Chapitre 5
J'ai pensé à Potter toute la journée.
J'ai désiré Potter toute la journée.
C'est indécent.
Je veux le voir. Je dois le voir.
Ces pulsions qui me tourmentent expliquent bien des choses quant à mes perplexes actions et réflexions des derniers temps. Merlin !
J'ai quitté la Grande Salle au milieu du repas et suis descendu à l'infirmerie en suivant un chemin qui commence à m'être très familier. Avant de partir, j'ai marmonné à Pansy que j'allais rendre visite à Urquhart. Elle a rigolé, mais je n'y ai pas fait attention. Se douterait-elle de ma fascination pour Potter? Je ne crois pas, mais tant pis.
Qu'elle pense ce qu'elle veut. Moi je ne pense qu'à Potter.
J'ai croisé l'infirmière en arrivant à son étage. Elle m'a salué d'un sourire et a poursuivi son chemin sans commentaire. Elle me fait confiance, maintenant, après m'avoir vu, moi Serpendard, aller et venir pendant plusieurs jours au chevet de lui Gryffondor. Elle doit bien se marrer, au fond. Mais dans l'état où je suis, ça me laisse de marbre.
Je ne sais pas ce que je vais faire. Je suis tellement… disons-le franchement. Obsédé par lui. Et excité. C'est terrible.
Hum. Je pourrais en profiter pendant qu'il est inconscient pour –
Non. J'arrête le fil de mes idées. Je dois me raisonner. Je ne veux que le voir. Caresser sa joue à nouveau. J'en sais rien. Je verrai quand il sera devant moi.
Sans plus attendre, je pousse la porte de l'infirmerie et me précipite sans retenue vers le lit de Potter.
C'est alors que je réalise que, contrairement aux fois précédentes où je suis venu à l'infirmerie, il y a d'autres visiteurs. Granger et Weasley sont au chevet de Potter et ils me considèrent avec effarement.
Granger et Weasley.
Granger assise sur le rebord du lit et tenant dans sa main le bras de Potter toujours inconscient, et Weasley debout derrière elle, exactement à l'endroit où je me poste habituellement.
MAIS QU'EST-CE QU'ILS FONT LÀ?
Je n'ai même pas le temps de ressentir quoi que ce soit. Automatiquement, mon corps réagit et mon esprit se ferme. Je me dresse bien droit, dissipe mon énervement, calme mes traits et leur jette un coup d'œil méprisant.
Je lance même un petit rire provocateur. Quel contrôle! Je m'adore.
— Qu'est-ce que tu fais ici, Malfoy? fait Weasley, agressif comme toujours.
Sans lui répondre, je me dirige d'un pas posé vers le lit à baldaquin d'Urquhart, dont les rideaux sont tirés. J'entends Granger marmonner quelque chose, mais n'y porte pas intérêt. Je ne me laisse toujours rien ressentir, ni même penser à la déception de ne pas pouvoir voir Potter ou à la déchéance de me retrouver face à ses amis. Ces deux intrus n'y discerneront rien. Je suis le maître des apparences.
Je tire d'un geste sec les rideaux du lit d'Urquhart, priant pour qu'il ne soit pas endormi – pour réaliser avec épouvante qu'il n'est plus là.
PLUS LÀ.
MERLIN.
Immobile, l'horreur de la situation me tombe sur les épaules et je dois réfréner un tremblement. Je ne bouge pas, sachant que de me retourner signifie affronter les regards de Granger et Weasley, qui doivent déjà soupçonner quelque chose, Gryffondors fâcheux qu'ils sont.
Et puis que diable! Ça me passe par-dessus la tête, ce qu'ils peuvent penser de moi! C'est incroyable que je me laisse abattre pour si peu! Je suis Draco Malfoy!
Fulminant, je fais volte-face et me dirige prestement vers la porte de l'infirmerie. Du coin de l'œil, je devine Granger et Weasley qui m'observent aller. Je les hais.
Mais alors que j'accède à la sortie, il me monte un pesant besoin de me justifier. Oh, ce n'est tellement pas honnête de la part d'Urquhart d'avoir eu congé aujourd'hui sans me prévenir! De quoi ai-je l'air?
Je me retourne vers les Gryffondors.
— Je croyais qu'Urquhart serait là, dis-je d'un ton défiant.
Granger jette un regard sceptique à Weasley qui continue de me fixer, lui aussi perplexe, mais ils ne répondent rien.
— Notre capitaine, précisé-je.
— Et alors? fait le roux.
Je hausse les épaules.
— Il n'est plus là, expliqué-je.
La honte s'abat d'un coup sur ma petite personne. Mais QU'EST-CE QUE je suis en train de FAIRE?
Mes yeux se posent sur la silhouette de Potter. Je le regarde deux ou trois secondes, puis vivement je tourne les talons et quitte l'infirmerie en courant presque.
Le pire, c'est qu'en sortant, j'ai croisé la sœur Weasley, que je méprise chaque fois comme au premier jour. Elle n'a rien dit ; malgré tout, c'était l'irritant de trop : comme une douche froide, ça m'a inhibé. Je ne peux pas continuer ce petit jeu avec moi-même. Il faut mettre mes priorités en ordre, ma réputation, mon succès, ma réussite devant. Comment me changer les idées ? Pour tout oublier, je veux me lancer dans un devoir de Snape ou de McGonagall, et je serai si perfectionniste dans mon échappée que j'aurai la meilleure note de la classe, meilleure que cette satanée Granger qui a pris ma place au chevet de Potter.
— Alors, tu étais où?
Je hausse les épaules.
— Parti me promener.
Pansy sourit malicieusement et s'approche de moi. Elle est tellement sournoise. J'ai l'ego blessé, et je rumine ma mauvaise humeur.
— Où? insiste-t-elle.
— Un peu partout.
Voici ce que je fais : laisser planer le mystère sur moi-même. Pansy ne sait rien, je sais être discret et ne rien laisser paraître. Comment pourrait-elle avoir la moindre idée de mon infatuation? Mon amour propre est préservé.
— Tu es passé par l'infirmerie ?
Je détourne le regard. Sa voix ne permet aucun doute: elle sait !
Comment est-ce possible?
Nonnnnn.
Aurait-elle compris pourquoi j'allais à l'infirmerie, à la longue? Quelques fois, elle m'a fait de véritables scènes de théâtre, une belle caricature de chantage affectif, alors que je la délaissais, « la pauvre », pour « voir Urquhart ».
À y repenser, elle m'avait d'ailleurs fait le même coup avant mon rencard avec Goldstein… Ah, quelle plaie.
Allons, tentons un air détaché. Et commençons ce parchemin de l'évasion. Mais à moins de prendre les jambes à mon cou et littéralement me sauver, je ne lui échapperai pas :
— Allez, raconte !
Silence de ma part. L'art de la fuite : ma véhémence à nier ne serait qu'un aveu, donc je me tais. Je t'emmerde, Pansy.
Il y a un instant de pause tendue – enfin, que je juge tendue. Pansy, elle, a l'air de bien s'amuser. Elle s'approche encore de moi, semble hésiter une seconde, puis se lance en souriant de plus belle :
— Il était beau ce soir ?
Mon regard furtif s'arrête d'un seul coup. Je ne bouge plus. On dirait que mon sang même s'est glacé dans mes veines au moment de l'évoquer ouvertement, pour la première fois. Elle a bien choisi son jour! Je ne pourrai jamais échapper à mes pensées, surtout pas si Pansy me les entretient!
Et quelle idée, de poser des questions pareilles. C'est évident qu'il était beau. J'aime mieux ne pas répondre.
— Draco, dis-moi, est-ce que tu es amoureux de lui?
Pansy s'est levée et se tient très près de moi, ses yeux insidieux ne lâchant pas les miens. Je la dévisage un moment.
— Non, pas du tout.
Elle n'a pas l'air de me croire. Je lui en veux, vraiment. Quelle indiscrétion! D'un mouvement d'épaule, je m'éloigne d'elle. Mais elle n'abandonne pas, elle attend.
Je cède.
— Ne me parle surtout pas d'amour, grogné-je avec dépit. Mais... il est mignon dans son genre. Même si c'est Potter.
Voilà. J'ai avoué. Tu as eu ce que tu voulais. T'es qu'une vicieuse qui vient de balayer ce qui me restait de respect de moi-même. Laisse-moi tranquille maintenant.
Pansy hurle de rire. Je regarde autour, alerté, mais les autres élèves sont heureusement habitués à ses éclats et n'y réagissent plus.
— Quoi, tu parlais de Potter? s'exclame-t-elle en continuant de pouffer. Ça, c'est la meilleure ! Je croyais que tu allais voir Urquhart!
Interdit, et sentant mes joues s'empourprer furieusement et honteusement, je la considère avec ressentiment. Pansy soupire, donnant un spectacle de son hilarité, bien que je reste pas mal convaincu qu'elle savait très bien qui j'allais vraiment visiter. Merlin. Mais quelle manière de m'achever!
— Alors, Potter… muse-t-elle, la voix au moins décemment basse.
Ça me fait tout drôle de l'avoir admis à voix haute. C'est différent que quand ce n'était que dans ma tête. Mes sentiments sont mêlés : Potter est devenu comme une douleur chronique, une épine dans mon pied, un caillou dans mon soulier ; un inconfort permanent auquel je me suis habitué, dont je ne me plains plus même s'il amenuise mon tempérament. Je n'essayais plus, ces derniers jours, ni de le rejeter, ni de le combattre. Mais après avoir croisé ses amis, et maintenant que c'est avoué à Pansy, et que mon attraction n'appartient plus qu'à moi et m'échappe…
— Tu aimes ses yeux? me demande Pansy.
— Non.
Je me referme, buté.
— C'est dommage, soupire-t-elle en retournant s'asseoir. C'est tellement important, les yeux.
Affreuse conversation. Elle va trop loin. C'est un procès ou quoi?
— Mais je vais t'admettre que je ne les aime pas non plus. Ils sont… trop verts. C'est effrayant.
Je hoche la tête alors que tout mon être s'insurge contre cette calomnie. Mais pitié, je ne veux plus y songer.
— Alors je comprends ta réticence à l'approcher. Pense un peu, si vous étiez ensemble et qu'il se fâchait? S'il te criait de partir en te regardant avec les yeux qu'il a …? Ce serait horrible. Moi, ça me tuerait.
Je n'arrive pas à croire qu'elle puisse s'imaginer un scénario pareil au milieu d'une conversation. Ou bien elle y avait déjà réfléchi avant : dans les deux cas, elle me désespère.
Sans plus tarder, Pansy m'annonce qu'elle va se coucher, et elle me souhaite bonne chance pour terminer mon devoir. Elle sait très bien que c'en est fini de ma concentration! Quelques secondes s'écoulent et elle a disparu dans son dortoir, me laissant seul avec mon trouble. J'ai la pesante envie de courir la rejoindre et de lui tordre le cou. Mais qu'est-ce que ça changerait? Mon mal m'appartient.
Argh!
Je suis déprimé, et surtout obnubilé par les réflexions au sujet des yeux de Potter auxquelles j'ai forcément été amené suite à ma conversation avec Pansy. Je me suis bien gardé d'introspection jusqu'à présent ; je sens mes idées embourbées, mon esprit bloqué dans un déni maladif. Maintenant que j'y pense trop, j'en ai du mal à respirer. Que suis-je en train de faire, à observer Potter, à parler de lui, à l'envisager, lui, différemment à autre fois?
Je ne sais pas qui je suis, entre les murs de ce château. Je n'agis pas comme moi-même. J'ai trop de liberté, trop de temps pour sonder mes désirs et y céder. Je perds mon identité, ma fierté de Malfoy. Même le rendez-vous avec Goldstein, c'était limite.
Potter est inconscient maintenant, je demeure en sécurité, mais s'il se réveillait un jour? Il se réveillera un jour! C'est inévitable. Je me suis bien gardé de l'anticiper, ça aussi !
L'étudier à la dérobée avec ce mélange homo bien caractéristique d'envie et de désir…
Mon cœur s'emballe, presque douloureusement.
Potter me faisait de drôles de sourires, avant. Ça ne peut pas être un hasard. Les possibilités me coupent le souffle. Ça pourrait… aller plus loin ? Ai-je tort ?!
Je ne veux plus y penser ! Je ne peux pas y penser ! Mais et si…
Dans cette détresse délicieuse, je prends la direction des douches, ne trouvant qu'une seule solution pour apaiser mon esprit. Vite, je me glisse sous le jet d'eau volontairement trop chaude et me savonne distraitement, essayant de calmer le chaos qui m'habite. Rien n'y fait.
Je suis surpris de ne pas m'être demandé plus tôt pourquoi diable Potter me fait tant d'effet. Pourquoi j'ai tant envie de l'embrasser. Pourquoi ses cheveux mêlés m'évoquent passion et désordre.
Je suis fier de moi, d'une certaine manière. J'ai abordé mes sentiments de façon adulte en les acceptant d'emblée, et en restant au chevet de Potter, sans me questionner comme l'aurait fait un adolescent perdu. Je suis si mature, ah!
... sentiments?! Ce n'était pas le bon mot.
Parce que tout ça n'est que physique. Que physique. Voilà, cette notion me rassure. Sa tronche, si elle n'était pas ce qu'elle est, si elle ne me procurait pas tant de tentation, je la lui ferais exploser de bon cœur. C'est Potter. Mais comment ai-je pu développer une telle obsession si ce n'est que charnel? Il y a d'autres beaux garçons...
Aucun avec de tels yeux par contre.
Oh, ses yeux…
Et son regard…
Je ne les ai même plus vus depuis des jours, et malgré cela ils me hantent.
Tranquillement, ma main droite glisse vers mon entrejambe et je prends appui sur le mur devant moi. C'est pas trop mon truc, j'ai l'impression de manquer de retenue, mais je ne me réserve plus et je ferme les yeux. Jamais je ne me suis touché en pensant à lui directement comme ça. Je bouillonne de désir et j'ai le sentiment de commettre un acte irréparable. Oui, il m'a déjà inspiré des fantasmes avant, mais de là à me précipiter dans l'autosatisfaction comme un geste de désespoir, en l'articulant autour de lui du début à la fin… C'est presque comme lui faire l'amour. Même s'il n'y est pas. Je fais presque ça pour lui.
Parce que je ne sais plus quoi faire de moi-même! Ses yeux!
Et son torse... Dissimulé sous le drap blanc de l'infirmerie, que je n'ai jamais osé retirer, bien que j'en aie eu mille fois l'occasion. Un fin tissu immaculé, qui me camouflait de la vue le cœur de mon ambition. L'inférieur de torse. Son bas-ventre. Son sexe, imaginé, encore mythique, toujours hypothétique, jamais révélé à ma connaissance …
…
Après l'abandon et quand je me desserre de moi-même, une vague de dégoût me grimpe dans la poitrine, et je ne fais rien pour la chasser.
Potter.
Harry Potter.
J'ouvre les yeux et me nettoie d'un geste.
C'est tellement sordide.
Potter.
Que suis-je en train de risquer? Mon honneur! Mon estime de moi-même va y passer!
Il est beau, mais sans plus.
Anthony Goldstein est autrement plus intéressant. Il a encore essayé de me reparler à quelques reprises, mais je l'ai royalement ignoré. C'était surfait de ma part de bouder et jouer l'effarouché ; je ne l'ai même pas laissé expliquer pourquoi il n'est pas venu à notre rendez-vous. En fait je n'en avais rien à faire. Pour l'échec la soirée, je préférais blâmer Potter.
Potter…
Merlin, ses yeux verts! Quelle blague! Je les trouve beaux?
Ils me laissent totalement indifférent!
Mes hormones me jouent des tours. Et puis c'est cette idée d'interdit, d'ennemi hors de portée, qui me fascine… J'ai été vraiment ridicule. Je peux m'amuser à le mater, mais je ne me larguerai plus dans ces fantaisies érotiques, et à réellement leur céder en imaginant qu'il est là… Non. Me soumettre à lui, par ce que j'ai fait, lui accorder un orgasme? Plus jamais!
Je passe à autre chose, c'est décidé.
Ma tension sexuelle apaisée, je suis à nouveau lucide. Avoir su que c'était le moyen d'échapper à mes idées de Potter!
Pourvu que ça dure…
— Draco!
Je ne lui parlerai pas.
— Draco?
Pas ce matin. Je ne suis pas d'humeur.
— Allez, Draco, écoute-moi!
Pansy m'attrape par la manche et, à contrecœur, je lève le regard de mon assiette pour la fixer le plus froidement que mes yeux à peine ouverts me le permettent. Elle ne s'en montre pas affectée, je dois paraître trop endormi.
— Draco, je crois que je sais!
Toutes mes félicitations, moi je ne sais pas. Allez, ouste, maintenant.
Je retiens un grognement et retourne à mon petit déjeuner, mais je devine son regard qui ne m'a pas lâché, assidu. Elle attend que je lui demande ce qu'elle sait. Elle pourrait attendre toute la journée. Rah!
— Quoi?
Voilà, j'ai fait son bonheur. Un sourire illumine (ou plutôt déforme, niah!) son visage.
— J'ai compris pourquoi tu vas le voir!
Ah, non! Non, non, non, je ne veux pas entendre parler de lui ce matin. Surtout pas.
Un frisson me parcourt le dos.
Allons, feignons l'indifférence. Je ne suis pas intéressé par ce qu'elle dit. Allons, pas intéressé. Mangeons et oublions-là. Avec un peu de chance elle s'étouffera spontanément et mourra. Et elle ne me parlera pas de lui.
— Tu veux que je t'explique? me murmure Pansy en approchant sa tête à quelques centimètres de mon oreille.
Je me tourne lentement vers elle. Ses lèvres sont retroussées en un énorme sourire, bien harmonisé à la lueur maléfique dans ses yeux brillants. C'est effrayant, ça me donne envie de la repousser, loin, loin de moi. Brutalement! Ravalant mes émotions, car la violence n'est pas vraiment propre à quelqu'un comme moi, je roule délibérément les yeux en m'assurant qu'elle s'en rende compte.
— Quoi, ça ne t'intéresse pas?
Non. Potter est un garçon séduisant, seulement c'est Potter alors c'est répugnant. Tel que précédemment décidé, fin de l'histoire.
— Héhé, je sais que ça t'intéresse. Je vais tout te dire même si tu m'ignores. Alors voilà, commence-t-elle sur un ton de confidence, j'ai repensé à la petite conversation que nous avons eue au sujet de Pot...
Brusquement, je me lève, la coupant dans sa lancée et attirant les regards de nos amis assis autour de nous.
— Ailleurs, marmonné-je.
Je viens de réaliser ce que les autres risqueraient d'entendre. J'ai une réputation! Bien que je me sois avili devant de l'infirmière et presque aussi face à Weasley et Granger, il est encore temps de contrôler ma chute. Mais mon honneur ne semble pas du tout importer à Pansy, à me parler de Potter en ces lieux! Je suis même certain qu'elle prendrait un vilain plaisir à me voir honteux. Perverse!
Seul Theodore Nott lève un sourcil paresseux vers moi quand j'attrape Pansy par le coude pour la tirer. La relâchant, elle me suit sans rien dire à l'extérieur de la Grande Salle. J'évite de me retourner. Je l'imagine en caricature gambadant gaiement derrière moi et j'ai encore des envies meurtrières.
— Quoi, alors? lui craché-je en m'arrêtant dans le premier couloir vide que nous croisons.
— Ne prends pas ce ton, me dit-elle. Je suis certaine que tu vas être impressionné par mon esprit de déduction.
Elle va me sortir une débilité, c'est évident.
— Tu te rappelles, hier, quand tu m'as laissé entendre qu'il te plaisait ?
J'en ai un frisson. Je me revois en un flash sous la douche, avant de chasser vivement ce souvenir de ma conscience.
Sans attendre ma réponse, elle poursuit :
— Tu m'as aussi dit que tu n'aimais pas ses yeux. D'ailleurs, pourquoi?
— Pourquoi quoi? dis-je sèchement, repensant toujours malgré moi à la douche de la veille.
— Pourquoi tu ne les aimes pas?
Parce que j'ai dit n'importe quoi, j'adore ses yeux. Qu'elle est crédule.
— Je ne les aime pas, c'est tout.
Pansy hausse les épaules.
— D'accord, d'accord… Enfin bref. Il était inconscient, quand tu allais le voir, non?
Je hoche la tête. J'ai une mauvaise impression. Elle se met à ricaner un peu hystériquement.
— Et les personnes inconscientes ont les yeux fermés...?
Ses rires s'intensifient. Ça me fait peur.
— Je crois, Draco, que délibérément ou pas, tu profitais de l'occasion pour aller l'admirer pendant qu'il avait les yeux fermés!
Elle est cinglée. Je fais mine de m'en aller.
— Mais attends! m'arrête-t-elle.
Jusqu'où ira son sadisme?
— Tu n'as pas l'air de t'en être rendu compte, ce matin …
— Quoi?
Les Malfoy mal réveillés et de mauvaise humeur disent souvent quoi à leurs amies chiantes.
— Ah ça c'est la meilleure, pouffe-t-elle. Tu n'aimes tellement pas ses yeux que depuis qu'il les a rouverts, tu ne le remarques même plus!
Pansy secoue la tête en rigolant doucement, ses cheveux rebondissant en vagues, on dirait presque qu'elle pose pour un public absent. Ou bien, c'est moi, son public : interdit, perplexe, la bouche entre-ouverte de confusion.
— Il est sorti…
— Quoi?
— Viens.
Cette fois, je la suis sans râler. On rebrousse le chemin jusqu'à l'embrasure de la Grande Salle, où Pansy se campe, au milieu du chemin, et me pointe cérémonieusement la table des Gryffondors.
Potter!
Je ne l'avais même pas vu!
— Je savais que tu ne l'avais pas remarqué, fait écho Pansy d'un ton satisfait.
Potter…
Weasley, assis à côté de lui, nous aperçoit et cille. Il donne un petit coup de coude à Granger, qui tourne la tête vers nous et fronce les sourcils elle aussi.
Bien sûr qu'ils m'en veulent, me dis-je, maintenant que j'ai fait croire à tout le monde que j'étais responsable de la chute de leur meilleur ami!
Quoiqu'ils me détestaient déjà bien avant.
… Potter aussi me déteste!
Je suis tellement malheureux, incompris!
— Allez, Draco. Viens, on va célébrer la guérison des malades! dit Pansy joyeusement en m'entraînant vers la table des Serpentards.
Comme de fait, nous y trouvons aussi Urquhart. Eh bien, lui non plus je ne l'avais pas remarqué parmi les autres. Tout le monde est de retour…
— Bien joué, Draco! me dit-il d'emblée, d'une voix très forte.
Je me rapproche sans conviction, n'ayant qu'un souhait : retourner me coucher. La présence – l'existence ! – de Potter quelque part hors de mon champ de vision me donne une sensation de brûlure sur la nuque, je ne peux pas me débarrasser de l'envie de regarder encore dans sa direction.
— Tu as racheté l'honneur de l'équipe! crie Urquhart. Pourquoi tu ne m'as rien dit en venant me visiter? C'est super! Comment t'as fait pour ne pas être puni?
Je me sens complètement déprimé. Des exclamations s'élèvent de la table autour de moi et on me félicite à nouveau pour mon audace d'avoir poussé Potter.
Quelle audace, oui.
Puis tout à coup, je suis déséquilibré par un frottement dans mon dos. Me retournant, je lève les yeux pour trouver Potter, qui me toise avec un air de dépit.
Malgré la situation, j'ai le souffle coupé de le revoir enfin en mouvement et bien éveillé. La couleur de ses yeux plissés n'a pas changé, mais dans ses traits, toute trace de cette sorte de complicité espiègle qui m'accablait tant depuis quelques semaines a disparu.
— Désolé, me dit-il l'air de ne pas l'être du tout.
Il est passé par là pour me heurter exprès? « Désolé » … C'était aussi le dernier mot qu'il m'avait adressé avant l'accident. Avec une toute autre expression…
Je l'observe tristement. Potter soutient son bras gauche contre lui, visiblement encore blessé et douloureux. Ça me pince le cœur de le voir souffrant, et je ramène mes yeux sérieux aux siens, qui sont décidément furieux.
— Dégage, Malfoy.
Il me contourne grossièrement, son épaule frôlant mon torse alors que je recule. Je crois qu'il souhaitait carrément me bousculer. Sans un dernier regard, il poursuit son chemin, Granger sur les talons, et les rires et exclamations des élèves de Serpentard reprennent de plus belle.
L'expression bouche bée de sollicitude que m'adresse Pansy se fait reflet de ma misère.
