec force, une main dans le creux de son dos, une deuxième sur l'arrière de son crâne.

- Et pourquoi ne souhaites-tu plus partir ? Chuchota-t-il.

Elle en eut le souffle coupé, si proche de lui, elle se noyait dans ses yeux. Elle frissonna de cette nouvelle proximité. Elle savait qui il était, elle n'oubliait pas qu'il venait de tuer un homme sous ses yeux. Pourtant...

- Je n'en ai plus envie, lâcha-t-elle à bout de force tout d'un coup.

Non l'envie s'était dissolue, tout son courage devrait servir à un autre dessein.

Il eut un léger sourire, s'approcha davantage d'elle. Elle crut qu'il allait l'embrasser mais au dernier moment, il regarda derrière elle, se mordant la joue.

- Va au lit. J'ai des choses à régler.

Il la lâcha alors. Elle prit la direction du lit sur lequel l'attendait une robe de nuit en soie blanche. Elle la prit et se changea dans la salle de bain. Lorsqu'elle revint dans la chambre, il était à nouveau attablé à son bureau et écrivait sur un parchemin vierge, visiblement absorbé. Elle se mit sous les draps, le lit était aussi moelleux que le sien. Elle ne tarda pas à s'endormir tout en regardant Nagini près de la fenêtre qui semblait contempler le paysage nocturne.

Lorsqu'elle se réveilla, la lumière du jour entrait difficilement dans la pièce. Les fins rideaux noirs étaient tirés. Ses yeux se posèrent directement sur Tom qui dormait à ses côtés. Elle resta interdite quelques instants. Tout lui revint avec une acuité douloureuse. Sa tentative de fuite et lui qui avait tué un homme sous ses yeux. Pourtant, à l'orée de cette fine lumière, tout ceci semblait loin. Un autre homme était à ses côtés. Le voir endormi, les traits paisibles avait quelque chose d'étrange.

Leur proximité même, le fait qu'ils aient dormi dans le même lit, sous les mêmes draps étaient étranges. Bien que ce n'était pas la première fois mais la dernière fois, il n'était pas encore le mage noir ayant tué des centaines de personnes. Et là, il semblait juste lui. Juste Tom, dénué de tout caractère effrayant.

Comme la veille lui semblait un rêve interminable...

Il ouvrit les yeux subitement. Elle retint son souffle. Il la regarda brièvement et se mit sur son séant, en frottant ses paupières avec deux doigts. Puis il la considéra à nouveau. Elle n'avait pas bougé d'un pouce, allongé sur le côté, une main sous sa tête, elle se sentait atrocement malade, avaler sa salive était une souffrance à peine nommable tant sa gorge était en feu.

- Je reste ici pendant deux jours, lui expliqua-t-il tranchant, comme s'il n'avait jamais dormi. Aujourd'hui, cependant, j'ai beaucoup de travail, je serai à mon bureau. Bref, tout ça pour dire que l'on ne se verra que ce soir. Tu passeras ta journée avec Carry et tu ne peux pas sortir. Tu peux prendre ta baguette, bien sûr.

Puis, il fronça des sourcils, semblant l'observer, perplexe. Il se pencha sur elle. Elle fut comme pétrifiée. Il posa une main sur son front, de façon médicale et neutre. Mais son regard s'était troublé à cause du touché, il se mit à caresser sa joue doucement du bout des doigts, une lueur imperceptible dans les yeux.

- Tu as de la fièvre, chuchota-t-il.

Sa voix avait perdu dans les limbes du désir toute trace de dureté. Il la regarda de haut en bas, ses formes se devinant sous les draps avant de plonger dans ses yeux. Ils se regardèrent un long moment avant qu'il ne se décide à claquer des doigts. Une petite fiole translucide vint se loger dans sa paume. Il débouchonna adroitement le petit flacon de cristal tout en lui tendant.

- Tiens, ça te guérira.

Elle se saisit de la fiole, mais sa main caressa la sienne par inadvertance. Ils regardèrent tous deux leurs mains, le lieu du contact. Il eut un mouvement de mâchoire. Elle brisa le contact, mis à ses lèvres le liquide avant de se sentir bien mieux, moins faible, toute ragaillardie.
Il sembla prendre la mesure de son changement d'état, satisfait à présent.

- A ce soir, Luna, lui dit-il alors, en lui jetant un regard en biais avant de se lever et s'enfermer dans la salle de bain.