Chapitre 2

Aborder Potter au milieu de la Grande Salle est l'idée la plus risible que j'ai eue de ma vie.

Je ne savais même pas ce que j'allais lui dire. Ça n'avait aucun sens, c'est bien indigne de moi et en dessous d'un Malfoy. Ç'aura eu de bon de m'humilier assez profondément pour me dégoûter de lui. Je réexamine la scène comme un cauchemar : le silence pesant des conversations tues, toutes les têtes tournées sur nous, un spectacle embarrassant où je suis tétanisé devant mes ennemis Gryffondors alors que Pansy se pointe en gambadant pour verser son venin.

Cet événement n'est jamais arrivé, décidé-je : je tâche de ne plus y songer. J'ai repoussé ses détestables yeux verts au fin fond de mes idées et je l'ignore quand on a cours ensemble. Qu'avais-je vu en lui, dernièrement? Une ouverture? Une complicité? J'avais décelé dans son regard une sorte d'appel, sans doute à tort. Ça me révulse d'y repenser ; j'ai mieux à faire que de me préoccuper de sa présence. Je n'ai même plus envie de le mépriser.

Dégoût total, comme je disais. Je pèse mes mots.

Ce qui m'occupe plutôt l'esprit en ce samedi matin, c'est la soirée que j'ai passée hier à discuter avec Anthony Goldstein. Quelque chose va sûrement se concrétiser, et ça m'excite au plus haut point!

— Il ne me plaît pas, commente Pansy pour au moins la cinquième fois, faisant référence à Goldstein évidemment.

Elle est affalée dans un divan en cuir de notre salle commune et feuillette avec désintérêt un magazine quelconque. Je me demande pour quelle raison elle s'est fait l'idée de me décourager du premier garçon avec lequel il pourrait peut-être enfin … se passer quelque chose. Je ne comprends pas sa réticence.

— En fait, je ne l'ai jamais aimé, reprend-elle.

Ça m'irrite et je l'ignore, feignant d'être concentré sur le parchemin que je dois rendre à Snape en début de semaine. J'aurais dû me méfier et ne pas tout lui déballer. Je suis trop naïf pour mon propre bien.

Pansy pose une main sur mon genou pour m'obliger à l'écouter.

— N'y va pas.

Je plisse les yeux, défiant.

— J'irai.

Goldstein m'a donné rendez-vous dans une salle de classe vide. Ce soir. Quand il fera noir.

Héhé.

Ce n'est certainement pas Pansy qui me retiendra de vaquer à mes activités masculines.

— Je vais t'en empêcher! déclare-t-elle dramatiquement.

— Tu vas me laisser tranquille et t'occuper de ce qui te regarde, rétorqué-je d'un ton ennuyé.

Elle m'énerve, à la fin. Qu'est-ce que ça peut lui faire?

J'ai quelques minutes de sursis, où l'attention de Pansy est distraite par l'apparition d'un groupe d'élèves, dont elle épie un moment les allées et venues. Je profite du silence pour m'installer confortablement dans mon siège et fermer les yeux en essayant de calmer l'agitation qui monte en moi. Ce soir pourrait-il être le soir? Mon soir?

Je ne connais pas beaucoup Anthony Goldstein et je n'aurais pas deviné qu'il s'intéressait aux garçons sans ces rumeurs qui ont couru à son sujet (pas que j'écoute les potins : je suis plutôt du genre à les lancer ; c'est Pansy qui m'a tout répété.) J'ai décidé d'enquêter, et rapidement, d'établir contact. C'était facile d'y parvenir naturellement : j'ai quelques cours en commun avec lui, maintenant qu'on se prépare pour les ASPIC en groupes réduits. À force de propos sous-entendus et de questions détournées, j'ai gagné son attention et du coup confirmé le bien-fondé des commérages.

Bref, tout semble parfait dans cette histoire. Il me plaît, avec sa silhouette svelte, ses yeux foncés, son regard espiègle, son torse délicat que je devine sous ses vêtements. Puis il s'intéresse à moi, et nous nous retrouvons ce soir. Que demander de plus? Tout est parfait, sinon le doute que tente de semer cet insecte de Pansy dans mon esprit. Peut-être est-ce par ennui, ou pour m'embêter? D'ailleurs, déjà lasse d'écouter la conversation de nos camarades, je l'aperçois du coin de l'œil qui me dévisage à nouveau, faisant mine de m'étudier.

— C'est un Serdaigle ?

Et voilà, c'est reparti. Elle sait très bien à quelle maison appartient Goldstein, mais veut bien sûr poursuivre ses réflexions, ç'aurait été trop facile sinon.

— C'est pas très classe. Pourquoi tu ne te trouves pas un Serpentard?

Je soupire et jette machinalement un coup d'œil vers Blaise, assis plus loin dans la salle commune parmi d'autres joueurs de l'équipe de Quidditch. J'observe un moment ses lèvres bouger, s'étirer en sourires, en rires, et ses yeux qui brillent alors qu'il parle. Je hausse les épaules.

— C'est bien, les Serdaigles, dis-je d'un ton satisfait.

C'est vrai. Ils savent se tenir, ils savent réfléchir. Pas comme les Poufsouffles pleurnichards ou les idiots de Gryffondors.

— Tu as mauvais goût.

N'importe quoi.

— Enfin. Ce pourrait être pire. Au moins, tu ne cours pas après…

Elle jette la tête en arrière en un rire aigu.

— Au moins tu ne cours pas après Potter!

Cette dernière réplique me fait grincer des dents. Je regarde Pansy le plus froidement possible. C'est tout à fait déplacé.


Enfin, c'est l'heure. J'ai pris une longue douche chaude, placé mes cheveux avec ma minutie habituelle et revêtu, sous ma robe de sorcier, mes plus beaux vêtements (les plus serrés, aussi).

— Enlève ta robe, ordonne Pansy. Je veux voir ce que tu portes.

Je souris.

— Non. Ça risque de me décoiffer.

Pansy ricane et tend malicieusement une main vers ma tête. Je bondis hors de sa portée, très sérieux.

— N'y pense même pas.

La salle commune autour de nous est silencieuse. Les élèves sont assis en petits groupes et discutent ou travaillent calmement, personne ne fait spécialement attention à Pansy et moi. J'aime la discrétion qui règne chez les Serpentards, en interne. Je fais ce que je veux, ici! Cette école est mon domaine, où mon image finement maîtrisée me donne toutes les libertés, incluant celle de sortir ce soir et d'aller rencontrer discrètement un autre garçon.

— Bon, j'y vais.

Pansy fait une grimace, mais je ne lui laisse pas le temps de répondre avant de m'éloigner.

Quelques instants plus tard, j'émerge déjà hors des cachots et monte d'un pas rapide vers le Grand Hall. Je ne peux réprimer un léger tremblement qui se propage dans mes bras. Comment Goldstein va-t-il m'aborder? Comment moi devrais-je l'approcher?

Peu d'élèves errent encore dans le château à cette heure-ci. Je ne croise qu'un préfet qui me lance un regard sombre, mais renonce à me réprimander. Eh oui, je suis respecté à ce point.

Dans les couloirs obscurs, j'ai presque du mal à m'orienter. Mes pas incertains me mènent au quatrième étage, où je dois retrouver Goldstein. Il m'a indiqué une salle au bout d'un couloir, discrète et isolée …

Mais quand j'en ouvre la porte, il n'y est pas.

Je déteste les gens qui ne sont pas à l'heure. C'est la moindre des choses, la ponctualité!

Surtout envers moi, et surtout pour quelque chose de si important!

Je m'assois contre le mur à l'extérieur de la salle de classe pour essayer de calmer mon anticipation. Il va bientôt apparaître, et me surprendre peut-être, s'excuser bien sûr, et il saura sans aucun doute se faire pardonner...!

Mais une demi-heure plus tard, il n'est toujours pas là et la patience commence à me faire défaut. Plus j'attends, plus ma hâte se dissipe. Si Goldstein ne se montre pas dans les prochaines minutes, je sens que je ne vais que l'envoyer promener et aller me coucher. Ah, quelle erreur, c'est qu'un Serdaigle, j'aurais dû savoir qu'il se dégonflerait!

Je me lève pour faire les cent pas, de plus en plus amer. C'est alors qu'un léger bruissement me fait sursauter et je fais volte-face. Une silhouette est dissimulée dans l'ombre d'une colonne, à quelques mètres de moi. Je m'arrête, d'abord pétrifié. On m'espionne?

— Anthony? chuchoté-je.

La figure se fige au son de ma voix. Pendant un instant, ni l'un ni l'autre ne bougeons. Puis soudain je la vois ranger dans sa robe, d'un mouvement vif, ce qui semble être un morceau de parchemin, et elle s'enfuit.

— Hé !

Je me lance sans hésiter à sa poursuite. Si c'est un jeu débile de Goldstein, je ne le trouve vraiment pas drôle. Et si c'est un quelconque deuxième ou troisième année qui m'avait suivi, il va en pâtir!

L'inconnu tourne dans la cage d'escalier et grimpe à l'étage au-dessus. Je le perds de vue un instant, mais le bruit de ses pas me signale sa présence à droite. Je ne lâcherai pas prise. Merlin, il va le regretter.

Je déteste par contre devoir courir alors que je me suis si proprement arrangé! Tu me le paieras, qui que tu sois!

Si c'est vraiment Goldstein, il vient de perdre toute ma considération. J'ai l'impression qu'on a traversé la moitié du château et cette poursuite est de plus en plus ridicule. Essoufflé, je me résous à y mettre terme en sortant ma baguette pour viser au loin.

Impedimenta!

L'éclair rouge manque sa cible – c'était volontaire, bien sûr – mais l'effet est instantané : la silhouette sursaute et s'arrête net, ne voulant évidemment pas recevoir un sort d'un Malfoy.

Je m'approche vivement, en quelques enjambées impétueuses, pour découvrir l'identité de cet impertinent. Je commence à douter qu'il s'agisse d'Anthony Goldstein, surtout quand je constate que l'individu porte des lunettes, et que je remarque ses cheveux foncés emmêlés, et que …

— Potter ?!

Je n'arrive pas à le croire. Potter! POTTER?

— Qu'est-ce que tu fais ici?

Je le toise avec fureur, la baguette tendue vers sa gorge. Pas que je veuille lui faire du mal, mais simplement pour me sentir en contrôle. Je m'avoue… éberlué.

— Toi, qu'est-ce que tu fais dehors la nuit?

Non, finalement je VAIS lui faire mal. Son regard suspicieux et son ton arrogant décuplent ma colère.

— Tu me suivais?

— Pas du tout, s'exclame-t-il.

Je suis hors de moi. Ma soirée est gâchée. Non seulement je n'aurai pas vu Goldstein, mais j'aurai dû subir Potter. Non mais! Et qu'est-ce que c'est que cette idée de m'observer, caché dans la pénombre? Qu'est-ce qu'il me cherche? Il m'effraie!

— Pourquoi tu m'espionnais? lui lancé-je agressivement.

— Et toi, qu'est-ce que tu voulais, la semaine dernière?

Comment ce FOUTU balafré OSE-T-IL reparler de ça MAINTENANT?

Je secoue la tête, plisse les sourcils et dis de mon ton le plus méprisant :

— De quoi tu parles?

— Tu voulais me voir, Malfoy…?

Il semble si calme. Il me regarde. Je le déteste.

— Je voulais que tu ailles te faire voir, nuance.

Potter continue de me scruter de ses détestables yeux verts, sans broncher. J'ai beau prétendre, il me perturbe. Je ne supporte pas qu'il me regarde. Pourquoi était-il là? Pourquoi s'être sauvé comme ça?

Avec effarement, je réalise que le bras tendant ma baguette a perdu de sa raideur et glisse vers le bas. Ce n'est plus menaçant du tout. Je le relève, puis en un serrement de mâchoire, décide de le baisser complètement. C'est ridicule.

Potter me fixe toujours.

C'est vraiment ridicule.

— Bonne nuit, Potter.

Je fais volte-face et m'éloigne d'un pas rageur. Je ne veux pas me troubler davantage, je ne veux plus savoir pourquoi il était là, ni pourquoi il a fui ainsi ; tout en lui m'irrite, ses manières d'être et de faire, sa façon de me regarder… Je ne veux ni savoir ni comprendre quoi que ce soit. Qu'il sache seulement qu'il n'était pas le bienvenu.

Mais puisque tout dans cette horrible soirée doit mal tourner, même l'effet de ma sortie théâtrale est détruit quand je trébuche sur une forme diffuse dans la noirceur.

Le chat de Rusard!

Il ne manquait plus que ça. La bête relâche une longue plainte aiguë et lève ses deux affreux yeux jaunes vers moi.

Je n'en peux plus.

— Bravo, Potter! Maintenant Rusard va débarquer et …

— Chut! me coupe-t-il. Il va t'entendre.

Je retiens l'envie de me jeter sur lui pour le cogner. Tout ça est de SA FAUTE. Et il a le culot de me dire de me taire!

Le chat lance un second miaulement strident sans détourner sa tête bestiale de moi, et j'entends des pas à l'autre bout du couloir. Mon regard croise celui de Potter, qui grimace nerveusement. Mes yeux lui jettent des couteaux. Il est muet, immobile, apparemment à l'affût de nouveaux bruits.

— Viens, me chuchote-t-il.

Silencieusement, on s'engouffre dans un corridor adjacent, puis on descend à l'étage inférieur, nous déplaçant furtivement.

Je le suis peut-être, mais c'est tout à fait à contrecœur. Je ne tiens pas à être attrapé par Rusard, voilà tout. Pour le lui faire savoir, je pouffe bruyamment de dédain. Potter ne semble pas s'en formaliser, l'imbécile.

Ça fait trop bizarre d'aller quelque part avec lui. On ne va pas seulement au même endroit ; on se déplace ensemble.

Quand on se retrouve à côté de la Grande Salle, Potter s'arrête et se tourne vers moi. Pantelants d'avoir couru, nos poitrines se bombent en miroir l'une à l'autre ; pour chuchoter discrètement, Potter reste très près de moi.

— On ferait mieux d'aller se coucher, me sourit-il.

Par ses yeux brillants, son souffle court et notre proximité, je sens son exaltation se reproduire en moi, étrangère et enivrante. Je me braque davantage, prenant même un pas de recul par réflexe et me dégageant de sa chaleur, de son odeur, de sa présence.

Je suis trop furieux pour lui répondre. Je me contente de le fixer en tentant d'éclipser mon malaise et d'invoquer ma rage. Pour qui se prend-il?

— Bonne nuit, Malfoy.

Incrédule, je le suis des yeux alors qu'il s'éloigne, incapable de me calmer. À cause de lui, je n'aurai pas vu Goldstein! Je ne suis pas seulement déçu qu'il ait gâché ma soirée, je m'en sens même humilié!

Et comme s'il m'avait entendu, Potter se retourne alors pour me lancer par-dessus son épaule un regard complice tout à fait inapproprié.

Je vais l'étriper.