Un pas, deux pas, trois pas, dix ; enfin, j'y suis : je m'arrête, me dresse de toute ma hauteur et baisse les yeux sur la table des Gryffondors.

— Potter, je veux te parler.

La Grande Salle entière retient son souffle. Du moins, j'en ai l'impression. Moi, je le retiens : je n'ose plus respirer. Comment le pourrais-je alors que de tels yeux verts me fixent?

Pour un instant, ma détermination flanche et j'ai peine à y croire : j'ai cédé à une impulsion et me trouve exposé, debout devant Potter, Weasley et Granger qui me dévisagent silencieusement depuis derrière leurs assiettes avec un mélange d'étonnement et de mépris.

Mais qu'est-ce que je fais ici ?!

Sa stupéfaction passée, Weasley bondit sur ses jambes et lève les poings. Il se veut menaçant ; il a l'air ridicule.

— Si c'est pour encore raconter que ma famille ...

Je n'ai pas de temps à perdre à l'humilier aujourd'hui, je n'en ai pas même la moindre envie. Je suis venu avec un but précis, sans intention de m'attarder en cet endroit disgracieux.

— Je n'en ai rien à faire, de ta famille. Est-ce que je t'ai adressé la parole? Ne parle pas avec moi, Weasley.

Pris au dépourvu, il serre les dents et se tourne vers Potter. En fait, beaucoup d'élèves regardent Potter. Autrement, c'est moi qu'ils observent. Tout le monde est curieux, ça m'embête.

— Draco... Qu'est-ce que tu fais ici?

À mon profond découragement, Pansy Parkinson m'a suivi. Nous rejoignant d'un pas nonchalant, elle se plante à mes côtés pour étudier les trois Gryffondors avec un dédain manifeste. Son regard s'attarde sur Granger : elle va lui dire une bêtise énorme et officiellement déclarer la guerre, j'en suis sûr. Merlin, tout est si compliqué…

Avant de poursuivre, en un temps brièvement suspendu où je suis figé sous le puissant regard émeraude braqué sur moi, dressons le portrait de l'« aimable » compagnie que nous formons.

D'abord, Potter. Je ne l'aime pas, je n'ai jamais pu l'endurer. Je le déteste vraiment, et avec passion. Je n'aime pas ses yeux. Ils sont si verts. C'est insupportable. Rien que sa vue maintenant m'enrage, cette petite victime de héros dévisagée par ses amis à cause de ma présence. Je te hais, Potter, je te hais ! Arrête de me regarder comme ça !

Ensuite, le bouffon de service, Weasley. Il est nul, ennuyeux, membre d'une famille grossière, et encore plus pathétique que Potter, parce qu'il partage le même stupide besoin de reconnaissance, mais qu'il ne réussit à avoir de l'attention que lorsqu'il se couvre de honte. C'en est presque triste. En plus, il a mauvais caractère. Terrible.

Vient Granger. C'est une sang-de-bourbe, elle est brillante, je la déteste. Pas parce qu'elle est une sang-de-bourbe ou qu'elle est brillante, mais parce que cette combinaison de caractéristiques ne devrait pas exister, surtout pas en la personne d'une Gryffondor. Et elle se mêle trop souvent de ce qui ne la concerne pas, quel vilain défaut.

Puis Pansy. Une bonne amie, mais dangereuse. Elle en sait trop sur moi ; notre proximité lui laisse croire qu'elle peut dire et faire n'importe quoi. Je l'apprécie beaucoup quand même, mais dois-je dire, surtout en silence, ce qui arrive trop rarement. Reste que sa tendance à toujours chercher les embrouilles finit par me lasser, surtout aujourd'hui...

Enfin, pour terminer avec le meilleur, il y a moi, Draco Malfoy, décent, absolu, envié, droit, fier… et pris avec cette curiosité insolite, enchaîné par des pensées qui – j'en suis certain – ne sont pas les miennes... des pensées concernant Potter qui m'effraient un peu plus chaque jour. C'est justement ce pour quoi je suis là. Je dois faire quelque chose, n'importe quoi!

Oh, je les oublie, il y a aussi Vincent et Gregory derrière, mais ils n'ont aucune importance, ils sont trop bêtes. Ils sont toujours là quelque part, en toile de fond, mais je ne prends plus la peine de mentionner leur présence. Ils sont complètement inutiles.

— Beaux cheveux ce matin, commente Pansy en toisant Granger, hautaine. Tu t'es coiffée avec quoi, tes orteils?

Elle ne s'était effectivement approchée que pour envenimer la situation. Moi qui ne voulais que parler à Potter. Je n'avais aucune mauvaise intention, pour une fois… je crois.

Granger ne réagit pas à l'agression. Alors que c'est plutôt le rouquin qui s'empourpre et crie à Pansy de se la fermer, mes yeux demeurent sur Potter. Au moins, la banalité de cette scène a désintéressé tous nos collègues de classe, qui sont retournés à leurs propres conversations.

Mais qu'est-ce que je suis en train de faire? Je ne voulais même pas les provoquer comme je l'ai fait si souvent, connaissant la mèche courte du Gryffondor, habile à le faire exploser. D'ailleurs, qu'est-ce qu'il a, à soutenir mon regard si calmement? Réagis un peu !

Je le déteste, me répété-je, je le déteste. Même ses qualités m'énervent : toujours en danger, bien au centre de l'attention, impertinent de vaillance. …Qualités? Il n'a pas de qualités. Il ne mérite pas sa notoriété : j'attends toujours, en vain, une démonstration de ses quelconques talents ou du bien-fondé des espoirs collectifs – pas les miens – reposant sur lui. Il n'a pas le cran d'un sauveur du monde. Potter m'enrage, et je sais que c'est réciproque.

Weasley et Pansy s'injurient, Granger prend le beau rôle à tenter de calmer le jeu ; pendant ce temps, Potter n'a toujours rien dit et se contente de me scruter de ses yeux verts. C'en est trop.

Déprimé, je leur tourne le dos et m'éloigne. Leur manque de retenue a tout gâché. Ils pourraient se haïr en silence, non? Je ne voulais que lui parler...

— Malfoy...

Potter, sur mes talons!

Je me retourne juste à temps pour le voir tendre une main vers mon épaule, de laquelle je me dégage furieusement. Non mais d'où sort-il ces familiarités? On n'est pas des amis!

Je l'examine froidement pendant un moment. Derrière ses lunettes, la couleur de ses iris me saisit, une agression presque physique. Au loin, Weasley et Pansy ont cessé de se chamailler et nous observent d'une drôle de façon.

Oh, s'ils pouvaient cesser d'exister.

Je garde mon attention sur Potter.

— Quoi? lui lancé-je sèchement.

Il a l'air déconcerté.

— Je t'écoute. Tu avais quelque chose à me dire… ?

Rien proprement à dire ; seulement l'idée non réfléchie de lui parler. Mais je n'en ai plus envie, à cause de son stupide ami roux et de Pansy. Va-t'en, maintenant, et laisse-moi tranquille! Tu me frustres! Espèce de balafré.

Je lui marmonne un « peu importe » et fais mine de m'en aller, mais encore une fois, sa main s'approche dangereusement de mon épaule pour me retenir et je dois bondir pour l'éviter.

Qu'est-ce qui lui prend ?!

— Quoi? répété-je, criant presque. Tu tiens vraiment à ce que je t'insulte comme j'avais prévu de le faire? Tu aimes qu'on te rappelle combien ta vie, ta tête, ta personne sont minables ?

Ses yeux semblent me sonder. Ils sont tellement verts. Je n'ai plus du tout l'intention de lui parler de quoi que ce soit.

— J'ai cru que tu voulais me demander quelque chose, insiste-t-il d'une petite voix qui me donne envie de le frapper.

Pourquoi est-ce qu'il s'exprime gentiment comme ça? Et qu'est-ce qu'il en sait? J'aurais très bien pu m'être pointé pour l'insulter! Il n'en sait rien, il raconte n'importe quoi, c'est injustifié! Je n'avais strictement rien à lui demander! Rien au sujet de quelconques pensées, rien au sujet de ces regards échangés entre nous deux depuis cette rentrée en septième année, plusieurs fois, suffisamment souvent pour profondément me troubler.

Depuis la table que nous venons de quitter, un bruit sec retentit. Weasley et Pansy sont debout, face à face, baguettes brandies. Potter se détourne de moi pour voir de quoi il s'agit ; sans attendre, je profite de la distraction pour m'éclipser.

Quelle humiliation! C'était un souhait idiot de l'approcher. Et en pleine heure de déjeuner en plus! Potter, je te hais.


(Rapide note d'auteur à la fin de ce premier chapitre - où d'autre la glisser?)

Voici un petit HPDM qui existe pour lui-même, sans prétention et grande envergure, tout centré sur Draco et Harry, pour rire, pleurer et aimer.

Cette fic a été débutée il y a de nombreuses années, mais jamais achevée (Published : 11-25-2007... hahahah). Plusieurs fois j'y suis revenu, hanté presque, l'écrivant et la réécrivant, sans trouver le courage et le temps de publier ou de conclure. L'univers intérieur de Draco s'est complexifié au point d'en devenir un monstre qu'il m'a fallu dompter...

Mais voici! C'est fait! Cette histoire respire et se tient. Je m'en libère en la partageant enfin.

Les événements se déroulent durant une hypothétique 7e année où la seconde guerre contre Voldemort n'a pas encore éclaté, ce qui libère nos personnages de leurs contraintes du canon. Je suis parvenu à corriger beaucoup d'éléments, mais surtout dans les premières versions, je me donnais toutes les libertés : la temporalité imprécise et certaines occurrences ne servent que mes manigances yaoi. Amusons-nous et ne scrutons pas les détails de trop près!

Un merci humble à tous les lecteurs et lectrices et mes excuses aux pauvres qui recevraient une alerte de mise à jour pour une fic oubliée depuis 10 ans ! Bonne lecture, en espérant vivement que ça vous plaira.