Je déteste ses yeux
Chapitre 3
Quel irrespect, quel horrible et inacceptable outrage! Il y a des insultes que je ne puis souffrir : c'en est une.
Incroyable qu'Anthony Goldstein m'ait posé un lapin. À moi. S'il est vraiment gay, comment a-t-il pu résister ne serait-ce qu'à la possibilité de coucher avec Draco Malfoy? Impossible !
Ceci dit, curieusement, et l'étrangeté de cela décuple ma hargne, je ne ressens à l'égard du Serdaigle qu'une petite pointe d'irritation et de dédain. Bon, il me le paiera, et ce par un mur d'indifférence et le fait que je ne lui adresserai plus jamais la parole. Et… oui, aussi, je reste bien déçu de ne pas avoir pu m'envoyer en l'air…
Mais réellement, celui sur qui rejaillit toute ma colère et mon indignation, c'est ce satané Potter. Il a complètement gâché ma soirée. Ses manières me dérangent singulièrement, cette familiarité, cette façon de fourrer son nez dans mes affaires… S'être détestés durant six ans ne te donne pas de statut particulier, ni le moindre droit vis-à-vis moi!
Ah! Je n'en peux plus.
Le lendemain, tout le petit déjeuner, je casse les oreilles de Pansy, à médire de lui et à le maudire ; pour une fois, c'est moi qui parle trop. Je l'exaspère : tant mieux, ça m'encourage à poursuivre. Enfin, quand mes mots sont essoufflés et ma bouche complètement sèche, même si mon courroux ne s'apaise pas, je me referme dans un silence maussade, à contempler la suite des choses.
Et voici toute une suite qui n'agrémentera pas mon humeur : une journée entière de classes partagées avec le Gryffondor et le Serdaigle. Pourquoi ont-ils choisi autant des mêmes ASPIC que moi? Pour m'embêter encore ou quoi ?
Durant Métamorphose en matinée, je nie leur existence et me concentre sur le cours magistral de McGonnagal. Je crois bien sentir deux paires d'yeux quelques fois posés sur moi, mais mon aura doit suffire à les décourager d'approcher, s'ils n'y ont même que songé.
Au repas du midi, profitant de la marée d'élèves dans la Grande Salle, je choisis de me changer les idées en anticipant déjà mes prochaines avenues galantes. Je laisse mon attention planer en parcourant les visages de mes collègues de classe… Je dois repartir à zéro, moi qui croyais enfin avoir trouvé en Goldstein un pair, ou quelque chose comme ça. Maudit Serdaigle.
Pas de temps à perdre! Surtout que ce n'est pas nécessairement évident pour moi d'aller vers un autre garçon. D'abord, je suis prudent avec mon image et mon identité. Et tout le monde n'est pas égal : il y a des gens plus appropriés avec qui je peux socialiser ; d'autres non.
C'est toujours moins risqué qu'avant que mon père ne renonce à son siège au conseil d'administration de l'école, et qu'il aurait eu vent de tout ce que j'aurais entrepris… C'est aussi pour ça que j'en profite cette année, loin de ses yeux, pour m'adonner à mon homosexualité. J'imagine bien que je suis quand même surveillé, peut-être par Snape, ou par un ou deux étudiants parmi Serpentard, mais maintenant que je suis en dernière année, je fais ce que je veux : ces jeunes, ils savent qu'ils sont mieux de ne pas regarder trop longtemps dans ma direction ! À moins que ce soit un joli jeune homme, comme justement celui que je viens d'entrevoir : courts cheveux châtains, mâchoire carrée … - Ah, non! C'est un Poufsouffle, je le connais, un abruti, même pas gay !
Abandonnant ma posture droite et relâchant l'inclinaison gracieuse que j'avais donnée à mon cou en pointant le menton vers le haut, je me laisse retomber sur mon siège, défait. Je ne trouverai personne d'intéressant dans ce château, c'est accablant.
Puis je réalise par inadvertance qu'une autre paire d'yeux est scotchée sur moi : deux grands gouffres verts, au loin, brillant comme des astres depuis chez les Gryffondors.
Je sursaute et renverse brusquement la tête, avant de rapporter ma vue à Potter, comme dans un réflexe irrépressible, et d'à nouveau constater qu'il m'observe. Glacé d'une sensation chatouillante et inconfortable, je me tourne de l'autre bord, feignant de m'intéresser à la conversation de mes voisins.
— Mais arrête de remuer ! lance Pansy à mes côtés en me fronçant les sourcils.
Je me dérobe timidement, à la fois mal à l'aise, et piqué d'une envie de répliquer férocement à mon amie.
Je me cacherais sous la table, ou quitterais la Grande Salle ; non, j'irais bien lui jeter un sort, à Potter, ici et maintenant, direct dans le front! Je le crierais haut et fort, je ne sais pas lequel, mais ça lui ferait du tort, ça lui ferait regretter, ça lui ferait se fermer la bouche et surtout se fermer les yeux pour ne plus me regarder!
Et j'utiliserais la même formule sur Goldstein, tiens, et puis sur Pansy tant qu'à y être, et alors peut-être trouverais-je enfin la paix.
Mon souhait de lancer un sort sur Potter est presque exaucé lorsqu'on atterrit une demi-heure plus tard en cours de sortilèges.
Bon, ce ne sera pas une scène sanglante où je lui hurle un maléfice dans un accès de rage : au contraire, on se retrouve à pratiquer silencieusement des sorts informulés.
— Et quoi de mieux, déclare Flitwick, pour mettre à l'épreuve l'articulation muette du sortilège d'Attraction, que de le lancer en miroir à un confrère, sur une même cible. Rappelez-vous : Accio, suivi du nom de l'objet, mais ne prononcez ni l'un ni l'autre!
Voyant sans doute l'air que doivent prendre plusieurs d'entre nous, il se ravise :
— Nous ne parlons pas de duel ici! Seulement d'être chacun le contrepoids d'un autre. Allez, placez-vous face à face, et commencez à vous exercer.
Un brouhaha s'ensuit alors que tout le monde choisit un partenaire. Dans mon empressement d'échapper à Goldstein qui m'avait repéré – ouste, insolent ! –, je me pousse au fond de la salle de classe, et devinez qui me talonne et se range devant moi en souriant avec défi.
— Pratique avec quelqu'un de ton niveau, Potter, je n'ai pas de temps pour te donner la leçon.
Ça sonne faux même à mes oreilles : le Gryffondor est doué en sortilèges. De toute façon, c'est trop tard, nos collègues sont tous en position et leurs baguettes tendues commencent à danser silencieusement, attirant divers accessoires : bouquins, plumes, parchemins…
Vais-je vraiment devoir m'exercer avec lui?
— On fait avec quoi? demande Potter, ignorant mon commentaire.
Je cherche autour de nous en grimaçant. Peu importe, rendus là. J'évite de le regarder directement.
Il finit par proposer un simple livre de théorie ; pas bien original, Potter! Tant qu'à le faire, on aurait pu y mettre un peu de piquant en se disputant un objet plus personnel? Je m'interpose cependant pour utiliser son manuel plutôt que le mien, apercevant Granger et son homologue (le Gryffondor irlandais) déchirer en deux la feuille de papier qu'ils conjuraient en plein air.
Je ricane ironiquement. Pas sûr que ce soit l'effet recherché, Granger! Minable !
Face à face avec Potter, nous assumons station, moi bien droit, lui prenant appui sur sa jambe gauche légèrement fléchie, et tendons mutuellement nos baguettes vers son bouquin de sortilèges déposé au sol, à mi-chemin entre nous deux. En toute apparence et en honnête réalité, on se pointe l'un l'autre, mis réciproquement en joue.
Je pourrais bien profiter du couvert pour formuler discrètement un enchantement tout autre et vachement l'ensorceler, mais je décide de jouer franc jeu, avec élégance. Je ne vais que le vaincre. Démontrer ma supériorité comme sorcier lui servira de rappel de ne pas se frotter à moi.
Je soutiens le perçant regard émeraude encore une seconde, puis deux, puis trois, et en un clignement d'yeux, mon attention saute sur le livre, et sans avertir mon opposant, j'Accio l'objet d'un mouvement précis du poignet.
L'ouvrage s'envole, son soubresaut faisant s'ouvrir la couverture en virevoltant, les pages battant bruyamment. Dans la même fraction de seconde, Potter a répondu, projetant sans un son le sort identique ; le bouquin s'immobilise dans les airs, tiré de part et d'autre.
Ce n'est pas un duel, a dit Flitwick. Tu parles!
Toute mon attention est concentrée à me maintenir la formule et son intention en tête, tandis que je sens le conflit avec l'énergie magique de Potter, un concours de puissances qui semblent agir à forces égales.
Pas comme ces gauches, nous préservons l'intégrité de notre cible, qui, intacte, oscille entre nous deux.
Est-ce que c'est parce que nous sommes Draco Malfoy et Harry Potter, avec tout ce bagage de rivalité entre nous? Ou parce que notre démonstration est particulière dans sa durée et l'égalité de notre force? Nous tenons bon longtemps, trop longtemps, et bientôt j'ai conscience que le reste de nos camarades de classe ont tracé un demi-cercle autour de nous pour assister à l'affront, au découragement du professeur qui les somme de se remettre au travail.
La chaleur monte. La magie m'enivre : la mienne, mais la sienne aussi. Il est tenace!
La sueur perle sur mon front et je dois repousser une mèche de cheveux qui m'a glissé sur un œil ; sans le regarder, je devine Potter dans un état similaire, sa concentration aiguisée, son effort contracté et engagé.
Comme c'est ridicule! Avec un tel public, nous devrions combattre réellement, de Stupefix et Expelliarmus bien sentis!
Alors qu'il tient bon, ma colère encore fraîche bouillonne en moi, et soudain je lâche prise.
Ce n'est pas parce que l'exercice était devenu trop intense pour moi !
J'ai seulement découvert que j'avais encore plus envie de le voir blessé que de gagner.
Ma magie s'évanouissant, le bouquin est catapulté promptement dans la direction de Potter. Comme escompté, il va le recevoir en pleine figure : un bel oeil au beurre noir, de quoi donner un saillant cadre bleuté à ses horribles yeux verts!
Mais le Gryffondor est vif : avant d'être heurté, il invoque un sortilège d'expulsion, et l'ouvrage revole de travers, passant à deux cheveux de heurter Weasley, qui crie de surprise comme un gamin.
Je toise Potter, étonné de son réflexe, mais étrangement satisfait. Il se prouve habile, et de plus est, il a lancé ce deuxième sortilège non verbalement aussi : il n'aurait jamais eu le temps de prononcer la formule avant d'être assommé par le livre fonçant sur lui.
Alors que les exclamations des autres nous engouffrent, je remarque Goldstein qui me dévisage les sourcils levés ; je m'efforce de ne pas lui porter d'attention spécifique et passe mon chemin pour aller travailler avec quelqu'un d'autre – n'importe qui d'autre qu'eux deux !
Et rapidement, nous sommes remis à la pratique, et je ne reparle plus à Potter, je ne le regarde plus ; je ne sais pas ce qu'il pense ou s'il a compris que j'ai fait exprès de lâcher prise ; je m'en fous et je ne veux plus avoir affaire à lui.
J'en ai marre.
De quoi me soupçonne-t-il? De quoi m'accuse-t-il?
Ce Gryffondor doit se trouver d'autres occupations que de me surveiller. Est-il au courant de phénomènes que j'ignore? S'il s'est pris un quelconque coup de magie noire, je n'y suis pour rien, promis. Alors qu'il me laisse tranquille!
Pourquoi m'accabler ainsi, sinon ?
Ce n'est pas comme si j'avais jamais tendu la main, ou fait quelque pas de rapprochement. On n'est pas amis, on est… ennemis, au mieux ; au fond, on n'est rien du tout.
Reste que notre collision en Sortilèges était intense. Je n'aurais jamais cru autant lutter avec un simple Accio.
Je me refigure la scène. Je le vois, lui, penché vers l'avant, ses épaules larges inclinées légèrement de biais, son bras levé, l'angle grave de son coude, le creux de son aisselle apparent.
Je le vois, les lèvres plissées, une énergie grandissante, enivrante, masculine.
Insupportable.
Il serre le poing puis le relaxe, celui de sa main non dominante qui ne tient pas sa baguette, étrangement invitante une fois ouverte.
Ses épaules se soulèvent, il tient bon, il vibre.
…
Mais qu'est-ce que je raconte?
Je ne le vois pas - je ne regardais que l'objet qu'on se disputait. Je ne lui ai pas accordé le moindre coup d'oeil. C'est mon imagination - je ne vais quand même pas glorifier en le concevant ce dont avait l'air Potter?
Il devait paraître misérable, rouge d'effort, sa cicatrice saillante et vulgaire, ses yeux verts dépités.
Moi, j'étais beau. J'étais parfait. Maître de la scène, un sourire léger, satisfait et complaisant sur un visage détaché. Frimeur? Peu importe. Je ne vais pas m'excuser d'être comme je suis.
Goldstein, si je l'intéresse toujours, devait être saisi de me voir ainsi. Ça m'allume de me sentir désirable. Mais pour lui, j'ai dérivé hors de portée : il a eu sa chance.
Allez, où est ma ruse pour arriver à mes fins? Je veux goûter à un garçon. Mater dans les vestiaires, c'est assez, je n'en peux plus : je veux mieux. Les vestiaires, si seulement…! Ce qui se passe y reste, mais justement, il ne s'y passe rien pour moi.
Foutu Potter.
Pourvu qu'il ne vienne pas foutre en l'air aussi mon prochain rencard. J'ai presque l'impression que je ne peux pas lui échapper… l'enfoiré.
Peut-être devrai-je éventuellement lui faire face, réalisé-je, et pas qu'avec un Accio. Mais qu'il soit sur ses gardes, parce que quand je m'en prendrai à lui, il va y goûter, et ce ne sera pas qu'un bouquin en pleine tronche.
