Chapitre 9
Moi : mal réveillé. Pansy : énervante. Le hibou qui vient de me faire sursauter et de renverser un verre de jus d'orange sur mes genoux: qu'il soit maudit.
Ça a été une nuit terrible. J'ai d'abord souffert d'insomnie, puis été hanté de rêves lascifs concernant un balafré indigne (paraît-il que j'ai même gémi et Theo a entendu, Merlin!) et le lever ce matin a été des plus difficiles. Pansy jacasse sans cesse depuis qu'on a mis les pieds dans la Grande Salle, et voici que pour couronner le tout, cet oiseau de malheur – littéralement – vient de bousiller ma tenue et le semblant de bonne humeur que j'arrivais à prétendre!
Tout le monde va en pâtir aujourd'hui et ce sera de sa faute. Ça se mange, de la chouette grillée? J'ai bien envie de lui jeter un Incendio direct dans le bec.
— Draco, ouah! Tu vas devoir te changer, tu es tout collé! clame Pansy en faisant mine de s'éloigner de moi sur son banc, portant une main à sa joue.
— Recurvite, lance Blaise d'un coup de baguette, bienveillant.
Sec, mais toujours taché d'orange, je le remercie poliment, puis ouvre la lettre que le volatile m'apportait. Au moins, il s'agit bien de mon courrier et pas de celui d'un autre. Ç'aurait été le comble. Reste à voir qui a choisi un hibou aussi maladroit.
La signature me saute aux yeux : Hermione Granger.
Mon haut-le-cœur premier passé, je plisse furieusement le parchemin dans mon poing pour le dissimuler des yeux indiscrets de Pansy, et je pointe le nez vers la table des Gryffondors, où l'insolente m'observe.
À cran, je bondis sur les pieds et quitte la Grande Salle, question de lui signifier ma rage.
Pansy l'insecte amorce un mouvement pour me suivre, mais je la renvoie d'un regard hargneux et m'éloigne jusqu'au hall, pour m'adosser au mur et lire le court message.
Il y a une chose importante dont j'aimerais discuter avec toi. Rejoins-moi à la bibliothèque à 19h.
Il me faut trois relectures avant de bien saisir ce qu'elle demande. Cette fille n'a aucune manière. Cette invitation est tout à fait inopportune et déplacée. Je n'irai pas.
Lentement, je me fais un plaisir de déchirer le parchemin en deux, puis en quatre, puis en huit et de jeter les confettis au fond de ma poche.
Mon infortune, c'est que bien sûr, en tant qu'amie de Potter, Granger a toute mon attention et ma curiosité. Son message m'a trotté dans la tête toute la journée, et va sans dire que je me présente à la bibliothèque tel qu'indiqué. Me voici à ce satané rendez-vous avec cette satanée sang-de-bourbe, qui m'aura eu avec la brièveté de son invitation et le mystère de ses motivations. J'y suis, mais pas au temps prévu : ma demi-heure de retard lui signifiera sans contredit mon irrespect.
J'aperçois Granger dans son recoin habituel, le front penché sur un long parchemin qui doit être un devoir.
— Hé, l'interpelé-je pour lui signaler ma présence.
Elle lève la tête et pose un regard grave sur moi.
— Malfoy, m'accueille-t-elle. Merci d'être venu.
Je hausse les épaules, comme pour me dégager de ses remerciements qui m'agacent, puis vais me poster face à sa table. Je ne prendrai pas siège avec elle, par contre.
— Alors, qu'est-ce tu veux? J'ai pas toute la soirée.
Granger jette quelques coups d'œil furtifs aux alentours, puis elle se lance d'un ton bas, insistante :
— Allez, assois-toi. C'est au sujet de Harry.
Ma journée de ruminations contre elle et ses manières m'a écœuré, et j'ai déjà imaginé tous les sujets possibles qu'elle pourrait soulever. Je paraîtrai tout à fait indifférent, même s'il s'agit de Potter. J'ai l'intention de rester très calme.
Constatant que ne je bougerai pas, elle se lance quand même :
— Malfoy, tu dois le laisser tranquille.
Granger croise les bras et relève le menton, me considérant de grands yeux sincères sous ses sourcils froncés. Elle s'affiche très sérieuse, et loin de l'arrogante sorcière que j'aime détester.
Je plisse les lèvres, déterminé à ne rien exprimer. Je ne sais pas comment lui dire de se mêler de ce qui la regarde sans me compromettre, sans faire fausse route. Un Malfoy sait se taire. Je me doutais qu'elle avait remarqué le train des échanges entre Potter et moi, et je ne m'étonne pas qu'elle n'y reste pas neutre. Mais est-elle au courant de jusqu'où nous sommes allés?
— Tu le troubles, dit-elle après un silence. Tu lui fais du mal. T'en rends-tu compte?
— Comme si ça n'avait jamais été mon but, rétorqué-je automatiquement, avant de me mordre nerveusement l'intérieur de la joue.
Merlin! Me voici inconfortable. Il ne faut pas que ça paraisse.
— Ça l'a déjà été, mais c'est différent maintenant, non?
Granger penche la tête, inquisitrice, ne me lâchant pas de son regard brun. Je la toise hostilement.
— Si c'est pour de telles sottises que tu m'as demandé de venir…
— Je vais devoir en parler, tu sais, me coupe-t-elle. De ton harcèlement. Harry ne te dénoncerait pas, mais s'il le faut j'irai parler au Professeur McGonagall ou …
Je pose furieusement mes deux paumes sur sa table de travail, la faisant sursauter et perdre le fil de sa phrase.
— Ce sont des menaces?
Granger secoue la tête, toujours très sérieuse. Puis elle se met à chercher ses mots.
— Non. Je souhaite seulement que vous puissiez régler vos différends. Peut-être que vous n'en êtes pas au même point … à plusieurs égards. Vous ne cherchez pas la même chose… et ce serait mieux, pour tout le monde, que tu le laisses tranquille…
Son ton diplomate m'horripile.
— Tu ne sais rien, lui craché-je. Arrête de causer comme si tu connaissais toute l'histoire. Comme si tu savais … quoi que ce soit.
La colère grimpe dans ma poitrine, je revois les yeux de Potter sous les douches, et soudain je ne suis plus un Malfoy calme et posé, je suis tout sauf calme et posé. Tant pis pour les apparences.
— Qu'est-ce qu'il t'a dit, Potter, hein?
L'expression de Granger marque maintenant un étonnement franc. À quoi s'attendait-elle? À ce que je reste silencieux devant ses mises en garde exagérées, et ce parce qu'elle utilise des grands mots comme harcèlement?
— J'ai bien vu que…
— Non! Pas ce que tu as vu. Dis-moi ce qu'il t'a dit. D'abord, est-ce que c'est lui qui t'envoie?
— Non, c'est simplement que je…
— Non! crié-je encore, hors de moi. Tu ne sais rien. Demande-le, à ton ami Potter!
Mon ton de défi est rond et fort, et je me penche davantage vers elle, mes yeux des fentes meurtrières. Granger est toute droite sur sa chaise, visiblement prise au dépourvu. Tu veux te mêler de ce qui ne te regarde pas? Tu me cherches? Tu vas voir ce que tu vas voir, Granger.
— Demande-lui de tout te raconter.
J'hésite une seconde avant de dire ce qui me vient à l'esprit, puis au diable les conséquences.
— Demande-le-lui, à ton balafré, ce qui s'est passé sous les douches! Demande-lui s'il a toujours envie de jouer aux indécis! Qu'est-ce qu'il t'a inventé, hein?
— Il ne m'a rien dit, il …
— Alors s'il ne t'a rien dit, tu me parles de quoi, là, exactement?
Granger me dévisage, la bouche ouverte. Oui, recule, replie-toi, mécréante. C'est bien ce que je pensais. C'en est assez, elle a compris.
Furieux, je bombe le torse, fais volte-face et m'éloigne, jetant un rapide coup d'œil aux alentours. Heureusement, cette partie de la bibliothèque était déserte. Ça me surprendrait que quelqu'un nous ait entendus.
Allez, Granger, me dis-je en regagnant les cachots. Plutôt que d'intervenir à l'aveugle dans des histoires qui ne te concernent pas, va demander les détails à ton cher Potter. Et gronde cet hypocrite pour moi au passage !
Je suis d'une humeur terrible. Je me demande ce que me vaudra cet échange avec Granger. Une vague excitation m'anime depuis, ça ressemble à de l'espoir, mais ça m'embête plus qu'autre chose. Pas que je craigne réellement qu'elle me dénonce à un professeur, mais je déteste l'idée que Granger soit intervenue dans mes intrigues.
Au pire, elle aura tout gâché.
Au mieux, elle aura fait bouger les choses, et peut-être que ça pourrait jouer en ma faveur. Mais si c'est le cas, c'est dégoûtant. Même si ma vie en dépendait, Granger, je préférerais mourir que de recevoir de ton aide, volontaire ou pas.
Reste qu'à présent, le mal est fait. Je sais jongler avec l'impromptu, et ferai face aux prochaines péripéties de cette absurde entreprise.
Je ne pense même pas à ma réputation et mes secrets qui sont en train de m'échapper. Tous ces incidents avec Potter crevassent l'image finement fabriquée que je maintenais si bien. Mais aujourd'hui, c'est le cadet de mes soucis.
Je t'aurai, Potter! Parce que je sais maintenant clairement ce que je veux. Toi. Simplement. De toutes les façons. Non, je n'irai pas hors de mes manières rien que pour toi. Mais je t'aurai, au final, crois-moi. Je t'embrasserai, tu m'aimeras, peut-être que je t'aimerai, on verra, mais je t'aurai, je t'aurai !
Ou bien j'aurai seulement la nuit avec toi que je désirais, et ensuite je t'oublierai, si c'est mon goût rendu là, et ce sera très bien comme ça.
…
Patience…
Ça me rassure malgré tout de savoir que Granger a agi de son propre chef, et qu'il ne l'avait pas envoyée me rencontrer lui-même; d'ailleurs, lorsque je le croise dans le couloir un peu plus tard, il fait semblant de ne pas me voir. Je le fixe délibérément et ralentis en passant près de lui ; une bouffée de son odeur m'envahit les narines et je sens automatiquement, ridiculement, mon cœur battre la chamade et mon entrejambe se raidir. Dans la première seconde, c'est agréable ; dans celles qui suivent, je le déteste.
— T'as pas l'air bien, me fait Pansy en levant un coude pour se frayer un chemin parmi des Serdaigles quittant une salle de classe.
L'un d'entre eux est Michael Corner; je fais mine de ne pas le remarquer, et je hausse les épaules à l'adresse de Pansy, plus concentré à dissimuler mon érection que sur mon entourage.
— Potter, Potter, Potter, dis donc, il te résiste toujours n'est-ce pas? J'ai pensé à quelque chose.
— Je t'écoute, dis-je distraitement.
Merlin, je ne peux pas croire que son odeur ait tant d'effet sur moi. Allez, récitons les ingrédients du polynectar …
— Je pourrais essayer de le séduire, poursuit Pansy, s'arrêtant brièvement pour me donner le temps de réagir.
Voyant ma consternation, elle reprend joyeusement, comme on raconte une blague :
— Tu sais, peut-être qu'il est aux filles, en fin de compte!
— J'en doute, marmonné-je sérieusement, sans envie de rire ou de m'énerver.
— De qui tu parles? demande Blaise en se joignant inopinément à la conversation.
Pansy sourit malicieusement et parle avant que je puisse m'interposer.
— Harry Potter.
— Il est gay? fait Blaise.
— Draco pense que oui.
— Qu'est-ce qui te fait croire ça, Dray?
Pansy rigole, et Blaise attend ma réponse, perplexe.
— Oh, laisse tomber, grogné-je en faisant deux pas rapides pour marcher devant eux.
— C'est peut-être vrai, reprend Blaise derrière moi. J'ai toujours trouvé qu'il était un peu trop proche de son copain Weasley.
Pansy s'esclaffe.
— Ne formeraient-ils pas un couple adorable?
Je devine par la portée de sa voix qu'elle lance plutôt l'observation pour moi. Je frémis, profondément contrarié.
— Non, pas du tout, répond quand même Blaise, étonnamment posé. Mais on voit de tout, tu sais …
— Vrai, approuve Pansy avec un rictus dans la voix. Il y a pour tous les goûts. Certains aiment les yeux verts, d'autres les détestent…
— Tu n'as pas l'air de dire ça au hasard, Pansy. Tu t'intéresses à Potter?
J'entends la grimace narquoise de Blaise dans son ton. Pansy éclate de rire. Je grince des dents.
— Moi? Tu rigoles. Mais c'est toujours amusant de voir quel genre de prétendants il attire, avec … tu sais, sa popularité, son courage …
C'en est assez.
— Ferme-la, lancé-je aigrement en me retournant.
Ma pression a monté et ma mâchoire se serre douloureusement, sans que je comprenne l'impulsion qui m'est venue. Pansy arrête de plaisanter et me dévisage, surprise.
— Draco? fait Blaise en haussant les sourcils.
— Tu m'énerves, dis-je à Pansy. Arrête de parler de lui, arrête de parler de quoi que ce soit!
Toute moquerie est disparue de ses traits. Elle prend un air buté, que j'ai appris à redouter plus que tout.
— Va donc le voir, ton Potter, dit-elle. J'en ai assez de tes sautes d'humeur chaque fois qu'il est question de lui.
J'ai envie de la voir défigurée. Mes sautes d'humeur !? Je réagis à peine à ses milliers de provocations. Et s'il revient souvent dans la conversation, c'est à tout coup de sa faute, car elle ne me parle que de ça!
Je me mords la lèvre pour ne pas dire ce que je pense. Je ne veux toujours pas montrer quoi que ce soit devant Blaise. Quoiqu'il est peut-être trop tard, on a donné assez d'indices pour tout saisir...
— Qu'est-ce qui se passe, Dray? Potter te fait des ennuis?
Je me sens perdre le contrôle de la situation et mon visage doit s'empourprer de gêne et de frayeur. Je ne veux pas que Blaise sache que je suis gay. Et surtout, je ne veux pas qu'il comprenne que je m'intéresse à Potter.
J'ignore la question, ne lâchant pas Pansy des yeux pour lui exprimer mon dépit et mon dégoût. Elle soutient l'affront, d'une moue impétueuse.
— T'es lâche, dit-elle.
— Sale traîtresse.
— Hé, oh, arrêtez, qu'est-ce qui se passe? répète Blaise, incrédule, nous regardant tour à tour.
C'est elle qui va gagner. Il y a trop qu'elle pourrait dire, et tant que je ne veux pas admettre. Impuissant, je bats en retraite, abandonnant mes deux compagnons derrière moi. J'entends Blaise qui appelle mon nom, mais je ne me retourne pas. J'avais cours, mais tant pis, je n'irai pas.
Dans mon lit, je pleure de frustration.
Inutile de préciser que de pleurer n'est pas mon truc. C'est laid, ça me va mal, c'est vulnérable, c'est déplaisant. Pour me changer les idées, je me suis masturbé ensuite. J'ai déjà dit que ce n'est pas trop mon truc non plus, mais c'est toujours mieux que de pleurer. Quand je me touche en pensant à lui, j'ai l'impression d'être près de lui. Même en son absence, c'est devenu vraiment un acte de rapprochement, comme si je tentais de l'atteindre, que j'exerce en tout point en rapport à lui. Merlin…
Pansy ne reste pas fâchée. Elle a un nouveau jeu : ne cesser de me répéter, en prenant un air de confidence, qu'elle est follement amoureuse de Hermione Granger. Puis chaque fois elle rit de sa blague à gorge déployée.
Elle essaie aussi de me faire croire qu'on avait ensorcelé le cognard, celui que j'ai évité en plaquant Potter et qui lui a valu son séjour aux soins de l'infirmière.
— Il vous aurait happés et vlan ! Zigouillés tous les deux, d'un seul coup. C'était un geste de pitié, pour vous achever avant que tombiez si bas, amoureux l'un de l'autre et tout ça… Hélas !
Je ne l'écoute plus. Je m'en balance. Je n'ai même pas la volonté de lui garder rancune.
Par contre, vis-à-vis Blaise… Je suis très mal à l'aise. Je ne fais pas secret complet de mon homosexualité, par exemple auprès de Pansy, et je ne m'empêche pas de la vivre – ou d'essayer de la vivre, du moins tant que j'évolue dans ce microcosme qu'est Poudlard. Mais dans certaines sphères de ma vie et auprès de certaines personnes, je dois contrôler mon image. Blaise en fait partie.
Les jours suivants, j'ai guetté les Gryffondors, attendant de voir quoi que ce soit changer entre Granger et Potter pour faire suite à mon altercation avec la sang-de-bourbe. J'espérais vraiment lui avoir remis les idées en place, et qu'elle ait confronté son pleutre ami, et qu'il lui ait avoué qu'il n'est qu'une mauviette d'homo réprimé! Loin d'une prétendue victime dans cette histoire.
À mon grand énervement, aucun soupçon de conflit n'est détectable. Ils traînent constamment tous les deux, avec un nombre variable de Weasley. Je les regarde rire et plaisanter candidement, heureux et inconscients. Et ça me fâche.
À plusieurs reprises, j'ai essayé de les écouter, à distance. J'ai un certain talent pour espionner les gens incognito, mais tout ce que j'ai réussi à attraper sont des bribes de bavardage qui me déprimaient par leur insignifiance. Même avec toute la bonne foi du monde, je suis sûr que leurs discussions me feraient mourir d'ennui.
Si ça se trouve, Potter couche vraiment avec Weasley. Pas la fille, le garçon. C'est Blaise qui m'a donné cette idée détestable, mais c'est possible, non? Je me figurais Weasley homophobe… Toutefois maintenant que je les surveille, le constat de leur proximité est manifeste. Weasley, avais-tu vraiment besoin de poser une main sur son épaule? Ah, et cette tape dans le dos, en quel honneur, ma foi? Quelle est véritablement la nature de leur amitié et Weasley est peut-être, lui aussi, encore un idiot d'homo refoulé? Ça pleut chez les Gryffondors ou quoi? Je les imagine ensemble et ça me révulse. Potter est mien.
Fatigué de constamment les épier – pas que je ne puisse pas m'en empêcher, simplement que ça me lasse, à la fin – j'ai renoncé à manger à la Grande Salle. Surtout que Blaise ne cesse de me dévisager et ça me fout l'estomac à l'envers, durant les repas. C'est peut-être un accès de paranoïa, mais j'ai l'impression que ses prunelles m'étudient tout le temps depuis la prise de bec avec Pansy, et c'est insupportable. Et s'il y a une personne à qui je n'ose rien ordonner, et surtout pas quelque chose du genre « cesse de m'observer! », c'est bien Blaise. Donc je ne mange plus. Ou enfin, pas avec mes copains. J'ai des contacts en cuisine – Dobby, qui ne s'avise malgré tout de rien me refuser – et ça me donne le luxe de me ravitailler et aller m'empiffrer où bon me semble. Bref, je ne suis jamais à la Grande Salle.
…
Mon existence commence-t-elle à se teinter d'absurdité ? Pas du tout, pas du tout. Je m'encourage de constater combien j'arrive à garder le contrôle sur tout ça. Je réagis comme je peux, voilà. Je m'étais bien juré que je ne retomberais plus si bas! Et ça se passe à ravir.
…
D'ailleurs une autre raison d'éviter le rassemblement des repas : je ne peux pas m'empêcher de remarquer sans cesse Anthony Goldstein et Michael Corner, visiblement ensemble. Assis chez les Serdaigles côte à côte, ils s'avèrent être réellement tous les deux, loin de le démontrer explicitement, mais évident pour un œil avisé. C'est injuste. Leur bonheur m'écœure. Et est-ce vraiment pour lui que Goldstein a cessé de me draguer, m'a même posé un lapin ? Pour ce sang-mêlé aux cheveux trop longs, aux horribles yeux marrons, et qui ne sait pas se mêler de ses affaires et ne pas me secourir si je n'en ai pas besoin ?!
Je compte les injures, et je n'oublie rien : Corner, Goldstein, Weasley, Granger, vous allez tous me le payer un jour ou l'autre.
Bientôt, une nouvelle occasion d'observer Potter se présente enfin. Un soir où je m'ennuie ferme et que Theodore Nott m'accompagne dans une balade nonchalante dans les couloirs, Granger et Potter tournent le coin, tout juste devant nous, filant en direction probable de la bibliothèque.
Intéressé, je leur emboîte le pas.
— Tu vas où? fait Theo.
Theodore est celui qui risque le moins de me provoquer avec les histoires de Gryffondors, donc j'ai commencé à me tenir plus souvent avec lui. Il est complètement inconscient en général, et toujours dans son propre monde, ce qui me convient très bien maintenant. On discute peu, et quand on parle ce n'est pas de Potter : Theo aime les conversations aux sujets très abstraits, ça me change les idées. Et si par mégarde il me questionnait sur Potter, je nierais en bloc et je m'efforcerais de le faire se sentir très impertinent, ce cher Theo.
Je lui envoie la main avec énervement, l'intimant de ne pas me suivre, puis accélère la marche pour ne pas perdre de vue les deux Gryffondors. Quelque chose me dit que je ne serai pas déçu, cette fois. Une séance d'espionnage saura me distraire de cette soirée d'emmerdes, et sinon ce sera l'occasion de bien me rincer l'œil et d'alimenter mes fantasmes. Oui Potter, c'est ce que je fais de toi et de ton image, et tu n'y peux rien!
Souriant de ma perspicacité en reconnaissant l'entrée de la bibliothèque, je les suis discrètement entre les allées de livres, et m'arrête derrière un rayon tandis qu'ils prennent place à une table.
— Je regrette un peu de lui avoir parlé … Il ne vient même plus à la Grande Salle, souffle Granger.
Je tends l'oreille : Bingo, ils parlent de moi, j'en suis sûr. Je me doutais qu'il me fallait les suivre! J'ai de telles intuitions!
— Qu'est-ce que tu lui as dit, exactement? demande Potter d'une voix portante.
Granger lui intime de se taire d'un chut! sonore.
— Parle moins fort. On est à la bibliothèque, je te rappelle!
— D'accord, mais raconte-moi vite, insiste-t-il. Je ne peux pas croire que ça fait des jours et tu ne m'avais rien dit !
— Ce n'est pas de ma faute si tu veux toujours faire semblant devant Ron et qu'on doit se planquer ici pour discuter.
J'entends Potter souffler et l'imagine répondre d'une expression faciale, que je ne peux deviner. Je me demande ce qu'il cache au rouquin finalement… Qu'il n'est qu'un petit gay, peut-être? Ha! Au moins, ça veut dire qu'ils ne sont pas ensemble.
— Tu sais, tu n'as pas besoin de mentir à Ron, déclare Granger d'un ton agacé.
— Pas sûr. Ça me gêne.
— Tu finiras bien par avoir un copain et il s'y fera.
— Peut-être, mais… Pas maintenant. Pas pendant que c'est si bizarre avec … tu sais.
Moi ! Mes lèvres se tendent d'un sourire. Avec moi!
Et voilà ma réponse : Weasley n'est pas fondamentalement homophobe, il n'aurait pas de mal avec l'idée de son ami et un autre homme… par contre, si cet homme est Draco Malfoy…! Hahaha.
Granger ne poursuit pas immédiatement. Cherche-t-elle quoi répliquer? J'imagine ses yeux penseurs et sa figure anxieuse, comme quand elle ne connaît pas une réponse en classe.
— Tu admets que c'est quand même un peu spécial, soudainement, vous deux…
Potter rigole doucement. Je m'égaie encore malgré moi, même si je ne sais pas comment interpréter ce rire. Mais Granger, je n'ai pas aimé sa façon de dire spécial. Elle m'énerve tellement.
— De toute façon, qu'est-ce que tu lui as dit? reprend Potter en une vocifération chuchotée.
— De te laisser tranquille, rien de plus.
— Vraiment? C'est tout?
Moment de silence. Potter sonnait déçu, je crois, j'espère.
— Mais comment il a réagi? Ça ne colle pas. Il ne peut pas avoir arrêté de venir à la Grande Salle à cause de toi ou de moi …
Je souris maintenant de manière incontrôlable. Mon filet se referme-t-il réellement sur Potter, enfin? Ils ont remarqué mon absence à la Grande Salle – ça je le conçois, tout le monde a dû prendre note et regretter mes entrées grandioses – mais je n'aurais pas cru qu'ils s'en troubleraient ! J'en étais sûr, Potter est toujours ma proie. Attiré par moi. Fou de moi, même s'il résiste. Même si je l'ai cogné l'autre fois. Je le savais!
— Comment il a répondu, quand tu lui as demandé de me laisser tranquille? s'enquit encore Potter à son amie.
— Mal. Il était fâché que j'intervienne. Il n'a rien concédé ou avoué.
Quelle menteuse éhontée! Quelle effronterie ! Je me retiens de surgir de ma cachette pour lui dire ma façon de penser. Je n'ai pas « rien avoué », je l'ai priée d'aller plutôt questionner son malhonnête ami au sujet des douches! D'ailleurs, si elle pouvait le faire maintenant, les explications de Potter m'intéresseraient grandement.
— En tout cas, ce qui est sûr, c'est qu'il ne m'a pas approché à nouveau depuis, soupire Potter.
Excepté tous ces instants où je t'espionne, le corrigé-je en pensée.
Un silence s'ensuit. J'imagine le garçon qui rumine en se mordant la lèvre. À moins que ce constat le fasse parader, victorieux? Non, impossible. Je lui manque.
Cette dernière idée coule à pic en mon ventre et j'ai envie de sauter sur place.
— Ne sois pas si sombre, rouspète Granger. Il est étrange et dangereux. On ne sait pas pourquoi il a commencé à te tourner autour comme ça… et crois-moi, à te voir, tu es mieux depuis qu'il a arrêté de t'embêter. Malfoy va se trouver d'autres victimes… Tu n'as vraiment pas à subir ça. Si c'est fini, moi, je m'en réjouis.
— Je ne sais pas…
— Harry! Tu trouves ça sain toi, un gars qui tour à tour te séduit, te blesse, t'ignore, te frappe au visage puis recommence à te tourner autour, c'est fou !
Je retiens un profond grognement. Qu'est-ce que Potter lui a raconté et inventé exactement?
— Je ne sais pas, Hermione, dit-il après un instant. Il a toujours été problématique, mais…
Son ton est un peu exalté. Je l'entends. Je ne m'attarde pas à ses mots, j'écoute ce qu'il ne dit pas : son intérêt est manifeste. Tout juste exprimé!
— Je me dis que peut-être que si j'arrivais à le comprendre…
— Harry! À quoi tu penses? Le comprendre ?!
Cette fois, je suis d'accord avec Granger… Potter fait alors un mouvement derrière l'étagère et pris de panique à l'idée d'être découvert, je me pousse en joggant sur la pointe des pieds, parcourant les allées jusqu'à rejoindre la sortie. Madame Pince me fait de gros yeux quand je la dépasse ; je me contente de lui grimacer vilainement.
J'en ai entendu suffisamment.
Je vais me rappeler ces irrévérences, Granger. Et Potter, je vais me souvenir que tu ne sembles rien avoir dit, non seulement au sujet des douches, mais pas non plus sur toutes les tentations sournoises que tu m'as tendues.
Et à tous les deux : je prends bien note que Harry est tout à fait troublé par moi, et que tout est à nouveau confirmé : il est curieux, il me désire, il est un idiot, et je l'ai dans mon filet!
En passant, bravo griffon si tu as finalement mis au clair ton homosexualité. Tu aurais pu faire plus vite, vraiment.
Il faut que je puisse m'étendre quelque part, tranquille, pour songer à tout ce que je viens d'apprendre. Et jubiler! Il ne me reste plus qu'à attendre qu'il vienne vers moi, comme prévu depuis le début!
Je suis bien satisfait de comment j'ai réussi à mener cette situation jusqu'à maintenant. Quel exemplaire dénouement.
Allez, Potter, je t'attends.
