Je déteste ses yeux
Chapitre 7
Je suis une âme en peine.
Long soupir. Je suis une âme en peine, vous dis-je!
— Draco! Devine quoi!
Je suis une âme en peine, tourmentée, humiliée ; je suis châtié, et Pansy s'en fout.
— Je suis encore plus excitée que d'habitude!
Je veux instantanément mourir.
— Viens! On va embêter les Poufsouffles! Allez, suis-moi!
Je l'accompagne sans conviction, parce que de toute manière je n'ai rien de mieux à faire, âme en peine que je suis.
Mes jeux homosexuels ne sont qu'une série d'échecs. Je suis beau comme un dieu, mes cheveux sont doux, mon regard invitant, mon torse irrésistible, et aucun garçon ne veut de moi! Je ne demande pas grand-chose, pourtant! Seulement quelques moments interdits, seulement une nuit! C'est ma punition. J'ai désiré ce qui m'était fondamentalement proscrit, et ceci se révèle hors de portée, tel qu'il se doit peut-être. Au fond, c'est assurément mieux ainsi.
Mais pourquoi suis-je si déçu, si frustré?
Pansy me guide à travers le hall jusqu'à l'entrée de la Grande Salle où elle fait halte, à l'affût d'une victime. Longdubat, Longdubat! crie ma nature profonde, que je ne peux faire taire malgré ma morosité. Il n'est pas de Poufsouffle, mais c'est tout comme.
Puis en dépit de moi, et sans doute par malice bien assumée, voici Pansy qui bifurque non pas vers les blaireaux, mais justement en direction de la table des Gryffondors. Je veux m'arrêter et faire demi-tour, mais sa petite main est sur mon poignet et elle m'entraîne férocement pour faire face à mon destin.
Le destin que je célébrais encore, pas plus tard qu'hier… Ha!
Mais ce destin aux yeux verts n'y est pas. Ma panique s'estompe d'un coup alors que je scrute fébrilement les visages pour m'assurer de son absence. Entre-temps, Pansy ne renonce pas à son projet, même si je reste convaincu que son idée première était de me faire confronter Potter. Elle s'avance vers les jumelles Patil, à qui elle sourit faussement, se mêlant à leur conversation sans y être invitée. Je l'observe mollement, gardant un pas de recul. Pansy embête souvent les filles. Pourquoi? C'est insipide, pour moi! J'aime embêter les garçons. J'aime voir leur colère monter, leurs traits se crisper, les sentir s'échauffer.
Ce comportement trahit sûrement mon attraction à n'importe quel œil averti. Et alors? C'est un honneur que je m'arrête à quelqu'un en particulier. Qui n'espère pas retenir l'attention de Draco Malfoy? Ma lignée est pure, mon nom est noble, mes pouvoirs puissants.
Mais … peu importe. Mes grandes réflexions sont impertinentes : une seule personne me préoccupe vraiment, et lui, il est indifférent à tout ça.
Pourquoi Potter est-il parti comme ça hier? Qu'est-ce qui a bien pu se passer, dans sa petite tête de balafré? Je l'avais! On s'embrassait! Il m'embrassait!
Je sens encore sa langue sur la mienne. C'était tellement provocant… On ne peut pas embrasser quelqu'un si ardemment sans en avoir eu profondément envie. Pourquoi a-t-il dit qu'il ne pouvait pas, alors? Il a parlé de curiosité! Quel mauvais alibi!
Il me désire autant que je le désire, c'est limpide. J'en suis sûr. Je le savais déjà avant, mais maintenant qu'on l'a actualisé, impossible de faire marche arrière.
Mais pourquoi m'avoir repoussé? Et surtout, de quel droit? Quel irrespect pour lui-même, et quel irrespect pour moi! Potter est-il à ce point puéril de ne pas avoir accepté que son corps réclame un autre homme? Me réclame moi? Tout d'abord, puis-je lui pardonner ça ?
L'idée qu'il ait besoin de quelqu'un pour le guider me travaille un moment, et je me vois l'approchant, l'aidant à comprendre son homosexualité… Puis je chasse cette idée sordide de mon esprit. Je m'en fous, qu'il s'assume ou pas! Je ne veux que répondre à mon brûlant désir et lui voler une nuit! Puis je me surprends pour la première fois à songer à l'après. Une seule fois, serait-ce assez? Sans en avoir élaboré la pensée, mon émotion et mon imagination des derniers temps dépassent bien ça. C'est affreux.
Pansy a terminé d'importuner les jumelles. Elle me guide jusqu'à notre table, où on prend place près de quelques-uns de nos collègues de classe : Blaise, Theodore, Brigitte. Ils me saluent, mais je leur réponds à peine, songeur. Je n'ose plus lever les yeux de mon assiette, de crainte d'apercevoir Potter avant d'avoir trouvé comment récupérer tout ça.
— Qu'est-ce qu'il a? demande Blaise à Pansy, me désignant sûrement.
— Ah, il est amoureux, explique-t-elle d'une voix affectée.
— Tu rigoles? rétorque Blaise, nullement convaincu.
— Je suis malade, interviens-je sans les regarder.
Oui, je déteste la maladie, mais mieux vaut ça que la réalité de mon état actuel. Mes amis m'énervent, la moindre des choses serait de ne pas parler de moi comme si je n'étais pas là. Je soupire.
Du coin de l'œil, je vois Blaise secouer la tête et retourner à sa lecture de la Gazette.
— Malade? me susurre Pansy à l'oreille. Une gryffondorite, peut-être?
Quelle plaie. Je l'ignore. Je veux seulement continuer de penser à Potter en paix. Je suis une âme en peine, rappelez-vous.
Dans un soudain changement d'attitude, je me redresse pour examiner la Grande Salle – excepté la table des Gryffondors – à la recherche de visages d'autres garçons que je trouverais beaux. Comme pour valider ce que je ressens pour Potter, je me teste. D'autres m'évoquent-ils du désir? Me suscitent-ils envie? Non, je connais toutes ces têtes familières, et elles ne m'inspirent rien. Pas l'ombre de ce que lui me fait.
Même ici, parmi mes amis et en public, je rêve de son corps… Je ne peux penser à autre chose qu'à sa silhouette nue qu'il m'a révélée sous les douches.
Mais de le visualiser déshabillé n'est pas très productif pour préparer ma stratégie de relance auprès de lui. Peut-être est-il un de ces idiots romantiques. Peut-être qu'il veut qu'on joue le jeu de la séduction plus longtemps. Qu'on commence par se tenir par la main, tiens, comme dans un roman débile, qu'on s'embrasse en cachette, qu'on s'aime avant de se prendre…
Jouerais-je le jeu, alors, si c'était mon seul moyen de l'avoir?
Mes pensées prennent une tournure abjecte! Mais je n'en peux plus! Je ne réussirai jamais à me le sortir de la tête. Chaque fois que j'ai essayé, de toute manière, il est revenu réclamer sa place contre mon gré, à mes dépens.
Voilà, c'est ça! Il va revenir de lui-même. C'est évident. Je n'ai qu'à attendre.
Attendre? Un Malfoy si fier a-t-il ce temps ?
Soudain écœuré, je me lève vivement et quitte la table. De toute façon, je perds mon temps ici. Comme un aimant, j'ai malgré tout lorgné la table des Gryffondors, et il n'y apparaît toujours pas. En m'en allant, je croise le regard impassible de Theo, qui inconscient, me dévisage comme si de rien n'était. Ça me fait du bien : une réminiscence de normalité, mais qui ne dure qu'un instant.
Sans savoir pourquoi, je me dirige vers le parc. Je n'ai pas mangé… Tant pis. Tout ce que préparent les elfes de maison est pâteux et sans goût depuis quelque temps. Sûrement Dobby qui m'en veut encore.
Il pleut, tiens. Le bleu du ciel est invisible, couvert par de grands nuages sombres. Je commence même à entendre des coups de tonnerre. Ou peut-être que je les imagine : ça irait si bien avec mon humeur.
Je te déteste, Potter!
De grosses gouttes me tombent sur les épaules. Ça me rappelle les douches d'hier et j'en frissonne. Puis un coup de vent colle mes vêtements mouillés à ma poitrine et je tremble à nouveau, de froid cette fois. Je devrais retourner prendre ma cape, mais je n'ai plus qu'une envie : être seul au cœur de la tempête, la sentir se déchaîner sur moi, m'imaginer me déchaîner sur lui.
Mes pas égarés m'éloignent du château, au milieu du parc, grelottant des coups de vent qui me briment les yeux, aveuglé par la pluie qui tombe de plus en plus drue. De toute façon, me dis-je tragique, je suis déjà aveugle. Sans ses yeux verts, je ne peux plus rien voir. Un sanglot dramatique me coupe le souffle. La fatalité me hante.
Et regardez-moi maintenant, profondément pathétique, à me figurer dépendant de lui, à m'imaginer avoir besoin de lui, un vulgaire garçon aux yeux verts... Je n'ai pas vraiment besoin de lui... Je plonge dans cette situation avec une foi malhabile, parce j'ai peu de temps pour être moi-même avant d'être rattrapé par la vraie vie et happé par mes responsabilités et mon réel destin, hors de ce château. J'ai si peu de temps avant de tout refouler, tout ignorer, et devenir celui que je suis. Par quel sinistre tourment ai-je choisi quelqu'un d'inatteignable ? De si dangereux?
Je me laisse tomber à genoux. Il fait vraiment très froid, et tout est vraiment très mouillé. Je suis couché dans l'herbe perlante de reflets émeraude, comme ses yeux.
Je ne bougerai pas d'ici... Je ne bougerai pas d'ici tant qu'il ne viendra pas... Tant qu'on ne me retrouvera pas... Je vais rester ici, allongé sous la tempête, frigorifié, jusqu'à ce que Potter vienne me chercher.
Car il va revenir de lui-même, n'est-ce pas?
Potter et ses yeux verts ...
— Hé…
Comment? Quoi? Oh, ce froid.
— Malfoy...?
La pluie s'abat tout autour. Un coup de tonnerre. Où suis-je? Le parc...
Potter...?
— Malfoy, est-ce que ça va...?
J'ai mal partout, une sorte de picotement ankylosé. Combien de temps suis-je resté ainsi à l'extérieur? Une sensation glaciale me traverse de la tête aux pieds ; je veux m'asseoir, mais mon corps ne répond pas immédiatement. Je ne vois rien non plus, on dirait qu'un voile noir me couvre les yeux. Qui est là? J'entends sa voix, masculine, mais elle semble venir de si loin...
— Qu'est-ce que tu fais dehors si tard, et par un temps pareil?
Deux grandes mains m'attrapent sous les bras et me soulèvent pour me remettre sur pieds. Pris d'un vertige, j'ai l'impression que je vais m'effondrer et je m'accroche à son épaule. Apparemment, il ne s'y attendait pas, car il perd l'équilibre et je me retrouve allongé sur mon visiteur dans l'herbe mouillée du parc.
Son corps est chaud... Confortable. Je suis tout étourdi... Je ne veux pas bouger de là, je préfère rester dans cette position réconfortante, il faut qu'il arrête d'essayer de se relever, c'est absurde de se relever quand on est si bien...
J'étire mes bras autour de son torse, mais il parvient à s'extraire et je glisse sur le sol froid, mes mains empoignant l'herbe, désemparé par l'absence de chaleur. Heureusement, elle me revient vite : encore une fois, il me soulève et m'aide à me rétablir.
— Potter...?
Il n'a pas dû m'entendre, je ne sais même pas si j'ai réussi à articuler son nom. Me soutenant presque entièrement, il m'entraîne dans une marche pénible, probablement en direction du château, mais qui me semble nous mener nulle part. Mon esprit est brumeux, mes pensées sont chaotiques... Je n'arrive pas à juger de la distance que nous avons parcourue et de l'endroit où on se trouve. Je ne comprends pas... Je ne pourrais même pas dire si j'ai les yeux ouverts ou fermés.
Rapidement (ou peut-être pas, en fait, je n'ai aucune notion du temps qui passe), je le sens se fatiguer, je perçois son souffle qui s'accélère... Je ne l'aide pas vraiment, mou comme je le suis devenu, faisant à peine bouger mes jambes pour progresser. Tétanisé et léthargique, je m'abandonne de tout mon poids contre lui, je n'ai pas la force de faire plus, ou je ne veux pas l'avoir, parce que sa présence me fait tellement de bien. Mon cœur bat fort et je m'agrippe de plus belle à son bras fort.
Je suis ému des efforts qu'il exerce pour me ramener en lieux sûrs. Mon sauveur est bon et bienveillant. Et son corps est brûlant, ou bien c'est moi qui ai trop froid; probablement les deux, car je m'embrase à chaque nouveau contact avec sa peau. Il me semble si tendre et solide à la fois...
Soudain, il s'immobilise et m'adossant contre son torse, il se laisse glisser tranquillement sur le sol. Je le sens ensuite qui essaie de me donner une posture assise. Rien à faire, je retombe inévitablement contre lui. Je suis tellement faible... Je ne pourrais dire si c'est volontaire ou pas. Ma tête cogne, il fait froid... Et j'ai Potter contre moi. Je sais que c'est lui.
— Je ne peux vraiment pas te laisser tout seul... marmonne-t-il pour lui-même.
Je dois avoir l'air comateux, je ne sais pas s'il se rend compte que je l'entends. Car c'est véritablement la seule chose que j'arrive à faire, écouter.
Pendant un moment qui me semble durer une éternité, nous restons là, silencieux, ensemble, collés l'un contre l'autre, Potter reprenant ses forces, moi échoué contre son épaule, tremblant de froid ou d'extase, je ne saurais le dire, savourant chacune des respirations élevant et reposant calmement sa poitrine... Je n'y vois toujours rien, mes yeux résolument clos, mais je suis si bien que j'en soupirerais d'aise, malgré ma fièvre. Le savoir si près, le sentir si près, le toucher...
Le bout de ses doigts glisse sur mon front, dégageant doucement mes cheveux, comme une caresse. Est-ce que je rêve? Je ferme les yeux plus fort et le serre entre mes bras.
Si je rêve, ne me réveillez pas.
