Chapitre 4

— Voilà ce qui s'est passé. Ça faisait un moment que cet idiot de Potter faisait mine d'avoir aperçu le Vif d'Or et qu'il me provoquait avec des feintes ridicules. Mais je ne suis pas dupe et je l'ignorais. Et puis c'est moi qui ai vraiment vu le Vif d'Or le premier, alors je me suis lancé à sa poursuite. Potter m'a suivi, et grâce à sa saleté d'Éclair de Feu, il l'a atteint avant moi. C'était injuste. Alors je l'ai poussé de son balai.

Tous les yeux de mon public d'élèves de 2e, braqués sur moi, s'agrandissent de stupéfaction et ils me dévisagent avec incrédulité.

— Waaah!

— Alors c'est vrai! Tu l'as vraiment poussé!

— Il paraît qu'ils ont dû le ranimer! Tu l'as presque tué!

J'affiche mon plus beau sourire affecté et hoche la tête.

— Oui. Je me devais de lui régler son compte.

— Ça alors…

Satisfait de moi-même, je m'éloigne fièrement sans en ajouter davantage, savourant les regards ébahis qui m'accompagnent. Pansy trottine à mes côtés, étalant un petit air suffisant et m'avisant d'un geste un groupe de Gryffondors qui chuchotent en louchant dans notre direction. Je suis ravi.

Même si bon, en réalité, ce n'est pas tout à fait de cette manière que la fin du match s'est déroulée.

— Hé! fait Millicent Bulstrode en se joignant à nous.

Sans préambule, notre camarade se lance dans des médisances à propos d'une fille de Poufsouffle que je ne connais pas. Pansy a tôt fait d'y prendre part aussi, et je les laisse me devancer de quelques pas, pensif.

Ni Pansy, ni Millicent, me dis-je, ne savent que je ne n'ai pas vraiment poussé Potter de son balai.

Ce qui est précisément arrivé demeure en fait plutôt vague dans ma tête. J'avais vu le Vif d'Or avant lui, ça j'en suis sûr, parce qu'au moment où il est apparu, c'est moi que Potter observait, et non le terrain. En fait, de tout le match, il donnait plus l'impression de me suivre que de chercher sérieusement le Vif. Je crois que je ne l'avais jamais autant détesté que durant ces instants! Tout pour m'irriter.

Enfin bref. J'ai aperçu le Vif, il a suivi mon regard. On s'est tous les deux précipités à sa chasse, et grâce à l'avantage de son maudit balai, il l'a atteint avant moi. Je l'ai vu, en continuant de filer vers lui, saisir la petite balle ailée et la brandir au-dessus de sa tête en souriant comme un imbécile.

Puis lorsque je l'ai rejoint, il a eu le culot de me lancer un « Désolé! » en prenant un air contrit. J'allais l'insulter quand un cognard a foncé sur nous. J'ai bien sûr tenté de l'éviter, en un réflexe, et ce faisant j'ai heurté Potter au passage.

Pour être clair : mon intention n'a jamais été de le protéger en le poussant hors de la trajectoire du cognard. Jamais.

Mon geste a plutôt eu l'effet contraire : pris de surprise, l'idiot a lâché le manche de son balai et a chuté jusqu'au sol. Je l'ai regardé tomber du haut du ciel, d'abord stupéfait, puis horrifié (mais pas longtemps), et enfin hilare. J'ai entendu les spectateurs qui retenaient leur souffle ; j'ai vu ses coéquipiers s'élancer pour essayer de le rattraper, je les ai vus faillir et j'ai vu Potter s'écraser.

Puis je suis allé me poser à l'extrémité du terrain et, tout à fait détaché, je me suis rendu aux vestiaires pour me changer. Les professeurs m'ont interpellé, bien sûr; je leur ai expliqué ce qui s'était passé et ils m'ont laissé aller. L'arbitre en était témoin, de toute façon. C'est seulement lorsque le reste de l'équipe est venue me féliciter d'avoir vengé notre défaite que j'ai réalisé combien cet accident pouvait être interprété autrement, vu de loin. J'avais eu l'air de pousser Potter de son balai! Ça m'a plu et j'ai décidé d'encourager les rumeurs. Un peu de révisionnisme historique n'a jamais fait de tort à personne.

— Et tu sais ce qu'elle m'a dit ? conclut Millicent d'une voix stridente. "Moi au moins j'ai un copain!" Mais devine avec qui elle sort? Vincent Pummel!

Je reste silencieux et replace le col de ma robe avec désintérêt pendant que les filles se tordent de rire au milieu du couloir. Notre prochain cours n'est que dans un quart d'heure, et je cherchais justement du temps libre pour passer à l'infirmerie voir Urquhart… Lui aussi a été blessé durant le match, un peu avant qu'on perde. J'ai peu d'affinité avec lui d'ordinaire, mais pour son titre de capitaine, j'ai terriblement hâte de lui raconter comment j'ai sauvé l'honneur de notre équipe!

— Je te rejoins plus tard, lancé-je à l'adresse de Pansy, qui rit toujours et ne m'entend pas.

Je fais demi-tour et descends les escaliers d'un pas rapide. À mi-chemin, je croise par hasard la plus jeune Weasley, qui m'offre une mimique dégoûtée. Ça lui donne un air grossier qui l'enlaidit ; je lui souris avec classe et poursuis mon chemin.

Sans autre rencontre notable (sans vouloir dire que j'ai une quelconque considération pour Weasley), j'atteins l'infirmerie. Je n'aperçois la damnée infirmière nulle part. C'est aussi bien, je la déteste.

J'ai horreur de ce lieu en lui-même, en fait. C'est qu'il respire la maladie, et ça me met mal à l'aise. La faiblesse, les maux du corps ou de l'esprit…

Je repère immédiatement Urquhart, qui repose étendu sur le dos dans un lit au mur de gauche. Je n'arrive pas à déterminer s'il dort. Il a intérêt à être éveillé, je viens de descendre quatre paliers d'escaliers rien que pour lui!

D'un coup d'œil circulaire, je constate qu'un seul autre des lits est utilisé. Les rideaux camouflent son occupant, mais je n'ai pas besoin de vérifier pour savoir de qui il s'agit. Foutu Potter. Étrangement, je n'avais pas pensé qu'il serait là lui aussi. C'était évident pourtant. Ça m'embête, et ça me frustre d'être embêté pour ça.

— Hé Malfoy! me lance Urquhart.

Je sursaute. Il ne dort pas. Super.

— Tu es le premier qui vient me voir! dit-il tandis que je m'approche. J'ai entendu Pomfresh empêcher Daphné d'entrer tout à l'heure.

Daphné est sa petite amie. C'est une sang pur, je l'aime bien.

— Et sous prétexte que j'étais trop faible! Est-ce que j'ai l'air faible?

Même regard buté et un peu stupide que d'habitude : Urquhart semble en pleine forme. De toute manière, je m'en fous, de sa forme. Je suis là pour me vanter.

— Alors, qu'est-ce qui s'est passé? me demande-t-il. On a gagné? L'autre vieille sorcière n'a rien voulu me dire… Elle me hait.

Il renifle avec mépris. Je ne pense pas que ce soit personnel et l'infirmière doit seulement avoir ses réserves quant au Quidditch et les blessures sportives, mais c'est inutile de le préciser à Urquhart, il se fâcherait.

Je suis tout de même agacé : je ne m'attendais pas à devoir moi-même lui apprendre notre défaite. Je m'imaginais plutôt arriver en vainqueur pour lui présenter l'exploit de ma vengeance …

— Non, bafouillé-je. On a perdu. Enfin, évidemment, sans toi…

Urquhart me regarde avec consternation. J'oublie souvent que certaines personnes sont indifférentes à mes flatteries.

— Sans moi! Tu n'as pas besoin de moi pour attraper le Vif d'Or! Ne me dis que c'est encore Potter qui … Argh! Alors Gryffondor a encore gagné!

Il se met dans tous ses états, je tressaille un peu. Vaut mieux immédiatement lui apprendre la bonne nouvelle.

— Justement, à propos de Potter …

Je me fais interrompre dans mon annonce triomphale par un Urquhart hilare.

— Haha, oui, je l'ai vu!

D'un geste, il pointe le second lit occupé, à l'autre extrémité de la pièce, que j'avais identifié comme appartenant à Potter.

— Il est pas mal amoché! Qu'est-ce qui lui est arrivé? Et puis comment ça se fait qu'il soit blessé, si on a perdu? J'avais imaginé que c'était durant le match.

Souriant et savourant déjà ma gloire, j'ouvre la bouche pour lui faire témoignage de ce qui s'est passé (enfin, de ce que tout le monde croit), mais une pensée m'effleure soudain et les mots meurent sur mes lèvres.

Je fronce les sourcils.

— Est-ce qu'il est inconscient? demandé-je prudemment à Urquhart.

— Quoi? Potter? J'en sais rien, sûrement. Qu'est-ce que ça fiche?

Mon corps se tend d'un coup. Si Potter m'entend, je ne peux pas raconter que je l'ai poussé de son balai alors que ce n'est pas le cas!

— Malfoy?

Urquhart a l'air perplexe.

— Euh…

Je ne sais pas quoi dire. Je jette un regard nerveux aux rideaux fermés du lit de Potter. Il pourrait très bien être éveillé et nous écouter. Je voulais que le capitaine de l'équipe soit fier de moi, mais voilà que j'hésite à lui raconter mon coup, parce que si Potter m'entend, il saura que je mens ou il croira que je l'ai poussé volontairement!

Eh, mais qu'est-ce que ça peut faire, qu'il croit que je l'ai poussé volontairement ?!

Je m'en fous!

... Si seulement. En vrai, ça plombe tout mon acte.

Je ne suis pas capable de me raisonner.

— Draco ?

J'hausse les épaules.

— Euh. Oui. Je sais pas trop. Je sais pas ce qui est arrivé à Potter.

J'ai parlé d'une voix faible et craintive qui ne me ressemble pas. Comme si je ne voulais pas être entendu par Potter? Je réalise que j'ai très chaud.

— Je vais y aller, dis-je.

Urquhart hausse les épaules.

— Dis à Daphné de venir.

— Bien sûr.

Sans attendre, et sans dernier regard pour Urquhart ou le lit de Potter, je quitte l'infirmerie d'un pas précipité.


Je suis incapable de donner le moindre sens à ma réaction. Il m'a fallu m'isoler dans mon dortoir pour me ressaisir, et je ressasse sans cesse mes émotions sans comprendre comment elles ont pu changer si brusquement.

Et puis d'abord, comment la simple personne de Potter a-t-elle pu prendre autant d'importance dans ma tête en si peu de temps? Je viens de réaliser combien il occupe mes pensées, sans que j'ose me le faire remarquer, depuis qu'il m'a suivi durant la nuit, depuis que je sens son regard sur moi si souvent…

Bien sûr, je ne lui ai certainement pas pardonné d'avoir gâché ma soirée avec Goldstein. Mais… C'est au-delà de ça? Ça n'aurait pas dû me déranger, qu'il puisse m'entendre ou pas. En fait, ça ne me dérange pas. C'est seulement que ... que ...

Argh!

Je secoue la tête. Je n'ai même pas envie de faire appel à ma mauvaise foi habituelle.

Merlin, Potter, tu m'énerves!

Mais c'est n'importe quoi! J'ai commencé par faire l'erreur de tenter de lui parler, pour des raisons qui me restent obscures. Parce que ça a changé entre nous. Parce que … je ne sais pas. Je me tais, je ne veux même pas entrevoir ce que ça peut signifier. Il m'énerve tellement ! Il se met dans mon chemin avec des intentions douteuses, lui qui m'espionne dans mon temps libre, qui me surveille durant le match sans arrêt ; match qui se conclut par moi qui l'envoie à l'infirmerie sans même le vouloir…

Je ne souhaitais pas vraiment le blesser, malgré mes pensées formulées à quelques reprises dernièrement. Mais qui me croirait ?

En tout cas, au moins, dans cet état, je n'ai plus affaire à lui.

Je me demande quand même s'il est aussi blessé qu'Urquhart l'a laissé entendre.

Et dire que ça m'empêche de m'autopromouvoir devant mon capitaine!

Je dois être souffrant. Zut, j'ai vraiment horreur de maladie. Je suis peut-être seulement fatigué. Oui, ça doit être ça, je dors très mal ces temps-ci. Ces cauchemars terrifiants remplis de monstres aux yeux verts…

C'est aberrant.


Mais voilà. Ça a été plus fort que moi. Malgré toute ma bonne volonté et mon énorme respect de moi-même, je me trouve en ce moment devant Potter, à l'observer pendant qu'il dort.

Et ça fait au moins dix minutes que je suis ainsi, c'est pas peu dire.

Merlin, c'est affreux.

Quand j'ai réussi à faire fi de mon trouble absurde, je suis revenu à l'infirmerie pour pouvoir tirer la gloire qui m'est due en racontant tout à Urquhart. Que Potter aille au diable.

Mais voilà qu'entre-temps Urquhart avait décidé de piquer une sieste. J'ai failli crier en le découvrant ainsi. Ah! Tout pour me contrarier. J'ai hésité à le secouer, mais vite renoncé à l'idée. S'il a une tête de cochon au quotidien, je n'ose pas imaginer comment il est au réveil.

Puis malheur de malheur, mon regard s'est posé sur les rideaux tirés autour du lit de Potter. J'étais perdu.

Je me suis prétexté vouloir vérifier s'il était aussi blessé qu'Urquhart le prétendait et me suis approché. Je voulais aussi enfin en avoir le cœur net et savoir s'il était inconscient ou pas.

Il l'était.

J'ai retenu mon souffle en dégageant les rideaux. Je l'ai trouvé sur le dos, immobile, étendu sous un drap blanc le couvrant jusqu'aux épaules. Son visage ne porte aucune marque. Au moins, je ne l'ai pas défiguré.

Je secoue la tête et essaie de reprendre mes esprits, mais je ne peux détacher mon regard de sa silhouette allongée.

Il a l'air serein. Ses cheveux ne semblent pas si emmêlés qu'à l'habitude et tombent sur son front, dissimulant presque entièrement sa cicatrice. Ses lèvres étonnamment pâles sont légèrement entrouvertes, et je devine son souffle régulier qui les traverse. Je me penche doucement vers lui, comme pour l'entendre respirer.

Son arrogance en moins, il ne me paraît plus si hostile. À le voir si calme, j'ai la désagréable sensation de me trouver là où je ne devrais pas. Ça ne fait qu'amplifier mon trouble qui est né quand j'étais avec Urquhart. Et je suis conscient qu'en étant ici, je ne fais que l'encourager, et que sombrer.

J'observe presque honteusement ses traits réguliers et ne peux que sourire de combien il est masculin. Je remarque le début de barbe inévitablement apparente après deux jours endormi. Ça me surprend un peu : je n'avais jamais cessé de me le figurer imberbe. Potter doit se raser minutieusement en tout temps. Comme moi.

En fait, moi, je n'aime pas trop le poil. Enfin, le mien.

Sur Potter, ça me va.

Réalisant avec horreur quel train prennent mes pensées, je jette un coup d'oeil alarmé à l'infirmerie toujours déserte pour m'assurer que personne ne m'a vu au chevet de Potter, puis je reviens précipitamment au lit d'Urquhart. Je pose mon regard sur sa forme avachie.

Qu'il est laid!

Énervé, je sors de l'infirmerie en me maudissant d'y avoir mis les pieds.


Je suis quand même retourné le voir. Plus d'une fois. C'était plus fort que moi. Son image tranquille m'est restée en tête et je ne pouvais m'empêcher, quand je fermais les paupières, de le revoir si vulnérable. J'ai de la chance qu'Urquhart soit là pour me servir de prétexte, et qu'il soit placé sous sortilèges qui l'abrutissent complètement. Pomfresh lui a trouvé des problèmes supplémentaires à guérir, apparemment. De toute façon, c'est le genre de mec qui se retrouve à l'infirmerie à chaque match de Quidditch, il a l'habitude. Un peu comme Potter, au fond…

Je scrute le visage de Potter. On dirait qu'il n'a pas bougé depuis la dernière fois. J'ai envie de le toucher.

De passer une main dans ses cheveux.

Mais se réveillerait-il alors?

Quand se réveillera-t-il seulement?

Dire que tout le monde croit que c'est de ma faute s'il est là.

Et s'il y avait laissé sa peau? Quelle fin tragique pour le sauveur du monde de la magie. Je n'ai jamais voulu y croire, mais je n'aurais jamais eu non plus l'ambition de l'anéantir moi-même. On est en septième année ; honnêtement, je croyais que les choses tourneraient mal bien avant la fin de notre passage à Poudlard. Les rumeurs de guerre à venir… Mais, non, rien. A priori, Potter, tout comme moi, est jusqu'ici un sorcier ordinaire.

Mais… au cas où. Potter, ce serait sans doute mieux que tu ne crèves pas ici et maintenant, ne serait-ce que pour les sorciers qui croient en toi.

(Pas moi.)

Un peu malgré moi, j'ai essayé de me renseigner sur son état auprès de l'infirmière (j'admets ne plus la détester), ainsi qu'en écoutant les conversations des Gryffondors quand j'ai cours avec eux. Sans succès. J'ignore quand il se remettra.

Je ne me sens pas coupable. Je suis peut-être responsable de ses blessures, mais ce n'était pas prémédité. Et de toute manière, malgré tout, il le méritait.

Toutefois, je me plais à l'observer ainsi, endormi, et surtout en silence ; à me délecter du sentiment d'interdit qui m'envahit chaque fois que mes yeux se posent sur son visage. Peut-être que je ne le déteste pas autant que je le croyais.

Potter fait soudain un mouvement dans son sommeil qui me fait sursauter et reculer de deux pas. Il grogne un moment en secouant la tête, agité, puis son corps s'affaisse de retour et sa respiration reprend un rythme régulier.

Le cœur battant, je le considère avec crainte. Puis une fois certain qu'il est toujours profondément endormi, je m'approche à nouveau tranquillement de son lit et pose ma main sur son front chaud. Nonchalamment, je déplace ses mèches de cheveux pour découvrir sa cicatrice, dont je trace la forme du bout du doigt.

Non. Réflexion faite, je le déteste toujours, décidé-je en laissant ma main glisser le long de sa joue jusqu'à son menton.

Sa barbe pique. Un frisson me parcourt l'échine.

Je le déteste, mais je ne peux nier plus longtemps qu'il me plaît terriblement.